Comptes rendus des travaux de chimie^ 1849, p
quelques années, et qui, taxées d'abord d'absurdes, commencent aujourd'hui, à ce qu'il paraît, à trouver crédit dans l'esprit de ces messieurs. Je constate ce progrès et m'en réjouis. Cependant je dois regretter qu'au lieu de m'argumenter sur le mémoire spécial que j'ai publié sur la basicité des corps copules, au lieu d'attaquer franchement le sens et Tesprit de mes théories, M. Strecker se borne à épiloguer sur quelques phrases d'un mémoire où il n'est question de cette loi qu'accessoirement.
Après avoir pris corps à corps les différents arguments de Strecker, il termine ainsi :
Je pourrais encore demander à M. Strecker pourquoi il double l'acide oxalique dans son tableau, pourquoi il le considère aujourd'hui comme bibasique. Il paraît que ce fait, aussi soutenu par moi le premier, commence à être reconnu à Giessen. Tant mieux, on se rend peu à peu et sans bruit, j'en suis enchanté; seulement je voudrais qu'on y mît plus de franchise, cela abrégerait bien des discussions et me dispenserait à l'avenir de si fastidieuses réclamations.
Ce fut une réclamation du même genre qu'il adressa à Wôhler à propos de la quinone et de ses dérivés. Woskerewski avait d'abord donné la formule exacte de la quinone, que Wôhler avait, à tort, remplacée par la formule C"H'0''(en équivalents). Gerhardt, dès 1813, avait donné la vraie formule, que Laurent avait confirmée par de nouvelles analyses. Or Wôhler, dans un nouveau travail, adoptait la formule de Gerhardt et Laurent, et, sans citer ceux-ci, en attribuait la paternité à Woskerewski, alors que tous les chimistes adoptaient la formule fausse de Wôhler, C"H«0«.
Dès que nous émettons une opinion, dit Gerhardt, une idée qui blesse les croyances reçues, qui choque la routine, on jette les hauts cris, on n'a pas pour nous des mots assez durs; puis, quand nous nous trouvons avoir raison, on en décerne Thonneur à d'autres. Toujours le même refrain; d'abord c'est absurde, et quand enfin la vérité s'est fait jour, il y a longtemps que nous le savons.
Leurs idées commençaient à se répandre, on adoptait peu à peu les formules corrigées par les amis, mais on se gardait bien de leur en attribuer la paternité et de discuter leurs doctrines.
Gerhardt corrige aussi la formule de Tacide alizarique C**ir*'0"
(notation de Berzélius) et montre, par quelques réactions faites avec Laurent, que cet acide, obtenu par Schunck, dans l'oxydation deTalizarine, est identique avecTacide phtalique. Malheureusement, Strecker, ayant découvert la formation de Tacide oxalique dans cette oxydation, crut devoir écrire l'alizarine QiojjioQs qi représenter la réaction oxydante par l'équation :
Ci«HioO» 4- 0« + 2H«0 = OH-0* + C«0*H«
alizarine, acide acide
phtalique. oxalique.
Gerhardt eut le tort d'adopter, pour Talizarine, la formule de Strecker, plus éloignée de la vérité que la formule de Schunck, QiijjioQi Cette formule nouvelle rattachait l'alizarine à la naphtaline; de là, les efforts infructueux de tant de chimistes pour obtenir avec cet hydrocarbure le principe colorant de la garance.
Il est plus heureux avec la conicine ou cicutine, écrite par Blyth C*'II"Az«, et par Ortigosa 0*H"Az*. Il les combat Tune et l'autre, la première parce qu'elle renferme un nombre impair d'atomes de carbone, la seconde parce que la somme des atomes d'azote et d'hydrogène n'est pas divisible par 4 (ces formules correspondaient à 4 volumes de vapeur) . Il les ramène à 2 volumes de vapeur et écrit la cicutine C*H"Az, formule qui resta dans la science jusqu'au jour où Ilofmann montra qu'il fallait admettre Cai"Az K
Il corrigea moins heureusement la formule de la stéarine ; ce n'est que plus tard, après les remarquables travaux de Berthelot sur la synthèse des corps gras, qu'il donna les véritables formules des glycérides, en considérant la stéarine comme formée par l'union de trois molécules d'acide stéarique et d'une molécule de glycérine, avec élimination de trois molécules d'eau; cette correction fut faite dans son grand Traité de Chimie^ où il avait abandonné la formule G" pour l'acide stéarique et adopté la formule de Hentz en G". M. Berthelot avait représenté ce glycéride comme une Jétras^téariue, mais Gerhardt, mettant à profit le travail de Duffy, qui avait montré que 100 parties de stéarine donnent, par saponification, 95,6 d'acide stéarique et 8,94 de glycérine, fit voir que ces chiffres correspondaient à vme tristéarine.
i. Gerhardt avait calculé sa formule d'après les analyses de Blyth et d'Ortigosa, qui avaient trouvé une quantité insuffisante d'hydrogène.
