CHAPITRE II
22 octobre 1838. Arrivée à Paris. M. J.-B. Dumas. — Collaboration avec Gaultier de Claubry. — Insuccès du Répertoire, — Gerhard l préparateur à l'école des jésuites, rue des Postes. — Traduction de la Chimie organique de Liebig. — Travail sur rhellénine au laboratoire de Chevreul. — Proposition à Liebig de créer un nouveau journal de chimie, 9 octobre 1839. —Mémoire sur rhellénine. Mémoire sur la constitution des sels organiques à acides complexes et leurs rapports avec les sels ammoniacaux. — Réponse prophétique de Liebig sur ce mémoire, du 1«' mars 1840. — Collaboration à la Revue scientifique et industrielle du D»'Quesne ville. — Travail en commun avec Cahourssur les huiles essentielles. Succès à l'Académie des sciences, le 30 novembre 1840. — Examens de licence et de doctorat dans la même semaine. -^ Nomination de chargé de cours à la Faculté des sciences de Montpellier, le 16 avril 1841.
Le jeune Gerhardt arrivait à Paris avec Tenthoiisiasme de la Amvôe
à Paris
liberté chèrement conquise et le vif désir de connaître les 22 octobre
maîtres dont il avait apprécié les grands travaux, lorsqu'il m. j.-b. liamas
abordait lui-même les questions de haute science. Liebig
n'avait pas manqué de rengager à se présenter à eux sous son
patronage; d'ailleurs, le jeune homme n'était pas tout à fait
im inconnu, sa première publication de Y Introduction et f élude
de la chimie de Liebig (1837), traduite de Tallemand, lui faisait
une transition naturelle de son maître à ceux qui désormais
pouvaient le comprendre dans leur langue. Et puis le patronage
de Liebig auprès de ses anciens maîtres à lui-même était une
force. Ce dernier n'avait pas oublié l'accueil cordial et flatteur
que Gay-Lussac et Thenard lui avaient fait dans sa jeunesse*,
et les savants français pouvaient être fiers du chemin parcouru
l. La dédicace du Traité de chimie organique de Liebig, traduction de Gh. Gerhardtf àTilIustre Thenard, exprime ces sentiments avec force; elle mérite d*étre reproduite ici, d'autant plus que le jeune traducteur n'a pas été étranger
par leur 6lève; naturellement, ils devaient aussi bien accueillir son jeune disciple.
M. J.-B. Dumas *, rival déjà illustre de Liebig, reçut le jeune alsacien avec cette bonté magnifique du grand seigneur, bonté surtout dans la forme, les grandes manières, les conseils vagues et souvent banals, bonté qui laisse tout d'abord sous le charme de beaux sentiments exprimés en belles périodes, mais sans traces pratiques lorsque le mirage s'est évanoui.
Par son enseignement matgistral à la Sorbonne et au Collège de France, Dumas tenait l'élite de la jeunesse suspendue à ses lèvres. Doué d'une haute intelligence et d'une faculté d'exposition supérieure encore, il professait avec un éclat incomparable, déduisant les conséquences d'une découverte avec une richesse d'imagination et une abondance de langage qui éblouissaient ses auditeurs; les entraînements de son éloquence lançaient parfois des éclairs de génie sur l'avenir des sciences, mais parfois aussi les inventeurs des découvertes
à la rédaction de cette lettre où bien des pensées peuvent s^appliquer à luimême :
« Monsieur,
« En 1823, lorsque vous présidiez l'Académie des sciences, un jenne étudiant étranger vint à vous et sollicita vos conseils à Toccasion d'un travail sur les fulminates, dont il s'occupait alors.
« Attiré à Paris par Timmense réputation des mattres célèbres dont les glorieux travaux posaient les fondements des sciences et en élevaient l'admirable édifice, il n'avait, d'autre recommandation près de vous que son amour pour l'étude et sa ferme volonté de profiter de vos leçons.
• Vous lui fîtes l'accueil le plus encourageant, le plus flatteur ; vous le dirigeâtes dans ses premières recherches, et par vous, il eut l'honneur de les corn, muniquer à l'Académie.
<t Ce fut la séance du 28 juillet qui décida de son avenir et lui ouvrit une carrière dans laquelle, depuis dix-sept ans, il s'est efforcé de justifier votre bienveillant patronage.
« Si ses travaux n'ont pas été sans utilité, c'est à vous que la science est redevable, et il éprouve le besoin de vous exprimer publiquement ses sentiments ineffaçables de reconnaissance, de haute estime et de vénération. « Giessen, l®"" janvier 1841.
« JUSTUS LiBBIO. »
1. Jean-Baptiste Dumas, né le 14 juillet 1800, à Alais (Gard), étudia à Genève chez de Gandolle et Prévôt. Vint à Paris en 1821, où, après la conquête de ses grades, il fut nommé répétiteur à TÉcole polytechnique, puis professeur de chimie à TÉcole centrale. Sa notoriété commence en 1826, par la publication de son Traité de chimie appliquée aux arts. En 1837, il professe au Collège de France, puis supplée Theuard à la Sorbonne. Sa vie est consacrée aux plus hautes questions de la chimie, dont l'histoire à cette époque se confond avec la sienne et qu'il illustre par sa haute intelligence. Après 1848 et notamment à Tavèuement de l'Empire, Dumas devient ministre, puis sénateur, président du conseil municipal, etc., etc. 11 meurt le 11 avril 1884 comblé de gloire et d'honneurs.
disparaissaient dans cette magie de pensées et de paroles que Tauditoire émerveillé acclamait frénétiquement.
