CHAPITRE V
LA CRITIQUE DES TRAVAUX DES CONTEMPORAINS ET LES TRAVAUX DE 1848 A 1851
Les radicaux de Frankland. — Opinion dTIofmann. — Critiques des travaux des contemporains : Stentiouse et la chloropicrine, les aminés de Wurtz, le mémoire de Strecker sur les combinaisons copulées, les formules de la quinone, de Tacide alizarique, de la cicutioe, de 1 acide stéarique, les glycérides de Berthelot, etc. — La théorie de réthérification de Williamson. — La candidature de (ierhardt au Collège de France; analyse de sa notice. — Mémoire sur la constitution des composés organiques : les premières formules typiques. — Mémoire sur la basicité des acides.
Parmi les interprétations que Gerhardt donne des découvertes ^^p^î^^nJ de ses contemporains, une des plus importantes et des plus fécondes est celle qu'il fit des recherches de Frankland sur les radicaux.
Nous avons vu plusieurs fois que Laurent et Gerhardt combattaient les radicaux de Liej>ig^ parce que Ton considérait ceux-ci coriïme des êtres isolables^ comparables à des corps simples dont ils jouaient le rôle, formant des oxydes et des sels au môme titre que les métaux; de là, les noms d'oxyde d'éthyle C*WO, d'hydrate d'oxyde d'éthyle C*ir<»0, IPO (notation 'de Berzélius).
Laurent et Gerhardt, dès le début de leur carrière, avaient, chacun de son coté, combattu le dualisme, et montré qu'avec cette doctrine, on était obligé de multiplier les radicaux hypothétiques à tel point qu'un jour Gerhardt se plaisait à en citer 190, et chaque jour en voyait naître de nouveaux.
Si ce nom de radicaux est resté dans la science, c'est qu'il reçut un sens nouveau, et nous ne lui donnons plus le sens
qu'il avait avec les disciples de Berzélius. Gerhardt, en effet, n'avait pas méconnu l'existence de groupes qui se transportent^ dans les niolécules^ comme^le^oupe C*H*de l'alcool, le groupe AzO* des dérivés nitrés ; h ces groupes, il donnait, avons-nous dit, le nom de résidu^ la nitrobenzine, par exemple, renferme le résidu C*II* de la benzine, le résidu AzO* de l'acide azotique ; en écrivant la formule de la nitrobenzine C4I% AzO% il mettait en évidence ces résidus, et arrivait à établir de véritables formules rationnelles ; donc pas de groupes se comportant comme des corps simples, pas de radicaux isolables, c'était là un des points principaux de la doctrine~3es"novatèurs. Aussi quand Frankland, d'abord en collaboration avec Kolbe en i848, puis seul l'année suivante, crut avoir isolé les radicaux, le méthyle CH* et l'éthyle C'H% Gerhardt combattit cette manière de voir. Il déclara que le méthyle CH* n'existait pas et que le radical de Frankland devait être représenté par C*H% constituant ainsi Thomologue du gaz des marais ; il appuya son argument sur un fait irréfutable : le prétendu méthyle traité par le chlore donne un gaz chloré C*1I*C1, isomère, croyait-on alors, do l'éther chlorhydrique de l'alcool. Il nous semble étonnant que ce fait n'ait pas convaincu tous les chimistes de la non-existence du méthyle libre CIP.
Un autre fait signalé par Frankland confirmait les vues de Gerhardt ; l'iodure d'éthyle traité par le zinc donne un gaz que Frankland identifia avec Téthyle C*II», celui-ci représentait la réaction par l'équation : 2 (C*IN) -j-Zn =ZnI» + 2C«H% tandis qu'elle est en réalité : 20H*I-[-Zn = ZnP + OU". L'application de la loi des nombres pairs et la représentation des formules par deux volumes de vapeur permettaient de donner la véritable interprétation du fait.
Dans Taclion à sec du zinc sur Tiodure d'éthyle, dit Gerhardt, ce n'est pas le groupe C'H", mais bien Thydrocarbure CMP*^ qui est mis en liberté, C*H*®, nouvel homologue du gaz des marais.
L'honneur de la belle découverte de la synthèse des hydrocarbures C"H*"+^ revient tout entier à Frankland ; l'honneur de Knterprétairèh des faîls revient S" Gérhardï.
