‹ Charles Gounod, sa vie et ses œuvresChapitre 13 sur 22 · ROMÉO ET JULIETTE · texte numérisé non relu

ROMÉO ET JULIETTE

L'histoire tragique de Roméo et Juliette a été racontée par les auteurs italiens du XV° siècle. Au siècle suivant, la légende traversa les Alpes, et les auteurs français la reproduisirent. C'est ainsi que Pierre Boistuau écrivit une Nouvelle intitulée : Histoire de deux amants, qui moururent en im même sépulcre, l'ttn de venin,

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l'autre de tristesse (1). On peut se convaincre, en liôant ce vieil auteur, que Shakspeare a suivi, épisode par épisode, la Nouvelle de Pierre Boîstaau. Cela ne diminue en rien le génie Aa grand dramaturge anglais, dont la tragédie Roméo et Juliette a inspiré tant de musiciens.

Berlioz, après trois épreuves infructueuses, avait enfin remporté, en 1830, le grand Prix de Eorae. L'année suivante, lo lauréat de l'Institut, la tête en feu, et pleine de Shakspeare, passe à Florence oii il apprend qu'on allait jouer le nouvel opéra de Bellini, les Montaigus et les Capulets. II court au théâtre, et là il éprouve le désenchantement le plus complet. Une grande et forte femme remplissait le rôle de Juliette, et une autre actrice, aussi petite que grêle, remplissait celui de Bornéo. — Mais, au nom de Dieu, écrit Berlioz dans ses Mémoires, est-il donc décidé queKoméo, l'amant de Juliette, doit paraître dépourvu des attributs de la virilité!... —

La musique, sauf un duo, ne valait rien. Le livret de Félix Romani ne valait pas davantage. Bref, la déception fut si grande, que, dans ses Lettres intimef, Berlioz traite de petit polisson celui qui plus tard devait écrire la Somnambule et la A'onna.

L'ouvrage de Bellini fut représenté à Paris, au

(I) Un sait que, contrairement à la légende, le corpa de Juliette repose seul dans le cloître des Franciscains, à Vérone, Celui de Roméo a été enterré à Mantoue.

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TUéàtre-ItalieD, qd 18.13, chanté par Giula et Giulita Grisi, et il fut repris, le 7 décembre 1859 à l'Opéra (traduction de Nuitter). Les trois premiers actes revus et corrigés, étaient conservés. Le quatrième acte était emprunté à l'opéra de Vaccai, Giuleita e Romeo. Le public ne s'aperçut pas de ce singulier amalgame, l.e Romeo de Vaccai (Milan 1825) avait déjà été donné à Paris, en 1827, au Tbéâtre-ltalien.

Citons encore, parmi les opéras écrits sur le mémo sujet, le Roméo de Dalayrac (ou Tout pour l'amour), Opéra-Comique 1792; — celui de Steibelt, paroles du vicomte de Ségur, représenté, en 1793, à Feydeau avec un très grand succès; — . celui de Ziogarelli (Milan 1796, Paris 1812), etc. ; — à une époque plus rapprochée, le Roméo de Marchetti (Trieste 1865) (1).

Le sujtit de Roméo et Juliette, la plus belle histoire d'amour, a-t-on dit, qui ait été écrite pour le théâtre, devait inspirer naturoUement l'auteur de Faust. Son opéra fut représenté au Théâtre-Lyrique le 27 avril 1867.

Goonod marchait encore sur les terres de Berlioz, auteur de la grande symphonie Roméo et Juliette, dédiée à Paganini, et Berlioz n'était

(I) Les Amants de Vérone du marquis d'Ivr;, opéra en cinq actee, représenté à la aalle Ventadour le 12 octobre 1878, avait été écrit avant le AonuJo de Goonod. Principaux interprètes : Capoul (Roméo) , M"* Heilbronn (Juliette), Taskin (frère Laurent), Durricha , M"* Lhéritier, etc.

pas content. Il écrivait le 11 juin 1867 à Humbert Ferrand (Lettres intimes) :

• Vous n'avez pas tu les nombreux joumftux qui ont parlé de ma partition Roméo et JulUtt», à propos de l'opéra de Gounod, et cela d'une façon peu agréable pour lui. C'est un succès dont je ne me guis pas mâle (1) et qui na m'a pas peu étonné... »

Malgré les journaux auxquels Berlioz faisait allusion, le succès de l'œuvre de Gounod fut réel et très vif. C'était la première fois qu'un opéra de l'auteur de Faust réussissait d'une manière aussi complète, à la première représentation.

Au Théâtre-Lyrique, les rôles étaient ainsi distribués : Juliette (soprano) M"" Carvalho. — Stéphane (soprano) M"° Baram. — Gei-trude, la nourrice (mezzo-soprano) M"' Duclos.— Eoméo (ténor) Michot. — Tybalt (ténor) Puget. — Benvolo (ténor) Laurent. — Mercutio (baryton) Barré. — Paris (baryton) Laveissière.— Grégorio (baryton) Troy jeune. — Capulet (basse-chantante) ïroy. — Frère Laurent (basse) Cazeaux. — Le Duc (basse) Wartel. — Frère Jean (basse) Neveu.

MM. Barbier et Carré ont suivi assez fidèlement, dans leur livret, l'action du drame de Shakspeare, sauf quelques transpositions de scènes et quelques éliminations.

(1) Le feuilleton du Journal des Débats fut écrit psr M. Reyer.

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L'ouverture instnimeutale, traversée par un motif fugué, est courte et d'un style élevé. Dès le commencement, on sent que l'auteur a voulu s'inspirer de Don Juan. Cette ouverture est interrompue par un prologue que chante le chœur. Le rideau se lève sur un tableau formé par les principaux personnages de la pièce. Tous les artistes qui interprètent les solos de la partition doivent figurer dans ce chœur. Le début est solennel et bien cadencé ;

Vérone vit jadis deux familles rivales, Les Montaigue, les Capuiets...

La musique s'éclaire, et prend une expression charmante sur ces vers ;

Comme un rayon vermeil brille en un ciel d'ora^, Juliette parut et Roméo l'aima.

et la teinte sombre reparaît ensuite, pour annoncer le sort funeste des deux amants. Ce chœur, destiné à résumer l'action dramatique, se chante sans accompagnement. 11 est coupé, de deux en deux vers, par un accord d'orchestre. Le public fut vivement impressionné, à la première représentation, par ce prologue, après lequel la toile se baisse pour la fia de l'ouverture (1). C'est unmor-

(1) Le chœur-prologue devait être chanta derrière le rideau, comme dans le Pardon de Ptoermel. On ae décida pendant la répétition générale à présenter sut la scàns les personnages de la pièce.

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ceau d'orchestre qu'on entendra au quatrième et nu cinquième acte.

Le début du premier acte est franc et bien rhythmé. Bal chez les Capulets, bal paré et ina«qué. Premier chœur de sopranos, ténors et basses, L'heure s' envole..., auquel répond un chœur de t&iors et de basses, Cœur fantasque..., puis un antre chœur de sopranos, Nuit d'ivresse..., et le chœur général reprend : L'heure s'envole... Ces ensembles, coupés par un morceau d'orchestre en mouvement de mazurka, ont une distribution un peu analogue aux chœurs de la kermesse de Famt.

Bientôt les principaux acteurs entrent en scène. C'est d'abord Tybalt, le cousin de Juliette, et le comte Paris à qui la jeune tille est destinée. Le comte admire les splendeurs du bal.

Vous n'en voyez pas la merveille,

lui dit Tybalt. Cette merveille, c'est Juliette qui paraît au bras de son père, le seigneur Capulet. Celui-ci présente sa fille à ses invités. Ah ! qu'elle est belle ! murmurent les ténors, et ensuite les sopranos, dans un élan d'enthousiasme plein de grâce et de conviction. Juliette marque son entrée nu bai par des fioritures. Le bruit des instrw ments joyeux l'enchante. Le seigneur Capulet, auquel répond le chœur ; Nargue des censeurs, (sopranos, ténors, basses), convie les jeunes gens à la danse, en chantant une mélodie on style de menuet '.Allons Jeunes "''"■s /

Les invités s'éloi^aeot. Kotnéo, un Montaigu, s'iutrodait au .milieu du bal des Capulets, accompagDé de ses amis Mevcutio et Benvolo. Il Idur

recoinmaade la prudence Nul ne doit nous

connaître. Sur ce conseil, Mercutio profite de l'absence des danseurs, et chante la ballade de ht reine Mab :

Mab, la reine des mensongeft !

(?rand air bien conduit, dont l'accompagaenient varié imite tour à tour le vent, le galop du cheval, le coup de fouet, le bruit des batailles, etc. La mélodie devient calme et douce sur ces vers :

Et toi qu'tm soupir effarouche, Quand tu reposes sur ta couclie.. .

Mais Roméo a aperçu Juliette dont la beauté le fait tomber en extase : O trésor, digne des deux !

Mercutio l'entraîne au moment oii Juliette entre en scène pour chanter sa valse :

Je veui vivre Dans le rêve qui m'eaivre.

C'est un incident musical, sans grande portée, que l'auteur a placé là pour faire valoir le talent de virtuosité de M""' Carvalho (1).

(]} On a plaisanté sur l'arrangement des paroles de la valse : Je (un, deux) veux, (un, deui) vi-i-i-vre-tu-tudans (un, deux) ie (un, deux) ri-é-é-ve-eu-eu. . . , etc.

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La rencontre, dans le bal, de Roméo et de Juliette donne lieu au charmant madrigal à deux voix : Ange adorable, morceau empreint d'une passion douce mais convaincue, et où l'on retrouve toutes les gracieuses qualités de l'auteur des Mélodies.

Final: Quelqu'unX c'est mon cousin Tybalt...

Ici le drame commence. Les deux jeunes gens, épris l'un pour l'autre d'une passion aussi vive que subite, se reconnaissent. Roméo aime une Capulet! Juliette aime un Montaigu! Elle exprime ses craintes sur un accompagnement plaintif de l'orchestre : Que le cercueil soit mon lit nwpim(/ Pour une première entrevue, ça n'est pas gai I

Tybalt, de son côté, a reconnu Roméo, et, au moment où il s'élance pour le provoquer, Capulet le retient : Laisse en paix ce jeune homme, dit-il à Tybalt, et il invite de nouveau les jeunes gens à la danse {Allons ! jeunes gens). La toile tombe sur le morceau d'orchestre en mouvement de Mazurke.

Ce premier acte est mouvementé. Les récitatifs sont bien faits. L'action se passe au bal, au milieu des aira de danse, Menuet, Valse, Mazurka. Je ne sais si en ce temps-là, à Vérone, on dansait la mazurke. Peu nous importe. Sur ces rhythmes, le début de l'opéra est net, cadencé, et très agréablement varié.

Le second acte est la scène du balcon, dans le jardin de Capulet. Au lever du rideau, l'orches-

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tre exécute un délicieux andante repris plus tard, à la fin de l'acte. Roméo, à l'instar du docteur Faust, a pénétré dans le jardin de sa bien-aimée. Au loin, passent ses amis (ténors et basses), en chantant :

Mystérieux et sombre, Roméo ne noua entend pas 1

La fenêtre de Juliette s'est éclairée, la cavatine du ténor commence :

Ahllève-toi soleil I Fais p&lir les étoiles.

C'est une extase, genre qneGounod sait si bien rendre en musique. Juliette, j'allais dire Marguerite, se met au balcon et murmure ce joli récitatif :

Cher Roméo, dia-moi loyalement : je t'aime I

La scène entre les deux amants (Hélas / moi le haïr !) est interrompue par l'arrivée d'une patrouille conduite par Gregorio, valet de Capulet: Ce chœur, en forme syllabique, (Personne/ Personne !) chanté par les ténors et les basses fait une diversion agréable. La patrouille rencontre la nourrice : Bonne nuit, charmante nourrice t Ce souhait nous remet en mémoire la jolie partition du Médecin malgré lui.

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Les valets oat disparu. Duo d'amour :

nuit divine 1 je t'implore I

Duo qui nous transporte au jardin de Marguerite, dans Faust. On pourrait transposer les deux scènes des deux partitions.

Marguerite disait à son séducteur : Ne brisez pas le cœur de Marguerite !

Juliette s'écrie :

Ne me revois plus et mo laisse

A. la douleur qui remplira mesjours.

Dans ces deux duos, la musique reproduit les mômes accents, le môme genre d'inspiration.

C'est ainsi que Roméo répond à Juliette :

Ah ! ne fuis pas encore, laisse

Lfiisse ta main s'oublier dans ma main.

Tout ce charmant dialogue, sorte de Récitatifmélodie, caractérise admirablement la musique de Gounod. Nous le répétons, c'est du Faust.

Mais le duo de Roméo et Juliette ne finit pas comme le duo entre le Docteur et Marguerite.

A Vérone, les deux amants unissent leurff voix pour chanter en sixtes :

Que je voudrnie te dire adieu jusqu'à demain. Cet adieu (très retenu, quasi-audaQte), sou-

vent répété, nous semble froid après la belle page qui précède. Mais n'essayons pas d'affaiblir les sentiments d'admiration que provoque ce passage, surtout chez les femmes. Effet de sixte !

Roméo resté seul murmure encore ce mot je t'aime, et l'orchestre exécute l'andante qui, au lever du rideau, sert de préambule, à cette scène si touchante.

Après un morceau religieux exécuté par l'orchestre, le premier tableau du troisième acte s'ouvre sur la cellule du frère Laurent, ce moiue qui, dans le drame, joue un peu le rôle de Méphistophélès. C'est le frère Laurent qui protège les amours de Roméo et de Juliette.Il commence par les marier en secret.

Roméo, dans le récitatif : Mon père. Dieu vous garde ! fait connaître sa résolution. Il veut épouser Juliette. Quoi! Juliette Cajou/ef/ répond le moine- La jeune fille arrive, suivie de sa nourrice, et l'union secrète s'accomplit.

Andante du frère Laurent, Toi gui fis l'homme à ton image, suivi de la scène du mariage (trio) et de Tensemble, en quatuor, O pur bonheur! ô joie immense! (Roméo, Juliette, frère Laurent, Geptrude).Touto cette scène,commele commande la situation , est empreinte d'un caractère solennel, et écrite en style d'église.

