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LA REINE DE SABA

Pendant cette période de dix ans, de 1860 à 1870, cinq opéras de Gounod furent représentés à. Paris, parmi lesquels Phitémon et Baucia et La Colombe, deux œuvres que nous avons précé- . demment analysées. Il nous reste à apprécier La Reine deSaba, Mireille et Bornéo et Juliette.

La première représentation de La Reine de Saba eut lieu, dans la salle de la rae Le Peletier, le 28 février 1863. C'était le premier grand opéra joué sur cette vaste scène après le Tannhaûser (\ama.r8 1861).

Le Tannhaûser, dont l'ouverture avait été exécutée, en 1850, aux concerts Sainte-Cécile, n'était

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pas pour "Wagner, un début à Paris. L'auteur, dans des séances musicales au Théâtre Italien, avait fait entendre, en 1860, une sélection de ses œuvres, notamment l'Ouverture du Vaisseau Fantôme, la Marche avec chœur du Tannhaûser, la romance de l'étoile, plusieurs fragments de Lohengrin, la marche des fiançailles, le prélude de Tristan et Yseuli, etc. Wagner n'était donc pas inconnu, et les polémiques allaient hon train. Les œuvres du Maître Allemand n'étaient pas en faveur à Paria où le besoin d'entendre des cavatines se faisait plus que jamais sentir.

Or, les motifs, les cavatines n'abondaient pas dauB la Reine de Saba, et Gounod fut traité de Wagnérien. C'était alors le blâme le plus sévère qu'on pût infliger à un compositeur français.

La Reine de Saba a été composée ou terminée en 1860 et 1861, presqu'au lendemain des représentations de Faust. kMs&\ retrouve-t-on dans le nouvel opéra de Gounod, surtout dans Jes récitatifs, quelques formules de la musique de Faust.

Quantau livret de MM. Barbier et Carré, il est tiré, en grande partie, d'une légende arabe, recueillie et publiée par Gérard de Nerval (1). I^ Reine de Saba, ou plutôt la Reine Balkis, nom primitivement réservé à l'opéra, arrive à Jérusalem, pour admirer les travaux fabuleux que fait

(1) Ce sujet a été mis eu musique pour la première fois dans l'opéra de Gounod ; il a été traita depuis en ÂUemagne.

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exécuter le Roi Soliman (et doq plus Salomon). Noos sommes ea pleine légr^nde biblique, mais cette légende n'a pas été exactement suivie par les auteurs du poèrae.On dirait mêmeque lelivret est une pièce politique, agrémentée, de ci de là, de formules socialistes. Les personnages sont nombreux :

Adoniram , fort ténor, (Gueymard) ; — Soliman, 1" basse, (Belval); — Amrou, 2"' ténor, (Grisy); — Phanor, baryton, (Marié); — Méthousaël, bas&e, (Couloo); — Sadoc, basse, (Fnîret); — Balkia, chanteuse Falcon, (M" Gueymard); — Bénoni, 1" Dugazou, (M'" Hamakers) ; — Sarahil, duègne, (M"' Tarby).

L'ouverture est remplacée par une simple introduction qui débute par une phrase confiée aux instruments de cuivre. C'est qu'il est question do Tubalkain dans l'opéra !

Au premier acte, Adoniram, le grand maître des travaux qui s'exécutent à Jérusalem , est seul dans son atelier. IL dit un récitatif sombre : Faiblesse de la race humaine / qui rappelle un peu la première scène de Faust, et qui amène l'air, en style de cantique : Inspirez-moi, race divine / Adonii-am est un ingénieur philosophe. 11 considère les travaux de l'homme comme une tâche impuissante et vaine. Cependant, ce précursenr d'Eiffel voudrait laisser quelque chose d'admirable, une œuvre gigantesque :

Cette vasque aux puissants contouiB : la mer d'airaia \

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La fonte de c'«t iSaonue bloc ee prépare. Le moule do sable est prât.