Ses conceptions, du reste, ne passèrent pas inaperçues. Hof- d-nStoann mann admit les formules de Gerhard t *, doubles de celles de Frankland et apporta de nouveaux arguments en leur faveur, entre autres les différences des points d'ébullition des hydrocarbures saturés, environ 20 degrés pour chaque CH*. Hofmann, cependant, se sépare sur un point de l'opinion de Laurent et de Gerhardt, qui regardaient tous ces hydrocarbures comme des homologues du gaz des marais :
Si, cependant, ajoute Ilofmann, rexpérience venait à sanctionner l'opinion de Laurent et Gerhardt, si, réellement, tous ces corps étaient des homologues du gaz des marais, cette circonstance ne ferait qu'ajouter à Tintérét qu'ils présentent. En se fondant sur la propriété du formène de se transformer en combinaison méthylique sous Tinfluence du chlore, on pourrait espérer, à Taide des homologues du formène, la formation de composés alcooliques appartenant à des séries plus élevées.
On croyait alors que le composé chloré de C^H® était différent de Téther chlorhydrique de l'alcool C*II*C1. Après la mort de Gerhardt seulement, ces deux corps furent identifiés par Schor- Icmmer (1864); les vues de Gerhardt et les prévisions d'Hofmann reçurent leur confirmation.
Gerhardt fut très heureux de voir Hofmann venir à lui, Hofmann, neveu de Liebig et chimiste de cette école de Giessen, où les idées nouvelles étaient si peu en faveur; mais, dans cette adhésion, il ne trouvait pas qu'on lui rendit justice suffisante; il faisait remarquer que l'on abandonnait le dualisme et que l'on venait au système unitaire, mais sans le dire nettement.
L'article qu'on vient de lire a, selon moi, une haute signification, dit-il, après avoir cité Hofmann, non à cause de la nouveauté des vues développées par l'auteur, je prouverai tout à 1 heure qu'il n'y a rien de nouveau, mais parce que cet article contient tout un aveu, l'aveu de l'adoption des doctrines dont ces comptes rendus sont l'organe, par un des plus éminents disciples de l'école de Giessen. Qu'y a-t-il, en effet, de commun entre les théories dualistiques ensei-
i. Comptes rendus des travaux de chimie, 1850, p. 227.
gnées par cette école et les principes d'homologie, de divisibilité des formules, d'équivalents, et qui servent aujourd'hui de base aux développements de M. Ilofmann? Il n'y est même pas fait allusion au dualisme ; au contraire, tout le raisonnement y est formulé dans le sens du système unitaire. C'est d'un bout à l'autre une vraie protestation contre la routine dualistique, et, assurément, il n'est guère possible de mieux déchirer ce fameux fil conducteur tant vanté par Berzélius.
Mais, tout en le faisant, M. Ilofmann se garde bien de le dire.
Entre les opinions de M. Hofmann et les nôtres, il n'y a véritablement aucune différence dans le fond. Il ne lui manque que d'être écrit dans notre notation.
J'ajouterai aussi, en terminant, la remarque suivante : on a fait grand bruit, dans ces derniers temps, des radicaux organiques, de leur isolation, de leur introduction dans d'autres groupes organiques, etc. Pour quiconque le mot radical a jamais eu un sens — et, à cet égard, les nombreux écrits de Liebig et de son école ne laissent pas l'ombre d'un doute — les radicaux, tels qu'on les conçoit aujourd'hui, ne sont plus des radicaux dualistiques. Le mot a complètement changé de signification.
Qu'on lise les belles expériences de M. Ilofmann sur Téthyl-aniline, la diéthyl-aniline, etc. ; chacun reconnaîtra les résidus, c'est-à-dire les radicaux du système unitaire. L'éthyle est un résidu comme la vapeur nitreuse en est un dans les corps nitrés.
Du dualisme, que reste-t-il encore debout? Je le demande encore une fois*.
La plus éclatante confirmation des vues de Laurent et Gerhardt sur la nature des radicaux de Frankland fut donnée quelques années après par Wurtz (1853) avec sa découverte des radicaux appelés alors radicaux fuixtes.
Gerhardt en avait prévu Tcxistence; dans un mémoire en collaboration avec Chancel sur la constitution des sels, il disait: Les formules synoptiques précédentes indiquent que de même quil y a un éther éthyUméthylique y on doit pouvoir obtenir des radicaux mixtes j un éthyl-méthyle^ un amyl-méthyle.,,
Wurtz réalisa la découverte de ces hydrocarbures appelés improprement radicaux mixtes, et cette belle découverte, qui
1. L*^nnt/atr6 de Millon passa sous silence le mémoire d*Hofmann. Il ne falUit pas qu'on sût en France que des chimistes étrangers adoptaient les vues des réformateurs et abandonnaient le dualisme. Quelle bonne foil
devait être si féconde, fit voir des cas d'isomérie dans les carbures C°H*™+*; Wurtz, cependant, eut le tort de combattre l'opinion de Laurent et Gerhardt, qui considéraient les radicaux de Frankland comme des homologues du gaz des marais. Frankland avait désigné sous le nom d'hydrures les carbures obtenus dans l'action hydrogénante du zinc sur les iodures alcooliques ; le gaz OH" pour lui était Thydrure d'éthyle, différent de CH*; plus tard, en 1851, quand il doubla la formule de celui-ci et récrivit CH*, CH% il l'appela diméthyle, distinct de l'éthyle, de sorte qu'il admettait l'existence de deux séries de carbures CH*""*"*, les hydrures de radicaux et les radicaux alcooliques.
