TROISIÈME PARTIE
Les auteurs de ce livre ont pensé qu'il convenait de compléter la biographie de Gerhardt en publiant des extraits de sa correspondance scientifique, non pour ajouter au jugement de son œuvre, mis en lumière par ses mémoires et ses livres, mais pour faire connaître le savant dans la genèse de ses idées, le montrer dans l'élaboration et le développement des systèmes éclos dans son cerveau, le saisir en quelque sorte dans Tintimité de SOS discussions avec ses collaborateurs et ses amis. L'un d'entre eux surtout, Laurent, a exercé sur l'évolution de la pensée de Gerhardt une intluence telle que nous n'avons pas hésité à donner de très larges extraits de ses lettres, qui, remplies d'aperçus nouveaux, laissent l'impression d'une activité intellectuelle remarquablement intense, tout h fait en harmonie avec l'ardente énergie de son jeune collègue.
Nous avons suivi Tordre chronologique, qui se trouvait naturellent indiqué d'ailleurs par ce fait que les correspondances avec le même savant se sont condensées par périodes successives : c'est ainsi que nous avons pu choisir les lettres les plus intéressantes échangées avec Liebig au début de la carrière de Gerhardt, de 1839 à 1841; puis avec Cahours de 1841 à 1844, lors des premières années h Montpellier; puis dans la volumineuse correspondance avec Laurent de 1844 à 1848, jusqu'au moment où les deux amis se sont trouvés réunis à Paris; enfin de 1848 à 1856 avec Chancel, l'ami et le successeur de Gerhardt à Montpellier. D'autres savants, tels que Dumas, Wurtz, Mala-
guti, et nombre d'étrangers, comme Erdmann, Hunt, Gregory, Anderson, Williamson, Hofmann, Bunsen, Zinin, Wertheim, PebaljKnop, Kekulé, Chiozza, ont également contribué h fournir des documents, dont on a principalement fait usage dans Texposé de la Vie de Gerhard/; malheureusement, la plupart du temps les réponses de Gerhardt ont été perdues, qui eussent été d'un prix inestimable, puisqu'elles constituaient, le plus souvent, de véritables consultations sur des questions de faits ou de doctrines interprétées par le maître.
Gerhardt à Liebig,
Paris, 6 août 1839.
...Si je suis assez heureux pour entrer dans quelque laboratoire, dans Tespace de deux mois je pourrais avoir terminé ce qu'il me faut encore pour mon travail sur Thellénine, huile concrète de la racine d'aunée (alantkamphre). Ce corps, dont la formule est C**H"0*, se comporte absolument comme le camphre. Il se combine avec Tacide hydrochlorique, avec Tacide sulfurique anhydre, et donne un acide sulfo-végétal ; produit avec Tacide phosphorique anhydre un hydrogène carboné C**H**, etc. En un mot, c'est un nouveau camphre. Enfm, j'ai également quelques résultats sur Tessence d'anis, qui produit un corps extrêmement intéressant avec le bichlorure d'étain. Lorsqu'on met ces deux corps en contact, ils se combinent immédiatement et forment un composé rouge foncé, que l'eau colore en bleu et qui passe bientôt au blanc; l'éther dissout le composé, sans coloration, et l'alcool anhydre même précipite de cette solution des flocons caillebotleux semblables au chlorure d'argent. Ces flocons ne contiennent cependant pas d'étain. Lliydrure de benzoïle mis en contact avec le bichlorure d'étain s'y combine immédiatement, donne un corps cristallin blanc, et, à une certaine époque de l'action, jaune orange; l'eau le détruit instantanément et reproduit de l'hydrure de benzoïle, qui, remis en contact avec le bichlorure, s'y combine de nouveau. Ce composé est difficile à obtenir pur, puisqu'il se décompose même à l'air.
Cette action du bichlorure d'étain sur les essences est intéressante, car elle peut servir à découvrir les fraudes auxquelles elles sont sujettes. En effet, Tessence de térébenthine, et, en général, toute essence, composée seulement d'hydrogène et de carbone, donne un tout autre résultat ; il se produit un abondant dépôt d'étain métallique, qui n'a jamais lieu pour les essences oxygénées.