Comme à l'époque où il modifiait cette formule, il avait créé la théorie des types, il ajoutait :
On pourrait considérer la stéarine comme de la glycérine dans laquelle 3 II seraient remplacés par leur équivalent de stéaryîe.
Peu de temps après, il écrivait :
En exposant les nouvelles recherches de M. Berthelot sur les glycérides, j'ai exprimé mes doutes sur l'exactitude des formules attribuées par ce chimiste à quelques-uns de ses composés. M. Berthelot s'est lui-même chargé de justifier ces doutes, en changeant, dans le mémoire qu'il vient de publier, plusieurs d'entre les formules qu'il avait d'abord adoptées...
... Quoi qu'il en soit, les expériences très remarquables de M. Berthelot démontrent qu'à la manière de l'alcool, la glycérine peut se combiner directement avec les acides monobasiques, de manière à donner des composés semblables aux éthers, renfermant les éléments d'un atome de glycérine, plus 1, 2 ou 3 atomes d'acides monobasiques, moins de l'eau.
Gerhardt cependant ne donna pas des formules typiques exactes pour les glycérides ; la question ne fut complètement élucidée que plus tard, quand mon cher maître Wurtz donna à la science la notion de la polyatomicité des alcools, et considéra la glycérine comme un alcool triatomique.
Gerhardt s'occupa ensuite du travail de Quadrat sur les platinocyanures, de celui de Playfair sur les nitroprussiates, des recherches de Broméis sur les nitrates de plomb, et du mémoire de Limpricht, encore imbu des idées dualistiques, sur les éthers cyanuriques.
Après avoir discuté le travail de Gladstone sur le chlorophosphure d'azote, il corrige la formule de la mannite et celles du stibéthyle et de ses dérivés dues à Lœwy.
Ainsi aucun travail ne lui échappe : chimie minérale ou chimie organique, tout est soumis à la sévérité et à la rigueur de sa critique.
Mais là où il va avoir le droit et la haute satisfaction de Lathéonede pousser un cri de triomphe, c est a propos des belles expé- de wiiuamson. riences de Williamson sur le mode de formation de Téther et la théorie de Téthérification.
Le savant chimiste anglais établit d'une façon irréfutable que Téther doit être écrit C*H*«0, Talcool étant C^IPO.
Laissons ici la parole à Gerhardt ; si elle paraît trop enflammée, c'est qu'il y voit une éclatante confirmation des doctrines qu'il professe depuis des années avec son ami Laurent ; elles vont enfin dominer la science chimique, et il n'a que trente-trois ans !
Il n'existe pas, à mon sens, de preuve plus palpable, plus concluante en faveur des principes que nous soutenons ici, que les belles expériences de M. Williamson sur la formation des éthers intermédiaires. Les esprits les plus prévenus contre les idées nouvelles sont aujourd'hui obligés de se rendre à Tévidence ; il leur faut, comme le démontre si bien M. Williamson, ou doubler les formules de Télher, de Teau, et autres corps les plus usuels, ou dédoubler la formule de Talcool et de la plupart des corps organiques. Inutile de rappeler que c'est ce dédoublement que j'ai proposé depuis longtemps, qui distingue ma notation de la méthode des formules actuelles. Il y a maintenant huit ans que j'ai signalé pour la première fois ces discordances dans notre système de formules, mais la plupart des chimistes, Bçrzélius en léte, n'ont vu, dans ma notation^ qu'une- fantaisie baroque, qu'une innovation ridicule qui ne val^ût même pas la peine d'être discutée. Aujourd'hui, mes adversaires seront peut-être un peu plus humains.
Mon système de notation, basé sur l'égalité des volumes des substances organiques volatiles, me conduisait donc, dès 1842, à dire que :
L'alcool contenait C*H^O ) ^
V volumes et l'éther C*H«°0 ) égaux.
... Ma théorie était absolument le contrepied des deux théories de l'éthyle et de l'hydrogène bicarboné. Je ne sache pas qu'aucun chimiste ait avant moi formulé ainsi la composition de l'éther et de l'alcool.
