Voir 2» partie
ot n'épargnent même pas les hommes qui en font la gloire; que Gœthe et Schiller reçurent eux-mêmes au visage la boue lancée par des mains allemandes en guise de réponse à des critiques littéraires, mais qu'ils stigmatisèrent k jamais ce vic« de leurs compatriotes dans des lignes qu'il est bon de rappeler :
J avais déjà lu la sale production qu'on a publiée contre nous, écrivait Schiller à son ami le 6 décembre 1796. Quoique les ressentiments de certaines gens ne puissent se manifester d'une manière plus noble, ce n'est que dans notre Allemagne que le mauvais vouloir et la grossièreté peuvent se permettre de pareilles sorties contre des auteurs respectés; partout ailleurs, un écrivain qui se conduirait ainsi perdrait à jamais l'estime et la confiance du public.
Mais, ce qu'il y avait de grave dans cette violente attaque d'un des plus grands chimistes de l'époque, ce n'étaient certes pas le ton outrageant et les épilhèles injurieuses : de tels procédés font surtout du mal h leurs auteurs; ce n'était pas même les imputations odieusement diffamatoires sur la moralité de ceux qui les subissaient; c'était que leurs découvertes leur étaient absolument contestées par des démonstrations péremptoires aux yeux de la masse des chimistes qui ne pouvaient pas être en mesure de les contrôler; c'était qu'elles apportaient à quelques-uns des arguments puissants pour justifier leur conduite peu correcte vis-à-vis d'eux; c'est qu'elles prononçaient une sorte d'anathènie dont les effets se firent tristement sentir sur la carrière de chacun d'eux.
La correspondance entre Laurent et Gerhardt est pleine d'instruction h cet égard, et, ce qu'il y a d'étrange, c'est que loin d'être soutenus par leurs confrères, qui certes ne pouvaient pas ignorer leur valeur morale et qui, eux aussi, avaient eu h subir les colères de Liebig et de ses élèves *, ils eurent à combattre pour maintenir leurs droits aussi bien contre ces derniers que contre leurs compatriotes.
Les extraits suivants montrent mieux que tout autre récit les péripéties de la lutte; ils donnent aussi d'autres détails inté-
\. Lettre de Laurent à Gerhardt, du 5 janvier 1846 :
...Tai encore été attaqué dans un journal allemand {il y a quatre mois) d'une manière aussi violente que celle de Liebiy et que Fauteur a cru devoir par la même occasion insulter axec la plus grande grossièreté' toute l'Académie, principalement Arago, Drongniart et Dtimas,..
ressant les deux amis, dont toute Ténergie est déployée pour le triomphe de la vérité.
Laurent à Gerhardl, Réponse des
deux amis, (iu *25 janvier
Paris, 5 janvier 1846. *^-
Vous avez la brochure de cet infâme Liebig. Je ne comprends pas beaucoup l'allemand, mais jai saisi le sens de ses turpitudes.
L'abbé Moigno m'a fait appeler pour me demander des renseignements. Liebig lui a envoyé la brochure en le priant de la traduire et de la répandre partout. L'abbé Moigno m'a dit qu'il ne voulait pas la faire, qu'il allait écrire à Liebig pour lui dire combien sa conduite envers moi est indigne. J'ai dit à l'abbé de faire ce qu'il voudrait, que je ne voulais rien entendre parler de cette affaire, que je ne répondrai jamais à Liebig.
Voici dabord des renseignements sur les mellonures...
Voici quelques renseignements sur mon compte : En 1838, Liebig publie un mémoire exclusivement contre moi, me traite comme un petit garçon, veut corriger la naphtaline et ses chlorures. 11 se blouse, je lui réponds poliment. — En i8i3 ou i84i, nouvelle brochure contre moi... Je. vais le voir à Giessen pour lui faire moi-même quelques reproches, il me répond : J'ai eu tort, n'en parlons plus. Une autre fois, quand f écrirai quelque chose contre quelqu'un je l'enfermerai d'abord pendant six mois dans mon secrétaire.
Je reste en correspondance avec son neveu (Ilofmann), j'écris ù Liebig pour lui faire part de quelques-unes de mes idées, et voilà comment il me traite !...
C'est le moment de ne pas perdre courage. Travaillons.
Les deux amis convinrent de publier une lettre ouverte à Liebig, que Gerhardt lit imprimer h Montpellier; voici celle lettre :
Paris et Montpellier, le 23 janvier 1846.