Le théâtre change, et, pour faire contraste au tableau précédent, Stéphane, le page de Roméo,

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chante devant la maison des Capulets sa délicieuse chanson :

Que faiS'tu, blAnchB tourterelle Dans ce nid de vautours t

Nous sommes dans la rue ofi l'on va ferrailler. C'est le final des duels ; Ah .' voici nos gens ! Premier engagement entre le page et Grégorio.

Duel entre Tybalt et Mercutio. Celui-ci est tué. Alors Roméo, qui n'avait pas voulu rompre le fer avec Tybalt, son nouveau parent, se décide à venger son ami. Je ne suis pas un tâche, s'écriet-il. Il dégaine, et bientôt Tybalt est blessé à mort. Arrivée de Capulet, des partisans des deux maisons rivales, et du Duc de Vérone qui prononce contre le meurtrier de Tybalt la sentence d'exil ;

Tu quitteras la ville dès ce soir.

Et Roméo s'écrie :

L'exil ! Non I je mourrai, mais je veux la revoir.

La toile tombe sur ce final, plein de mouvement et de chaleur, auquel semble présider de haut l'ombre du Commandeur tué par Don Juan.

On retrouve dans cette scène de l'opéra de Gounod les formules classiques habituellement employées dans ces sortes de rencontres.

Ce tableau produisit beaucoup d'effet sur l6

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BA VIE ET BES ŒDVBEfi 249

public, à la première représentation. Les deux premiers actes avaient été accueillis avec une certaine réserve. Les duels réveillèrent l'enthousiasme des spectateurs, et cet enthousiasme ne fit que s'accroître à la scène suivante, c'est-àdire à l'entrevue nocturne des deux époui. Le succès se décida, les applaudissements éclatèrent pour ne cesser qu'à la fin de la pièce.

Au quatrième acte, Roméo est dans la chambre de Juliette. Avant de quitter Vérone, il a voula dire adieu à l'amante qui est devenue sa femme. Il fait nuit. Bientôt le jour éclairera les vitraux de la fenAtre pour avertir le jeune homme qu'il doit prendre le chemin de Mantone.

Roméo est aux pieds de Juliette qui lui pardonne le meurtre de son cousin ïybalt ( Va ! je t'ai pardonné). Je t'aime, dit-elle, et le ténor répond :

AJi ! redia-le ce mot ai doux.

phrase musicale d'autant plus charmante, qu'elle rappelle la courte introduction du duo de Marguerite et de Faust, quand celui-ci dit à la jeune fille: Quoi ! je t'implore en vain. Laisse ma main s'oublier dans la tienne...

On retrouve encore la note amoureuse de l'acte du jardin de Faust, dans l'ensemble que chantent Boméo et Juliette ;

Nuit d'hymânée

douce Quit d'amourl

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S50 CHARLES QOUNOD

Tout à coup, l'alouette se fait entendre ! Cest le jour, c'est le signal dn départ. Jaliette retient encore Bornéo :

Non ! nt para pas encor ! Ce n'est pu l'alouetta Dont le chaQt a frappé ton oreille inqaiète.

C'est le dous rossignol, confident de l'amonr !

adorable inspiration masicale qae les deux époux chantent altematiTement arec un accent de passion toujours croissante, et sur un accompagnement très Tarie de l'orchestre. A la première représentation, le pubUc surpris etcbarmé, frissonnait chaque fois que revenait cette phrase. Et sur ces paroles :

Ah I reste encore dans mes bras enlacés I Un jonr il sera doux à notre amour fidèle.

De se ressouvenir de ses tourments passés.

comme il faut admirer encore l'accent d'amour que Gounod sait si bien rendre dans ce genre de duo où souvent le récitatif chante comme une mélodie I

Mais : il faut partir, hélas I Cet ensemble rappelle l& partes, partes vite ! que dit Marguerite, dans i^ausï, à l'acte du Jardin. Roméo et Juliette se sont dit adieu, et le duo finit sur le morceau d'orchestre qui en a été le début, c'està-dire sur le morceau final de l'ouverture de l'opéra.

Capulet, accompagné de Gertrude et du frère

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Laurent, vient annoncer à sa fille que tout est prfit pour son mariage avec le Comte Paris.

Quatuor : Ah I le ciel soit loué ! (Juliette Gertrude, Capulet, frère Laurent), pendant lequel l'orchestre se distingue par la richesse des accompagnements.

Resté seul avec Juliette, le moine lui remet le breuvage qui doit rendormir et répandre momentanément sur ses traits l'image de la mort. Cest sur une note tenue du frère Laurent et sur ces mots :

Bientôt une pUeur livide efiteera LeB roses de votre via&ge.

que commence à l'orchestre l'admirable andante servant d'accompagnement au récit du moine.

Ce récit est un chef-d'œuvre de déclamation et l'accompagnement discret de l'orchestre donne à tonte la scène une réelle grandeur. Cette sorte de marche funèbre, que nous entendrons encore pendant le sommeil de Juliette, répand une nota lugubre et persistante. On dirait le glas d'une agonie 1 Juliette prend le âacon, et le théâtre change (I).

(1) Avant ce changement de décor, Juliette devait chanter ua air, l'air dit de la Coupe : Dieu I quel frition court dant me» veines ! et : Amour, ranime mon courage. Il a ât6 supprima avaot la première représentation. Ce morceau est à la fin de la partition piano et chant, eu supplément. Il fut rétabli incidemment, et plus tard, pour les représentations de M"* Heilbronn, à l'Opéra- Comique. M"* Isaac ne chanta pas, à la salle Favart, l'air de la Coupe.

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Au second tableau, tm terre-plein dans le jardin des Capulets. Au fond, le portail de la chapelle.— Marche ; cortège nuptial. L'harmonie qui est sur le théâtre répond à. l'orchestre. Las deux orchestres finissent par se fondre ensemble.

Après la marche, suit l'épitbalame à huit voix : O Juliette, sois heureuse ! accompagné par un cboïur de sopranos, ténors et basses. (Gertrude, Juliette, Paris, Capulet, Manuela, Pépita, Angelo, Frère Laurent). Ce morceau d'ensemblo, supprimé après plusieurs représentations auThé&tre- Lyrique, fut rétabli pour la reprise à l'Opéra- Comique.

Chœur dansé : Frappes l'air, chants joyeux.

(Sopranos, ténors, basses).

Un prélude d'orgue se fait entendre dans la chapelle, prélude dont le motif accompagne ensuite le récit de Capulet : Ma fille, cède aux vœux du fiancé qui t'aime. Mais Juliette tombe comme inanimée, sous l'influence du breuvage merveilleux que lui a donné le frère Laurent. Coup de théâtre! La toile tombe pendant que le chœur s'écrie : Juste Dieu !

Dans le cinquième acte, l'auteur a sa ramener, de la façon la plus heureuse, quelques motifs de l'opéra, comme il l'avait déjà fait dans L'acte de la prison do Faust.

L'orchestre exécute un entr'acte écrit en style religieux, et le rideau se lève sur une crypte souterraine. Le frère Laurent se tient près du tombeau sur lequel Juliette est endormie. O funeste

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hasard ! Roméo, qu'il avait voulu avertir, n'a pas reçu sa lettre. Il sort pour envoyer un autre messager.

Air du sommeil do Juliette, par l'orchestre.

Nous l'avons entendu à l'acte précédent. L'effet en est superbe, et la situation est émouvante. Juliette est seule dans le caveau qu'éclaire mal une lampe funéraire, Roméo pénètre dans cette crypte dont il a brisé l'entrée. Il veut dire un dernier adieu à Juliette qu'il croit morte, décidé à périr à son tour, — Récitatif : Salut l tombeau sombre et silencieux ! mterrompa p3>T la reprise, à l'orchestre, du motif final de l'ouverture de l'opéra.

Roméo vient de vider le flacon qui doit infailliblement lui donner la mort, quand Juliette se réveille ! Cri du ténor ; Juliette est vivante 1 Duo pathétique : Viens, fuyons au bout du monde, dans lequel reviennent le motif du mariage et celui du duo de l'alouette. Le délire s'empare du jeune homme. Il tombe près du tombeau, et Juliette se frappant d'uu poignard (1), vient mourir aux pieds de Roméo.

Ainsi finit cette belle et poétique partition que des opinions mûrement réfléchies et pleines d'autorité ont considérée comme le meilleur ouvrage dramatique du compositeur, Roméo et Juliette, a-t-on dit, est l'opéra de Gounod dans

(1) Ah ! fortuné poignard! dit Juliette dans le livret de MM. Barbier et Carré.

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lequel il y a le plua d'uQité et de qualités homogènes. Les morceaux de demi-caractère ne trahissent pas mdme la moindre faiblesse.

Faudrait-il doue classer Roméo au premier rang, comme un ouvrage supérieur à Faust f Nous ne le pensons pas. Roméo, dans ses parties principales, est la transposition musicale de l'acU du j.i'din, et, si cette observation est vraie, quel plus bel éloge, pourrions-nous faire de la partition 1 L'opéra de Roméo et Juliette, composition de grande valeur, est-il, comme Faust, une œuvre en quelque sorte initiale ? Non !

Plus d'unité, si l'on veut, mais parfois de la monotonie. On peut signaler d&m Faust quelques lacunes ou quelques inégalités. Soit I Mais il faut tenir compte de l'époque et des conditions dans lesquelles le chef-d'œuvre a été composé. De 18&& à 1859, alors que les tendances musicales n'étaient pas ce qu'elles devinrent en 1867, Gonnod, au milieu des incertitudes, a été obligé d'écrire sous forme d'opéra-comique, c'est-à-dire avec du dialogue parlé, une partition dont les côtés saillants touchent au genre lyrique. C'était une grande difficulté à vaincre, et l'auteur a su la surmonter.

Faust, en France, fut une sorte d'innovation, dont Roméo et Juliette n'est que .6 dé 'vé et la suite.

Du Théâtre-Lyrique, Roméo passa d'abord à la Salle Ventadour, en 1868, lors de la double exploitation de M. Carvalho.

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Sn 1871> l'auteur et M. Halauzier s'étaieut entendus pour reprendre l'opéra à la salle de la rue Le Peletier. Le Directeur, M. Halauzier, désirait jouer Roméo qu'il avait mouté & Bordeaux en 1869. Le projet dut être abandoaaé, et l'oBUTre fut représentée au Théâtre de l'Opéra - Comique, le 20 janvier 1873. Déjà, en 1869, des pourparlers avaient été entamés pour une reprise à la salle Favart.

En 18^3, les rftles furent ainsi distribués : Juliette, M™ Carvalho. — Stéphane, M"* Ducasse. — Gertrude, M"' Decroix.— Roméo,Duchesne(l).

— Tybalt, Bach.— Benvolo, Raoult. — Mercutio. E. Duvemoy. — Paris, Bernard. — Grégorio, Teste.— Capulet, Melchissédec.— Frère Laurent, Ismaël et Bouhy. — Le duc, Neveu.

Gouuod.à cette époque, n'était pas en France. Il confia à Bizet le soin de diriger les répétitions. Au Théâtre-Lyrique, Roméo avait eu cent représentations. Ce chiffre fut vite atteint {1er octobre 1874) â rOpéra-Comique, oii l'œuvre ne quitta plus le répertoire. Les reprises succédaient aux reprises. Lorsqu'après l'iucendie de la salle Favart, l'opéra-comique fut transporté sur la place du Châtelet, le théâtre ouvrit le 15 octobre 1887 avec Roméo et Juliette.

C'est le 28 novembre 1888 que l'œuvre fut donnée au Grand-Opéra, avec M"* Adelina Patti

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et Jeao de Roské. Brillanfes représentations, pendant lesquelles le succès du ténor sembla faire pâlir un peu l'étoile arrivée de Londres. La Juliette noavelle n'eflbça pas le souvenir de M"' Carvalho.

Dès l'origine, la partition avait été exécntée BOUS forme de grand opéra. Aussi les changements apportés à l'œuvre.pour la reprise de I888j furent-ils peu importants. Signalons la Coda, ajoutée au Final des duels, après la sentence d'exil prononcée par le duc. Roméo chante le morceau : Ah Ijour de deuil... suivi de la reprise du chœur. — L'air de la coupe, et l'épithalame à huit vois n'ont pas été rétablis. — Au proiogiie, on a ménagé un grand effet de mise en scène. A la salle Favart, le rideau se levait sur le décor du premier acte, et l'on voyait les personnages de la pièce rangea devant des banquettes. A l'Opéra, la salle est d'abord plongée dans une obscurité profonde. Le rideau se lève à Tinsu des spectateurs. Tout à coup, des flots de lumière électrique éclairent les artistes fort bien groupés sur la scène. Après l'exécution du chœur, la lumière électrique cesse, et le tableau disparaît comme par enchantement.

Quant au ballet nouveau , composé pour le grand Opéra, il forme à lui seul tout un tableau. Hélas ! ce n'est plus le ballet de Faust. N'en parlons que pour mémoire, car, si les costumes en sont riches la musique en est bien pau-

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vre{l). Ce ballet, dansé par M'" Maûri, se compose de Bept numéros : (dansa des fleurs, danse des bijoux, danse delà fiancéâ,etc...).Il s'intercale au début du deuxième tableau du quatrième acte, avant le cortège et la marche nuptiale: (publié chez Choudens, en supplément à la partition).

A l'Opéra, Gounod conduisit l'orchestre pendant plusieurs soirées. A la première représentation, lorsque la jeune artiste, chargée du rôle du page, vint chanter : Que fais-tu, blanche tourterelle, il y eut un petit incident. Le page, qui débutait, resta court un instant , par défaut de mémoire. Mais l'auteur était là. Gounod reprit ses fonctions de Maître de Chapelle. Il souMa la musique , il donna le ton comme autrefois à l'église des Missions Strangères , et la salle entière put entendre une phrase musicale dite en plein opéra par le compositeur lui-mfime.

A cette première soirée, où le public donnait toute son attention à la Patti, on pouvait remarquer dans la salle M"' Carvalho, qui occupait une baignoire. N'aurait-on pas dû aussi faire une ovation à la créatrice du rôle, à la vraie Juliette, à l'artiste qui avait si bien interprété les œuvres du maître. Aucun bouquet ne lui fut porté dans sa loge. Ce soir-là, Gounod oublia sa Juliette. 11 oublia aussi la première représenta-

(1) Au mois d'avril 1889, on reprit à Bruxelles, au théâtre de la MoDDaie, Roméo et Juliette. On remplaça le ballet nouveau par le ballet de la Nonne Sanglante.

