‹ Charles Gerhardt; sa vieChapitre 3 sur 274 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

recueillies? des honneurs? Il ne les a point connus. Mais Tédifice qu'il a construit en traversant si rapidement le monde est resté inébranlable; et aujourd'hui que les années ont passé, c'est son busie que nous voudrions élever sur un plus haut piédestal.

« Travaillez donc, Messieurs, avec la seule ambition de faire tout votre devoir, avec la seule passion de la vérilé dans le cœur. Et si jamais les déceptions de la vie risquaient d'abattre votre courage, jetez les yeux sur l'image de ce grand incompris, et continuez de suivre la voie droite que votre conscience vous montre, et qui vous conduira à la seule récompense enviable en ce monde, celle que donne la postérité, impartiale et reconnaissante. »

Ch. GERHARDT fils.

J'ai été heureux de m'associer à l'œuvre de piété filiale que voulait accomplir M. Gerhardt fils en taisant connaître cornplatement la vie et les travaux de son père. Il lui appartenait d'écrire la partie biographique ; à moi, d'analyser F œuvre scientifique du grand réformateur et de montrer le développement de ses idées.

Dans cette rénovation de la chimie, Gerhardt et Laurent unirent leurs efforts, et leurs noms ne sauraient être séparés. Ce livre est donc en même temps consacré à la glorification de Laurent.

En exposant F œuvre scientifique de Gerhardt, je ne tais que

payer une dette de reconnaissance. C'est l'étude de son Traité

de chimie organique qui m'a donné la passion de cette science

et a orienté ma carrière du côté des recherches de laboratoire.

Aussi ai'je saisi avec empressement l'occasion d'exposer aux

générations nouvelles de chimistes ce qu'elles doivent à

Gerhardt dans rétablissement des doctrines qui régnent

aujourd'hui dans notre science.

EDOUARD GHIMAUX.

Mars 1900.

Au moment précis où les dernières pages de ce livre allaient être tirées, la mort est venue frapper Tun des auteurs, M. Grimaux, qui avait assumé avec ardeur la tâche d'exposer la vie scientifique de celui qui lui avait inspiré Famour de la science de la chimie; il avait, malgré de vives souffrances, terminé son œuvre. Nul n'était plus autorisé que lui à faire revivre la figure de Gerhardt, ayant lui-même lutté à ses débuts contre toutes les difficultés matérielles, et s'étant de lui-même frayé, à force d'énergie et de volonté, sa route aux premiers rangs.

Aussi n'est-ce rendre qu'un hommage bien modeste à sa mémoire que d'exposer brièvement ici quelle fut la carrière de Grimaux, et quel fut l'homme dont les qualités et la valeur permettent de confondre dans un même sentiment d'admiration le disciple et le maître.

Mais ce soin incombe surtout à son savant ami, M. Charles Lauth, ancien préparateur de Gerhardt, administrateur honoraire de la manufacture de Sèvres, directeur de l'École municipale de physique et de chimie industrielles, seul autorisé par M. Grimaux à prendre la parole au jour de ses obsèques. Voici en quels traits sobres et burinés de main de maître M. Lauth a tracé la belle vie d'Edouard Grimaux.

« Louis -Edouard Grimaux est né à Rochefort-sur-Mer, le 3 juillet 1835 ; il fit ses études classiques dans sa ville natale et à Saintes et, dès qu'il les eut terminées, il suivit les cours de son père, professeur à l'Ecole de médecine de Rochefort, avec la pensée de se diriger vers la carrière de la pharmacie.

« Il racontait souvent que son père se plaignait de n'avoir jamais eu un élève plus indiscipliné. Il manifestait dès lors l'esprit d'indépendance qui devait le caractériser toujours. A seize ans et demi, il entra dans le service de la pharmacie de marine qu'il quitta en 1857 ; il épousa à cette époque M"* Boutet et vint se fixer comme pharmacien à Sainte-Hermine (Vendée), qu'habitait la famille de sa femme.