Monsieur le baron,
Vous venez de publier contre nous une brochure dans laquelle vous attaquez nos travaux de la manière la plus injurieuse.
Vous êtes libre de les trouver mauvais, vous êtes libre aussi de nous attaquer dans un style dont rougirait tout homme bien élevé ; vous êtes seul responsable de vos expressions.
Mais vous n'avez pas le droit de venir nous calomnier; vous n'avez pas le droit de nous appeler faussaires, voleurs de grands chemins, et de dire à la face du monde que, pour renverser vos théories, pour mettre en lumière vos erreurs, nous aurions trompé TAcadémie des sciences, en lui présentant le 22 septembre dernier des expériences qui n'existent pas, que nous n'avons jamais faites.
Si vous étiez Français, monsieur le baron, nous pourrions vous demander raison de ces calomnies devant les tribunaux, car ces expériences ont été faites soit à Paris au laboratoire de M. Pelouze, la plupart du temps en présence de M. Pelouze ou de ses élèves, et sur des produits donnés par M. Pelouze ; soit à Montpellier, au laboratoire de la Faculté des sciences, en partie sur un produit donné aussi par M. Pelouze, en partie sur des produits préparés à ce dernier laboratoire, et montrés à plusieurs personnes, entre autres au doyen de la Faculté.
Ceci donne la mesure de la valeur de vos autres assertions.
Puisque votre qualité d'étranger vous assure l'impunité, nous n'avons pas d'autre recours contre vous que d'en appeler à l'opinion publique.
Veuillez donc avoir la bonté, monsieur le baron, de faire droit à notre rélamation en rétractant vos paroles, et agréez nos salutations empressées.
A. Laurent, Cd. Geruardt.
Laurent à Gerhardt.
Paris, 28 janvier 1846.
Je viens de recevoir votre paquet de lettres. Que voulez-vous que j'en fasse? Je n'ai pas les adresses; ne vaudrait-il pas tout autant en glisser une dans chaque numéro du Journal de pharmacie et de celui <le Quesneville?...
Vous avez fait la sottise d'écrire dans le temps î\ Liebig une lettre dans laquelle vous lui proposez de l'aider à démolir Dumas. Liebig montre votre lettre à Pelouze, î\ l'abbé Moigno, etc..
11 paraît, d'après Quesneville, que vous ne voulez pas traduire l'attaque de Liebig et que vous chargez Kopp de faire un extrait — mauvais, archimauvais. Tout ou rien; et si cette attaque doit être traduite, il faut qu'elle le soit par vous et avec votre signature, ea exagérant même dans la traduction les estimables qualités du style de Liebig...
LUTTE CONTRE LIEBK; 423
G er hardi à Laurent.
Montpellier, janvier 1846.
Je viens d'avoir un accident qui m'ennuie beaucoup. Je me suis horriblement coupé la main gauche avec du verre en cherchant à introduire un bouchon dans le col d'un récipient. Heureusement il n*y a pas d'artère d'atteinte; mais la plaie a été si profonde et si grande, qu'il a fallu me la coudre. Jugez si cela me vient à propos.. Répondez-moi catégoriquement : avez-vous fait ou ferez-vous une note pour l'Institut relativement à l'affaire Liebig? Je vais en mettre dans mes Comptes rendus, où j'examinerai toutes les attaques scientifiques
Mon cher ami, il faut tenir ferme ensemble. On veut nous séparer sans doute, car on nous craint. Le temps viendra où l'on nous rendra justice...
Que faites-vous, que devenez-vous? Dumas ne m'a pas encore répondu, bien qu'il y ait plus de six semaines que je lui ai envoyé une note pour l'Institut (ammélide), et une pétition à apostiller dans laquelle je demande le remboursement des trois semaines de traitement qu'on m'avait supprimées.
Liebig est un être infâme. Comment! il va faire usage de lettres confidentielles que je lui ai écrites il y a deux ou trois ans, alors que nous étions fort bien ensemble, et qu'il m'écrivait sur Dumas toutes les horreurs imaginables ! Ce procédé n'a pas de nom. Tout cela me <iégoûte du travail...
Montpellier, 8 février 1846.
J'ai mis dans le Journal de pharmacie une réponse où je relève la plus grande partie des mensonges de Liebig. L'article est un peu poivré et je crains que MM. les pharmaciens ne veuillent pas l'admettre. Il est déjà imprimé et Masson voudrait bien qu'il parût. Je lui ai communiqué le passage de la lettre où M. Liebig vous donne l'assurance de sa profonde estime, et vous plaint de vous être associé à un homme sans moralité...