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tion de 1867; Le leademaiD de la représentation de la Fatti, GouDod écrivait aus Directeurs de l'Opéra nne lettre de remerciements pour le zèle et le soin avec lesquels ils avaient monté sou ouvrage, et il ajoutait :

( Nulle part an inonde, on ne saurait trouver na plus bel ensemble moaioal i^ue celui que tous m'avez offert, et je ne saurais oublier le luatre encore tout spécial que yous avez voulu y ajouter en présentant au public la fille de Capulet, sous lea traits de la grande artiste qu» les deux mondes ont ai Justement acclamée. »

Voici quelle fut la distribution i. l'Opéra : Capulet, Belmas. — Roméo, Jean de Reské. — Frère Laurent, Edouard de Reské. — [pybalt, Muratet. — Paris, Warmbrodt. — Mercutio, Meïchissédec. — Benvolo, Téqui.— Le Duc, Ballard.

— Grégorio, Lambert. — Frère Jean, Crépaux.

— Juliette, M"' Patti. — Stéfano, M"* Agussol.

— Gertrude, M'" Canti.

Après le départ de M°" Patti, le rôle de Juliette a été tenu par M""' Darclée, Eames et Lureau-Escalaïs.

En Allemagne, Roméo et Juliette était représenté quelques mois après sa première apparition en France. A Darmstadt, on accueillit très favorablement la nouvelle œuvre, comme on avait accueilli Faust et la Reine de Saba. Les journaux ont publié une lettre très flatteuse pour Gounod, lettre dans laquelle un diplomate

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français, alors en résidence dans la capitale da Wurtemberg, rendait compte de la premier* représentation à Uarmstadt.

Qaand Roméo fat représenté à Berlin, le succès fat plas réservé. A Berlin, Gounod eut quelques difficultés avec les éditeurs allemands. Ceux-ci, après la publication de la partition en Francs, éditèrent un grand nombre de contrefaçons de l'opéra. L'auteur et l'éditeur, M. de Choodens, durent porter plainte devant les autorités judiciaires de la Prusse.

A Vienne, Bornéo fut représenté en 1868, à St-Pétersbourg en 1872, et plus tard à Londres.

A cette époque, Gouuod était installé en Angleterre. En 1867-1868, il avait fait un séjour en Italie. Revenu en France, la guerre de 1870 l'avait tenu éloigné de Paris assiégé. Il s'était réfugié en Angleterre, et il séjourna à Londres pendant plus de troia ans, période curieuse dans la vie du célèbre musicien. C'est là, dans le chapitre suivant, que nous allons rencontrer M°" Georgina "Weldon.

Mais, avant de commencer ce chapitre, il convient de rappeler un petit événement musical, presque oublié aujourd'hui, et auquel Crounod fut mêlé dans le courant de l'année 1870. Je veux parler de la commission extra-parlementaire dont l'auteur de Faust fit partie, avec d'autres musiciens, commission composée d'éléments singulièrement hétérogènes, et instituée en vertu d'une délibération du Corps Législatif. Nos dé-

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360 CHARLES OOtlNOD

pûtes avaient entrepris de réformer l'enseignement musical au Conservatoire.

Les membres de cette commission étaient nombreux ; on les avait tassés pour ainsi dire. Citone d'abord : Auber , Gounod , Ambroise Thomas, Félicien David, Reyer, Reber, Gevaert, prince Poniatowski, Comettnnt, Augier, About, Théophile Gautier, Chais d'Est Ange, Legouvé, C. Doucet, Nogent St-Laurent, E. Thierry, B.

Perrin, A. Second, etc. Le Sénat, la Chambredes Députés, l'Académie, leBarreau s'étaient glissés dans la maison, et coudoyaient la Musique. La presse quotidienne était largement représentée dans cette réunion choisie, notamment par MM.'Weiss,de Saint- Valry et Constant Guéroult, directeur de VOpinion Nationale, journal où Azevedo publiait sa critique musicale. Âzevedo qui avait éreinté dans ses feuilletons Faust, Mireille et Roméo, faisait aussi partie du cénacle, et Gounod ne devait pas être flatté de ce voisinage.

Le Président était Maurice Eicliard , ministre des Beaux-Arts. Son titre d'Excellence lui avait valu cet honneur, plus que sa compétence.

Maurice Richard passa vite la main, ou plutôt son fauteuil à M- Camille Doucet. MM. Ferrand et de Beauchène remplissaient les fonctions do secrétaires, et M. E. Réty , celles de secrétaireadjoint.

La Commission tint ses séances hebdomadaires depuis le 13 avril jusqu'au 31 juillet 1870. La

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pruerre interrompit ses travaux. Hâtons-nous de dire qu'ils n'ont pas été repris après la oonclusion de la paix. C'est une chance pour le Conservatoire.

Au Corps Législatif, la discussion sur la réforme projetée n'avait pas manqué d'être burlesque. Messieurs les députés n'entendaient rien 'à l'enseignement musical. Les séances de la Commission extra-parlementaire ne furent pas moins divertissantes. Nous regrettons de n'avoir pu prendre connaissance des procès-verbaux de ces réunions. Us sont, paraît-il, enfouis dans les archives du Ministère des Beaux-Àrte, et, dans tous les cas on ne les communiquerait pas au public. Ces curieux documents nous eussent permis de mentionner ici les opinions émises par Gounod, en 1870, sur l'Enseignement au Conservatoire.

A défaut de ces procès-verbaux officiels, nous avons les indiscrétions de la presse. Il semble en résulter que la Commission s'était partagée en deux camps. D'un côté les littérateurs et les journalistes qui, peu au courant de la question technique, proposaient les réformes les plus hardies et les plus bizarres. De l'autre côté le camp des musiciens.Ceux-ci défendirent d'abord les statuts du Conservatoire; puis, trouvant devant eux des novateurs par trop incompétents, ils abandonnèrent la partie. Leur absence rendit la discussion impuissante et stérile. Auber, comme Directeur du Conservatoire, était obligé d'assister &

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toutes les réunions. Il siégeait calme et impassible, parlant peu, opinant du bonnet, et répondant à peine aux observations qui lui étaient soumises. Qaelquefois un sourire moqueur se dessinait sur ses lèvres, et révélait son opinion sur les utopies proposées.

About ne voulait-il pas que le Conservatoire, outre la Musique , enseignât la Grammaire, la Géographie, l'Arithmétique et le Dessin ! (Pourquoi pas la gymnastique et l'équitation ?). Guérouit, invoquant l'ombre de Rousseau, réclama pour les classes de solfège l'adoption du système des chiffes. Et, à chaque séance, des propositions du môme genre étaient mises à l'ordre du jour I On comprend dès lors le silence ironique d'Auber, et la désertion en masse des membres musiciens. Us en avaient assez des Philistins qu'on leur avait donnés pour collègues.

Gounod ne paraît pas avoir pria une grande part aux discussions, sinon pour approuver, en principe, la création d'une classe spéciale oii les élèves appelés à concourir seraient examinés au pointdevuelitteraire.il désirait que les musiciens fussent initiés aux beautés de notre littérature. L'auteur de Faust ne perdit pas sou temps au sein de la commission. Il donna un des premiers l'exemple de la désertion. Dans le courant de l'été, il allait s'installer aux environs de Dieppe, pour travailler dans le calme et dans la retraite à sa partition de Polyeucte.

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GOUIlOO l» meLETEflllE

Georgina 'Weldon.— GalUa.

Te.vistoolc-liou.ea,. — Soolâtée choi-alea.

Éditeurs anglSLie.

Cette -villégiature sur la côte normande ne fut pas de longue durée. Pendant que Gounod composait son Polyeucte, pendant qu'il râvait de Sévère, de Néarque, et de la femme idéale qui interpréterait le rôle de Pauline, les Allemands avaient envahi la France. Bientôt, la guerre s'étendit dans le nord.et l'auteur de Faust, exempté par son âge dn service militaire, alla chercher. un refuge en Angleterre. Il débarqua le 13 septembre 1870.

A Londres, Gounod prit un appartement qu'il

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occupa avec sa famille, et là il se remit au travail. Les temps étaient durs, pour les musiciens surtout. Il fallait se procurer des ressources. nod s'arma de courage, et composa pour e.

'ailleurs son arrivée en Angleterre ne pouvait er inaperçue. Le maître y était connu et •écié. Unéditeur anglais, M. Littleton, suceur de MM. Novello, Ewer et C°, vint lui i des offres et lui acheta plusieurs composis. Quelque temps après, l'administration de position Internationale qui se préparait à Lon- . pour 1871, proposa à Gounod de représenter t Français, en composant une œuvre noue dont l'exécution aurait lieu solennellement turde l'inauguration, c'est-à-dire le 1" mai. es quelques hésitations, et sur les vives ins- :es du Comité, Gounod donna son conseateit et résolut de composer un ouvrage patrioe intitulé Gallia. Il se mit à l'ceuvre, écrit aussi des chœurs, des mélodies et des hym- Son existence à Londres était consacrée au ail, et, tout naturellement, le compositeur uentait les artistes anglais, ainsi que les stes français exilés comme lui de leur pays.

e dimanche 26 février 1871, Gounod avait jé la soirée chez Jules Bénédict. On allait se rer, quand un Monsieur et une Dame entrè- ; au salon. C'était un beau couple ! LeMonir, grand et vigoureux, réalisait le type

accompli du gentleman anglais. Âir grave, tenae correcte. On l'appelait Capitaine. La femme était d'une beauté étrange. Figurez-vous, sur un corps de femme imposant, une tôte de jeune fille encadrée par une luxuriante chevelure blonde. Ud ovale régulier, de grands yeux doux et intelligents. Sous un front développé, un nez droit et finement ciselé. La bouche est petite, mais bien arquée. Une main blanche et aristocratique, une main d'enfant ! Bref, une de ces apparitions gracieuses et charmantes qui appellent l'attention et attirent tous les regards. Cette femme-là n'est pas seulement une jolie femme, c'est quelqu'un I A l'aspect agréable et féminin se joint je ne sais quoi de passionné et de vindicatif.

« Ah ! mon cher Gounod, dit Jules Bénédict, voici M™ Weldon dont je vous ai parié. Chantez-lui quelque chose, et, à son tour, elle se fera entendre. Je crois que vous serez très satisfait. • M"" Weldon insista des yeux et du geste, et elle présenta son mari à Gounod. L'auteur de Faust s'inclina et, de ia meilleure grâce, se mit au piano. Il chanta plusieurs de ses mélodies, notamment A une jeune fille, paroles d'Emile Augier. M"* Weldon subit Is charme, et, dans son émotion, elle se prit à pleurer. Les larmes, dit-elle, devinrent un ruisseau, le ruisseau se changea en fleuve, le fleuve en torrent, le tout couronné par une belle atta^iue de nerfs.

M"' Weldon s'était blottie dans un coin, derrière les rideaux. Elle ne sortit de sa cachette qu'après le départ des invités.

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266 CBARLBB GÔXntOÙ

Cette rencontre de par hasard amena bientôt entre M. et M"' Weidon et Gounod dea relations suivies et familières. Jules Bénédict avait chaperonné cette entrevue inconsciemment et sans se douter du drame intime qu'elle allait produire, drame qui a donné lieu à tant de récits, à tant de chroniques, et aussi à tant d'iaventions.

Quel est donc le caractère de cette association entre deux artistes, de cette vie commune passée à Londres sous les frais ombrages d'nn hdtel historique, et qui dura plus de trois années 1 Cette demeure était-elle un foyer parement amical T

Nous n'avons pas à déchirer les voiles. Nons respectons la gloire de Gounod, et nous savons les égards que nous devons à une femme distinguée. Tout cela est de la vie privée. Mais nons avons le droit d'examiner, dans ses détails extérieurs, cette aventure curieuse, oiî le négoce ne fut pas précisément négligé. Cette impression résulte pour nous des documents dont nous avons pris connaissance. Singulière histoire, qui fît dans le monde musical tout le tapage que vous savez I «C'est de la folie, disait le Gaulois dans un article signé d'Albert "Wolff le 24 août 1874, c'est de la folie, soit! mais c'est la folie des hommes de talent ! •

Les écrivains anglais, aussi prudents que discrets, sont très réservés au sujet de M"" Weidon. Le dictionnaire de Grove lui consacre quelques lignes, qui se terminent ainsi : ■... Les autres

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détails de l'existence et de la carrière de la cantatrice n'ayant aucune connexité avec la musique, ne peuvent être traités dans ce dictionnaire. »

Pourquoi crier si vite schocking ! La carrière de M"" Weldon, unie pendant plus de trois aus à l'existence artistique d'un compositeur célèbre, appartient à l'Listoire, et, bien que les acteurs de la pièce, grands et petits rôles, tenants et aboutissants, soient encore vivants , nous pouvons, sans manquer aux convenances , nous étendre sur un point qui intéresse l'art musical.

M"' Weldon n'est pas, comme on l'a dit, la première venue. Un artiste comme Gounod eût-il honoré d'une amitié aussi persistante une femme vulgaire? Non, et M°" Weldon, comme cantatrice, pouvait prétendre à bien des succès. « Ce n'est pas une petite voix de salon, a dit l'auteur de Faust, c'est au contraire un organe parfaitement en état de supporter la responsabilité d'un grand local. • La voix n'était donc pas ordinaire. « Ne la forcez jamais, disait Gounod à son amie, et posez toujours la note sur son pivot. » (1).

Nous avons esquissé le pbysique de la cantatrice. Au moral, c'est une nature bizarre ; un mélange d'artiste et de ménagère. M"" Weldon

(1) Mon Orphelinat, par M" Weldon. 3" volame, pa^aii 15 et 69.

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cultive l'art du chant et le jardinage. Elle compose de la musique et bêche ses plates~bandes. Les boutures n'ont pas de secrets pour cette étrange Anglaise qui fait des traductions, des vers, qui écrit des poèmes, et en même temps scie son bois. Question d'hygiène I M"" Weldon se dit républicaine, et même communiste. Elle aime passionnément les animaux, surtout les carlins et les oiseaux. Ah 1 les carlins ! Elle ne s'en sépare jamais. Cœur sensible, d'une sensibilité nerveuse et au besoin doublée de rancune.

