VOYAGE DE GERHARDT A PARIS
Le lendemain il fit sa demande d'audience au ministre; mais laissons-le parler lui-même :
6 décembre 1845.
Il n'y a encore rien de décidé dans cette fâcheuse affaire, écrit-il à sa femme, j'ai demandé une audience au ministre et attends encore la réponse. Le recteur, comme je pouvais m y attendre, a fait un rapport à sa façon; c'est moi qui suis naturellement le fauteur de tous les troubles! Prends courage! Quelle que soit Tissue de cette affaire, je m'en tirerai avec honneur; que je revienne à Montpellier, que j'obtienne un congé ou que je donne ma démission, tout cela se réglera sur les bonnes ou mauvaises impressions de nos gouvernants.
J'ai bien l'appui de l'Institut, mais dans une affaire de pure administration, l'influence de ces messieurs n'est peut-être pas suffisante.
Quand je songe au bonheur d'habiter Paris, j'oublie facilement toutes ces tribulations. Cette affaire est peut-être heureuse pour moi, en ce qu'elle me fixerait à Paris. Dans tous les cas, prends courage... Laurent est définitivement fixé à Paris, je le vois tous les jours. Nous formons des plans pour l'avenir.
8 décembre 1845.
Ma dernière lettre a dû te causer quelque inquiétude. Rassure-toi cependant, je l'avais écrite dans un moment où j'étais fort alarmé.
Il ne s'agit ni de congé forcé, ni de démission. Depuis que notre brave doyen m'a envoyé sa lettre pour le ministre, je suis personnellement justifié. Cet infâme recteur m'avait tout mis sur le dos. Remercie mille fois Taillandier de sa bonne lettre, je reconnais bien là le noble cœur de cet ami. Mais qu'il ne craigne rien pour moi personnellement ; c'est plutôt pour notre pauvre doyen qu'il faut craindre. Les circonstances sont telles que le recteur et Dunal ne pourront plus rester ensemble. On ôtera peut-être le décanat à Dunal pour le donner à Lenthéric. Bonsoir la Faculté. C'est ce qui pourrait nous arriver de plus malheureux. Eh bien! si Dunal redevient simple professeur, il n'en restera pas moins pour nous notre véritable doyen, notre père que nous chérissons tous.
Les journaux me font beaucoup de tort en ne répétant pas la phrase que j'ai dite au cours de Marié. Il n'y a pas eu de provocation de ma part; on interprète faussement les circonstances les plus indifférentes.
L'accueil que Gerhardt eut à Tlnstitut — le jour même où il écrivait celte lettre — ne fut pas sans compenser ses ennuis :
il4 LA VIE DE CHARLES GEKHARDT
Ma position morale a énormément gagné, écrivait-il plus tard à son demi-frère *, en lui relatant les derniers incidents. Bien des hoamies haut placés dans la science et étrangers à la mienne, s'intéressent maintenant à moi. Si ma bonne étoile me reste, je puis donc espérer sortir un jour de cette ennuyeuse province.
do^Dumas Dumas poussa ramabilité jusqu'à envoyer lui-même au
du^n déMmbre joumal La Presse^ un article fort élogieux pour le professeur ^^^* de Montpellier, destiné à combattre en haut lieu Fimpression
fâcheuse pouvant résulter de la part prise par lui dans les incidents dont la Faculté de cette ville avait été le théâtre. Nous donnons cette pièce comme un document qui montre la suprême habileté avec laquelle, tout en couvrant son protégé dos fleurs les plus belles et des plus rares, comme une victime destinée au sacrifice, il veut le maintenir éloigné de Paris, et affirme déjà l'opposition soutenue et persévérante avec laquelle il réussira d'empêcher jamais Gerhardt d'y occuper la situation rêvée par lui:
Extrait du journal La Presse du 11 décembre 1845. (Bulletin scientifique.)
Académie des sciences (séance du 8 décembre).
CaiMïE. — Poids atomique du chlore.
M. Dumas rend compte à l'Académie de quelques expériences de M. Gerhardt, professeur à la Faculté des sciences de Montpellier, relatives au poids atomique du chlore.
La détermination du poids atomique des corps simples, qui fournit, comme on sait, à la chimie pratique, la solution de tant de problèmes, se rattache en même temps, quand elle est faite avec une très grande précision, aux questions les plus élevées de la philosophie naturelle ; aussi dans ces déterminations, pour se rapprocher autant que possible de la vérité, les chimistes rivalisent en quelque sorte de soins minutieux, de précautions multipliées, et mettent en pratique les méthodes d'investigation les plus délicates et les plus précises.
C'est en ajoutant un nouveau degré de perfection à un mode d'ex-