Gerhardt partagea cette erreur que l'on retrouve dans son grand Traité de Chimie^ où il les décrivit comme des gaz distincts; c'est Schorlemmer qui, en 1864, montra leur identité en transformant le diméthyle en éther chlorhydrique de l'alcool.
Quoi qu'il en soit, la découverte des radicaux mixtes justifiait complètement les vues des réformateurs sur l'impossibilité d'isoler les radicaux alcooliques et fut une victoire complète sur le dualisme.
L'histoire des radicaux alcooliques, dont Gerhardt avait donné critiques des
P^ ' travaux des
ainsi le vrai poids moléculaire dès le commencement de contemporains:
'^ Stonhouse et la
Tannée 1849, nous a entraînés au delà de cette époque. Voyons çhioropicrine,
' r -1 ^ les aminés de
comment, à cette même période, il multipliait son activité en wurtz,ie
^ * ' I mémoire de
soumettant à sa revision les travaux de ses contemporains. Au strecker sur les
^ combinaisons
moment où Stenhouse découvre la çhioropicrine et la représente copuiées, les
^ *^ formules de la
par les rapports complexes C*Cl*Az*0*% Gerhardt la ramène à qujnone. de la formule plus simple C(AzO*)Cl*, et la regarde comme du **i^*^33®; ^^| chloroforme nitré. Puis vient l'examen des admirables recher- Bertheiot. etc. ches de Wurtz sur les éthers cyaniques. Wurtz avait étudié l'action du gaz ammoniac et découvert les urées composées, et par l'action de la potasse, obtenu les ammoniaques composées; sur un seul point de son travail, l'action de l'eau sur les éthers cyaniques, il n'avait pas encore l'interprétation exacte de la réaction; Gerhardt montra que les nouveaux corps étaient aussi des urées, et que, dans l'action de l'eau sur l'éther cyanique, le corps formé devait être considéré comme dérivant d'une molécule de carbonate d'éthylamine moins 2H*0.
Le rapport de Dumas sur les ammoniaques composées de Wurtz fit, de nouveau, rentrer Gerhardt dans la lice.
Au rapport de M. Dumas, dit-il, il y a longtemps que la chimie ne s'est enrichie d'une série de corps aussi importants que les alcalis, d'une théorie aussi féconde que la théorie de M. Wurtz...
... Que M. Dumas dise cela des nouveaux alcalis, cela peut se concevoir, ... mais que M. Dumas prenne texte de cela pour dire à l'Académie que M. Wurtz a enrichi la science d'une théorie féconde, c'est là une assertion contre laquelle je veux protester.
... M. Wurtz, après avoir fait son profit de mes observations, sans dire bien entendu de qui il le tient, suum cuique; qu'il garde pour lui les alcalis et rende à qui de droit la théorie...
En réalité, celui que Gerhardt voulait atteindre, c'était le maître de Wurtz, Dumas, dont il avait tant à se plaindre.
M. le rapporteur, ajoute-t-il dans cette même note, n'aurait en rien diminué l'intérêt qui s'attache aux expériences de M. Wurtz, en rapportant les faits précédents, mais il eût alors été conduit à rendre justice à des idées dont lui et ses élèves savent, dans l'occasion, tirer un très bon parti, et qui, cependant, n'ont jamais eu de sa part l'honneur de la plus légère mention à l'Académie. Bien mieux, M. Dumas a presque réussi à se faire passer pour l'auteur des homologues en acceptant dans plusieurs occasions l'hommage de leur découverte, offert par des amis intéressés. Mais M. Dumas peut m'en croire, je ne me lasserai jamais de revendiquer mes droits à cet égard, aujourd'hui surtout où l'idée commence à porter ses fruits. Je tiens plus à la paternité de cette seule idée qu'à mes analyses et à mes corps nouveaux, car ce sera peut-être la seule bonne et féconde de toute ma vie, et, à mon sens, ce sont surtout les idées générales qui font faire à la science de véritables progrès*.
Il eut en même temps à faire une longue réponse à Strecker, qui venait de publier des observations sur les combinaisons copulées et sur la capacité de saturation, à propos du mémoire sur les anilides, dont la traduction venait de paraître dans les Annales de Liebig.
Je remercie M. Strecker d'avoir, par cette critique, fixé l'attention des chimistes de Giessen sur des idées que j'ai publiées il y a déjà