« Tout en ayant le creur très tendre, a-t-elle écrit (1), j'ai le pouvoir et le vouloir de soutenir la lutte quand on m'attaque, et, si l'on croit à la phrénologie, mon front atteste un remarquable génie pour les combinaisons et les raisons des choses. » Sous ce rapport, elle ne considère pas Gounod à sa hauteur. Â propos de la lutte contre les éditeurs anglais, elle a dit : Gounod est un chicanier ; ce n'est pas un lutteur.

M"" Weldon s'est bien dépeinte. Elle a le don du travail et de l'opiniâtreté. Elle est capable de l'affection la plus dévouée, comme de la vengeance la mieux conçue. Trop souvent, le menu détail l'absorbe et la conduit à l'incohérence des idées. Ses brochures en sont la preuve.

L'artiste qui devait avoir des démêlés avec la justice anglaise, connaît la procédure. C'est une

(i) Mon Orphelinat. Vol. II, page 6Î.

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6A TIB ET SSa ŒUVRES 260

plaideuse acharnée. LesjourQaux de Londres l'ont représentée se rendant un jour à l'audience, montée sur un énorme bicycle, les clieveuz au vent, et vêtue d'un habit de soirée en satin noir. Tout dernièrement, en mai 1889, le tribunal de simple police de Bow-Street jugeait l'affaire de Pilotell contre Rochefort. Le rédacteur de l'Intransigeant était acquitté, et la foule poursuivait Pilotell. M°" Weldon recueillait Pilotell dans sa voiture.

Ces bizarreries, et bien d'autres encore, rapportées dans la presse, ont-elles été exagérées ? C'est possible. Il n'en est pas moins reconnu que M"' Weldon est un esprit exalté. C'est aussi un esprit mystique et superstitieux. Après avoir été spirite, M"' Georgina Weldon est aujourd'hui convertie à l'hypnotisme. Elle raconte longuement, dans ses brochures, ses visions. Souvent elle voit une grande lumière blanche. La mère de Gounod lui est apparue plusieurs fois pour lui dicter la ligne de conduite qu'elle devait suivre, et Auber, l'auteur de la Muette, correspond volontiers avec elle, du haut des cieux, par l'intermédiaire des tables tournantes ! Voilà certes un caractère qui sort du commun. Complétons le tableau par quelques détails biographiques:

Georgina Weldon n'est pas une anglaise proprement dite. Son père était Gallois et sa mère de race Ecossaise. Son père, membre du Parlement, second fils de Morgan Thomas, était connu

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SOUS le nom de Morgan Tréherne (I). Elle naquit le 24 mai 1837 à Clapham près Londres, où habitait sa grand'mère Thomas.

Son enfance s'écoala au milieu du luxe, -et la jeune fille reçut une éducation des plus complètes. Elle suivit des levons de Littérature, de Musique, de Peinture ; elle apprit le Français, l'Italien et l'Allemand. C'est elle-même qui nous initie aux détails de son instruction. Enfant, elle vécut en Italie. Sa famille installée, pendant l'hiver, à Florence, se serait liée avec la Princesse Matbilde.

En 1858, elle fait la connaissance d'un jeune et bel officier du IS™* régiment de Hussards, Sir Harry Weldon. Le militaire était élégant, mais sans fortune. M"" Weldon nous le représente oommo un panier percé, qui, après avoir dissipé tout son avoir, voulait aller se faire casser la tête aux Indes. Miss Georgina s'opposa à ce noir dessein. Elle aimait ce beau cavalier âgé de 33 ans. La jeune fille n'avait que 23 printemps. Malgré la défense formelle deson père, Georgina épousa le Capitaine, à la date du 31 avril 1860. Ce coup de tête lui fut fatal au point de vue

(1) < — Ma famille, dit Georgina Weldon, était orgueilleuse de son origine. Un certain chevalier, Sir, Gilbert Tréherne, avait, je croia épousé la fllle d'Edouard IV. Mon père se complaisait it parler de sa généalogie illustre. 11 disait être descendu en ligne directe des Plantagenets. • — (Mon Orphelinat, volume I", page 3).— M" Weldon serait-elle de race Rojale ?

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pécuniaire. Son père ne voulut plus la revoir et la déshérita. Elle n'eut aucune dot, alors que ses sœurs recevaient en mariage chacune la somme de 175,000 francs. L'amour ue raisonne pas.

Les jeunes époux virent bientôt tes difficultés surgir. Ils se retirèrent dans le nord du pays de Galles pour vivre avec économie. Fort heureusement peur le ménage, le Capitaine réalisa quelque temps après, et en plusieurs fois, un héritage, ce qui lui permit de continuer ses dépenses exagérées. Pour y subvenir, sa femme résolut de mettre à profit son talent de cantatrice.

Déjà, l'artiste avait donné des concerts au Canada, en 1861, pendant la guerre des Etats- Unis, au bénéfice des volontaires anglais, at lea journaux d'alors l'avaient surnommée le Napoléon de la musique. Dans le pays de Galles, elle chanta au profit du régiment de son mari, et elle vint ensuite à Londres pour y embrasser la carrière artistique. Elle était encouragée par Jules Bénédict, et par flullah. Pour s'habituer au public, elle s'engagea dans plusieurs Sociétés choralea, notamment dans les chceurs d'Henry Leslie. La presse ne lui fut pas favorable. Pourquoi ne faisait-on pas son éloge, pourquoi ne parlaiton pas d'elle? Voici comment M"" Weldon explique le silence que les journaux anglais garaient sur elle, sur sa personne, et sur son talent :

« A ce moment-là, je ne me doutais pas que la musique est de la marchandise pure et simple. Cet art divis.

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du moment qu'on t'embrasse comme carri6re,de vient uite denrée sur laquelle les journalisteB, les éditeurs, tea agents de concert et de thé fttre prélèvent leurs impftts. Tous ces dons célestes, ces beautés divines passent à l'octroi de la poche du reporter, et à la douane du bure&u des annonces. D'une façon ou de l'autre, il fïtut finir par y laisser sa peau si l'on veut parvenir. Pour rëassir, il faut avoir des relations avec cette fange; et moi dame I... J'étais une dame bien née, comme il faut ; cela me révoltait. J'étais pour cette cohorte d'aventuneis une bë te noire, un chien galeuïl Une dame qui avait nne bonne réputation depuis tant d'années, il n'y avait pas l'espoir de lui voir un amant, il n'y aurait pas moyen de la séduire, pas moyen de faire du'chantage. Il fallait donc dire beaucoup de mal de son talent >

Plus loin :

« Etre la maîtresse d'un Duc, le tromper beaucoup, être une femme très dévergondée, boire du Champagne, fumer, tousser épuisée par des nuits d'orgie, voilà où on peut encore réussir. Quant aux hommes, eux, ils réussissent par les femmes. Ils font la (ïonnaîssance des femmes du grand monde bêtement éprises de leurs mollets, ou autre chose ■

Nous abrégeons cetta citation du livre do M'""WeIdon (1). Telle est, selon la cantatrice, la méthode à employer, en Angleterre, pour gagner la bienveillance des reporters, des critiques et du public de Londres. Je ne sais si cette opinion s'étend aux autres pays. Toujours est-il

(1) Mon Orphelinat. Vol. 1", page 32.

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8^ VIB BT SES ŒUVRES 373

que le principal obstacle que l'artiste croie ayoir rencoQtré au début de sa carrière , ce fut la vertu.

La passion de l'enseignement s'était déclarée chez elle. M»' Weldon prit des élèves à l'éducation desquels elle se consacra avec un dévouer ment complet. D'abord les sieurs Jones, ensuite une jolie américaine Nina Gaëtano, et les frères Kawlings. L'enseignement du chant ne lui sufBt pas. Elle veut fonder un Orphelinat pour enseigner la musique à de malheureux enfants abandonnés. Les orphelins seront recueillis dans un grand hôtel qui servira à la fois d'habitation et de Conservatoire de musique.

Le 13 septembre 1870, le jour même où Gounod débarquait en Angleterre, M. et M°" Weldon visitaient Tavistock-House, (Tavistock-Square), dans le but de l'acheter. Le 3 décembre suivant, le contrat d'acquisition fut signé. La prise de possession n'eut lieu qu'au mois de mai 1871.

Tavistock est une maison célèbre. Dickens l'avait habitée pendant dix ans. C'est un grand hôtel, situé dans un des beaux quartiers de Londres, entouré d'arbres et enfoui dans la verdure des jardins. Au premier étage, il y avait un grand salon oîi Dickens faisait jouer la comédie. Ce salon qui, pour le romancier auglais, était un théâtre , devient une salle de concert. En achetant Tavistock, M- Weldon avait en quelque sorte pris pour devise : Tout pour la musique 1

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Geoi^na Weldon, nous l'avons dit, avait, dèa son en&nce, cultivé l'art du chant. Elle était bonne magicienne. Jusqu'en 1862, ses auteurs préférés étaient Bellini, Donizetti, Verdi et Bossini. Wagner, qu'elle avait très consciencieusement étudié, n'était pas son homme. La cantatrice, fidèle à l'école italienne, délaissa bien vite le Maître allemand. Quand elle entendit Faitst, à Londres, ce fut pour M"' Weldon une révélation. ËUe y trouva quelque chose de nouveau, un charme qu'elle n'avait pas encore reesenti. L'enthousiasme était sincère. Dèslors, elle ne voulut plus chanter que les œuvres de Gounod. M" Weldon eut des succès dans les salons où elle chantait la musique de Faust d'une fagon originale. De la musique à l'auteur, il n'j avait plus qu'un pas. Voir Gounod 1 c'était pour l'artiste un rêve, une idée fixe t

« On m'avait dit, écrit-elle (1), qu'il avait été trappiste, que c'était un jeune homme saint et silencieux. Il n'était pas étonnant que sa musique fut si pénétrée et si divine. Et puis on disait qu'il chantait Faufiï comme personne... »

M"' Weldon était donc fort nerveuse, quand, le 20 février 1871, elle entra dans le salon de Jules Bénédict, où elle espérait voir et entendre Gounod. Bénédict lui avait promis cette bonne fortune. A première vue, Georgina fut désap-

(i) Mon Orphelinat, 1" vol., page 37.

pointée. L'aspect du Maître, vôtu d'an complet brun, ne la séduisit pas tout d'abord. ■ Ce n'était pas un maigre et silencieux trappiste. » L'impression changea vite, dès que Gounod se mit i chanter. Le capitaine Weldon , alors héraut d'armes de la Reine, avait conservé tout son flegme. Pour sa femme ce fut autre chose. Gagnée par l'émotion, Georgina .comme nous l'avons dit, tombait dans une attaque de nerfs.

Le lendemain, nouvelle rencontre fortuite I Gounod était allé entendre une répétition à la Société chorale de Leslie. Il fut tout surpris d'y trouver M"* Weldon qui chantait un solo de Mendelssobn. Ce fut au tour de Gounod de s'extasier. Il n'eut pas d'attaque de nerfs. Cela est réservé aux femmes, mais il fut frappé de la pureté de cette voix do soprano, et de la noble simplicité du style de l'artiste. Gounod fit à la jeune femme les plus chaleureux compliments.

Le jour suivant, jour de réception chez le compositeur, la cantatrice vint faire visite. Cette fois, elle se présentait en solliciteuse. Elle demandait au Maître une lettre de recommandation pour dtre inscrite au programme d'un coucert donné au bénéfice des blessés français. La démarche ne se borna pas là. On se mit au piano. M"" Weldon chanta le rôle de Marguerite de Faust, Gounod prit la partie de ténor, et la partition fut lue d'un bout à l'autre. « Ce jour-là nous n'en lûmes pas davantage ! » L'auteur était ravi, et s'écriait ; Quelle voix étrange ! une

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376 CHARLES OODNOD

Toix des deux sexes ! Voilà la Pauline de mes rôves !

Les relations musicales si bien commencées se continuèrent (I). Elles devinrent amicales, et l'intimité s'accentua. Grounod fit à M. et à M*" Weldon quelques confidences sar la situation de ses affaires avec les éditeura anglais. Il écouta les conseils de l'nn et de l'autre, et ces conseils lui parurent très pratiques. Finalement, il se détermina à les prendre pour g^uides dans ses affaires d'intérêts.

C'est ainsi que les sympathies réciproques devinrent plus cordiales. M°" Weldon était au comble du bonheur. Quelle auréole elle entrevoyait 1 S'attacher à la gloire musicale de l'homme dont elle admirait le génie, devenir la nymphe Egérie du m^tre, être l'interprète de ses œuvres, créer le rôle de Pauline dans Polyeucte ; d'autre part protéger le compositeur auprès des agents internationaux, des împressarios, des directeurs et des éditeurs ; fouder sous son patronage une Ecole de musique; tout cela était un rôve, un rôve doré dont la réalisation paraissait certaine. C'était la gloire; c'était aussi la fortune. Quant à M. WeldoD, il approuvait un

(1) Chère AfEidame, écrivait Goanûd le 2 mars 1871 à M" Weldon, si je vous al fait quelque peu de bien, votre visite d'hier et votre lettre de ce matin m'en ont fait beaucoup : la dette est donc de mon c9té. Faïut, Roméo, leur auteur sont à la disposition de tout ce qa'H ; a en vous de Marguerite et de Juiielle.

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SA VIE ET BBS ŒUVBE8 277

plan qui l'a^anchissait d6 bien des ennuis domestiques. Sa femme, absorbée par des occupations multiples, le laisserait enfin aller au Cercle fumer de bons cigares...

Gounod, de son côté, semblait s'attacber de ' plus en plus à la vie anglaise. Londres lui plaisait par ses grandes solennités musicales. Son élégie GalHa avait été accueillie avec le plus grand entbousiasme. Les ovations avaient été prodiguées à. l'auteur, et une grande société chorale, la Société Royale d'Albert- Hall, se formait sous sa direction. L'exemple d'Hœndel le sollicitait peut-être! Après avoir rempli la France de sa renommée, pourquoi ne pas recommencer une carrière nouvelle en Angleterre, et ouvrir pour ses œuvres une ère encore plus brillante qu'en France t Cette idée, et d'autres circonstances, lui firent peu à peu prendre la résolution de se fixer, pour un temps indéterminé, à Londres. N'avait-il pas là de véritables amis, M. et M"" "Weldon qui, bien au courant des habitudes et des choses anglaises, lui ouvraient les yeux sur ses intérêts, et le protégeaient contre l'âpreté des éditeurs. Paris ne l'attirait plus, en présence de tous ces avantages 1

Au mois de juin 1871, c'est M""* Weldon qui nous fournit ce renseignement, Gounod avait reçu une invitation à dîner de la part de M.