Bénoni, élève d'Adoniram survient. Il annonce ft son maîtro l'arrÎTée de la Reine de Saba (Récitatif on duo), et il célèbre les channes de Balkia dans la romance : Comme la naissante aurore, dont l'heureuse mélodie rappelle encore la musique de Faust.

Quatuor et trio : Maître ! notts demandons justice... Longue dispute en récitatif entre Adoniram et trois ouvriers mécontents, Ffaanor, Amrou, Méthousaël. Ce sont trois émeutiers, et des émeutiers modernes. Ils demandent une augmentation de salaires, tout comme nos grévistes d'aujourd'hui. Le maître refuse et s'en va. Les ouvriers jurent de se venger. Ils commenceront par faire manquer la grande opération de la fonto de la mer d'airain.

Le théâtre change, et représente une grande terrasse qui domino Jérusalem. Cortège et final, (Balkis, Adoniram, Soliman et chœur). Une marche d'allure bien carrée précède l'entrée de Soliman et de BalHs. Récitatif entre le Roi et hi Reine. Celle-ci donne son anneau au Roi, avec une phrase musicale mélodieuse et charmante : Je sais que cet anneau m'engage à mon époux.

Mais éblouie par le temple et par les embellissements de la ville, elle demande à voir l'auteur de tous ces splendides travaux. Adoniram apparaît, et la Reino de Saba, frappée du coup de foudre, comme la Grande Duchesse de Gérols-

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tein à la vue du soldat Fritz, s'éprend pour le mîûtre ouvrier d'un amour aussi soudain que Tiolent. Pauvre Salomoo ! Je ne sais si tout cela est bien conforme à l'Ecriture. N'importe I Pendant le défilé, à grand spectacle, des corps de métiers, Balkis passe au cou d'Âdoniram un mafirnifîqae collier de pierreries, et le chceur final chante : Hosannah I Etait-il possible, dans une inèce hébraïque, de proscrire ce motT

lia fonte de la mer d'airain sur le plateau de Sion, lo haut-fourneau en feu, le grand moule de sable, tout cela fut supprimé avant la première représentation, soit par crainte d'inttendie, soit à cause de l'importance et de la longueur du ballet qui nécessitait une coupure. L'ouvrage fut ainsi réduit en quatre actes.(Le tableau de la mer d'airain a été ajouté à la fin de la partition piano et chant).

Le second acte s'ouvre sur un bois de cèdres, et débute par un charmant chœur chanté par les suivantes de Balkis : Déjà l'aube Tnaiinale. Des jeunes filles juives entrent en scène et dialoguent avec les Sabéennes. C'est le fameux chœur :

Que Disa tous aceompa^e ! filles SabSennea I

rentable bijou musical, petit chef-d'œuvre de grâce et de légèreté, où Gounod s'est révélé dans toute son originalité.

■ Rien de plus ingënieui, dit Berlioz, que ce duo pour

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20 premiers et 20 seconds sopranos. Le tissu mélodique en est gracieux, et les développements ménagés avec un art esquis, aboutissent k une courte phrase finale qui a fait éclater les applandiBsementa de toute la salle, i

Scudo, daoB la Revue des Densa- Mondes, se livre à un éreintement aussi complet qu'excessif de toute la partition. En parlant de ce chœur dialogué, il exprime ainsi son dédain : C'eatdu Verdi ! Dans ta bouche de Scudo, c'était une excommunication.

Ce joli chœur des Juives et Sabéennes n'en est pas moins remarquable. Il a survécu à l'opéra.

Suit le divertissement, qui, à la première représentation, ne dura pas moins d'une heure et un quart. Il contient douze mouvements très variés, dont les trois premiers sont dansés par les Juives. Viennent ensuite les Sabéennes. Les danseuses des deux nationalités se réunissent pour le final. On distingue notamment dans ce grand ballet une jolie et gracieuse valse, dansée par les Juives. Il faut remarquer aussi, à l'arrivée des Sabéennes, un court et charmant adagio, dans le style de Mendelssohn.