La meilleure manière de répondre, c'est par des travaux. Aussi je me résigne à tout le mal que cette misérable attaque peut me susciter pour le moment...
Je me suis amusé à lire les articles spirituels de Millon contre nous; Cela m'amuse beaucoup, surtout la petite affinité qui marche parallèlement à la grande.
Laurent à Gerhardt,
Paris, 6 février 1846 (reçue le d).
Je suis bien fâché de raccident qui vous est arrivé, il faut espérer que vous serez bientôt rétabli... Dumas et quelques personnes m'ont dit que nous avions tort de répondre aux turpitudes de Liebig. Ainsi je ne distribuerai pas la lettre. Il suffira dans la réponse aux faits de citer les circonstances qui sont relatives dans notre lettre, mais sans faire de sommation à Liebig. On m'a également conseillé de ne rien envoyer à l'Académie : il nous suffira de répondre par des faits.
Je ne deviens rien, je ne fais rien, j'attends encore que Pouillet parle au ministre.
Paris, 10 février 1846.
... La plus grande chose qu'on vous reproche ici, c'est d'avoir supprimé le passage du J'raiié de Liebig relatif à Chevreul*. Démentez-le plus énergiquement que vous ne l'avez fait...
Lettre do Liebig Laurent à Gerhardt.
à Laurent
du 11 février 18i6.
Paris, 11 février 184C.
Homme sans moralité î je vous envoie une lettre que je viens de recevoir de Liebig :
1. Voici un extrait du passage relatif à Cbevreul dans le pamphlet de Liebig (p. 431) :
Ainsi, par exemple, dans ma Chimie organique^ que M. Gerhardt a traduite en français, j'avais, à l'occasion des corps gras, voulu reconnaître les grands services rendus par quelques chimistes français; je m'étais exprimé aiosi : « Nous sommes redevables à Cbevreul du principe qui domine aujourd'hui dans les analyses de chimie organique, celui de soumettre un corps à une série de changements, d'après Tenchalnement desquels on en conclut la nature. Ce principe le conduisit à de nombreuses découvertes, et le garantit des erreurs à une époque où tout était erreur dans la chimie organique. Dans ce temps on n'en appréciait pas encore la haute portée, on feiisait des analyses et des observations; mais on ne faisait rien pour que la lumière perçât l'obscurité profonde qui enveloppait la science. De 1824 seulement, époque à laquelle Dumas et Boullay ont appliqué ce principe à l'analyse des espèces composées de l'éther, date la puissante impulsion qu'a reçue la chimie organique. »
Ce passage a été supprimé par M. Gerhardt sans qu'il me consultât, et sans par conséquent que je puisse l'en empêcher : la conséquence a été pour moi la. perte de l'amitié d'un dci hommes les meilleurs et les plus nobles.
LUTTE CONTRE LJEBU; 125
« Giessen, 30 janvier 18i6.
« Monsieur...
" Permet tez-moi de vous dire que l'idée de vous associer fi M. Gerhardt c'était le plus grand malheur qui a pu vous arriver. J'ai prédit à M. Gerhardt qu'il allait se perdre, je l'ai averti plusieurs fois, mais il l'a voulu. Qu'il dise tout le mal imaginable de moi, vous devez sentir que sa cause est jugée. J'ai attendu non pas six mois pour me prononcer, mais trois ans, jusqu'à ce que cette manière de traiter la science devenait insupportable. Le meilleur conseil que vos amis vous peuvent donner, c'est de laisser le soin de vider la querelle à M. Gerhardt seul. Si vous vous associez à lui, c'est vous seul qui perdra, car lui il n'a plus rien à perdre. Lisez avec attention mon article et dites-moi si cet homme a de la vérité dans son âme? Je n'aime pas et je n'aimerai jamais le ton que vous prenez en parlant des opinions des autres chimistes, mais je vous crois un homme d'une loyauté et d'une honnêteté parfaites, qui, séduit par une inconcevable fatalité, a enchaîné son sort à celui d'un homme sans caractère et sans moralité. Je ne commence jamais l'attaque, mais je ne permets pas qu'on s'attaque à moi injustement et impunément.
« J'ai l'honneur de vous saluer.