Tbiera, D'après des avis officieux, M. Thiers voulait luiofiVir la succession d'Auber.comme Directeur du Conservatoim de Paris. Gounod déclina

S78 CHARLES OOUNOD

cette invitation, et, le 19 du même mois, il vint s'installer comme pensionnaire à Tavistock , où il resta jusqu'au 31 juillet. Pendant ce temps, Il se livra à un travail assidu. La demeure lai plaisait. El sa future Pauline était près de lui, toute prête à répéter le rôle au fur et à mesure de sa ' composition. C'est ainsi qu'il écrivit le Songe et le final du troisième acte de Polyeucte ; c'est ainsi qu'il orchestra une grande partie de son opéra, et qu'il réduisit,- en entier, le rôle de Pauline pour le piano.Iltravailla aussi h Rédemption et écrivit un grand nombre de mélodies.

M"' Weldon espérait débuter, en 1872,au Grand- Opéra de Paris, dans Polyeucte. Pour ses costumes, un artiste lui avait dessiné des modèles qu'elle avait envoyés aux colonies, pour les faire broder sur des étoffes indiennes. Ce temps-là fut la lune de miel du séjour de Gounod à Tavistock. Propriétaires et pensionnaire (1) s'entendaient entre eux à merveille. Tout le monde était content. Hélas '. les lunes de miel n'ont souvent qu'un quartier !

Le 31 juillet 1871 , Gounod se] rendit à Paris, oii il resta jusqu'au 1*' décembre suivant. L'auteur de Polyeucte voulait préparer l'engagement de Georgina "Weldon à l'Opéra pour créer le rôle de Pauline.^Des pourparlers avec M. Halanzier eurent lieu à ce sujet, et , pour aplanir les dinî-

(1) Gounod payait une pension mensuelle Jt M. et M"* Weldon.

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cultes d'an débat, le compositeur résolut de présenter sa cantatrice au public parisien, dans son œuvre nouvelle, Gallia,

Nous savons dans quelles conditions cette œuvre fut composée. L'auteur, pour représenter la France outragée par l'insolence de ses ennemis, s'était souvenu de Jérusalem en ruines, des gémissements du prophète Jérémie, et, sur les premiers versets en latin des lamentations, il écrivit une élégie biblique, à laquelle il donna un titre de circonstance. « Cette composition, dit Gounod, me vint tout entière d'un seul bloc. Bile éclata dans mon cerveau comme une sorte d'obus. »

Voici le titre de l'œuvre inscrit sur le manuscrit original de la partîtiop : Elégie biblique' avec chœurs, solis, orchestre et orgue, composée pour l'ouverture de VExposîtion internationale de Londres, et espécutée pour la première fois le I" mai 1871 dans Royal Albert-Hall, par Charles Gounod (1).

(1) Quatre grandes compositiona avaient été demandées, à cette occnsion, à quatre artistes différents : Sullivan pour l'Angleterre, Oounod pour la France, Ferdinand Hiller pour l'AUemagne, Pinauti pour ITtalie.

La partition a été vendue h la maison Novello de Londres, pour tous pays, Cno édition française, paroles de Oounod, a paru & Paris chez Ghoudens.— Le chœur dans Gallia se compose de 1"' et 2"" sopranos, ténors et basses.

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L'œuvre se divise en quatre parties :

1* Introduction. — Cbœur ; La voilà seule, vide, la cité Reine des cités I Ses enfants pleurent nuit et jour dans ses murs désolés

2> Soprano solo et chœur.

Soprano solo ; Ses tribus plaintives ne viennent plus à tes temples saints chanter leurs cantiques.

Keprise du cbœur sur les mêmes paroles.

Soprano solo : Ses remparts ne sont que décombres.... Sous les fronts vierges plus de fleurs.... etc.

3° Solo et chœur.

Chœur : O mes frères qui passes sur la route voyez mes pleurs, ma misère !... Grâce, Dieu vengeur, pour tes enfants sans armes I Contre V insolent vainqueur, arme ton bras !

Pendant ce morceau, la voix de soprano s'entremêle au chœur et alterne avec lui.

4° Final.

Soprano solo : Jérusalem, Jérusalem, reviens vers le Seigneur !

Béponse du chœur sur les mêmes paroles.

Cette Lamentation, écrite en style de cantate, fut exécutée au Conservatoire de Paris, le dimanche 29 octobre 1871, ainsi qu'au concert du

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&k VIB ET SES ŒUVRES £81

dimanche suivant W. Elle se distingue par la progression. Triste et monotone au débuts elle s'accentue avec l'intervention du chœur et le final se termine par une véritable explosion musicale : Jérusalem, Jérusalem l

Le troisième morceau, où le soto et le chœut dialoguent pour se réunir ensuite en un ensem^ ble ; O mes frères, parut dtre la partie lu plus attachante. Les voix sont soutenues par des harmonies plaquées.

M"" Weldon, chargée do la partie de soprano, n'eut pas à se plaindre de l'accueil réservé à son début par le public du Conservatoire. La plupart des journaux lui furent favorables. Plus tard, la Presse parisienne devait être moins bienveillante à son égard. Sans présenter l'artiste comme un prodige dans l'art du chant, on trouvait sa vois d'une justesse parfaite, voix étrange, d'un mince volume, fraîche, mais froide. L'artiste chantait avec sentiment. On remarqua notamment la tenue d'un si naturel aigu.

M. E. Legouvé, en écrivant à Jules Bénédict, résumait ainsi ses impressions sur Gallia : ,

• M" Weldon est aiïivëe, la personne a plu. Son attitude réservée et de femme du monde a plu. Il n'f avait pas en elle l'apparence d'une femme de théâtre.

(1) Gonnad, poar rcitculian an FraUcs, SI Inl-m ttist francsiM du Une litln. H. I. Barbier, qui av H rr*a<;ua, ne dtvait pis Jlr* content.

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282 CHARLES QOUNOD

Dès qu'elle a chanté, es. voix a paru bien timbrâe, sa manière de chanter naturelle, simple, et d'un bon style. Ella a eu beaucoup de succès dans son premier morceau. Dans le second, je crois, on aurait voulu un peu plus de force, et la voix a été forcâment étouffée aoua le chœur. JVjoutez qu'elle avait une peur affreuse! L'œuvre de Gounod a été aussi fort bien accueillie. Oe qui ma plaît lé plus, c'est llntroductÎQn que je trouve pleine de désolation. La note jetée par le cor seul produit un effet de'triatease navrante. J'aime beaucoup le premier moT' ceau de M" Weldon. Le dernier, quoique moins nouveau, est plein d'élan....*

Dans le courant du mois de novembre 1871, deux auditions de Galiia furent données à rOpéra-Comique. La première fuis, la LaTnentaf ton était accompagnée du Domino noir. L'œuvre d'Auber faisait opposition au chant patriotique. A la salle Favart, Galiia fut axécutée avec un certain luxe de décors et de costumes. Le théâtre représentait les ruines de Jérusalem ou de toute autre ville ancienne ou moderne. Au final, on voyait apparaître deux Génies auxquels s'adressent les cris d'espérance qui terminent la Lamentation.

H°" Weldon eut moins peur à l'Opéra-Comique qu'au Conservatoire. Mais son costume biblique, au point de vue plastique, lui parut gênant :

■ Dans mon cosliiïma, dit-elle (1), j'avais une énorme traîne. Il me fallait marcher à reculons, sans tomber, et rencontrer une borne sur laquelle je devais me trouver

(I) Mon Ofphelinal, Tol. 1", page 33.

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SA. VIB ET SES ŒUVBBR xHi

assise sans l'avoir regardée... Les chieurs qui étaient derriôre moi détonnaient et ne me soutenaient pas. Os qui me tourmentait le plus, c'était ma traîne et ma borne ! Les choristes me semblaient bideux. C'était la première fois que je les voyais de près. Ils étaient horriblement grimés. Lorsqa'enSn, arrivée saine et sauve sur ma borne. Je devais regarder de côté pour contempler les Israélites, il me prenait envie de rire, en pensant que c'étaient ces gens-là que je devais appeler : Met friret \ Gallia était fatnlement déplacée k l'Opéra- Gomique. ■ (1)

Et Georgina Weldon, dans son récit, ajoute qu'elle fit uD« grande impression. Elle prétend que Charles Blane et Jules Simon pleuraient.

M. Weldon pleurait aussi. Choudens, dit-elle, était ravi. Dulocle, le directeur, lui déclarait qu'elle avait le génie du geste !

Georgina Weldon chanta encore uae fois Gallia k l'église St-Euetache, au mois de novembre. Elle rentra ensuite en Angleterre. Gounod revenait aussi à Londres, où l'appelaient des afeires d'intérêt, et la vie commune fut reprise à Tavistock. Bientôt, le musicien tomba malade, et cette circonstance resserra plus étroitement l'intimité qui existait entre Gounod et ses hôtes.

(1) Georgina Weldon avait demandé à l'auteur d'arranger Gallia en pièce de musique religieuse. Gounod lui répondit i — Quant k arranger Gallia pour les églises, c'est impossible. Ce n'est bon ni pour orgue seul, ni pour les églises. C'est ce que c'est, et j'ai horreur des selles à tous chevaux.

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384 CKARLBB OOUKOD

Ceux-ci lai prodig^uèrent les soins les plus assidus et les plus empressés. L'auteur de Faust l'a reconnu lui-même, et a exprimé sa reconnaissance.

Les grands hommes sont souvent la proie des biographes, qui, pour montrer leur sujet en pantoufles et en robe de chambre, ouvrent toutes les portes, toutes les fenêtres, et, au besoin, cassent les vitres. Généralement, ils attendent la mortde leur héros; le culte est posthume. M"' Weldon, dans un tout autre but, et par esprit de renf^eance, a publié, après sa brouille avec l'auteur de Fatfsf, le récit de ce qu'elle appelle sa Gounodyasée. Dans ce journal, la cantatrice se pose en victime, et elle raconte, jour par jour, la vie intime à Tavistock. Nous ne suivrons pas M"" Weldon dans son racontar. Le mobile est suspect. De cette lecture pénible, il semble résulter que le séjour de G-ounod à Londres a eu un caractère beaucoup plus commercial que romanesque. Gounod, au milieu des discussions, des lattes d'intérêts, des difficultés de tous frenres avec les éditeurs, n'a pas (>u, en Angleterre, une vie tranquille. Si les affaires musicales le retenaient loin de son pays, la maladie l'empêcha, à plusieurs reprises, de quitter Tavistock que des soins par trop vigilants finissaient par lui rendre insupportable. Gounod était non seulement un ami, il était aussi un capital. M*"' Weldon.dans ses brochures, répète souvent que son principal

souci était de rendre à Gùupod la vie calme et heureuse. < Je voulais, dit-elle, qu'il fut toujours capable de composer. » Aussi, la sauté du Mettre était-elle surveillée de près. La moindre indisposition était un sujet d'inquiétude, et Gounod ne devait pas quitter la maison. M. Weldon, excellent garde-malade, le ramenait bien vite aulogis lorsqu'il avait l'imprudence de sortir sous l'influence d'un rhume.

Le retour de Gounod en France eut été le renversement de toutes les espérances. Le compositeur parti, l'Institut musical de Tavistock allait s'effondrer. C'est ce que ne voulaient pas M. et M"' Weldon.

En quoi consistait donc cet établissement T Dans un Orphelinat et dans le Chœur Gounod (Gounod's Choir).

L'Orphelinat était à la fois une classe de musique et un asile. Le but de M"' Weldon était de recueillir et d'élever des enfants abandonnés. Elle les adoptait dès l'âge d'un an, et expérimentait sur eux sa méthode de chant. Georgina Weldon prétend qu'il faut rompre le gosier des babys, comme on rompt de bonne heure les membres des enfants destinés a l'acrobatie. Il est aussi nécessaire d'exercer, dès l'enfance, les organes vocaux que les doigts des instrumentistes, car l'enfant naît avec toutes les facultés nécessaires. Ces facultés, il faut savoir les développer. En un mot, la voix ne doit pas se former d'elle-même. Il vaut mieux provenir que d'avoir à réformer...

CHARLES aOUNOD

Je ne discuterai pas les mérites de cette méthode radicale et préventive. Cela rentre dans la question d'allaitement musical que Goanod a traitée de son côté, et dont nons avons parlé dans un chapitre précédent (1). Siir ce sujet, l'auteur de Faust a consigné ses idées dans unopuscule, et dans un journal intitulé Le Nouveau-Né, feuille périodique publiée par l'Institut musical de M. et M"' Oscar Comettant. Le Nouveau-Né n'a pas dépassé le jeune âge. Je crois que le journal n'existe plus. C'est dommage 1 Le Nou^ veau-Né était le manuel de la bonne mère, à laquelle on indiquait les soins à. donner à i'enfant, au point de vue de la santé du corps, et au point de vue musical. Gounod, en écrivant dans Le Nouveau-Né sur Yallaitement musical, s'occupait del'éducation de l'oreille du petit enfant, j^ma Weidon allait plus loin. Elle prétendait faire de ses marmots, à peine au sortir du sevrage, de véritables exécutants.EDe a produit à Londres, dans quelques séances musicales, une petite fille de deux ans qu'elle aurait mieux fait de garder à son Orphelinat de Tavistock. Bien que cette institution eût son comité, ses médecins et môme ses chirurgiens honoraires, son auditeur des comptes {auditor) et son solicUor, je ne crois pas qu'elle ait jamais été bien prospère. Trois ou quatre mioches recueillis à Tavistock, et voilà tout!

(1) Gounod éi

Le chœur Gounod (Gounod's Choir) était une idée plus sérieuse. Cette société d'amateurs, fon.- .dée sous le patronage du Maître, était dirigée par Georgina Weldon, chargée d'instruire «t de faire répéter les choristes. Chaque membre devait assister à un cours qui se tenait à Tavistock, dans la grande salle de Dickens. M. Weldon avait fait agrandir cette pièce et, plus tard, cela devint un chef de réclamation dans le procès intenté contre Gounod.