Mes formules de l'éther et de l'alcool se rattachent d'ailleurs à un système général de définitions que j'ai données des acides et de leurs éthers. Frappé du vague de nos anciennes définitions des acides monobasiques et bibasiques, depuis qu'on avait prouvé l'existence des sels acides et des sels doubles pour les acides monobasiques, tout aussi bien que pour les acides bibasiques, j'avais cherché un critérium plus rigoureux pour ce genre de composés, et je l'ai trouvé dans la composition des éthers pris sous le même volume.
Prenoz des volumes égaux de Téther neutre d'un acide monobasique et de Téther neutre d'un acide bibasique, ce dernier renfermera deux fois les éléments de Falcool.
Exemple :
Éther acétique = C2HW + C4P0 — H^O =C*IIW ]
acide alcool j à
acétique I ,
^ > volumes
Étheroxalique = G''HW + 2CWO — 2H20 = CnrW l ^^.nnv acide ] ^&^"^-
oxalique y
De plus, j'ai dit qu'un acide monobasique ne donnait toujours qu'un seul éther, tandis qu'un acide bibasique en donnait deux, un élher neutre d'après la formule précédente, et un acide vinique, d'après la formule que voici :
Acide oxalovinique = CIVO' + ClVO — iro = C*H'0*^
Appliquant ensuite ces données à l'acide sulfhydrique et à l'eau, qui est l'acide des oxydes, je voyais les relations suivantes :
Pour l'acide sulfhydrique :
Éther sulfhydrique ou ^^^,^ + 2CirO - 2H'0 = C'H"S
sulfure d éthyle
Acidesulfhydrovinique ^.g ç.^^,^ j,.q ^..^^.^ ^
ou mercaptan ,
^ ,,*^ > volumes
Pour 1 eau : I a
Éther hydriqueou éther ^ ^^^ , ^C'H'O - 2irO = CIP'O ^
ordinaire Acide hydrovinique ou __ j^,q . C*H*0 — 11*0 = C*H*0
alcool
D'après cela, l'eau, au même titre que l'acide sulfhydrique était un acide bibasique ; l'éther ordinaire C*H**'0 étant son éther neutre, et l'alcool C*I1*0, son acide vinique.
Dans cette phrase de Gerhardt, on voit Torigine de la théorie des types.
Je ne vois, ajoute-t-il, absolument que M. Williamson et moi, et chacun par une route différente, qui soyons arrivés à prouver la nécessité du dédoublement de la formule de l'alcool*.
1. Dans la Dotation de Berzélius, on écrivait Téther C^H**0 (2 volumes), et ralcool, C«H"0* (4 volumes).
CHARLES OERHARDT 25
Ce beau commentaire du travail de Williamson fut traité dédaigneusement par Millon, qui toujours malveillant, disait : « M. Gerhardt laisse aux autres le soin de découvrir les faits. »
[«candidature A cctte époque, à la fm de 1850, Gerhardt publia une notice
e Gerhardt au , j* i • v i i • i
Collège de sur SCS travaux, pour appuyer sa candidature a la chaire de anayse'désa chimic vacautc au Collège de France. Puis il se retira devant
notice.
son ami Laurent, qui devait échouer, malgré l'appui de Biot, malgré la présentation en première ligne faite par les professeurs du Collège de France. L'Académie écarta Laurent et lui préféra Balard, déjà titulaire de deux chaires, possesseur de deux laboratoires, et membre de Tlnstitut.
C'est une des plus grandes injustices, une des plus mauvaises actions que la passion ait jamais fait commettre à une Académie, et la section de chimie en porte la responsabilité; quand on songe que Laurent était sans ressources pécuniaires, sans moyens de poursuivre ses travaux, que l'enseignement du Collège de France est destiné à émettre les idées nouvelles, qu'il est fait pour les réformateurs, comme un Laurent ou un Gerhardt, et non pour cet excellent et honnête Balard, chimiste habile, consciencieux, mais qui n'y a jamais émis une idée nouvelle, et dont la place était à la Faculté des Sciences.
La notice de Gerhardt est brève, et ne ressemble pas à celles de nos jours, véritables volumes dans lesquels souvent l'indigence des titres semble se voiler dans la multitude des détails. Elle n'a que quelques feuillets dont l'éloquence est significative.
Dans un premier paragraphe, il expose les idées théoriques qui l'ont guidé dans sa carrière et qui datent de son mémoire de 18i2 : Recherches sur la classification des substances orgaques; il rappelle que dès lors il a proposé un système nouveau de nombres proportionnels et tracé des règles pour l'établissement des formules :
Plusieurs chimistes distingués les ont déjà adoptés. Tout récemment, M. Williamson est arrivé aux mêmes résultats que moi par des expériences d'un ordre différent. Mais, entre tous, je dois citer M. Laurent, dont ladhésion immédiate est devenue Torigine d'une