‹ Charles Gerhardt; sa vieChapitre 240 sur 274 · DOCTRINES DE GERHARDT CONTINUÉES PAR WURTZ 431J · texte numérisé non relu

DOCTRINES DE GERHARDT CONTINUÉES PAR WURTZ 431J

l'adoption des doctrines, dites de la chimie moderne, par les chimistes allemands qui avaient ainsi un guide sûr pour les mener dans la voie des découvertes.

Le premier livre d'enseignement écrit avec les idées nouvelles et qui a singulièrement contribué à les répandre en France est dû à M. Alfred Naquet, alors agrégé de la Faculté de médecine, et que la politique a si malheureusement enlevé à la science; ce petit Précis publié en 1863 est remarquable par la clarté de l'exposition *.

Le Traité de chimie minérale de Wurtz, écrit d'abord en notation équivalente, fut ensuite réédité avec la nouvelle notation. Wurtz en donna un abrégé débarrassé de tout ce qui touche à la médecine ; enfin ses disciples, Friedel, Grimaux, Schûtzenberger, Charles Lauth, Ilenninger, Gautier, etc., contribuèrent par leurs travaux et leur enseignement à répandre les doctrines nouvelles parmi les jeunes générations, à leur conquérir peu à peu de nombreux adhérents et à y convertir l'unanimité des chimistes français.

EDOUARD GRIMAUX.

1. L'édition en fut bien vite épuisée; une seconde édition et une troisième édition parurent quelques années après.

L'œUVRE DE GERHARDT JUGÉE PAR CANMZZARO HOFMÂNN ET WURTZ

Après la mort de Gerhardt, le mouvement de réforme commencé par lui était devenu si puissant, que les savants des divers pays se réunirent en congrès à Carlsruhe (septembre 1860), à l'effet de discuter la valeur des divers systèmes et d'essayer de poser des bases communes qui seraient universellement adoptées.

Cannizzaro qui avait admis toutes les doctrines de Gerhardt en modifiant cependant les poids atomiques de certains métaux, disait plus tard * : « Là, je démontrai comment le système exposé par moi dans mon Abt^égé de philosophie chimique, était celui vers lequel convergeaient aussi bien les arguments de Regnault, Rose et Marignac, que ceux de Gerhardt, Williamson, Kekulé, Wurlz et d'autres jeunes adeptes de la chimie organique. »

Marignac fît, en défendant seulement les poids élémentaires de Berzélius, une proposition que quelques chimistes partisans des nouvelles idées, du système unitaire de Gerhardt, acceptèrent, « probablement pour la raison que Wurtz donna plus tard, page 23 de ses Leçons de philosophie chimique, professées en 1863 à la Société de chimie de Paris, c'est-à-dire un artifice diplomatique, afin de calmer la défiance et l'opposition des chimistes de la vieille école, et les conduire à leur insu aux idées de Gerhardt en leur cachant le nom de cet illustre et infortuné chimiste.

« Je m'y opposai, ajoute Cannizzaro, en montrant que l'adoption

1. Cannizzaro, 1871. Notizie storiche e considerazioni suWapplicazione délia teoria alomica alla chimica, etc.

des idées de Berzélius créerait dans la science une grande équivoque, à moins de répudier nettement son système dualistique et d'accepter les idées fondamentales de Gerhardt, développées, modifiées et complétées de la manière exposée dans V Abrégé de philosophie chimique, »

Mais c'est en vain que l'on essayait de convaincre les savants réfractaires aux idées nouvelles, surtout Dumas, que sa haute autorité avait désigné à la présidence, et nous avons vu déjà dans la préface, que l'ombre de Gerhardt excitait encore l'opposition implacable de ce dernier, malgré l'appel à la justice qu'avait lancé Cannizzaro, tant semblait étrange cette persistante animosité contre le jeune savant dont « l'œuvre est aujourd'hui — quarante ans après — reconnue plus importante à mesure que la science avance ' w.

