ET LES TRAVAUX DE 1846 A
Les théories de Laurent et de Gerhardt. Mémoire de Laurent sur les combinaisons azotées.— Découverte des anilides; correction des formules de la leucine, de l'orcine, etc. — Inlroduclion à Vétude de la chimie par le système unitaire^ publiée par Gerhardt en 1848. — Recherches sur Tacide tartrique; polémique avec Frémy. — Correction des formules de Zinin : semi-benzidam, semi-naphtalidam; étude de Tacide stéarique, des diphénides. — Nouvel exposé de la loi des résidus. — Constitution des uréides. — Attaques injustes de Millon.
T.Qg^vmowli^Pflfi^ng flHoptoos aujourd'hui pour lYtahlisseTnprif dësTormulcs, les notions que nous avons sur la molécule et I atonîe,Iej méthodes jl e(lt'Hiermination de la Lasicité^ se trouvent presque tout entières dans ce mémoire de Laurent, qui date de plus dejcîn puante annéos^Il renferme l'exposé des idées des deux réformateurs, car Laurent emploie tantôt le Je^ tantôt le Nou^, et fait connaître, dans les règles qu'ils appliquent, la part qui revient à chacun.
Citons le début de ce mémoire, où Laurent emploie d'abord des formules ramenées k quatre volumes de vapeur *, l'eau étant H*0% l'acide chlorhydrique II*C1% l'ammoniaque Az*H% l'alcool OH**0« :
Les théories
de Laurent et
de Gerhardt.
Mémoire de
Laurent
sur les
combinaisons
azotées.
M. Gerhardt a cherché à démontrer que dans une notation régulière, le nombre des atomes de chaque élément devait être pair, et que, de plus, dans les combinaisons qui ne renferment pas d'azote, le nombre des atomes d'hydrogène devait être divisible par 2.
En cherchant à me rendre compte de Fintroduction de l'azote dans les matières organiques, j'ai été conduit à compléter la règle de
1. L'unité de volume est le volume occupé par ud poids d'oxygène égal à 16.
M. Gerhardt, en l'appliquant aux matières azotées, parla proposition suivante :
Dans toute substance azotée représentée par 4 volumes, la somme des atomes de Thydrogène et de Tazote est toujours un multiple de 4.
Si ma proposition est juste, les corollaires suivants le sont naturellement aussi :
l'* Si l'hydrogène devient nul, le nombre des atomes de Tazole est un multiple de 4.
2° Si Tazote devient nul, le nombre des atomes de l'hydrogène est un multiple de 4. (Gerhardt.)
3^* Si la substance organique renferme du phosphore ou de l'arsenic au lieu d'azote, la môme règle s'observe.
4° Les corps halogènes pouvant se substituer à Thydrogène, la somme de Thydrogène, de Tazote et des corps halogènes est encore un multiple de 4.
Mais après avoir établi ces règles, se rapportant aux formules qui représentent 4 volumes de vapeur, Laurent fait remarquer que la valeur 4 devenait égale h 2, quand on prend les formules rapportées h 2 volumes, H*0, AzIP, HCl, comme le fait Gerhardt, les propositions précédentes peuvent se fondre en une seule :
Dans toit te substance organique^ la somme des atomes de r hydrogène^ de l'azote^ du phosphore^ de r arsenic^ des métaux et des corps halogènes^ doit être un nombre pair,
Laurent fait suivre cette proposition d'un tableau renfermant plus de 400 corps azotés, dont les formules s'accordaient avec les équivalents de Gerhardt et cette proposition, avant que ceux-ci eussent été établis.
Un second tableau renferme des corps dont les équivalents avaient été mal déterminés, et qui, ramenés à 2 volumes de vapeur, rentrent dans la loi des nombres pairs.
Un troisième tableau comprend des corps pour lesquels on a adopté des formules en contradiction avec la loi; les deux collaborateurs déclarent ces formules inexactes et se proposent de les corriger, ce qu'ils firent ultérieurement; telles senties formules de Torcine O«II**0, la phtalanile C^H^Az'O», la quinoléine C»II"Az% la quinone C"H"0% etc.
Un quatrième tableau renferme une série de corps dont les
formules sont établies d'après des analyses douteuses, faites sur des corps impurs, comme l'acide pecteux, la protéine, le saccharinate d'ammoniaque, etc.