GERHAHDT A LIEBIG 445
J'ai fait diverses expériences sur l'action qu'exerce l'acide azotique sur les essences, mais tout cela est encore incomplet et je n'attends que l'occasion favorable pour continuer. Cependant j'espère que dans ma prochaine je pourrai vous donner une note complète d'un de mes travaux...
Liebig à Crochard et C'*, éditeurs.
Giessen, i'S août 1839.
...Je vous avoue, je suis désespéré de mon traducteur, qui, quoique Français de naissance, ne comprend pas Tesprit de sa langue. Je sens à chaque ligne que ce n'est pas du français, mais un très mauvais allemand, mais il faudrait l'écrire de nouveau par moimême si je voulais satisfaire à mon devoir ; ne connaissez-vous pas une personne à Paris qui se chargerait, avec la correction, du style? Peut-être M. Gerhard t, qui a été engagé chez M. Gaultier de Claubry, à l'École polytechnique, trouverait le temps de relire les feuilles. Je m'engage volontiers à le récompenser du temps qu'il y devrait sacrifier...
Gerhardl à Liebig.
Paris, 15 août 1839.
...J'ai continué mes recherches sur le corps curieux qui se forme par l'action du bichlorure d'étain sur l'essence d'anis.
D'après plusieurs analyses que j'en ai faites sur des produits provevenant de préparations différentes, il est prouvé que c'est un corps isomérique de l'essence d'anis. En effet, trois expériences concordantes m'ont donné :
CalcuL
Formule = C"ir*0'.
Lorsqu'on ajoute le bichlorure à l'essence, la masse se solidifie instantanément sans qu'il se dégage de C acide hydrochlorique. Je crois qu'il y a combinaison directe, qui est détruite par l'eau, l'alcool et l'éther.
Ce corps se présente sous forme de poudre d'un blanc de neige, ressemblant à de la fécule, insoluble dans l'eau, l'alcool ordinaire, presque insoluble dans l'alcool anhydre et très soluble dans l'éther.
Remis en contact avec du bichlorure, il y a coloration rouge, comme avec l'essence.
L'acide sulfurique le colore en rouge, l'acide azotique le transforme
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en résine. Par la distillation sèche, il se volatilisé en partie, en dégageant une odeur d'anis extrêmement suave.
Je Tai également obtenu avec le protochlorure d'antimoine et, ce qui est intéressant, avec de Tacide sulfurique concentré.
Voici comment je le prépare de la manière la plus expéditive : j'ajoute de Tessence à du bichlorure d'étain, tant que la masse se solidifie, en agitant constamment. Par une addition d'éther, le tout se dissout, sans coloration, en laissant quelquefois une trace de flocons, que je sépare par filtration. A la solution éthérée j'^ajoute de Takool ordinaire, et Vanisoïne se précipite en grande quantité; après lavoir recueillie sur un filtre, je la lave avec de Talcool.
Ainsi obtenue, elle brûle sur la lame de platine sans aucun résidu.
Lorsqu'on laisse évaporer spontanément la solution éthérée, Tani- SOI ne reste sous la forme d'une masse jaune clair, ayant l'aspect dé la cire; à l'aide de la loupe on peut y distinguer une texture cristalline...
Liebig à Ger hardi.
Giessen, 15 août 1839.
... Vos essais sur le camphre d'année sont très intéressants; ceux relatifs à l'action de l'essence d'anis sur le chlorure d'étain sont très remarquables. Vous ferez bien de suivre ces résultats tranquillement; une belle observation est un coup de bonheur, mais une bonne analyse est un mérite qui porte ses fruits. Écrivez-moi bientôt et faitesmoi connaître vos nouveaux essais... [Traduction.)
Gerhardt à Liebig.
Paris, 9 octobre 1839.
...Je me suis occupé, il y a quelques mois, de recherches sur l'acide succinique, qui m'ont donné des résultats très satisfaisants.
M. Fehling m'ayant fait part de son travail sur le même acide et ma proA'ision de matière étant du reste épuisée, j'ai discontinué mes expériences. Il ne me restait plus que les sels à bases alcalines à examiner. Voici, du reste, des faits bien nets. L'acide succinique cristallisé est un acide tribasique, sa formule doit être représentée par :
CMF0"',3 aq. au lieu de C*H*0»,aq.
Le sel de plomb neutre chauffé à 230 degrés ne perd plus d'eau, sa formule est :
( aq.