« JUSTIS LlEBIG. )»
Gerhardt à fMurenl.
Montpellier, 16 février 1846.
Je ne sais sur quel pied danser avec cette affaire de Liebig. Tantôt on me dit qu'il faut répondre, tantôt qu'il faut me taire. C'est à n'y plus tenir. J'ai envoyé à Masson un article pour mes Comptes rendus, et Masson m'écrit que les pharmaciens ne veulent pas que j'en parle-
Je ne veux plus en entendre parler; je veux écrire à Masson de retirer l'article, de supprimer la lettre. C'est assez comme cela. Je n'abandonne pas pour cela la question ; puisque nous sommes associés, si vous avez le courage de continuer, reprenons sérieusement la chose et n'en soufflons pas un mot avant de l'avoir tirée à clair...
Adieu, mon bon ami; je vous dis prenez courage, je devrais me le dire aussi à moi. Je suis désolé de voir qu'on vous laisse comme cela à Paris sans rien.
Laurent à Gci^hardt. Conseils
de lidurent Paris, n février 1816. ^ Gerhardt.
C'est aujourd'hui seulement que je lis le pamphlet de Liebig. Je
n'en connaissais que les injures et je ne croyais pas que cela valût la peine d'y répondre. Mais j'entends dire de toute part que les faitsarliculés par Liebig contre vous sont écrasants, que vous êtes perdu si vous n'y répondez pas. Je suis de cet avis.
Je viens de lire votre réponse adressée au Journal de pharmacie. C'est mou, c'est flasque, et cependant vous avez entre les mains d'excellentes raisons. Premièrement, vous referez votre article, concis, sérieux et complet, pour le Journal de pharmacie, avec addition et retranchement que je vous indiquerai. Secondement, je vais tailler un article pour le journal de Quesneville, que je vous communiquerai et vous m'y ferez les changements qui vous paraîtront convenables*...
Refaites votre article, montrez-y un peu plus d'indignation, faites ressortir davantage les mensonges impudents de Liebig. Argument : M. Liebig vous accuse d'avoir soustrait un passage sur M. Chevreul, après avoir rappelé, en appuyant fortement, que c'est lui-même qui a fait ces corrections ; demandez-lui pourquoi il a attendu deux ou trois ans pour faire cet aveu. N'aurait-il pas dû, le jour où votre traduction a paru, faire cette réclamation? Démentez-le énergiquement...
Comme notre lettre commune n'a pas été répandue, répétez ce que nous y disons, mais sans sommation.
Dans ma note je ferai un résumé des attaques grossières de Berzélius, Wœhler, Liebig, un autre allemand inconnu, Millon et Reiset contre nous; je relèverai chaque mensonge sans dire d'injures; je dirai que je voulais me taire, mais que sur la menace que me fait Liebig, si je ne sépare pas ma cause de la vôtre, je me décide à affronter ses calomnies pour vous suivre ; je citerai les lettres d'Hofmann, où il me presse à plusieurs reprises, sur l'invitation de M. Liebig, à grouper mes travaux, résumer mes idées, pour les publier à part dans le journal de Liebig; qu'Jlofmann et deux autres élèves de Liebig m'ont prié de faire cet ouvrage, se chargeant de le traduire en allemand,
1. Cet article de Laurent, écrit avec la virulence dont il savait user, figure au numéro de février 1846 de la Revue de Quesneville, t. VIII, 2« série, p. 300 et suiv. Il réfute point par point toutes les assertions de Liebig et reproche à ce dernier de l'avoir poursuivi en lui faisant le plus grand mal :
« J'ai toujours rencontré votre haine sur ma route, dit-il. 11 y a huit ans je demandais une place de préparateur : Vos travaux sur la naphtaline sont tnauvais, me répondit-on, car M. Liebig l'a dit. Aujourd'hui, je donne quelques leçons pour soutenir ma famille, j'abuse de Tobligeance d'une personne qui veut bien mettre son laboratoire à ma disposition, afin que je puisse réfuter vos erreurs. Qui donc voudrait me prêter son appui, quand vous me représeotez comme un faussaire, comme l'associé d'un voleur de grand chemin? Gomment! c'est vous qui, couvert d'honneurs, gorgé de richesses, c'est vous, dis-je, qui vous abaissez pour la troisième fois à jouer envers moi le rôle d'un vil calomniateur; c'est encore vous, nouveau baron, qui, pour vous venger de ce que votre ancien ami M. Gerhardt n'a pas été de votre avis sur quelques points de science, ne craignez pas de lui jeter à la face ce mot infâme de voleur de grand chemin!... »
anglais et italien; que jusqu a ce jour je me suis cependant refusé de le faire, etc..