Enfin, Laurent s'élève contre la considération de l'équivalence pour la fixation des formules ; avec ce principe, en effet, on devrait écrire l'acide sulfurique SO*H (S = 16), l'acide oxalique CHO% si Ton écrit l'acide azotique AzO*H, puisque ces formules représentent les quantités d'acides qui saturent un même poids de potasse ; mais ces formules ne rendent pas compte de ce fait que l'acide sulfurique, l'acide oxalique donnent des sels acides et des sels neutres, des acides amidés et des amides neutres, des éthers acides et des éthers neutres. L'équivalence ne peut donc servir de commune mesure pour fixer les formules ; il vaut mieux les établir en les rapportant à un même volume de vapeur : ainsi l'éther oxalique correspondant à deux volumes et renfermant C*0* (Et)* (Et = C*H'), l'acide oxalique doit s'écrire C*0*H*; l'acide sulfurique, l'acide oxalique sont des acides bibasiques.
S' il y a des acides jihosphoriques polijbasiqiies^ pourquoi C acide sulfurique ne serait-il pas bibasique?
Les formules qu'adoptent les deux amis sont celles que nous adoptons aujourd'hui, et qu'il a fallu cinquante années pour introduire dans l'enseignement de la chimie en France. Gerhardt le premier les avait ramenées à deux volumes de vapeur; Laurent étend ce qu'avait fait son ami, qui s'était seulement occupé des formules des corps composés ; c'est également à deux volumes de vapeur qu'il ramène les formules des corps simples. Gerhardt écrivait l'oxygène libre 0, correspon- f dant à un seul volume; Laurent l'écrit 0* ; pour lui, le chlore ) est Cl% l'hydrogène II*. Gerhardt se rallia à cette manière de i voir; il dira plus tard que le chlore libre est un chlorure__df^ chlore. De plus, Gerhardt avait à. tort employé indifféremment les mots atome et équivalent, pour ses nombres proportionnels, quoique avec ceux-ci il n'y ait plus équivalence : 0 égal à 16 n'est pas l'équivalent du chlore égal à 35,5. Laurent appelle molécule le nombre proportionnel des corps simples ou composés ramenés à deux volumes et appelle a/om^ le nombre propor- -;:r:J— tionnel des corps simples ramenés à un volume.
L'atome de M. Gerhardt, dit-il, représente la plus petite quantité d'un corps simple qui puisse exister dans une combinaison.
Ma molécule représenterait la plus petite quantité d'un corps simple qu'il faut employer pour opérer une combinaison, quantité qui est divisible par 2 par l'acte de la combinaison.
Laurent se range donc à Topinion d'Ampère, qui admettait que la formation de Tacide chlorhydrique est due à une double décomposition entre la molécule de l'hydrogène II* et la molécule de chlore Cl* :
HH -\- ClCl = HCl + HCl
Hydrogène. Chlore. Acide chlorhydrique.
Il ne parait pas avoir connu le mémoire remarquable de Gaiidin de 1831, où cette vue est si nettement exposée. "'ûe cetfe constitution de la molécule des corps simples, Laurent tire la conclusion suivante :
Cette association binaire des atomes nous permettrait peut-être aussi de nous rendre compte jusqu'à un certain point de l'affinité que possèdent les corps à Fétat naissant. Si l'on met en présence deux molécules libres de brome et d'hydrogène (BrBr et HH), lafOnité de Br pour Br, et de H pour H suffira peut-être pour s'opposer à la combinaison de Br et Br avec H et H ; mais si l'on n'a en présence que Br + H, ces deux corps n'ayant à détruire aucune affinité, pourront se combiner très facilement.
Tel est ce mémoire, véritable manifeste des deux amis, dans lesquels nous reconnaissons nos pères intellectuels; depuis cinquante ans, c'est sur les assises qu'ils ont solidement établies que la science s'est développée. Leurs îdées sont tellement entrées dans la chimie qu'il faut se reporter h l'époque oîf eTTes ont été émises pour en comprendre toute Toriginalité. Avec eux, la notation en équivalents introduite par Gmelin, la théorie dualistique de Berzélius, le principe de l'équivalence, sont vigoureusement battus en brèche ; aussi quelle indignation, quelles colères ils ont soulevées ! Savez-vous comment Millon, qui s'est fait le porte-parole de toutes ces rancunes et de toutes ces haines, parle de cet admirable mémoire qu'il était impuissant h comprendre ?
