Lettre de Laurent à Gerhardt, du 12 février
Ce n'est donc pas un simple récit que ce recueil doit contenir; en communiquant la substance des recherches qui sortent des laboratoires de Giessen, de Stockholm, de Leipzig, il fera aussi l'appréciation, il rapprochera les résultats des chimistes étrangers de ceux que nous obtenons en France...
Tous les ans nos productions sont soumises à une censure sévère par un célèbre chimiste du Nord; mais, il faut le dire, peu de travaux français trouvent grâce à ses yeux, à moins d'être rédigés dans l'esprit de ses doctrines ou formulés dans le sens de sa théorie.
Un autre but de ces Comptes rendus doit donc être aussi de protester contre celte partialité, et de contribuer à la propagation des idées nouvelles qui, depuis quelques années, font progresser la science.
Ce prograiiiiue précis résonne comme les préliminaires de la hitle que les deux amis vont désormais soutenir ccmlre la coalition formidable des savants do l'école oflicielle. Alors cependant que Gerhardl et Laurent ne visent que les faits dont ils démontrent, par des analyses et des réactions nouvelles, soit l'observation insuflisante, soit l'interprétation in(»xacte, ils auront à subir des attaques injurieuses pour leurs personnes et môme leur honorabilité scientilique, à un degré que môme les savants français, qui pourtant n'admettent pas leurs doctrines, ne pourront s'empêcher de blâmer. Mais ce qui est caractéristique, c'est que les questions de doctrine ne laisseront pas que d'influer d'un poids immense sur leur position matérielle: les savants français qui, comme Thenard et Dumas, délaissent désormais la science pure pour la haute administration, refuseront systématiquement de reconnaître que le génie de ces deux hommes est une force pour la science française, et qu'en leur donnant les moyens de s'y livrer pleinement, sans entraves, elle ne peut que gagner en élévation et en gloire.
L'impressii n produite par les Comptes rendus, notamment impression
* *^ *^ '* . produite par les
par l'article bibliographique sur \ Annuaire de Berzélius, où comptes rendu*. Gerhardl relève les attaques du maître suédois, fut profonde. Si quelques jeunes, comme Malaguti*, approuvent et applau-
1. Malaguti (F.), né à Bologne le 15 février 1802, mort le 23 avril 1818 à
dissent à la chute du dieu devant lequel on a été courbé pendant trente ans^, il n'y a, par contre, qu'un cri contre Taudacieux qui a osé accomplir cet acte :
Partout on n'entend que ceci : « Quelle outrecuidance^! Comment', dit-on, opposer un Annuaire à celui de Berzélius, un débutant au patriarche de la chimie! » On me demande, ajoute Laurent, comment j'ai pu consentir à m'associer à un blanc-bec comme vous!... Et avec qui vais-je? Un étourdi, un jeune homme sans consistance?... Et Laurent ajoute énergiquement : Et nous ne ferions pas tête à louragan? — Morbleu si!
Quesneville, qui sent un rival dangereux pour sa Revue scientifique, dans ces nouveaux Comptes rendus de Gerhardt, attise le feu et essaie de rompre Tassociation des deux amis :
Je maperçois de plus en plus que vous vous êtes fourvoyé en cédant à son éloquence, écrit-il à Laurent*; Gerhardt se fait des ennemis sans nombre, qui déverseront sur vous leur colère plus tard. Vous êtes très aimé personnellement de tous les chimistes et ce petit journal va vous faire perdre cette estime. Croyez-moi, laissez-le là et rentrez au nôtre.
Par contre, h Tétranger, on se montre avide des vues nouvelles qui se dévoilent dans les Comptes rendus:
C'est avec bien du plaisir, dit M. Gregory î\ Edimbourg^, que j'ai appris que ce journal doit contenir les travaux de M. Laurent ainsi que les vôtres. Nous autres, chimistes anglais, nous désirons depuis bien longtemps voir un recueil de tout ce que M. Laurent a fait, avec les vues théoriques qu'il a fondées sur ses découvertes.
Rennes. Fils d'un pharmacien, il dut s'expatrier en 1831 pour cause politique. A Paris, admis par Gay-Lussac et Pelouzeà leur laboratoire, il suivit des cours à l'École polytechnique. Attaché à la manufacture de Sèvres, il prit ses grades universitaires et fut nommé professeur à Rennes en 1840. Eu 1855, il succéda à Laurent comme membre correspondant de l'Institut.