« C'est dans cette officine de petite ville qu'il commença sérieusement l'étude de la chimie; à la lecture des ouvrages de Charles Gerhardt, il fut pris d'enthousiasme pour les théories du maître et se passionna pour ces idées nouvelles qui allaient bouleverser la science. Sans conseils, sans ressources scientifiques, dans sa lointaine pro-

vince, il commença avec une ardeur et une patience admirables sa propre instruction ; une vieille bonne lui tenait lieu de préparateur et de garçon de laboratoire, et c'est avec son concours qu'il fit ses premières analyses organiques sur une pauvre grille à charbon. Il n'en commença pas moins dès lors ses premières recherches sur Téther gallique, qu'il termina en 1864.

« Mais un si petit théâtre ne suffisait pas à sa nature débordante. Il se sentait capable de faire de grandes choses et Paris l'appelait ; en 1861, il y prit son grade de pharmacien, puis il commença ses études de médecine et y soutint, en 1865, sa thèse de docteur; dès l'année suivante, il fut, après un brillant concours, nommé agrégé de chimie à la Faculté de Paris. Son but était atteint; il avait un laboratoire et pouvait enfin se livrer aux recherches dont la pensée hantait son imagination.

« Il quitta définitivement Saint-Hermine et vint se fixer à Paris en

« Au laboratoire de Wurtz, où les faits et les théories étaient chaque jour discutés, à ce foyer ardent où se remuaient tant d'idées, il devint le partisan convaincu, le défenseur acharné des théories nouvelles, toujours prêt à lutter pour elles, par les travaux du laboratoire, par la plume, par la parole. Ses brillantes recherches ne tardèrent pas à attirer l'attention sur lui et lui firent attribuer par son maître et ami Wurtz le cours complémentaire de chimie à la Faculté de médecine.

« La guerre de 1870 interrompit le cours de ses travaux : « Quand « on veut juger la conduite des hommes de notre âge, disait-il quelque- « fois, il faut leur demander ce qu'ils ont fait en 1870. » Grimaux rentra à Paris à l'heure des désastres; il y remplit courageusement son devoir de soldat et de patriote ; dans les circonstances tragiques que nous traversâmes ensemble, dit M. Lauth, il entretenait autour de lui l'espoir de la victoire, il excitait notre ardeur par sa parole enflammée ; sa force morale redoublait notre courage ; sa confiance soutenait la nôtre. Il était toujours le premier au devoir.

« La guerre terminée, Grimaux reprit ses études avec un succès croissant; son autorité grandissait.

« En 1873, il fut nommé sous-directeur du laboratoire des hautes études à la Sorbonne et il y resta quatre ans. « Ce sont, répétait-il « volontiers, les meilleures années de travail que j'aie eues. » En 1876, il devient répétiteur à l'Ecole polytechnique; la même année, il est nommé, au concours, professeur de chimie générale à l'Institut agronomique, poste dont il est mort titulaire; enfin, en 1881, il conquiert la chaire de chimie à l'Ecole polytechnique.

« En 1898, éclata le coup de tonnerre qui a si profondément secoué

la France. Grimaux signa, l'un des premiers, la protestation qui parut en ce moment : « Après Texamen rigoureux et scientifique des « questions qui passionnaient Topinion, j'ai acquis la conviction, u disait-il, qu'une erreur a été commise...; avec tant d'hommes « sortis de leurs laboratoires, de leurs cabinets de travail, de leurs « ateliers, pour faire entendre leur voix, j'ai compris qu'il s'agit « aujourd'hui de la liberté et de l'honneur de la Patrie... »

« Grimaux, professeur à l'Ecole polytechnique, c'est-à-dire relevant du ministère de la guerre, sa signature entraîna sa mise à la retraite d'office : « Me voilà sans laboratoire et sans moyen de con- « tinuer mes recherches », s'écriait-il; ce fut sa seule plainte; elle dépeint bien le savant qui, dans la mesure qui le frappait, ne voyait que l'impossibilité où on le mettait de travailler.