Encore un article en face duquel il faut humblement décliner
Tinsuffisance de Tanalyse. L'esprit le mieux disposé à extraire, peut-il, en effet, se tirer d'une dissertation de 32 pages où s'entassent encore en colonnes serrées cinq ou six cents formules qui comprennent invariablement, depuis quelques années, le fond des mémoires de M. Laurent?... Ajoutons que, d'un bout à l'autre, M. Laurent discute du plus grand sérieux Tatome de M. Gerhardt, la notation de M. Gerhardt.
Comme les lecteurs de ï Annuaire de chimie devaient être bien renseignés après un compte rendu si précis et si fidèle !
Berzélius, dans son rapport annuel, se contente de dire :
M. Laurent a publié un mémoire dans lequel il a exposé ses idées sur la composition des combinaisons nitrogénées^ je me bornerai à y renvoyer.
Ainsi les rénovateurs de la chimie devaient poursuivre leur œuvre au milieu de ce concert de dédains ou de critiques malveillantes. Leurs plus petites erreurs étaient vivement relevées, leurs théories^failïées sans discussion. Ils n'en continuaient pas moins l'entreprise commune, soit par des œuvres personnelles, soit par des travaux faits en collaboration, tous entrepris dans lïntention d'apporter des preuves nouvelles en faveur de leurs doctrines.
D'un côté, Laurent décrivait les dérivés bromes et chlorés de la -cinchonine, donnait une formule exacte pour la quinone de Wôhler, reprenait l'étude de l'action de l'acide azotique sur la brucine. De l'autre, Gerhardt continue ses études sur les nitrates et publie un important mémoire sur la structure des sels *, rectifie, par de nouvelles analyses, la formule de l'essence de rue, donne celle de l'essence de camomille, qu'il transforme en acide angélique par fusion avec la potasse ; mais une étude plus importante attira son attention, celle des éthers perchlorés de son ami Malaguti. Les lignes suivantes nous montrent avec quelle réserve, quelle modestie, quelle attention délicate envers Malaguti, il aborda la question :
Les formules adoptées par M. Malaguti, dit-il, sont si contraires à mes équivalents, et, en général, aux principes que nous défendons, M. Laurent et moi, que ces formules, si elles étaient bien constatées,
i . Les idées exposées dans ce mémoire furent modifiées Tannée suivante dans Ylnlroduclion à C élude de la chimie; il est inutile de nous y arrêter.
suffiraient à en démontrer Terreur. Elles m'ont longtemps préoccupé. L'accord si parfait entre les analyses de M. Malaguti, son habileté comme expérimentateur, la sanction que les résultats avaient reçue dans un rapport de M. Dumas à l'Académie des sciences, tout cela m'inspirait une grande réserve et devait me faire supposer quelque erreur dans mes propres conceptions plutôt que dans le travail du savant chimiste de Rennes.
Malaguti, dans ses remarquables recherches sur les éthers chlorés, avait décrit la chlorocarbéthamide C"H**Cl*Az«0« qu il obtenait par Faction de Tammoniaque sur les éthers carbonique et succinîque perchlorés. Gerhardt montra que ce corps est identique avec l'acétamide trichlorée, en comparant leurs propriétés et mesurant les cristaux sur des échantillons envoyés par Malaguti, avec lequel il échangea plusieurs lettres h. ce sujet. De môme, il changea la formule de Facide chlorazosuccinique C«CMI*Az*0% qu'il remplaça par C*IPCl*AzO*; plus tard il fut reconnu que la vraie formule était C*HCl*AzO, et représentait la succinimide perchlorée.
Découverte
des anilides ;
correction des
formules de la
leacine, de
l'orcine, etc.
Dans cette année d848, malgré les préoccupations politiques, il eut, avec Laurent, une production considérable; Laurent avait quitté Bordeaux et était enfin nommé essayeur à la Monnaie; Gerhardt, de son côté, réalisait le projet si longtemps caressé de se réunir h son ami, et, ayant obtenu un congé avec demi-traitement, il quittait Montpellier et venait s'installer à Paris.
Dès lors, les mémoires succèdent aux mémoires; c'est d'abord le grand mémoire sur les anilides, dont j'ai parlé précédemment, et où les auteurs rapprochent l'acide oxalurique et Tacide parabanique (oxalyl-urée) de Tacide oxamique et de l'oxamide, les regardant comme des sels d'urée qui ont perdu de l'eau et créant la classe des urides ou uréides, notion qui est restée dans lâ^ .science et ^m j^^ait un jeur nouveau sur la série des nombreux dérivés de l'acide urique : comme complément h cette étude, ils décrivent la sulfomorphide et la sulfonarcotide, qu'ils rapprochent k tort de la sulfamide et de la sulfanilide ; les notions sur la structure des corps n'étaient pas
assez avancées à ce moment pour les mettre à Tabri de cette erreur; l'analogie était apparente plutôt que réelle.