Le chou- était réglementé par des statuts en treize articles. La cotisation est annuelle. Outre la classe de Georgina Weldon, des cours supérieurs ont lieu sous ta présidence de Gounod. L'association a son Comité, son Secrétaire, son Trésorier.

iJ"" Weldon, comme administrateur délégué, subvient à tout. Quelle activité ! C'est elle qui, aux séances, range les dames selon leur taille, les place selon la couleur de leur costume et la disposition de leurs rubans. Quant aux faux cheveux, aux chignons abondants, ils sont absolument proscrits.

Le chœur Gounod devait donner chaque année cinq grandes séances publiques à St -James- Hall. La musique était publiée chez Smith, et fournie aux membres de la société au prix coûtant. Smith ! Ce nom est à retenir. Nous allons voir bientôt cet éditeur mêlé à la querelle de Gounod et de M"" Weldon.

M. Oscar Comettant, l'ancien directeur du

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288 CBA.BLBS aOUNOD

Nouveau-Né, noaa iaitie dans son feuilleton du Siècle, & la date du 5 mai 1873, au functionue— méat de ta société chorale. M. Comettaut noua fait entrer dans l'intimité de la maison. On n'âst jamais trahi que par les siôns :

■ Je suis allé eette Bemaine à Londrea ftdre visita k l'auteur de Faust. Ooimod habite Tavistock-tlouse, ebe^ M. et M** Weldon qui sont pour le oompoalteur dea amis dévoués et des admirateurs passionnéa. La maison, da etjle grec, est vaate, meublée suivant les oonfortablefl habitudes anglaises, et enserrée dans la luxunaste verdure de deux beaux squares qui la fbnt reasembler à nu* agathe blanche entourée d'émeraudes

< On a dit que Gounod se plaît plus à Londres qu'à - Paria. Cela n'est pas exaot. Qouaod se plaît dans la maison de ses amis à Londres, — qui n'est pas Londres, — parce que dans cette maison, où son &me est à l'aiseï il trouve avec la solitude du cloître, le mouvement artistique et la vie intelleotuelle. En effet, il est des heures dans la semaine où la solitaire mnison se remplit des harmonies d'un choeur d'hommes et de femmes, qui, sous la direotion de M" Weldon, viennent essayer lea œuvres encore inédites du Maître, que plus tard le public entendra dans des concerts périodiques donnés à Saint-James- Bail.

( Taviatoolc, on le voH, est moins une maison qu'an temple de musique dont Gounod est le dieu. M" Weldon l'ardente prâtresse, et U- Weldon Capàtre convaincu. Bt ce ne sont pas les fidèles qui manquent pour la célébration du culte de cette religion musicale.

« J'ai assisté mardi dernier h la répétition générale de la messe brève en ui majeur, dédiée à rArcbeySqne de Weatminter, et j'ai pu constater que la Société chorale, fondée récemment par notre illustre compositeur, oC^it <éjit un ensemble très satisfaisant. Une centaine de ohan^

SA. VIE ET ses ŒUVRES 389

teurs, enfants, dames et demoiselles du monde, et gentlemeo, ont dit cette œuvra nouvelle de Gonnod avec \m foi qui Boolàve les applaudi a Bernent s, h défaut de montagnes.

• M** Weldon avait conduit avec beaucoup d'autorité et de talent les chœurs de GaUia. Elle avait dit de sa yoix pure, sobre et admirablement posée, les «oti de cette composition patriotique.

f On attendait le Maître pour oouduire au piano la Messe, et recevoir de lui les derniâres observations. Gouuod, assez soufiïant ce jour-là, descendit de son cabinet de travail, qui est situé au second étage, au premier étage disposé en salle de concert, pouvant contenir environ tW personnes. H se présenta en pantoufles et en bonnet de velours sur la tête. On applaudit, non pas la calotte, mais le cerveau qu'elle protège. La répétition de la messe commence.... L'auteur paraissait satisfait de ses interprètes. Il leur a prononcé un tpeeck presque sans accent.... »

Où donnait à Tavistock des soirées plus intimes dont nous trouvons le compte rendu dans des journaux anglais amis de la maison. Voici quelques lignes d'un de ces articles :

■ Tavistock est le rendez-vous des artistes de distinction. Parmi les célébrités, j'ai rencontré Félicien David. Gounod, gai et spirituel, s'est mis au piano, et a exécuté la Marche funèbre d'une marionnelle. Ensuite, on a Joué une petite comédie de salon, dans laquelle Gounod remplissait un rôle de concierge. La baronne de. Katow, la violoncelliste it la mode, j assistait. ... *

Beaucoup d'articles ont été publiés tant en France qu'en Angleterre, sur Tavistock et

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290 CHARLK8 QOUNOD

sur les concerts de Gounod. Il serait trop long de les reproduire, même par frag-ments.

Les concerts donnés à Saint-James -Hall eurent lieu pendant deux saisons (1872-1873, et 1873-1874). Au premier concert du 16 juillet 1873, Gounod chanta lui-même au piano sa mélodie: The »ioîcî o/^ï/te«(Vierged'Athènes), écrite sur les paroles de Lord Byron. Georg-ina Weldon et Nina Gaëtano donnaient leur concours à cette séance.

La première saison fut close par un concert au bénéfice de Gounod, fondateur et directeur de l'œuvre. Parmi les morceaux inscrits au programme figuraient les airs du ballet de Faust que le public anglais n'avait pas encore eu l'occasion d'entendre.

Les concerts de Saint James-Hall, où l'on exécutait les œuvres récemment écrites par le Mî^tre, n'obtinrent pas tout le succès qu'on espérait. Les grands journaux de Londres, le Times notamment, n'aidèrent, ni par leurs réclames, ni par leurs critiques, l'Institution du GounocTs Choir. M"" Weldon s'en plaint amèrement dans ses brochures. Elle attribue ce silence et cette indifférence de la presse anglaise à Tioiluence hostile des éditeurs.

GounodparutàLondres dans beaucoup d'autres concerts que nous ne pouvons énumérer. Citons le concert de Jules Bénédict, le 19 juin 1873, auquel Faure assistait. Georgina Weldon interpréta les compositions de Gounod, et la Lucca

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SA VIE BT SES ŒOVUES 291

celles de Faare. Vers la même époque, matinée musicale dans les salons Wilis, où l'on euteudit Gardoai, M"'"' Conneau et Weidon, Gounod dirigeait l'exécution de ses œuvres. Au mois d'août suivant, Gergina Weidon chantait une nouvelle composition religieiue de Gounod, au Crystal- Palace, etc.

En 1872, Gonnod fit une tournée artistique en Belgique avec M. et M"' Weidon, Kina Gaôtano et le ténor Verrenrath. Au mois d'août, concert à Spa. L'aatour accompagne lui-même ses interprètes au piano. Le 20 octobre, grand concert au théâtre de la Monnaie. On exécute Galtia, la symphonie en m: bémol, et les airs du ballet de Faust. D'autres concerts sont donnés, et Gounod reçoit partout l'accueil le plus flatteur.

Ces voyages étaient quelquefois agrémentés d'incidents. Nous avons dit combien M— Weldon aimait lus animaux. Elle ne marchait pas sans ses carlins ; en quoi elle était marquise. Elle les mettait aux bagages, bien arrimés dans des paniei^ spéciaux. Ainsi, on arrive à la gare de Bruxelles, de bon matin. Hélas 1 les paniers ne sont pas là. Les chiens ont suivi une faasse direction. Grand désepoir de Georgina ! Elle veut télégraphier. Le télégraphe n'est pas encore ouvert au public. Et l'auteur de Faust restait, furieux, sur le quai. « Sacrés chiens, s'écriaît-il. Est-il rien d'insupportable comme une femme qui ne peut se passer de bêtes, d'oiseaux, de

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392 CHARLES OOUNOD

carlins, àe grenouilles et de tortues 1 > Mats M" Weldon veut, à tout prii, retrouver ses chiens. Sans plus de façon, elle se fait conduire au palais du Roi des Belges ; elle demande M. Jules Devaux, chef de cabinet de Sa Majesté. M. Jules Devaux dormait encore. Qu'importe 1 II y a urgence, dit-elle. On réveille le chef du cabinet, qui, de bonne grâce, fait mettre le télégraphe en mouvement. On retrouve les carlins qui avaient été mal bifurques. Ils reviennent sains et saufs, et Gounod, dont la juste colère était apaisée, se promène gaiement dans les rues de Bruxelles, suivi de cette petite meute.

Pendant son séjour en Belgique, plusieurs journaux de Paris annoncèrent que Gounod s'était fait naturaliser Anglais. L'Evénement, dans un article signé Jules Claretie, demandait & l'auteur de FduâMe démentir cette nouvelle, t M. Gounod, disait le futur administrateur de la Comédie -Française, a cessé d'être ce qu'on peut appeler un Français pratiquant. • Le Gaulois taxait le compositeur d'ingratitude envers la France. Gounod répondit à M. Tarbé, directeur de ce journal, une lettre dont nous , extrayons le passage suivant :

■ ... Ce que je puis dire, c'est que la notion de patrie n'est nullement, k mes yeux, une notion géographique ; c'est qu'on peut rester Français, et trSs Français, en vivant ailleurs qu'en France ; c'est qu'an homme appartient à son pajs par le nom qu'il en a reçu et qu'il

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t&che do lui laisser 1« plus honorable ot la plus illustre, •n retour de saoaiasaace; c'est qu'enfin Haendel a pasBfi trente ans de sa vie en Angleterre, comme Rossini et Me;erbeer en France, pour la gloire de lenr patrie... •

On qaitta la Belgique à la fîa d'octobre 1872 pour reTenir à Tavîstoek. Par un singTilier hasard, les carlins, au retour, furent perdus. Ou les avait encore mal aiguillés.

Durant cette même année 1873, on demanda à GouQod de venir diriger à Strasbourg l' exécution de ses œuvres religieuses. Le compositeur refusa. « Strasbourg, disait-il, est au pouvoir des Prussiens, et je ne veux plus les voir t » M'étaientce pas les Allemands qui avaient incendié sa maison de Montretout t Gounod, dans sa lettre du 9 octobre 1871, écrivait :

t . . .Savez-voua que Je viens de faire une triste découverte ? Le Requitm et le Kyrie de ma messe des morts (manuscrite et inédite) étaient lestés à Montretout, dans mon chalet, où ils ont dû être la proie des flammes. Il va Talloir que je les retrouve dans ma tSte et que je les recommence. Ainsi soit-il, et à la grflce du Pdre qui est aux Cienx I . , >

L'ioameuble avait été incendié^ mais le manuscrit avait été, au préalable, sauvé du sinistre. On le trouve, quelque temps après, inscrit sur le catalogue d'une vente d'autographes qui eut lieu à Berlin.

Nous ne parlerons qu'incidemment de la

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^4 CHABLSS OOUNOD

g^nde société chorale d'Albert' -Hall, dirigée par Gounod, et pour laquelle le mnsiciep a t^crlt ou arrangé un graud nombre de choeurs. Le premier concert eut lieu le 1" mai 1872, en présence de la reine Victoria et de toute la cour (1). La musique religieuse dominait dans le programme où ne figuraient que les ceuvres du Maître français. Bientôt des difficultés s'élevèrent entre le Directeur et les membres du Comité pour l'engagement des solistes. C'est une querelle qui ofEre peu . d'intérêt, et au sujet de laquelle M°" Weldon a écrit une brochure en anglais. La plume ne lui quitte pas les mains. Il y a Heu de penser que les commissaires voulaient exclure M°" Weldon de toute ingérence dans l'association. D'ua autre c&té, la cantatrice, toujours prête à la lutte, ne laissait jamais Gounod aller seul au comité d'Albert-Hall. Cette institution était son ennemie, et pouvait entraîner Gounod hors de son influence.

On voit combien la vie du musicien était surmenée à Londres. Le nombre des œuvres écrites en Angleterre atteste l'activité du compositeur. Koue en donnerons plus loin la liste.

Mais toute cette énergie, tout ce labeur devaient se briser contre ta ligue des éditeurs

(1) Georgina Weldon, dans son livre Musical reform. prétend que le Duc d'Edimbourg, auteur de plusieurs valses, se joignit plus tard à la ligue qui se forma contr* Gounod.

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ang-lais. Ah ! les vieux amalêcites, comme on les appelait à Tavistock. Gounod, dans un article déjà cité (La propriété artistique), nous fait un tableau curieux du commerce musical à Londres. L'éditeur anglais est un être omnipotent. Il est l'organisateur des grands concerts, il est marchand de musique, il fait exécuter les œuvres de 80n fonds par des artistes assermentés dont il s'assure la dépendance et le monopole.Cet entrepreneur centralise tout entre ses mains. Qui n'est pas avec lui ne peut rien produire. Le musicien est son prisonnier. Il y a là, dit Gounod, toute une stratégie qui vous enveloppe comme dans un blocus et qui vous tient par les affiches, les annonces, les comptes rendus des critiques, les chanteurs, les sociétés chorales, enfin par tous les bouts. L'auteur de Faust nous représente Londres comme une ville dont le vêtement est • une affiche, où la réclame (1) a pris un développement excessif, et où, en matière musicale, l'éditeur est un maître arbitraire et tout-puissant. Et c'est contre cette puissance reconnue que Tavistock avait osé combattre ! Conseillé par Georgina Weldon, Gounod voulait entreprendre des concerts, en échappant au monopole et en s' adressant directement au public. Vains efforts !

(1) Tavistock avait été obligé de a© mettre au diapason. On avait acheté un attelage et une charrette qui circulait , dans Londres, couverte d'aiBchea , pour annoncer les concerts Gounod.

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296 CHARLBS aoUNOb

Lutte inutile I J'ai, dit Qounod, créé un éditeur ! C'était Smith eans doute, éditeur dont l'établis^ aement était bien modeste, et qui joue un r61e important dans les afiaires Weldon-Gouuod.