La reiue avait donné le signal du Divertissement. Elle avait prononcé la formule : Que la fête commence ! Mais tout à co'up la Reine interrompt les danses, et les jeunes filles reprennent le chœur pour quelques instants.

Bestée seule, Balkis chante la cavatine :

Plus grand dans son obscurité.

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Ce morceau, comme le chcear dialog:ué, a survécu à l'opéra. C'est un chant large, bien développé. La Reine qui aime Adoniram, regrette d'avoir donné son anneau à Soliman, et d'avoir engagé sa foi. Quel délicieux passage que celuici, dans la cavatine :

Funeste serment qui me lie 1 Réaîgnfr-toi, mon cœur.— OnbUe !

Quoique trop long, le duo qui suit, entre Balkis et Adoniram, est poétique et émouvant. Adoniram se trouve indigne de l'amour de la Reine. N'a-t-il pas échoué dans la fonte de la mer d'airain I Bidkis le console, lui redonne l'espoir, et chante une phrase bien musicale sur ces vers :

Vainqueur, si j'ai po vous lourire, Je TOUS console malheureux.

L'acte se termine par un quatuor d'un bel effet, écrit daim le style religieux (Balkis, Bénoni, Sarahil, Adoniram) : O Tubalkain, monpère 1

Avant ce quatuor, Bénoni était venu annoncer à son m^tre Adoniram que pendant la nuit les Djinns avaient réparé son ouvrage. La iner d'airain a subi une nouvelle fonte, et la t&cbe est achevée. Hosannah I Adoniram triomphant se trouve désormais digne de l'amour de Balkis.

Récit et scène : Mon maître, gloire à toi !

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Au troisième acte, l'acMon se passe dans le palaisde Soliman. Chœur et danse :

Solifflan notre Roi, va s'asseoir au festin, Près de Balkis

Cavatine de Soliman ; sous tes pieds d'une femme. Le Roi se désole, car, depuis trois jours, Balkis cherche à l'éviter.

Qaa.tu.oi (Hdtei-vous déparier), entre le Roi etles trois ouvriers grévistes.Ceux-ci apprennent à Soliman que Balkis le trahit avec Adoniram.

Ce quatuor est tout naturellement suivi d'une entrevue entre les denx rivaux, entre Soliman et Adoniram, gui se menacent. Qu'est devenue la sagesse du grand roi Salomon 1 Les récitatifs de cette scène sont entrecoupés par une sorte de cbœnr religieux.

Vient ensuite le grand duo de l'enÎTrement (Ballda et Soliman). La Reine grise Salomon, et lui reprend l'anneau qu'elle lui avait donné au premier acte. Cet anneau, elle le passera au doigt d' Adoniram mourant, à l'acte suivant. Ce duo, pendant lequel un chœur chante dans la coulisse, a para manqué. La situation était pourtant bien scénique, et favorable au musicien.

Au quatrième et dernier acte, l'affreux ravin du Cédron. L'orage éclate. C'est dans ce site sauvage qu' Adoniram et Balkis se sont donné rendez-vous. Ils pouvaient ïaieux choisir. Adoniram est seul au lever du rideau. Récitatif bien

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accentué : Du Cédron j'entends gronder les flots.

Âmcon, Fhanôr, Méthousaël, les trois conspirateurs, arrivent à l'improviste, et assassinent leur m^tre. Quatuor : 7^5 yeux ont su me reconnaître. Les meurtriers se sont enfuis. Balkis cmrvient à son tour. Elle trouve son amant sur le point d'expirer. (Scène : La Foudre gronde). Le rôle de la Reine contient là de beaux accents dramatiques : Non tu ne peux mourir. Non tu ne mourras pas 1 Mais Adoniram meurt, pour renîdtre, il est vrai, presqu^aussitât dans une apothéose, où on le voit paraître sous l'égide de Tubalkain. Cette apothéose est précédée du Final ; O terreur ! O forfait t (Plaintes de Balkis et réponses du chœur).