« Ce coup terrible ébranla sa santé; jusqu'à sa mort, survenue brusquement le 2 mai 1900, il fut en proie à des douleurs nerveuses d'une acuité presque intolérable. Son intelligence puissante gardait cependant toute sa vivacité, et, dans les moments de répit que lui laissait la maladie, il travaillait avec ardeur et mettait la dernière main à une œuvre qu'il n'aura pas eu la joie de voir publier : il avait entrepris, depuis quelques années, un travail sur« la vie et l'œuvre de Charles Gerhardt », en collaboration avec le fils de l'illustre chimiste, monument que la piété filiale et l'amour respectueux du savant ont, de concert, élevé à la mémoire du grand rénovateur de la chimie.

« L'œuvre scientifique de Grimaux est considérable. La tournure de son esprit le portait de préférence vers les études et les conceptions théoriques et la majeure partie de ses recherches a eu pour but de les vérifier. Cependant, les applications de la chimie avaient aussi pour lui un grand attrait, et à plus d'une reprise, il y donna son attention. Il était inquiet du développement si rapide que prenait l'industrie de nos rivaux étrangers et il y voyait, avec une angoisse patriotique, le déclin de nos industries chimiques si prospères autrefois.

« Mais il était avant tout, un théoricien, attiré vers les mystères de la constitution intime de la matière. Il était un des adeptes fervents de la théorie atomique, aujourd'hui maîtresse de l'enseignement classique et il combattit pour la faire triompher. Il avait en même temps la noble ambition de former, avec les seules forces delà chimie, les composés élaborés dans l'organisme vivant. Dans certains cas, son succès fut complet; dans d'autres, il approcha si près du but, qu'on peut le considérer comme atteint.

« Les principales découvertes de Grimaux, décrites dans plus de cent mémoires, ont été celle des glycols aromatiques qu'on avait vainement cherché à obtenir avant lui, les synthèses des dérivés de

Tacide urique, de l'acide citrique, de la codéine, qu'il a obtenue par la transformation de la morphine, sa synthèse de la quinine obtenue par la transformation de la cupréine, celle de la dextrine et d'un sucre fermentescible, celle de la production artificielle de matières colloïdales azotées, voisines des matières protéiques, etc. Ses derniers travaux, datés de 1898, portent sur les dérivés de la cinchonine.

« A côté de ses recherches de laboratoire, Grimaux laisse derrière lui un grand nombre de publications importantes, parmi lesquelles : sa thèse de concours pour l'agrégation à la Faculté de médecine, 1866 ; Equivalents, Atomes et Molécules; ses leçons professées à la Faculté de médecine, 1888 et 1889; Chimie inorganique et Chimie organique élémentaires ; Théories et Notations chimiques, 1884 ; ses notices biographiques sur Qeez, Wurtz, Cahours, Laurent; la biographie de Lavoisier d'après sa correspondance et ses manuscrits, 1888; une série d'articles sur l'histoire de la chimie, publiés dans la Revue scientifique, enfin un nombre considérable de notices constituant de véritables monographies, parues dans le Dictionnaire de chimie de Wurtz.

« Les travaux de Grimaux lui ont valu les récompenses les plus enviées des savants. Dès 1870, l'Académie lui avait décerné une partie du prix Jecker, que cinq ans après il reçut en totalité ; en 1875, l'Université de Leyde lui conféra le titre de docteur honoris causa; en 1877, il est reçu docteur es sciences. En 1883, il est nommé membre du comité consultatif d'hygiène publique de France. Trois fois la Société chimique le choisit pour son président. Placé depuis 1877, sur la liste des candidats à l'Académie des sciences, il est enfin élu en 1894 membre de l'illustre compagnie. En 1898, il préside l'Association française pour l'avancement des sciences. La rosette d'officier de la Légion d'honneur avait été la récompense officielle de ses travaux.