Toujours préoccupés de vérifier les formules qui ne cadraient pas avec leurs lois des nombres pairs, ils lirent de nouvelles analyses, entre autres celle de la leucine, pour qui Mulder admettait les rapports suivants traduits en notation nouvelle C^H**AzO% où la somme de l'hydrogène et de Fazote n'est pas divisible par 2.
Cette analyse leur donna beaucoup de peine :
Je vous rappellerai, écrit Gerhardt à Malaguti, que, faisant ensemble, Laurent et moi, l'analyse de la leucine, qui était très belle en apparence, en paillettes très belles, entièrement incolores, nous avons obtenu dans six analyses exactement le même nombre, mais le résultat ne donnait aucune formule. Ce n'est que par une métamorphose que nous avons découvert que notre matière, malgré sa belle apparence, n'avait pas été pure.
Aussi, je vous le répète, une bonne mîtamorphose vaut mieux que vingt analyses.
Les auteurs durent, en effet, avoir recours h la préparation de Tazotate de leucine, qu'ils analysèrent, et k la régénération de la leucine elle-même, dont les chiffres analytiques amenèrent Il la formule C*H"AzO* :
On voit, d'après cela, disent-ils, que la leucine ne fait pas exception à la règle énoncée sur la composition des corps azotés.
Ils corrigèrent aussi la formule de l'orcine et prouvèrent la vérité de la formule C'H'O*, déjà, proposée par Gerhardt, par la préparation et l'analyse du dérivé tribromé et la considérèrent comme isomérique avec la saligénine de Piria; Liebig l'avait représentée par C'H*0* (poids atomiques actuels).
Les années suivantes, la collaboration des réformateurs J[f^^^^\ devait se poursuivre avec un même succès, mais nous devons ,yjf^^^j|J.g^ nous arrêter ici pour étudier une œuvre importante de P^rhJrdt Oerhardt, Y Introduction à r étude de la chimie par le système o»» i848.
unitaire^ écrit h Montpellier k la fin de 1847, et qui parut dans des circonstances où les idées étaient détournées des préoccupations de la science, en février 1848.
Le système Jimtcdre^ c'est le nom que Gerhard t a donné à Tensemble des doctrines nouvelles, et ce nom dit de suile qu'elles sont hostiles aux doctrines dualistiques, que les formules sont unes et non distribuées en radicaux et en copules, suivant les idées de Berzélius.
Sa pensée est exposée dans Tavant-propos de son livre :
Dans le système dont je propose Tadoplion, tous les corps sont considérés comme des molécules uniques, dont les atomes sont disposés dans un ordre déterminé que la réaction chimique n'indique que d'une manière relative.
Le système dualistique assimile, au contraire, tous les corps de la chimie à des êtres doubles semblables aux oxydes ou aux sels, el attribue une valeur absolue aux formules qui en représentent la composition.
Et, de fait, les dualistes croyaient que leur reprosenlation correspondait rigoureusement à la vérité, et, jusqu'à nos jours, nous avons vu les derniers défenseurs de cette doctrine vieillie soutenir, par exemple, que le sulfate de potasse renfermait de Tacide sulfurique anhydre et de la potasse et ne pouvait être autrement.
Ces formules, dit Gerhardt, selon moi, ne retracent que le sens d'une ou deux réactions; elles ne donnent jamais Timage vraie delà constitution moléculaire; elles n'expriment, je le répète, que de simples rapports.
C'est ce qu'il avait déjà dit quand il combattait Temploi des formules rationnelles dans son Précis; il y a autant de formules rationnelles que de réactions représentant la production des corps; quand on écrit le sulfate de baryum SO%BaO, on rappelle qu'il se produit par Facide sulfurique et la barjte, mais si Ton veut rappeler sa formation par l'acide sulfureux et le bioxyde de baryum, on doit Técrire SO',BaO'.