Hofmann *, lorsqu'il prononça, le 6 juillet 1865, son discours de réception à l'Académie des sciences de Berlin, où il venait de recueiUir la succession de E. Mitscherlich, résuma les luttes et les assauts subis par les novateurs dans les vingt-cinq années qui précédèrent sa nomination et raconta comment il avait été graduellement amené à se convertir aux idées de l'école de Gerhardt, au gerhardtisme, suivant sa propre expression ; voici les extraits les plus saillants de ce discours :

« ... En science comme en politique, les réformes ne s'accomplissent point sans lutte. Aussi ne faut-il pas nous étonner du conflit violent qui s'est élevé entre les chimistes il y a un quart de siècle. Chacun est prêt à défendre son opinion, à rompre une lance pour les théories de son parti. Deux grands camps se forment : dans l'un nous voyons, à côté des partisans aveugles de la routine, les représentants, modérés, et par là môme, imposants, de ce qui existe; dansl'autre se groupent, à côté de ceux qui veulent tout démolir, les protagonistes

1. Extraits d'une lettre de M. le sénateur Cannizzaro à M. Ch. Gerhardt fils, du 9 mars 1807.

2. August Wilhelin Hofmann, né le 8 avril 1818, à Giessen. Entra au laboratoire de son oncle Liebig en 1836, puis à l'usine du D»" Sell, à Offenbach, où il étudia Taniline, qui le conduisit aux plus féconds développements théoriques et détermina la création de Tindustrie considérable des matières colorantes.

En 1845, professeur à Bonn, il fut appelé à Londres pour fonder le Collège royal de chimie, et y résida dix-sept années.

En 1862, sur l'invitation du gouveraement prussien, il quitta rAnglelerrc pour présider à l'organisation des laboratoires de Bonn, et en 1865, il succéda à Mitscherlich, à l'Académie des sciences et à la chaire de chimie à 1* Université de Beriin. Titulaire du prix Jecker à l'Académie des sciences de Paris, en 1863, de la médaille de Gopley, de la Société de Londres, en 1875, anobli en 1888 par Tempereur d'Allemagne, comblé de tous les honneurs après une vie de labeur secondée de la façon la plus heureuse par la fortune et par les faveurs du pouvoir, il mpurut subitement le 5 mai 1892. Ses œuvres considérables se trouvent presque toutes dans les Berichte de l'Académie de Berlin. (Notice dans le Moniteur scieniifique de Quesneville, de février 1897.)

réfléchis d'une ère nouvelle. De part et d'autre, il s'agit des intérêts les plus chers.

« Les uns se figurent défendre les biens sacrés de la science, les autres considèrent la doctrine réformée comme le seul chemin du salut. De là un combat acharné, mené non sans âpreté. Au début, c'est un apôtre presque isolé, qui, longtemps, prêche dans le désert; que l'on raille et que l'on maltraite, selon la vieille coutume, dès que sa voix se fait trop distinctement entendre; que l'on combat avec les armes les plus meurtrières, dès que ses paroles commencent à enflammer d'autres cœurs. Il faut bien reconnaître que les débuts du hardi novateur ne peuvent pas être qualifiés d'heureux ; ce fut surtout l'esprit de conciliation qui manqua à Gerhardt. Dans cette àme fougueuse et passionnée, les convictions avaient pris des racines tellement profondes qu'au besoin il les aurait fait prévaloir par le fer et par le feu. Au lieu de se contenter d'abolir les abus, il voulait une réforme radicale, et trop souvent il se refusa à reconnaître ce qui était bon, par l'unique raison que ce n'était pas nouveau. Son dédain pour les idées des autres fut vengé par l'appréciation tardive des siennes. En réalité, ce fut moins la doctrine que le maître que l'on combattit. Néanmoins, la victoire finit par rester à la vérité. Malgré toutes les attaques de ses adversaires, en dépit de ses propres fautes, les idées de Gerhardt se frayèrent leur chemin, lentement, mais sûrement. D'abord ce fut seulement une petite troupe qui se rassembla autour de lui ; mais le nombre de ses partisans ne tarda pas à grossir dans tous les pays. Ce fut surtout la jeunesse, qui, sentant le souffle vivifiant des théories de Gerhardt, accourut de toutes parts se ranger sous ses drapeaux. Les esprits mûrs, à leur tour, ne purent résister longtemps à la force persuasive inhérente h ces théories. L'issue du conflit ne se fit désormais plus attendre. Les modernes remportèrent une victoire comme on ne pourrait pas en imaginer de plus brillante...

