‹ Charles Gerhardt; sa vieChapitre 81 sur 274 · Cette lettré est tout entière écrite en français · texte numérisé non relu

Cette lettré est tout entière écrite en français

table auteur de la doctrine des substitutions, doctrine que M. Dumas m'a paru vouloir lui escamoter pour s'en emparer. Rien n'est plus certain que ce fait que la théorie des substitutions se trouve entière dans les premiers travaux de M. Laurent, et cependant, on chercherait en vain dans les écrits de M. Dumas un aveu de cette simple vérité : au contraire, à croire M. Dumas, c'est lui qui a inventé cette belle idée.

Heureusement que chez nous on fait plus de justice à M. Laurent que chez lui, parce qu'on lit ses travaux sans savoir que les grands chimistes de Paris ne veulent pas reconnaître son immense talent, son génie merveilleux; sans savoir môme que M. Laurent n'est pas à Paris ou qu'il y a dans certains quartiers des personnes qui souhaitent qu'il ne vienne jamais à Paris pour les éclipser, pour les écraser.

On lit ces travaux étonnants et l'on voit sans peine qu'ils sont les travaux du premier chimiste français du jour, qu'il soit à Paris ou ailleurs. Ceux qui connaissent un peu la France, et ce que Paris est pour la France, commencent à s'étonner que M. Laurent est toujours t\ Bordeaux, négligé, presque méprisé par ses compatriotes, et Ton se demande comment cela peut se faire? Il me semble qu'il est de la plus haute importance pour M. Laurent et pour la science qu'il publie aussitôt que possible un ouvrage systématique, pour y développer ses idées en (avec) suite, puisqu'elles sont à présent éparses, je vois tan de travaux que personne ne peut se procurer. J'attends donc avec impatience l'ouvrage que vous annoncez par M. Laurent et vous.

Vous aussi, monsieur, on vous veut à Paris, et il faut que vous y alliez avec M. Laurent pour y former une grande école de chimie

Hélas ! Fouvrage si impatiemment attendu ne vit jamais le jour!

Si les deux amis pouvaient à force de temps et de labeur en préparer les matériaux, la rédaction définitive — surtout k cette époque où la poste n'olFrait pas les ressources actuelles — n'était pas facile U trouver, du moment qu'ils n'étaient pas ensemble pour en peser les termes, examiner, modifier, creuser les idées qui pouvaient surgir à la lumière des discussions.

Par-dessus tout, les difficultés de la vie arrêtaient Laurent, qui frappait sans succès à toutes les portes.

de îessour^ccs. L^^s lettres qu'il écrit k son ami sont profondément tristes

15 septembre 1845.

Je ne suis pas plus avancé aujourd'hui que je ne l'étais le jour de votre départ. Je sais seulement que Nizard a vu le ministre et que M. Pouillet lui a écrit, mais je n'ai pas de réponse. Le père Thenard sans me faire de l'opposition ne m'a pas paru parfaitement disposé en ma faveur, je crois qu'il restera simplement neutre. Je n'ai pas encore pu obtenir l'entrée d'un laboratoire. Je serai réduit à en monter un petit où je pourrai avoir un ou deux élèves pour payer mes frais. Je ne me le dissimule pas, je vois bien que l'on aimerait autant me voir à Bordeaux, mais certainement je n'y retournerai jamais. Notre petite association a été brisée par la force des choses ; cependant nous pouvons rester unis en pensée et nous soutenir mutuellement.

Quant à notre projet de système chimique, après bien des

réflexions je ne vois pas trop que nous puissions le faire ensemble à une aussi grande distance, et surtout parce qu'il faudrait que l'un de nous deux perdit complètement sa personnalité dans cette œuvre commune. Ou nous adoptons votre méthode (classification et nomenclature), alors je disparais; ou bien c'est la mienne qui domine, vous disparaissez également. Je crois la vôtre nécessaire pour longtemps encore — je regarde la mienne comme une ébauche nouvelle destinée chaque jour à subir des transformations — l'une établit nettement ce qui est aujourd'hui, l'autre cherche ce qui sera demain. Conservons donc notre personnalité tout en nous soutenant mutuellement. Quant à moi,je vous promets de faire valoir chaudement toutes vos idées, qui me paraissent justes

Je suis très tourmenté pour ma demande. Si je n'avais pas fait la sottise de perdre mon argent dans l'industrie, j'aurais pu avec mes quelques sous monter ici un laboratoire convenable, avoir plusieurs élèves et vivoter un peu. Je désirerais trouver un logement avec laboratoire et petit jardin, je cherche depuis trois semaines et je ne trouve rien... Faut-il que je me laisse abattre, faut-il me raidir contre le sort? Allons, fouettez-moi un peu et indiquez-moi le moyen de gagner sans rien faire 10,000 francs de rentes !...

11 octobre 1845.