Le système dualistique, dit Gerhardt, donne le nom de sels aux
LA COLLABORATIOiN AVEC LACHENT 363
corps qui se composent d'un acide et d'une base, sauf les exceptions qui sont aussi nombreuses que les cas suivant la règle. Dans le système unitaire, on appelle sel tout corps renfermant un métal qui peut s'échanger par double décomposition contre un autre métal, c'est-à-dire tout corps capable d'éprouver telle ou telle métamorphose caractéristique.
Le système dualistique appelle alcool la combinaison d'un radical composé de carbone et d'hydrogène avec l'oxygène, le tout uni aux éléments de l'eau. Je définis les alcools en disant : ce soqt des composés de carbone, d'hydrogène et d'oxygène, capables d'abandonner les éléments de l'eau pour se convertir en une combinaison n CH' et d'échanger II* contre 0 pour devenir des acides unibasiques nCH'-t-O".
Il définit le système unitaire par comparaison; plus tard, il gardera le môme mot, mais il en modifiera la signification quand, en 18S6, il exposera la théorie des types.
Gerhardt, après avoir donné une définition de la chimie, des corps réputés simples, classé les corps en métalloïdes et en métaux, h la tête desquels il place Thydrogène, énonce les lois fondamentales de la science, loi des proportions multiples, loi des rapports, loi des volumes, donne une table des nombres proportionnels qu'il adopte. Ces nombres sont ceux que nous adoptons aujourd'hui, sauf pour les métaux que nous appelons polyvalents, et dont le poids atomique a été doublé par Canliizzaro.
Dès ce moment, il n'emploie plus l'expression d'équivalent, dont il se servait dans le Précis de chimie^ le mot équivalent ayant l'inconvénient de faire croire, comme le lui disait Laurent, à une équivalence qui n'existe pas; il se sert du seul mot de nombres proportionnels pour indiquer les poids atomiques et les poids moléculaires. Après avoir indiqué, pour les débutants, l'emploi des formules et des symboles, il expose la loi des volumes, les rapports des densités des gaz simples et de leurs nombres proportionnels ; enfin, il rappelle qu'en rapportant toutes les formules à deux Aolumes de vapeur, Laurent et lui ont établi la loi des nombres pairs qu'il énonce dans les termes suivants :
Dans toute substance organique représentée par deux volumes de
vapeur, la somme des coefficients des nombres proportionnels de riiydrogène, de Fazote, du phosphore, de Tarsenic et des corps halogènes, est représentée par des nombres pairs.
Exposant ensuite ses arguments contre la doctrine dualistique et la création par Berzélius de tant d'êtres hypothétiques :
Toutes ces hypothèses souvent contradictoires ont apporté dans la science une véritable confusion en la remplissant d'êtres imaginaires jouissant de tous les attributs des corps réels...
Nous considérons tout corps simple et composé comme un édiûce, comme un système unique formé par Tassemblage dans un ordre déterminé, mais inconnu, de particules infiniment petites, et appelées atomes. Ce système s'appelle la molécule d'un corps.
Dans la molécule d'un corps réputé simple, les atomes sont similaires ou de même qualité, c'est-à-dire que la science actuelle n'y voit aucune différence.
Dans la molécule d'un corps composé, les atomes sont hétérogènes ou de qualité différente.
Il restreint Temploi du mot équivalent au véritable sens étymologique du mot :
Quand on parle de Téquivalent d'un corps, il faut toujours indiquer à quel autre corps, à quelle fraction, à quelles propriétés, cet équivalent doit correspondre. Ainsi la quantité de fer équivalente à H est de Fe dans les sels ferreux, de Fe !2/3 dans les sels ferriques
(Fe = 28).
Il expose ensuite les propriétés générales des corps par leurs fonctions chimiques; pour la première fois, cette expression qui nous est si familière est employée d'une façon systématique; il commence par les sels, qu'il définit des systèmes moléculaires composés de deux parties, le métal et le nonmétal : « La faculté de double échange, dit-il, en forme le caractère fondamental »; il définit l'hydrogène basique, celui qui dans les acides joue le rôle du métal, distingue les sels acides, neutres, basiques, et sépare soigneusement les acides proprement dits des anhydrides, comme Tanhydride sulfu-
rique, auxquels il refuse le nom d'acides, puisqu'ils ne renferment pas d'hydrogène. A ce propos, il combat à nouveau la théorie dualistique qui admettait dans les sels l'existence séparée de l'anhydride d'acide et de la base anhydre et formulait le sulfate de potasse SO', KO (en équivalents).