« Grimaux était, en France comme à l'étranger, considéré comme le représentant le plus autorisé de la doctrine atomique, comme un de nos savants les plus éminents ; ses découvertes avaient excité partout l'admiration du monde scientifique.

« Mais ce qui, non moins que l'éclat de ses travaux, attirait vers lui la sympathie et l'estime universelles, c'est sa nature loyale, son honnêteté scientifique et aussi l'originalité de son esprit.

« Homme de science, il s'intéressait au plus haut point aux œuvres littéraires, pour lesquelles il avait toujours eu une prédilection marquée : il rappelait volontiers ses propres essais, quelque roman ou quelque pièce de théâtre, « mes péchés de jeunesse », disait-il en souriant. Et c'est sans doute ce goût pour les lettres qui donne à toutes ses publications ce cachet bien français d'élégante clarté que nous admirons tant : c'était un véritable écrivain, qui savait, par la netteté

de son style, faire pénétrer dans Tesprit de ses lecteurs les vérités les plus abstraites et les idées les plus ardues. Il était h ce titre un vulgarisateur merveilleux.

« Ces qualités spéciales rendaient son enseignement séduisant; il avait une facilité d'élocution remarquable et sa parole possédait un charme qui prenait ses auditeurs.

« Lorsqu'il abordait une des grandes questions à Tordre du jour pour lesquelles les hommes de science se passionnent, son langage s'élevait et atteignait Téloquence. Chose merveilleuse : à ce moment il se transfigurait, sa taille, quelquefois voûtée, se redressait, son geste prenait de l'ampleur, sa figure s'illuminait. On avait devant soi un apôtre.

« Ce fut un des secrets de son influence sur la jeunesse qui l'entourait et qui suivait ses leçons avec tant de bonheur.

« Mais sa science profonde, la beauté de son langage, n'eussent peutêtre pas séduit et captivé ses élèves à ce point, s'ils n'avaient su et ressenti maintes fois combien leur maître était en même temps leur ami. Grimaux adorait la jeunesse, il connaissait les chemins par lesquels on s'approche de son cœur; ses conseils n'étaient pas ceux d'un professeur, c'étaient ceux d'un père causant avec ses enfants, et ses élèves lui rendaient l'affection qu'il avait pour eux.

« Grimaux était profondément bon, il était d'une bonté rare; ceux qui ont eu besoin de recourir à lui dans les douleurs de la vie ont trouvé un cœur d'or, une fidélité constante, une exquise délicatesse de sentiment.

« La science française, depuis trois ans, ne compte plus ses pertes. C'est Schûtzenberger, c'est Friedel, c'est Scheurer-Kestner, c'est aujourd'hui Grimaux, s'écrie M. Ch. Lauth dans une belle péroraison. Nos plus grands noms, nos plus chères gloires s'en vont ainsi, et avec eux disparaissent, à l'heure où nous en avons le plus besoin pour l'honneur et la fortune de notre pays, dans les luttes pacifiques de la science et de l'industrie, en face des progrès menaçants de l'étranger, des éléments éprouvés de force et de grandeur. Que leur exemple suscite donc parmi les jeunes gens des émules et des successeurs ; qu'ils voient, ces jeunes, ce que peut la volonté ; qu'ils voient ce petit pharmacien de province, comme le disait notre ami, dénué de tout, sans grade, sans laboratoire, se faisant lui-même, produisant des travaux qui appellent l'attention des savants, enlevant les positions les plus élevées, atteignant à la gloire, et, ce qui est plus précieux, s'imposant par son caractère droit, par sa probité scientifique, à l'estime de tous! Qu'ils le voient et qu'ils l'imitent! »

Ch. Gerhardt. 6 mai 1900.

SA VIE ^JMum

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