Gerhardt suivit ce cours avec ardeur, comme le témoigne le certificat ci-dessous signé du maître, et qui existe dans le dossier de Gerhardt aux Archives nationales :
Je soussigné, professeur de chimie à la Faculté des sciences de Paris, certifie que M. Gerhardt a suivi mon cours pendant les années scolaires 1839, 1840 et 1841 avec autant de zèle que de succès.
Paris, le 23 mars 1841.
J. Dumas.
Dans la physique, il eut C. Despretz comme professeur.
C'est à ce cours que Gerhardt rencontra deux des meilleurs élèves de Dumas et se lia d'amitié avec eux : Henri Deville* et Cahours*, Tun, deux ans plus jeune, Tautre, trois ans plus âgé que lui, tous trois ardents au travail, mettant fréquemment en commun leurs ressources pour tenter des recherches dans un laboratoire installé dans un taudis de la rue de la Harpe.
Mais il fallait vivre : du côté de la famille il nV avait rien collaboration
^ ^ avec Gaultier
à espérer. Sur les indications de Dumas, il fut, dès le mois de de ciaubry. novembre 1838, mis en rapport avec le directeur d'un Répertoire de chimie^ M. Gaultier de Claubry*, répétiteur à TEcole
1. Henri-Etienne Sainte-Claire Deville, né le 11 mars 1818 & Saint-Thomas-des- Antilles, préparait alors sa thèse sur le sujet de VEssence de térébenthine (mars 1841), dont le mémoire, présenté à TAcadémie, fut inséré au Recueil des savants étrangers. Envoyé comme professeur de chimie à Besançon pour y fonder la Faculté des sciences, il ne s'occupa plus, dans sa longue carrière, de chimie organique; il revint, en 1851, comme maître de conférence à TEcole normale, où il créa un laboratoire, célèbre pendant trente ans, et qui ne survécut guère à sa mort (1«' juillet 1881). Le nom de Deville est attaché à de grandes découvertes en chimie minérale.
2. Auguste Cahours, né à Paris le 2 octobre 1813; sorti de TEcole polytechnique dans le corps d'état-major, il démissionna en 1836 pour se vouer à Tétude de la chimie, pour laquelle il se sentait une vocation irrésisUble. Professeur à TEcole centrale, examinateur à TEcole polytechnique, chimiste à la Monnaie, membre de rinstitut, Cahours monta graduellement l'échelle des honneurs universitaires sans jamais quitter Paris, où il s'éteignit le 16 mars 1891.
3. Gaultier de Glaubry (Henri-François), né en 1792, élève des hôpitaux civils de Paris, répétiteur de chimie à TEcole polytechnique et professeur-adjoint de chimie h, TEcole de pharmacie, fut nommé titulaire de la chaire de toxicologie en 1859 ; décédé en 1878.
polytechnique, qui cherchait un rédacteur capable de remonter sa publication, tombée en discrédit par suite d'erreurs grossières échappées à sa surveillance.
Il y avait là, pour le jeune Gerhardt, des éléments d'avenir et de succès : outre qu'il était présenté au public d'une façon flatteuse, puisqu'il paraissait en titre dans la publication du Répertoire^ et qu'il était annoncé comme un jeune chimiste dont il suffira de dire qu'élève des professeurs Erdmami et Liebig, il est aussi versé dans l'étude de la science que dans la connaissance de la langue allemande^ et que, sous ces rapports, il est à même de satisfaire toutes les exigences, il trouvait un aliment à sa passion du travail dans la masse de documents qui passaient sous ses yeux, et l'exercice de ses prodigieuses facultés critiques dont il tirait de lumineuses conclusions ou des aperçus nouveaux.
Comme si ces travaux ne suffisaient pas, le jeune homme traduisait aussi un extrait de V Annuaire des sciences chimiques de Berzélius, qui paraissait le 1" janvier 1839*.
Tout d'abord, Gaultier de Claubry inséra, dans son numéro de novembre, le mémoire que le jeune savant apportait de Strasbourg : Sur la formule rationnelle de l'acide lartrique et sur quelques décompositions de chimie organique^ Ce mémoire soulevait de hautes questions théoriques, d'autant mieux accueillies que le Répertoire avait servi de champ clos aux discussions (»nlreLiebiget les savants français, notamment M. Robiquet*, et naturellement, c'était une recrudescence d'intérêt qui tombait comme de la manne sur un journal dont le déclin était manifeste. L'attaque contre la théorie des oxacides et des hydracides était le grand émoi du jour, et Liebig avait beau énoncer sagement : Cette hypothèse (celle de Davy) contient une idée pro-
1. Répertoire de chimie scientifique et industrielle. Mémorial des travaux étrangers, rédigé par MM. Gaultier de Claubry et Ch. Gerhardt (2f série).
2. Annuaire des sciences chimiques^ par M. Berzélius. Extrait par M. Ch. Gerhardt. L. Mathias (Augustin), éd., 1839.