Il continue à grouper les corps par fonctions dans Tordre suivant: alcaloïdes, alcalamides, alcools, élhers, qui peuvent être unialcooliques, bialcooliques ou Irialcooliques, c'est-à-dire renfermer sous le môme volume les résidus de une, deux ou trois molécules d'alcools suivant la basicité de l'acide dont ils dérivent, puis les fonctions aldéhydes, hydrocarbures, glycérides, nom donné pour la première fois aux corps gras considérés comme des éthers.
Il expose ensuite la notion des séries chimiques : Une série chimique^ dit-il, se compose d'un nombre indéterminé de genres ou systèmes moléculaires^ renfermant un élément commun et pouvant se métamorphoser les uns dans les autres. Il se sert de cette notion assez mal définie pour établir une classification de la chimie tout entière ; ce sont les corps pouvant fournir des acides qui constituent l'élément commun à la série, jamais le métal; la chimie comprend la série de l'oxygène, du soufre, du chrome à cause des chromâtes, de l'étain à cause des stannates, etc., et, enfin, la série du carbone, qui comprend tous les corps de la chimie organique, et se subdivise en groupes : groupe formique, acétique, butyrique, benzoïque, etc. Nous reviendrons sur ce mode de classification qu'il adoptera plus tard en partie dans son grand Traité de chimie organique^ et qui n'est pas sans prêter le flanc à la critique.
Dans ce petit livre, écrit avec une rare clarté et dont la lecture est encore pleine d'intérêt, toutes les idées des deux amis sont exposées. Éparses jusqu'alors dans leurs mémoires, elles sont réunies en un corps de doctrines. Les formules considérées sous deux volumes de vapeur, l'adoption des nombres proportionnels de Berzélius, sauf pour les métaux, l'équivalence ramenée à son juste sens, la distinction de la molécule et de l'atome nettement établie, la loi des nombres pairs, l'unité des formules mise en regard des formules dualistiques, la suppression des centaines de radicaux hypothétiques que créait la théorie électro-chimique, la définition nette des acides et des
sels, la notion des fonctions chimiques, la classification par groupes, rhomologie, c'est tout un ensemble de constructions nouvelles, un édifice complet qui se dresse en face de Tancienne chimie.
Tous ces principes, les novateurs les avaient exposés et répétés dans leurs mémoires, mais ils n'étaient pas arrivés encore à la connaissance du public, surtout à celle des jeunes chimistes débutants qui se préparaient dans le laboratoire à la recherche scientifique, et parmi lesquels Laurent et Gerhardt devaient chercher à recruter des disciples. Les maîtres de la science étaient violemment hostiles aux réformateurs; leurs contemporains suivaient l'impulsion venue d'en haut, et, par timidité, étaient retenus dans Tornière commune *. Quant aux jeunes chimistes auxquels s'adressaient les idées nouvelles, il ne semble pas qu'ils aient entendu la voix de Gerhardt; il leur aurait fallu une rare indépendance de caractère pour se joindre à des hommes sans influence, et se mettre en lutte avec ceux qui disposaient des places et des récompenses académiques. Seuls, dès leurs débuts, deux jeunes gens adoptèrent franchement les idées des réformateurs: Emile Kopp et Chancel; ce leur est un grand honneur d'avoir marché sans hésitation du côté où ils croyaient voir briller la lumière.
PaddIuïtriquS; Pour quc Ics réformes de Laurent et Gerhardt reçussent ^*^^^FrSay.*^^^ chaquc jour une confirmation nouvelle, il fallait qu'aucun corps ne restât en dehors des lois qu'ils avaient établies ; aussi entreprirent-ils la critique d'un travail sur les modifications de l'acide tartrique renfermant des formules en contradiction avec leurs conceptions sur la nature des acides et des sels.
Ce travail était de Frémy, homme important, pourvu de grandes chaires dans renseignement supérieur, déjà désigné pour un fauteuil académique, et leur adversaire passionné; Frémy, en eiîet, s'était essayé malheureusement dans les recherches de chimie organique et avait décrit comme des
1. Cependant, dés la fin de 1846, Gmelin s*était rangé du côté de Laurent et Gerhardt pour combattre la doctrine dualistique.
espèces chimiques des mélanges qu'il avait dotés de formules invraisemblables. La notation et les lois de Gerhardt et Laurent les avaient amenés à reconnaître tout ce qu'il y avait d'erroné dans les mémoires de chimie organique de Frémy.