Ce qui parait avoir rendu la situation plus difficile pour Gounod, c'est l'intervention de M"' Weldon qui s'était constituée l'affent g^énéral etle représentant de Gounod pour tous paya.EUel'adit elle-même: J'ai été son secrétaire, son poète, son traducteur, j'ai vendu ses compositions, j'ai fait moi-môme des démarches chez tous les éditeurs, je me suis occupée des réclames. Je répondais pour lui eu Amérique, en Allemagne, en France. A Paris, lors des répétitions de Jeanne-d' Arc au théâtre de la Gaîté, c'est elle qui représente Gounod, et dicte ses volontés. Le maître s'était résigné à cette usurpation, tant il avait confiance dans les capacités commerciales de M^Weldou; mais la confiance ne devait pas durer.

Nous avons dit plus haut que l'éditeur Lîttleton.peu de temps après l'arrivée de Gounod à Londres, s'était empressé d'aller voir le musicien, et lui avait offert d'éditer ses œuvres. « C'était, dit M"' Weldon, un des plus grands potentats de l'Angleterre qui daignait se rendre chez un vassal I » Gounod vassal d'un éditeur 1

M. Littleton est en effet, en sa qualité de chef de la maison Novello, le plus important des éditeurs de toute l'Angleterre. Cette maison est un véritable gouvernemeut qui rayonneà Londres

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et dans les ' provinces de la Grande Breta^e. Elle entretient des relations avec le clergé anglais.

Dans cette situation, était-il de bonne politique d'engager la lutte contre un établissement aussi considérable t Georgina Weidon n'hésita pas & commencer les hostilités. Elle conseilla à Giianod de faire un procès à Littleton pour quelques démêlés que le compositeur avait eus avec l'éditeur. Gounod gagna ce premier procès.

On changea d'éditeur, et on adopta le Royalty System (système des tantièmes). « Ce fut, a dit Gounod, le point de départ de toutes les difficultés qui s'amoncelèrent autour de moi et de mes amis, les époux Weidon. » l^ous leâ éditeurs se liguèrent en masse contre Tavistock pour empêcher la vente d'une seule composition à tantième.

Pourtant, selon l'opinion de Gounod, le système Royalty pandt être, en principei le plus Aquitable(l). 11 est basé sur le partage des bénéfi^ ses entre l'auteur et l'éditeur.sur la vente des œuvres musicales. L'auteur prélève un tantième sur chaque exemplaire vendu et revêtu de sa griffe. Uais, ainsi que le prétend Gounod, la pratique, 9n Angleterre, a changé la théorie. A Londres, en ne partage pas les béaéâces sur la vente, à

(1) Ce sjetèmê a étâ refusé par la maison Ohoudeot. Il' est adopté par la maison Lemoine, l'éditeur actuel de GouDod.

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598 CHARLES OOCNOD

deux ; on les partage à trois, à quatre, et qnelque fois plus. Les chanteurs, les piaoistes traitent de leur côté avec l'éditeur, et participent aux bénéfices sur la vente des œuvres qu'Us interprètent. Cela diminue singulièrement la part de l'auteur.

N'entrons pas dans tons les détails du commerce musical anglais. Il nous sufBt d'indiquer le genre de difficultés auquel Grounod fut soumis. Tavistock changeait continuellement d'éditenr. Cétait une guerre acharnée I De Novelto, on passait chez Daff et Stevart, chez Chappell, etc.

« Où se retourner pour un éditeur, écrit M*" Weldon t Tous avaient été poursuivis. Je me rappelais Smith qui avait proposé d'acheter deux mélodies et d'établir un magasin (1) », et la voilà qui prend Smith pour éditeur. Elle l'aide à installer une boutique, et, sans prévenir Gonnod, elle lui prête de l'argent.

Ce moyen de guerroyer contre les grandes maisons de Londres, de s'éditer en quelque sorte par un intermédiaire, ne fut pas conronné de succès. Georgina Weldon reproche à Smith d'avoir employé les bénéfices qae lui procurait la vente des œuvres de Gounod à la publication de ses propres compositions. Il paraît même qne les œuvres du Maître français , éditées chez Smith, portaient, sur le verso du cahier , le catalogue de la musique composée par Smith lui-

(1) Mon Orphelinat, vot. II, page» 73, 74.

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roSme. Bref, l'éditeur ne réglait pas avec Tavistock, et, lorsque Gounod quitta l'Angleterre, il était créancier sur l'éditeur d'une somme de 1200 livres.

Ajoutez à ces difficultés bien d'autres ennuis, notamment la malveillance des journaux, la surveillance de la police française autour de Tavistock, oïl l'on recevait quelquefois Jules Vallè8(l), enfin, et surtout, les pirateries de la contrefaçon musicale. Gounod s'indignait de voir les éditeurs faire fortune en vendant ses œuvres défigurées. Le compositear.par des procès, voulut faire cesser cet abus. Il les gagua. Bans d'autres instances judiciaires, il fut moins heureux. C'est ainsi que la maison Novello lui fit un procès pour diffamation, à la suite duquel Gounod fut condamné à payer à Littleton 50 fr. environ de dommages et intérêts. Le cas n'était pas bien grave. Dans une lettre adressée au Times, Gounod avait mis le public dans la confidence de ses démêlés avec les éditeurs, et il disait qu'il avait été refait par Littleton. Ce mot coûta cher, car, outre les 50 fr. de dommages et intérêts, les frais s'élevèrent k 3,000 francs environ. Gounod déclara au juge qu'il préférait aller en prison plutôt que de payer, en argent, une condamnation qu'il ne croyait pas mériter. Il désirait même cette incarcération, espérant que cette rigueur soulèverait l'indigna-

(1) Je me pUindm nu duc Decftze, dia»! Oeorgins Weldon.

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300 CHAULES aoimoD

tion du public contre les Éditeurs. Mais on paya la somme de Paris, et l'auteur de Faust u'eut pas l'avantage de subir à Londres 24 heures de prison.

Que de tracas I que de tourments I Gounod en avait assez de l'Ang'Ieterre, de Tavistock, des époux Weldon, des Éditeurs anglais, de l'Orphelinat et des sociétés chorales. Le hasard vint rompre la chaîne anglaise.

Le mercredi 27 mai 1874, les hôtes de Tavistock se rendent à Blackhearth, près Londres, où ils avaient été invités par des amis. En route, un des carlins préférés de M"' Weldon se tord, en donnant des signes très accentués de la rage. Le petit chien est ramené à Londres par sa m^tresse, pour recevoir les soins les plus empressés. Gounod reste seul à Blackhearth. Le soir,le Maître tombe malade. Il éprouve une syncope qui efiraye les amis chez lesquels il reçoit l'hospitalité. tJn télégramme est lancé à Paris. Les amis de Gounod, ses amis de Parie bien entendu, arrivent en toute hâte à Blackhearth, et reprennent possession du Maître. Le retour en France est décidé. On écarte M™ Weldon, dont l'influence aurait pu faire changer cette résolution, et l'auteur de Fams^ sous bonne escorte, rentre danssa patrie. Son indisposition n'avait eu aucune gravité.

Mais il rentrait en France sans s'arrêter à Londres, et il laissait à Tavistock des objets qui lui étaient chers, notamment une collection de

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SA VIE ET SES CEUVREf) 30l

dessins de son père, un grand nombrede manuscrits d'œuvres littéraires et musicales, la partition de Georges Dandin, et celle de Pcdyeucte, précieux manuscrits qui vont donaer lieu à un» crise éclatante, et à de longs débats. Ca n'est passans difBcultés que l'auteur reprendra possession de ses œuvres.

CBuvrea ooi:npo86es à. Liondrea — X>ea ManusorltS'— PubliOGitlona de Georglna'Wetdon.— > Z^e Prooâs.

Nous avons fait connaître les relations artistiques de Gounod avec Georgina Weldon et les divers incidents de sa vie à Londres. Nous avons raconté aussi son départ précipité et son retouren France. Le voilà rendu à la vie calme, ordonnée et tranquille; on peut croire que tout est fini. Hélas 1 non, tout n'était pas fini. Gounod va subir les conséquences de son séjour à Tavistock. Le chapitre que nous abordons sera le récit des hostilités de M" Weldon. Cette guerre impitoyable contre l'homme qui l'a délaissée s» divise en trois phases : d'abord les pourparlers amiables, ensuite l'intimidation par voie de brochures, enfin le procès.

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302 CHARLES aoUNOD

Retournons pour uDmomeat à Loadrea. Malpré ses ennuis et ses tracas de toutes sortes, le musicien, entraîné par l'amour de son art, n'avait cessé de travailler en Angleterre. Il avait pro-= duit un ifT9Jid nombre de composition^. « Je travaUIe comme un nègre, et je ne sais comment mener de front tout ce qu'il faut foire», disait GQUQod dans une de ses lettres. Il écrivait encore : « Je pioche comme un cheval, je cours comme un cbat, et je tousse comme un bœu^ trois animaux en un seul. > Ses lettres toujours écrites en style familier et charmant, que nous regrettons de ne pas reproduire, témoignent de ce labeur constant et aobanié. 11 suffit de jeter les yeux sur la liste des ouvrages que le Maître a composés eu Angleterre jusqu'au mois de mai 1874. Ces œuvres écrites, pour la plupart, sur des paroles anglaises, ont été, en partie, traduites en français, et éditées à Paris par la maison X'emoine. Quelques-unes ont paru chez Gérard.

Voici cette liste que nous dressons en nous aidant des brochures de M"* Weldon, le principal téipoin de ces productions ntusicales.

Chobal Woeks : Te dev,in and Benedictus. — Mag.ïiifiçat and Nunc Dimittis. — Requiem. — Messe solennelle. — New organ offertory, —- Messe brève { SiS. Angeli custodes). — Pater noster. — Ave verum. — Vexilla Régis. —■ Hail gladdening light (antienne). — RuiSsiani ç.nthern.

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La nier de Galilée: Symphonie et récit. Scène biblique, dédiée à M. Harry Weldoa.

The Annunciation. Petit oratio.

M"* Weldou nous appwud que Gounod avait eu le projet d'écrire une œuvre religieuse sur les quinze Mystères. V Annonciation en est la première partie. Un autre fragment : La Nativité, avait été écrit à Londres. Il résulte d'une lettre de M"" Weldon, publiée dans les journaux anglais an mois d'août 1885, que Mors et Vita, composé également à Londres, devait faire partie des Quinse Mystères.

La Messe solennelle, mentionnée ci-dessus, fut répétée au Dôme le 6 février 1872. « Les choristes, dit M"" Weldon (1), ne savaient pas la première note de leurs parties. Au lieu de 76 musiciens à l'orchestre, il n'y en avait que 29. Pas de cor ! Pas de hautbois ! Pas de grosse caisse ! Gounod était hors de lui. »

Pour une autre œuvre musicale; La Messe msir«ïnenïaîe,ces ennuis n'étaient pasàcraindre. Gounod écrit à la date du 10 mars 1874 (2): « J'écris le commencement de ma Messe instrumentale. Bonne combinaison, très neuve, qui n'a pas de précédents. Excellent pour les concerts et les festivals. Orchestre seul. Pas d'ennui de chœurs, ni de solistes. Fameux ! Au surplus, on peut

(1) ilfon Orphelinat, vol. I, page 71.

Çl) Mim Orphelinat, vol. III, page 138.

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304 CHÂBLSS OOUNOD

introduire des voix, ad libitum. C'est à voir. En tous cas, l'idée fuadamentale est symphouique...»

Arra»obdbyCh.Gounod: Belle è il ciell mélodie de Chopin.— Chant du Jticoàite. — Deuat chants écossais.

DuETB : Message of tke hreese.— La Sieata (sut les paroles de cette mélodie, des difficultés s'élevèrent entre l'auteur et l'éditeur Littleton). -^ Little Celandine ("pâquerette).-^ Barcarola. — Blessed is the man.

RoT^L Albbrt'Hall ; Quatre volumes de chœurs arrangés po,ur cette société.

Ilala : Composition écrite à l'occasion de la mort de Lfavid Livingstone, sur une poésie d« Lord Hougton. Mai i873.

f Ce récit tn'a yiTement ému, dit Oounod. JTaj oublié, en le lisant, que je n'étais pas le compa-: triote du célèbre voyageur, ou plutôt je me suis figuré que je l'étais. J'ai écrit, sur cette poésie, une composition musicale que l'auteur des paroles a bien voulu m'autoriser à publier, et qui sera^, du moins, un témoig:nage de sympathique admirat;oq pour une grande mémoire. » L'œuvre est dédiée à M"* "Weldon. Le cadre du morceau est restreint. Le prélade, destiné à peindre le deuil de ^A^gl6te^^e,e8t suivi d'une large phrase mélodique qui est comme un salut adressé aux piâoes de Livingstone. Une apothéose sympho-

SA VIE ET SJfS ŒUVRES 305

uiqiie termine le morceau. Ilala a été chanté eu Angleterre et en Belgique par M"' Weldon.

BioNDiNA : Sur les paroles du poète italien Zaffira, petit poème en douée chanta. L'œuvre déroule une action des plua poétiques, c'est-àdire l'histoire d'un amour commençant par an aimable marivaudage et se terminant par le clraeliàre. Gounod a traduit en vers français la dédicace du poète italien :

A Georgina Weldon.

tJn poète a c&ebé sous'le nom de Blondine Le secret où son oceur s'était rérugié.

Poiir donner à son rêve une image divine U te l'a dédié.

Je te dédie aussi, cœur (Uvin, moae sustàre.

Ces chants où j'ni pnrlé notre langue ^ tous deux. Prends-les, et donne-leur ta voix qui sur la terre Est un écho des Cieux, etc.

Sacrbd Sonos. Songs. (Mélodies) : To god ye choir above, — 77»^ will be done. (Que ta volonté soit faite/) — Prière du soir. — The worker. (L'ouvrier). — Song of Soîomon). — Ruth'ssong. — Abrakam's request.— Oh! that wc two loere tnaying. — Evening song. — The better Land. (Pays bienheureux.) — Maid of Athens (1). (Vierge d'Athènes). — O happy home. (La fleur du foyer). -^ Boléro. — Loin

(1) Sur la poéiie de lord Byron.

306 CHAULES aOUNOD

du pays. — Ma belle amie est morte. (Lamenta). — Oh/ dille tu! — Mignonne, voici l'Avril.

