TITRES DE M. LAURENT ET DE M. BALARD
dans rindustrie, radministration ou la politique, qui, maintenant, conduit à tout. Ce mal, trop évident, ne peut que s'accroître. Déjà le nombre des travailleurs actifs au dehors, oserai-je dire ici même, est bien petit. Les recherches de science pure excitent peu d'attention, quand elles ne sont pas liées à un intérêt de personne, de sorte que le véritable amour des sciences, celui qui les embrasse pour ellesmêmes, s'alanguit et s'éteint.
Dans ces circonstances, s'il se rencontre un homme d'un vrai talent, qui soit possédé de cet amour, qui l'ait invariablement conservé avec la fidélité d'un culte, jusque dans les plus rudes épreuves de l'adversité, et qu'il se présente une occasion de donner à cet homme les moyens de travail, je dis qu'il faut la saisir en mettant de côté tous les inconvénients fondés ou non fondés que l'on peut reprocher à la susceptibilité de son esprit, toutes les controverses scientifiques, justes ou injustes, dans lesquelles il a pu s'engager, même envers vous. Il faut oublier tout cela, pour tirer son talent de peine. Voilà ce qui domine, à mon avis, la question qui vous est soumise.
En effet, comment justifierez-vous, scientifiquement, une solution différente? Depuis que l'on savait que la chaire de chimie du Collège de France deviendrait vacante par la démission de M. Pelouze, le seul candidat ostensible, je dirai presque officiel, était M. Balard. Personne ne conteste son mérite, son esprit, l'aménité de son caractère. Sa belle découverte du brome l'a conduit à une grande application pratique, dont les conséquences seront éminemment fructueuses, pour lui-même et pour la France, s'il parvient, comme il l'espère, à la rendre commerciale. Son talent chimique, ainsi manifesté, lui a obtenu, à Paris, deux chaires d'enseignement supérieur. Enfin, il l'a élevé, depuis six ans, au plus haut degré des honneurs scientifiques, celui de membre de l'Académie. Après tant de succès obtenus, ayant les moyens de travail les plus étendus dans les mains, qu'a-t-il fait pour la science? Rien, ou presque rien. Il s'est reposé, sans voiries obligations que lui donnait, vis-à-vis de vous, une position si belle et si complète. Quand la vacance du Collège est arrivée, il s'est réveillé, non comme travailleur, mais comme seul candidat légitime, n'imaginant point que la place pût lui être disputée, je ne dis pas en vertu de titres scientifiques supérieurs, mais en vertu d'un intérêt scientifique plus puissant. Sous ce dernier rapport, je crois qu'il s'est complètement déçu.
Je vous ai dit que je ne prétends pas justifier les torts académiques que vous pouvez attribuer à M. Laurent, soit envers des savants étrangers, soit envers vous-même. Mais j'ai voulu savoir s'ils venaient de
risolement et d'une susceptibilité ombrageuse, ou d'un mauvais fond de cœur. J'ai commencé de le connaître de près il y a deux ans, par suite d'un important service scientifique qu'il m'avait rendu et que je n'avais pu jusque-là obtenir ni même espérer du zèle ou de l'habileté de personne. J'ai eu depuis avec lui des communications fréquentes et intimes qui me l'ont fait complètement apprécier. Je l'ai vu bon et aimant, dans son modeste intérieur. J'ai souvent engagé avec lui des discussions très vives sur les points auxquels il tenait le plus ; elles ont mis à mes yeux, dans une vive lumière, son dévouement passionné pour la science, et l'empressement, l'entière sincérité avec lesquels il acceptait une contradiction qu'il savait être bienveillante. Ces entretiens, aujourd'hui si rares parmi les savants, ni'ont inspiré pour lui autant d'affection que d'estime. J'ai pu voir ainsi que l'expérience lui a montré la nécessité de dégager le fond de ses idées de ce qu'il a pu y mêler de hasardeux ou d'insolite dans les expressions. Ce départ qui commence à s'opérer dans son esprit, par la réflexion, ne me laisse apercevoir désormais en lui que l'expérimentateur habile et heureux, dont les travaux occupent déjà une grande place parmi ceux de notre temps, qui ont le plus contribué aux progrès de la chimie organique; et comme il est dans toute la force de l'âge et du talent, d'un talent qui n'a fait, depuis dix-huit années, que se développer et s'accroître, même dans les luttes de l'adversité, il est de ceux dont on peut dire, sans crainte, que leur passé répond de leur avenir.
Je tiens encore à éclaircir un point important, sur lequel j'ai entendu élever contre lui une hypothèse injuste, aussi dénuée de preuves que toutes celles qu'on lui reproche. « S'il est nommé, il va introduire ses systèmes chimiques dans l'enseignement. » C'est le juger mal, et le condamner d'avance sans le connaître. M. Laurent a parfaitement compris que le devoir d'un professeur de chimie, chargé d'un enseignement permanent dans un établissement public, lui interdit strictement de prétendre s'approprier, pour ainsi dire, l'intelligence de ses auditeurs par des innovations de classements, de formes, de langage, qui auraient pour elTet immédiat de leur rendre la lecture des traités usuels impossible, et les épreuves littéraires inabordables. 11 s'est expliqué à ce sujet de la manière la plus nette dans la lettre qu'il a adressée aux professeurs du Collège de France, pour se présenter à leurs suffrages ; et comme on ne l'a jamais vu soumettre sa pensée à des liens que sa conscience ne lui aurait pas rendus volontaires, je ne crois pas que personne ait le droit ou veuille prendre la charge de mettre en doute la sincérité de cet engagement, non plus que son aptitude à le remplir. Toutefois, ces justes réserves étant