Ainsi finit ce drame burlesque, qui n'eut à Paris qne quinze représentations. La partition, bien que vivement attaquée par les critiques, fut considérée comme infiniment meilleure que la livret. L'orchestre, dans la Reine de Saba, se distingue constamment par la richesse des accompagnements. Mais on traita Gounod de compositeur à système ; on blâma la longueur des récitatifs, et la forme vague des mélodies. Dans cette sorte de Panthéisme musical, disaiton, les deux premiers actes valent mieux que les deux derniers.

Berlioz fut élogieux dans son feuilleton.

D'ailleurs sa critique fut toujours, au Journal des Débats, pleine de bieuTeilIauce pour Gounod et

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pour ses compositions. Aa fond, Berlioz faisait bien quelques réserves. Gounod ne marchait-il pas SUT ses terres ? N'était-ce pas un rival beureux qui s'emparait de ses sujets préférés, Faust, et Roméo?

Berliozécrivaît le 2juin 1861 à son fils (Correspondance inédite) ;

t Les Troyens Sont décidément admis k l'Opéra: Hais il 7 a Qoanod et Qewaert à passer avant moi. Kn voilà pour deux ans. Gounod a passé sur le corps de Oewaert qui devait être joaë le premier. Et il» ne sont prêts ni l'un ni l'autre, et moi, je pourrais Stn mis en répétition demain, et Gounod ne pourra Stre Joné au plus tôt qu'en mars 1863 »

Au même, le 5 mai 1862:

* La chute de la Reine de Si^ a effarouché le Ministre qui ne sait plus quel parti prendre pour mettre à couvert as responsabilité. Il voudrait un opéra nouveau d'un maître consacré par de nombreux succès. Mais Mejerbeer ne veut pas, Halévy est mourant à Nice, Auber n'a rien fait. Le Ministre n'ose pas encore se prononcer en ma ntvenr. .. •

La chute de la Beine de Saba fut complète — Faust, écrivait Léon Esctidier, a été l'Austerlitz de M. Gounod , la Reine de Saba a été son "Waterloo. — Gounod avait compté sur un. grand succès. Il fut très sensible à cet échec. Peu de temps après, un critique musical le rencontre à Bade : Vous ici, m^tre ! — Oui, répond Gounod,

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je voyage pour un deuil de famille. — Vous avez perdu un des vôtres ? ■— Hélas ! j'ai perdu une femme que j'avais beaucoup aimée, La Reine de Saba.

Pour se consoler, Gounod fit un voyage en Italie, puis revint passer trois mois aax environs d'Arles, auprès de Mistral. Il en rapporta Mireille.

La Reine de Saba n'avait pas réussi à Paris, mais il n'en fut pas de même à l'Etranger.

L'œuvre fut accueillie avec faveur, d'abord à Bruxelles, au théâtre de la Monnaie, au mois de novembre 1862. Le tableau de la fente de la mer d'Airain avait été rétabli,et l'ouvrage fut joué en cinq actes.

£u Âllemagne.ropéra eut plus de succès encore et fit fureur. La Reine de Saba fut jouée la 25 janvier 1863 à Darmstadt, sur le théâtre Grand- Ducal. Presque tous les directeurs des grandsthéâtres allemands assistaient à la représentation que le Grand Duc honorait de sa présence. Le deuxième acte (la mer d'Airain) produisit beaucoup d'eâfet, et, à la fin de la soirée, Gounod recevait des mains du Grand Duc la croix de son ordre, la croix de Philippe le Magnanime.

.ëous le nom d'Irène, dit le grand dictionnairo anglais de Grove, une adaptation de la Reine de Saba a été donnée quelquefois à Londres. Le dictionnaire ajoute : Lair de la Reine du quatrième acte a été depuis intercalé dans Faust.

Au mois de mars 1876, après douze années

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d'intervalle, l'ouvrage, repris à Bruxelles, retrouTait, plua vif encore, son premier succès. Bruxelles était resté fidèle à Gounod.

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