Le ministre m'a envoyé promener. Je profiterai de la permission, mais certes ce ne sera pas pour aller à Bordeaux... Et pour quelle raison? Parce que, dit-on (ce n'est pas le vrai motif), on ne veut pas priver la Faculté de Bordeaux d'un professeur qui jette de l'éclat sur elle. — Ouf! — Ainsi, plus vous travaillerez, moins vous aurez de chance de venir à Paris. Travaillez, croisez-vous les bras, c'est tant la place et non tant la besogne.

Mes fonds s'épuisent ; en conséquence, dans deux ou trois jours je partirai pour le Luxembourg; là j'attendrai des jours meilleurs. Je chercherai à me caser dans un pays ou dans un autre, à faire un métier quelconque, mais je ne remets plus les pieds à Bordeaux...

Tous les malheurs fondent sur moi à la fois : j'apprends que

mon enfant est tombé il y a trois semaines, et que depuis ce temps il ne peut pas marcher, quoiqu'il n'ait aucune fracture ni contusion. Tenez vos enfants en laisse, ils deviennent rabougris; laissez-les se développer en liberté, ils se cassent la tête. Oh! la belle chose que la prévoyance de la Providence ! Il me tarde d aller auprès de ce pauvre petit.*

T^iurent et Gorhardt

sur les mellonures.

Pendant que Laurent attendait vainement ainsi et au milieu de telles angoisses une solution môme provisoire a sa triste situation, il obtint de Pelouze les moyens de faire quelques recherches qui étaient de la plus haute importance pourTavenir des théories qu'il soutenait en commun avec son ami, et que celui-ci faisait de son côté. Il s'agissait du niellon et des mellonures, corps fort difficiles h définir, que Liebig avait découverts par la calcination de beaucoup de composés cyaniqnes. Liebig envisageait le mellon comme un composé de carbone et d'azote, agissant à la manière d'un radical analogue au cyanogène et susceptible de former une classe de mellonures semblable à la classe des cyanures. Gerhardt et Laurent dans leurs analyses trouvaient une composition plus complexe à ces corps, qu'ils rangeaient par suite dans une tout autre catégorie, celle des amides cyaniqnes.

Déjà, on se le rappelle, Gerhardt avait, lors de la traduction allemande de son Précis par Wurtz, affirmé ses vues sur ce point, mais il n'avait pu à celte époque, faute de matière, y donner la consécration formelle de l'analyse.

Le sujet était brûlant : ou bien les faits avancés par Liebig étaient exacts, et alors ils formaient une exception telle aux lois chimiques soutenues par Laurent et Gerhardt que ces lois tombaient d'elles-mêmes; ou Liebig avait tort, et la théorie des radicaux composés dont Liebig était l'auteur disparaissait avec ces prétendus corps. Liebig attachait donc une très haute importance h l'exactitude de ses résultats et eh faisait une affaire absolument personnelle.

Lors des débuts de la publication des Comptes rendus , Gerhardt avait écrit h Liebig pour les annoncer, mais n'en avait pas reçu de réponse^

11 n'a pas encore répondu, écrivait-il à Laiircnt *, je vais lui écrire h nouveau *. Je ne voudrais pas me brouiller avec lui pour tout au monde, cependant les mellonures sont contraires à nos idées et il fallait bien les attaquer.

Les d<»ux amis mirent un(» vive ard(Mir cbacun de son côté pour tirer au clair celle question si controversée : Técbange des lettres entre eux fut extrêmement actif : Je fie rêve la mat que jnellon et mellomireSy disait Gerhardt, ils me donnent la fièvre *.

Enfin, le 21 septembre, Laurent envoie un court billet à son ami, lui annonçant qu'il a découvert le mot de Ténigme pour les mellonures, et ([ue le Irndemain il présente sous leurs deux noms une nf)te à l'Institut *.

Les analyses de I^iebig sont enliérenr nt inexactes, et celb»s qui ressorlent de ses recberches confirment la loi des corps azotés de Laurent et les équivalents d<» Gerhardt.

Ce succès des adversaires de la théorie» des radicaux de Liebig devait être extrêmement sensible à ce <l(»rnier, d'autant plus qu'il fut, à huit jours d'intervalle, suivi d'un autre : Un chimiste italien, Piria, avait réussi à former de l'acide maliqne par l'asparagine, ce qui conlirmait une prédiction de Gerhardt dans son Précis de Chimie organique. On avait reproché^ disait-il dans sa note à rinstitul, à mon système de classification et à ma notation des formules de mettre ensemble des corps 7}' ayant pas de relations chimiques ; on ni avait cité, par exemple^ que dans ma quatrième famille ou échelon C*, il y avait de V acide malique, de l'asparagine, de r acide fumarique, etc., tous corps n ayant alors rien de commun que le carbone C*. Or, deux ou trois réactions ont suffi pour établir un lien net et précis entre ces dix ou douze corps ^ en apparence fort étrangers

K. Letlre de Gerhardt à Laurent, du 17 mai 1845.

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