Favre trouve que ses expériences ne s accordent qu'avec vos équivalents.— Saint-Evre fait un travail sur le pouvoir réfringent des substances organiques; il trouve encore que ses résultats ne s'accordent qu avec vos équivalents. Courage donc!...
Gerhardt à Laurent,
Montpellier, 23 février 18i6.
J'ai reçu vos deux lettres; je me suis empressé de changer mon article, je conviens que la première rédaction était trop molle et flasque, mais je craignais que les rédacteurs du Journal de pharmacie ne laissassent pas tout passer...
Il faut nous partager maintenant la besogne : laissez-moi le mellon, sa formation, sa réaction... Autre chapitre. Vous vous rappelez les projets que nous avions formés à Paris à mon dernier séjour, ceux de nous établir ensemble, faire travailler des jeunes gens, etc. Depuis que je suis de retour de Paris, je suis horriblement fatigué de la Faculté. Écoulez un peu. Vous savez les belles promesses qu'on m'avait faites avant mon départ. J'arrive donc ici. On me cite devant le Conseil académique, je réponds par une lettre polie, on me condamne à la réprimande, on me retranche mon mois de traitement. J'adresse une pétition à Salvandy pour qu'on me rende mon argent, l'envoie à Dumas pour la faire apostiller, en même temps une note sur l'ammélide par Turée. Dumas ne répond pas, ne présente pas ma note. Au lieu d'obtenir la remise de mon argent, Salvandy me fait écrire une lettre stupide pour me laver la tète. Il y a un mois, mon préparateur dit des grossièretés à mon collègue de physique. Mécontent moi-même de lui, j'adhère à la demande de mon collègue et du doyen, qui veulent un autre préparateur. Le préparateur, pour se venger de moi, écrit à Paris pour m'accuser de lui avoir pris le travail sur le chlore ; quand l'article de Liebig arrive dans la Revue, le susdit préparateur rassemble des jeunes gens à la Faculté de médecine et leur en fait la lecture. En réponse à notre demande, Salvandy nous dit que mon collègue et moi nous étions dans notre tort, que nous n avions pas le droit de faire faire au préparateur autre chose que ce qui est pour le cours, que le préparateur devait rester et que, de plus, on lui donnait un congé jusqu'à la fin de l'année scolaire. On dit au ministre que je suis un homme avec qui l'on ne peut pas vivre. Vous comprenez que j'en ai assez comme cela. Maintenant que je suis hors de Paris, il n'y a
pas une âme qui veuille bien défendre mes droits. Si je veux avoir de Feau distillée pour moi, il faut que je la distille moi-même. On ne veut pas que je travaille, on me coupe Therbe sous les pieds. J'en ai assez.
Je vous préviens donc qu'au mois d août vous me verrrez arriver à Paris avec armes et bagages. Je demanderai un congé d'un an... Si j'avais de l'argent, je viendrais maintenant... Il me semble que nous ferions une double besogne étant ensemble... 11 me semble que nous les écraserions... Depuis longtemps, je rumine la chose. Je crève ici d'ennui et de dégoût. Maintenant surtout que nous sommes si violemment attaqués. Peut-être cela peut-il être un prétexte pour obtenir le congé?... Demandez à Dumas pourquoi il n'a pas donné ma note... Inspirez-moi du courage, vous qui en avez beaucoup et bien plus que moi.
Laurent à Gerhardi,
Paris, 23 février 1846.
Je viens d'analyser le mellon. J'envoie votre note aujourd'hui à l'Institut, paquet cacheté. Lundi prochain, j'envoie un nouveau paquet cacheté sous nos deux noms... Il faut nous dépêcher. Liebig examine certainement les mellonures. Il ne croit plus à ses formules. Prévenons-lo.
Gerhardi à Laurent,
Montpellier, i*^ mars 1846.
Votre communication d'aujourd'hui (lettre du 23 février) est de la plus haute importance pour notre affaire... Le mellon est donc une espèce d'amide...
Je suis démoralisé d'être si seul. Mon préparateur a fait la lecture de l'article de Liebig aux étudiants en médecine. On me prévient que je vais être ressifflé après les examens de Pâques, j'en suis enchanté.