«... L'école de Giessen, qui avait trouvé presque tous ses lauriers sur le terrain expérimental, fut lente à se familiariser avec les idées du réformateur français, qui, alors, planaient encore principalement sur l'aile de la spéculation. La conduite brusque de Gerhardt envers le maître vénéré ne fut, d'ailleurs, pas de nature à lui gagner des partisans parmi les élèves de ce dernier*...

l. Le lecteur, qui a eu sous les yeux les pièces du procès, peut redresser ce Jugement en toute connaissance de cause, et si la correspondaoce qui a été publiée, entre Liebig et Wôhler, contient des appréciations vraiment amères contre Laurent et Gerhardt, la sévérité du jugement de l'histoire devra frapper à bien plus juste titre des hommes puissants parvenus au sommet des grandeurs, que <des hommes constamment incompris, constamment humiliés et constamment foulés aux pieds par d'implacables adversaires.

«... Les relations personnelles que je nouai à cette époque ayec Gerhardt ne purent manquer de hâter mon adhésion aux nouvelles théories. Je n'examinerai pas si mes propres travaux ont pu assurer, et jusqu^à quel point, le développement de cette école, mais je lui dois de proclamer que c'est à ses doctrines que j'ai puisé les plus précieux encouragements pour de nouvelles recherches, les indications les plus précises pour l'exacte interprétation des faits observés, à sa notation, enfin, que j'ai dû l'expression la plus simple pour exposer et grouper les résultats acquis. De fait, les avantages de ces doctrines sont si grands, l'économie de temps et d'efforts est si considérable pour le maître comme pour l'élève, que c'est un devoir pour moi, plus pressant encore dans ma nouvelle situation d'académicien, de travailler de toutes mes forces au développement des idées de la chimie moderne *. »

Ces paroles prononcées neuf années après la mort de Gerhardt, réserve faite de l'appréciation du caractère sous lequel il est dépeint, ont une importance d'aveu considérable dans la bouche d'un savant auquel l'Angleterre d'abord, puis l'Allemagne, doivent l'extraordinaire développement des industries de la chimie.

Ce regard jeté sur le développement posthume de la renommée scientifique de Gerhardt laisserait dans l'ombre la victoire tardive remportée dans sa propre patrie, si nous ne rappelions pas ici la haute personnalité de celui qui en fut le principal artisan. Adolphe Wurtz, le petit condisciple du gymnase de Strasbourg, de iSt^Gà 1831, le traducteur en allemand du premier ouvrage de Gerhardt en 18i.'>, le savant incertain et hésitant vers 1851 devant les affirmations géniales de son compatriote, qu'il fréquentait du reste assez peu *, devenait vers 1854 un disciple pleinement avoué de Gerhardt '.

« Le premier, dit Hofmann, il appliqua sans réserve la théorie et la notation de Gerhardt * dans son enseignement officiel. C'est à l'École de médecine que, pour la première fois, la nouvelle langue chimique fut enseignée. Dans les débuts, le professeur dut, en quelque sorte, faire excuser son audace, en cherchant à intéresser ses auditeurs à la lutte entre les anciennes et les nouvelles méthodes. Avec une scrupuleuse probité — tant il avait conscience qu'il s'agissait des biens

1. Voir pour le discours d*Hofmanii : Comptes rendus mensuels (Berichte) de V Académie royale des sciences de Berlin, n° de juillet 1865, p. 313, et la notice sur Hofmann parue dans le Moniteur scientifique de Quesneville, n*» de février 1891.

2. Parole même de Wurtz dans son éloge de Laurent et Gerhardt, le 13 mars 1862.

3. Mémoire sur les éthers cyaniques et cyanuriques. Dans ce t>eaa travail, les idées sont conformes aux théories du matfre, mais la notation reste encore ancienne.

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