Celui-ci, attaché aux doctrines dualistiques de Berzélius, regardait les acides comme formés d'eau et d'un groupement plus ou moins hypothétique, Tacide anhydre ; il écrivait l'acide tartrique C*H»0** + 211*0 (notation de Berzélius); il chercha à lui faire subir par la chaleur des transformations analogues à celles que Graham avait fait subir à l'acide phosphorique. Jl obtint ainsi trois acides : l'acide tartralique, formé d'acide tartrique anhydre et d'une molécule et demie d'eau C*H*0*% 1 1/2 H*0, par perte d'une demi-molécule d'eau donnant des sels sexquibasiques OH^O*» 1 1/2 MO, l'acide tartrélique C«H«0*% H*0, et l'acide tartrique anhydre C*H*0".
Laurent et Gerhardt infirmèrent les conclusions de Frémy. Nous ne nous arrêterons pas aux détails de ce travail, qui n'a plus aujourd'hui un grand intérêt pour nous, qui savons que la structure de l'acide tartrique (acide-alcool) permet de prévoir un grand nombre d'anhydrides; mais à cette époque, il était important de montrer que les formules de Frémy fondées sur la constitution dualistique étaient erronées et ne pouvaient être opposées aux doctrines défendues par Laurent et Gerhardt ; ceux-ci ne pouvaient les laisser passer sans protestation.
C'est après plus d'une année que Frémy se décida à faire une longue et verbeuse réponse, où ne se trouvent pas de faits nouveaux, mais seulement des affirmations sans preuves, la négation des expériences de Laurent et une critique insuffisante des doctrines des deux amis ^ Devenu leur ennemi implacable, cachant ses rancunes sous une apparence de fausse bonhomie, Frémy choisit pour présenter ce mémoire à l'Académie le jour même où celle-ci devait discuter les titres de Laurent à une chaire vacante du Collège de France. Gerhardt jugeant avec raison cette manœuvre déloyale, se chargea de la réponse. Il la fit rude et sans ménagement aucun. Frémy avait dit :
1. Biot répondit à Frémy en appuyant Laurent aux expériences duquel il avait pris part.
On voit que les faits nouveaux que j'avais avancés ont été confirmés de la manière la plus positive par MM. Laurent et Gerhardt.
Selon M. Frémy, répond Gerhardt, nous n'aurions fait que débaptiser les acides qull prétend avoir découverts, pour leur donner ensuite des noms de notre invention. Or, à cette assertion j'oppose ceci : parmi les produits qui résultent de 1 action de la chaleur sur lacide tartrique, il n'appartient en propre à M. Frémy que Tacide tarlrique anhydre insoluble. L'acide tartrélique ne lui appartient pas; il a été découvert par M. Braconnot. L'acide tartralique de M. Frémy est un mélange ; nous avons donné le nom d'acide isotartrique à l'acide d'un sel de chaux autrement obtenu et d'une autre composition que le tartralate de chaux de M. Frémy; de plus, l'acide métatartrique, qui donne des sels cristallisables, n'a jamais été mentionné par ce chimiste.
Libre à M. Frémy, dit-il plus loin, de trouver absurdes nos opinions théoriques, et encore faudrait-il qu'il les comprît d'abord et qu'il ne nous prêtât pas des assertions que nous n'avons pas émises; ce que nous sommes en droit d'exiger de lui, c'est cette bonne foi dont un homme qui se respecte ne doit jamais se départir.
Après une citation du mémoire de Frémy, il ajoute :
Ceci donne la mesure de la loyauté avec laquelle discute M. Frémy et de la confiance que méritent ses assertions... M. Frémy affirme, nous nions; que d'autres chimistes examinent eux-mêmes la question et décident entre nous par la voie de l'expérience *.
Correction des
formules de
Zinin :
Bomi-benzidam,
somi-
naphtalidam ;
étude de l'acide
stéarique, des
diphénides.
Cependant les mémoires succèdent aux mémoires; les deux collaborateurs réunis dans la même ville ont une production incessante; après les recherches sur la succinimide, c'est un mémoire théorique sur les combinaisons des acides avec les alcalis organiques dans lequel ils corrigèrent les formules données par Zinin au semi-benzidam et au semi-naphtalidam, dérivés le premier de la benzine binitrée et le second de la naphtaline dinitrée, que Zinin écrivait C'H*Az et C»H*Az, donnant ainsi dès formules renfermant une quantité de carbone