Laurent à Gerhnrdt,
Paris, io"- mars 1846.
Je reçois votre lettre (du 23 février). Je sors de chez Masson, j'ai fait supprimer entièrement votre article, et, à la place, j'y fais insérer la lettre suivante : « Messieurs, je vous prie de supprimer la réponse de M, Gerhardt. M. Gerhardt se borne à opposer de simples dénégations aux calomnies de M. Liebig. Cela ne suffit pas, il faut des
preuves. M. Gerhardt est abattu, je relèverai son courage... Je prouverai que toutes les assertions de M. Liebig sont fausses. En attendant, je me borne à dire que toutes les analyses de M. Liebig sur le sulfocyanogène, les mellonures, le mellon, sont fausses ainsi que les réactions. » — Si j ai dit un mot du mellon et des mellonures, c'est parce qu'il est certain que Liebig s'occupe de ce sujet, c'est qu'il faut que nous annoncions avant lui que nous avons reconnu les erreurs, c'est parce que j'espère que d'ici au moment où Liebig recevra le Journal de pharmacie^ et aii moment où il pourrait faire imprimer et publier sa réponse, nous aurons le temps de lire quelque cliose (i l'Académie...
J'irai voir Pelouze pour le sonder relativement à son laboratoire, s'il est disposé à continuer, etc. Nous recauserons de cela. En attendant, à l'ouvrage nuit et jour! Dites <\ votre femme qu'elle vous apporte chaque jour un bon dîner, vous donne de bon vin et de bon café. Quelques mois de rude travail, puis, nous verrons...
Mettez de Teau dans votre vin (pas celui que vous buvez).
Soyez moins tapageur.
Soyez prudent.
Ragez si vous voulez.
Mais intérieurement.
Cela ne veut pas dire
Qu'il ne faut pas assommer ceux qui le méritent.
Du calme.
Soyez fidèle à vos engagements.
Laurent à Gerhardt.
Paria, 4 mars 1846.
Lettre sur lettre. Il n'y a pas de mal, une chose en amène une autre.
l** Le ministre m'a refusé, et d'une.
2** Quesneville a Kopp, qu'il paie 25 francs la feuille, et de deux...
Il faut absolument lire la plupart de nos résultats à l'Académie. Rédigez donc immédiatement une note.
Rédaction
d'une note
commune
à l'Académie.
Paris, 9 mars 1846.
Je vois avec peine que les tracasseries que vous éprouvez là-bas vous abattent au point de vous rendre malade. Laissez-vous siffler à
CHARLES GKRBARDT. 9
iaO LA VIE DE CHARLES GERHARDT
mort et riez-en. J'avais envoyé la lettre dont je vous ai parlé au Journal de pharmacie, ils l'ont trouvée trop forte! ! Ils en ont mis une autre en leur nom à la place. Mais tout cela ne fait rien. 11 vaut mieux retarder d'un mois et pouvoir ajouter des faits à la défense.
Paris, 14 mars 1846.
J attends toujours en vain la note que je vous ai demandée. N'oubliez pas de rechercher toutes les erreurs de Liebig. Je n'ai pas de livres, je ae puis le faire...
Il y a eu dans le temps une note sur les corps gras dans le journal de Quesneville, note qui doit précéder le travail de Giessen; il y est dit que les analyses de M. Chevreul sont inexactes. Qui a dit cela, vous ou Liebig?... Je reçois votre lettre, bravo*!...
Paris, 21 mars 1846.
J'ai lu h très haute et très intelligible voix un demi-extrait de ce que vous m'avez envoyé. Vous le verrez dans les Comptes rendus (réfutation de Liebig sur les mellonures, etc.)^... Tout va bien.
Victoire pour l'airaire Chevreuil Je viens de voir celui-ci. Il m'a dit que le motif de sa brouille avec Liebig ne venait pas de la suppression de l'éloge, puisqu'il ignorait que cet éloge se trouvât dans l'édition allemande. De plus, Quesneville m'a donné la fameuse lettre de Liebig, qui a occasionné la brouille'. C'est l'annonce des travaux sur les corps gras, annonce dans laquelle Liebig dit lui-même que les travaux de M. Chevreul sont inexacts. Cette lettre porte, pour votre justitication, des ratures que vous avez faites de passages insultants contre moi et Dumas (que nous avalions de la bile); ainsi, je prouve que loin d'avoir supprimé des éloges vous avez supprimé des insultes*.