(April song). — The fountain mingles. — Wce's me. — There is dew. — Ifthou art sleeping. — Peacefully slumber ! — My true love hath my heart. — Go lovely rose. — Passed away. — When in the early mom. — Perche piangi. — Quanti mai. — La Fauvette (composed 1830.) — Si vous n'ouvres. — Queen of love. — The sea haih its pearles. — Heureux sera le jour. — Chidiock Tichborne. — Fragen.

Paet sonos (mélodies séparées) : Omnipotens Lord. — Gitanella. — Brightstar of Eve. — Take me mother earth. — The farewell. — The bell. — Far from my native mountains. — Adanî could find.— Thewolfand the lamb. — yebanksand braes.— Sioeet baby.

For piano: Dodelinette. — Maid of athens (transcriptiou). — Ivy.—La Venesiana. — Marche funèbre d'une marionnette.

Ce dernier morceau, qui fut arrangé en ballet pour les représentations de Jeanne d'Arc au théâtre de la Gaîté, à Paris, avait été primitivement composé, sous forme de plaisanterie, et dans le but d'imiter la démarche d'un critique anglais.

Les compositions que nous venons d'énuméref ne forment pas le catalogue complet des œuvres que Gounod a écrites en Angleterre. Il faut

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ajouter à cette liste, notamment : Gallia, les partitions de Jeanne d'Arc, Potyeucte et Geor~ ges Dandin. L'auteur de Faust composa à Londres une partie de Rédemption.

Voici, en outre, la liste partielle des œuvres manuscrites laissées à Tavistock, manuscrits que Gounod allait réclamer par l'intermédiaire de l'ambassade de France à Londres :

Polyeucte, partition à grand orchestre, inachevée, mais tracée complète. —Fragmenta de Rédemption. — Adoration des Mages. — Messe de Requiem. — Messe Angeli Custodes.— Nouvel offertoire de la Messe solennelle, — Messe instru^ mentale. {Kyrie en entier ; Gloria et Credo commencés). — Miserere vocal, dédié à Carpeaux. — ■ Georges Dandin. — La Fête de Jupiter, frag-ment variante de la marche du 3*" acte de Polyeucte. — Manuscrits d'articles et notes manuscrites, etc., etc.

Ces manuscrits, Gounod voulait les r'avoir, et c'est sur cette question que s'engage la lutte entre M" Weldon et le compositeur. Le débat est d'abord courtois et amical. On s'observe de part et d'autre. La correspondance, à ce sujet, nous fait assister à une discussion curieuse et intéressante :

Gounod espère voir bientôt ses amis de Londres, non plus en Angleterre, car, dit-il, il ne

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308 CHABLES aOUNOD

veut plus quitter la France. Le compositeur ne cesse de répéter que la vie publiq^ue ne lui offre plus d'attraits. Il prend pour dorise ;

Monde, pour moi ta n'as plus rien.

L'auteur de Polyeucte semble même se désintéresser de son opéra. Toutefois il demande le renvoi de ses manuscrits.

Cette idée de retraite était de nature & calmer le dépit de Georgina Weldon. Le midtre avait quitté Tavistock ; on pouvait croire qu'il avait en même temps renoncé à la gloire musicale. Les manuscrits deviendraient des œuvres posthumes» et leur possession en perdait quelque prix.

Ce renoncement au grand art, bien qu'exprimé en toute sincérité au retour de Londres, ne devait pas se réaliser dans la suite, heureusement pour le public. Mais M*' Weldon ne s'était pas laissée convaincre. Elle savait bien que (îounod n'abdiquerait pas ainsi le succès. A Tavistock, on ne se faisait pas illusion. Le Maître était parti, le Maître ne reviendrait pas. L'Orphelinat, le chceur étaient désormais privés d un haut patronage, et tout allait sombrer I

Il restait à M"* Weldon, dans sa prévoyance, une planche de salut : c'était de conserver le maniement des attires en Angleterre Elle voulait être l'Agent général de Gounod à Londres, elle voulait représenter le compositeur, et participer aux tantièmes. Telle était sa réserve, tel

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était son calcul. Les pourparlers s'engagent sur ce point, et Georgina "Weldon comprend que les manuscrits qu'elle détient sont pour elle un gage. Ce gage met en quelque sorte Gounod en servitude.

Les avantages qu'elle demandait ne lui étaient pas refusés, du moins en principe. Une entente fut proposée, mais elle ne put aboutir. A en croire un honorable soltcitor anglais, M. Taylor, qui s'interposa dans cette affaire, tes conditions offertes à Tavistock étaient fort acceptables. Le solicitor écrivait à M" Weldon, à la date du 22 septembre 1874 : « Je suis sûr que si vous aviez suivi mes conseils à Paris, j'aurais pu tout arranger à l'amiable. »

Les cartes furent bien vite brouillées.De courtoise et amicale qu'elle était au début, la discussion devint bientôt acerbe. La crise arrivait à l'état aigu. Georgina Weldon en voulait surtout aux amis de Paris, qui, disait-elle, étaient venus enlever Gounod à Blackhearth, et qui avaient hypnotisé le Maître.

Cependant Gounod réclamait toujours et vainement ses manuscrits. Ne pouvant les obtenir, il avait, au mois de juin 1874, adressé sa réclamation à l'Ambassade de France à Londres.

Cette tentative, par la voie diplomatique, resta infructueuse. Etait -elle opportune dans tous les cas? Simple commission, prétendait Gounod. Démarche offensante,ré pondait M"" Weldonl Celleci s'est défendue contre l'idée qu'on lui a prêtée

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310 CBA.RLBS aoUNOD

d'avoir voulu s'approprier les manuscrits du Maître. Aux demandes réitérées qui lui étaient adressées, elle répondait par une fin do nonrecevoir. — Rendez-moi mes manuscrits, disait Gounod. — Viens tes prendre, répliquait-elle fièrement, comme Léouidas ! M."' Weldon avait fait le voyag-e de Paris pour les rendre à Grounod luimême. Le compositeur n'ayant pas voulu la recevoir, elle avait remporté à Londres ces cahiem précieux. En fait, elle voulait bieu les rendre, mais elle ne les rendait pas.

Les instances redoublent de la part du maître. Georgina semble un jour s'exécuter. Elle expédie à l'auteur de Faust un paquet. Etaient-ce les manuscrits? Etait-ce Polyeucfe ou Georges Dandin t Cruelle ironie ! Elle envoie quoi ? — la pipe du compositeur, une simple pipe en bois ! Car Gounod est fumeur, et même, comme M. de BuSbn, il a prisé le tabac en poudre. Lors de son Sf?jour à Londres, la- Reine Victoria lui avait fait don d'une tabatière en or. La pipe au lieu des manuscrits! Vous voyez la déconvenue et l'irritation de Gounod !

L'aigreur était réciproque. L'affaire Smith avait mis le comble au ressentiment de M"" Weldon. Smith, l'éditeur qu'elle avait inventé et subventionné, Smith, le débiteur de Gounod, était venu à Paris, et s'était abouché avec son Créancier. Smith la trahissait I Grande colère de M™ 'Weldon! L'éditeur deviendrait peut-ôtre son rival, et représenterait à Londres les intérêts du compositeur?

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Outre la dette de Smith, des questions de gravure, de planches et de tantièmes se mêlaient aux relations commerciales qui avaient existé entre Tavistock, Gounod et l'éditeur. Georgina Weldo;!, après le départ du Maître, voulait mettre Smith sur le pavé, le faire déclarer en faillite, vendre son magasin. Gounod considérait cette rigueur comme un acte inutile et inhumain. Il offrit à Smith des concessions pour lui faciliter le paiement de sa dette, et cela n'arrangeait pas M" Weldon.

« Cette vie de chiffres, de comptes, de délais, de complications de toutes sortes, m'étrangle, m'obsède, et il est temps d'y mettre un terme, •> écrivait Gounod, à la fin de juin 1874.

' Dans le courant du mois de juillet, M. Taylor, le solicifor anglais, vient à Paris pour concilier les parties ; tout arrangement est impossible. Les propositions offertes sont repoussées par Georgina Weldon. De son côté l'avoué de Gounod exigeait, avant tout, la restitution des manuscrits. Alors M"* Weldon commence les menaces. Bile fait dire qne la partition de Polyeucte est entre les mnins d'une tierce personne, et qu'à la moindre démarche faite à Tavistock, l'opéra sera, sur son ordre, précipité immédiatement dans la mer.

Nous pourrions ici nous donner carrière, et reproduire de curieux documents. Cela nous entraînerait trop loin. La correspondance entre solicitors et avoués, et un grand nombre d'autres

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SIS CHARLES OOUNOD

lettres se troaveat dans le volame III (Afon Orphelinat), imprimé à Londres par M"" WeldoQ. On prétend que Qounod, de son côté, consenre aussi beaucoup de lettres et de documents; mais son dossier, qui n'est pas moins volumineux que celui de la partie adverse, est resté inédit. Le Maître n'a pas voulu discuter personnellement cette affaire plus litigieuse qae musicale. Il en a confié le soin à son ami, M. D., alors avoué près le Tribunal de la Seine.

Le débat fut soustrait à la curiosité, ou plutôt à la malignité publique , jusqu'au mois d'août 1874, époque où la Presse s'empara de l'incident. De nombreux articles parurent dans les journaux de Londres et de Paria. Les chroniqueurs exploitaient la situation, et le public, les artistes-musiciens surtout, se livraient à des interprétations plus ou moins bienveillantes Parmi ces articles, signalons celui qui fut publié dans te Gaulois du S4 août 1874, sous la signature d'Albert Wolff. Le journal n'était pas tendre pour l'anglaise ; il ne l'était pas non plus pour Gounod. Cet article fut produit par Georgina Welden, comme un chef d'accusation contre le compositeur, quand vint le procès en dommages et intérêts. M"' Weldon se disait diffamée, et diffamée par Gounod lui-môme comme inspirateur d'une publicité hostile. Elle allait jusqu'à prétendre que le devoir de Gounod était de prendre la plume et de la défendre contre les attaques de la Presse. Elle incriminait lo silence du Maître I

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BA VIE BT SES ŒUVSEB 313

Quelques journaux de Londres publièrent des articles en faveur de M"' Weldon, notamment le Pall Mail Gasette (31 mai 1875). Les défenseurs de Georg'ina attaquaient Gounod pour complir-ité morale. Ils ne s'en prenaient non au signataire de l'article, non au gérant du journal ; ils s'en prenaient à l'inspirateur supposé de la diffamation. Eu résumé, je crois que Grounod aurait bien plus à se plaindre deâ publications anglaises, que Georgina Weldoa de quelques articles publiés dans lesjoumaux de Paris.

Pendant toute cette guerre de journaux, que faisait l'auteur de Faust ? Il s'était remis au tra- Tail. On ne voulait pas lui rendre la partition de Po/^euc/e, on le menaçait même de la détruire. Eh I bien, il refaisait Polyeucte ; il retrouvait dans sa mémoire Tœuvre qu'il avait composée.

En septembre 1875, il avait reconstitué son opéra. M"" Weldon n'avait pas prévu une riposte comme celle-là.

Pourtant, elle en avait été informée.EUe avait reçu une lettre d'où nous extrayons le passage suivant : « ... Je dois vous dire aussi que Gounod s'est livré à un travail gigantesque et qu'il est parvenu à reconstituer complètement, de mémoire, toute sa partition de Polyeucte, à laquelle il ne manque plus que les airs de ballet et qu'il composera plus tard. J'ai vu, de mes propres yeux vu, cette partition, et je l'ai parcourue... Gounod va maintenants' occuperdereeonstituer Georges Dandin. »

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314 CHA.KLBB QOUNOD

Devant ce coup de maître, il fallait s'incliner. Geopgina Weldon se décide à renvoyer les manuscrits. Qael est le mobile qai la fait agirT Pourquoi cette restitution tardive ï M°" Weldon en a donné la raison à un correspondant du Gaulois qui était venuriuterviewer à Tavistock. Elle se prétend diffamée par la Presse parisienne ; ce qui ne l'empêche pas de recevoir les journalistes (1).

Le rédacteur du Gaulois lui pose des questions. Elle répond : Je suis Spirite. La mère de Gounod m'est apparue plusieurs fois.Récemment, elle m'a priée de rendre les manuscrits à son fils. Dès le lendemain de cette vision, j'ai renvoyé le paquet à M. Oscar Comettant.

C'est le spiritisme qui avait fait rendre les partitions. En effet , vers le milieu du mois de septembre 1875, M. Comettant traitait un soir, en famille, quelques-uns de ses amis, entr'autres MM. Emmanuel Gonzalès et Joncières. On était au dessert. Soudain le domestique apporte un

• (1) Att mois d'octobre 1875, le Gaulois a publié plusieurs articles sur M" Weldon. Celle-ci avait remis imprudemment au correspondant du journal le m.nnuscrit d'une de ses brochures. C'est ainsi que le Gaulois publia quelques extraits de la correspondance intime, de Gounod, et la préface de Georges Dandin.

Georgina Weldon subit la peine du talion. Elle ne put rentrer dans la possession de son manuscrit, qu'elle dut recommencer, comme Gounod avait recommencé Polyeucle. Le manuscrit de M" Weldon était moins précieux que la partition du grand opéra I

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énorme paquet, scellé du timbre.de la poste anglaise. Les invités flairent un plat de choix, une surprise ménagée, comme dessert , parl'amphyiriou. C'est un plum-pudding gigantesque, s'écrie M. Joncières ! On ouvre. Ëtonnemeut général ! Le paquet renfermait miens qu'un plumpudding, il contenait les manuscrits depuis si longtemps réclamés.

Quand l'auteur de Polyeucte vint, quelques jours après , reprendre, chez M. Comettant, ses partitions, il fit un faux pas sur le perron de la maison de la rue Neuve-des-Mathurins et, en tombant, il se démit l'épaule. L'accident n'eut pas de suites graves. Le Maître fut soigné chez M. Comettant, et , au bout de quelque temps, il était rétabli.

Cette restitution des m anascrits devait-elle être un traité de paix ? Pas du tout. Georgina "Weldon n'abandonne pas lalutte.EUe était venue à Paris pour intéresser les journaux à sa cause, et pour intenter un procès. Elle alla au bureau du Figaro, où l'on se contenta de recevoir galamment la postulante. « Tous ces messieurs ont été très complaisants pour moi, écrit M°" Weldon. » Néanmoins, le Figaro ne devint pas son allié.

Elle eut des conférences avec des avocats.

Son but était de faire comparaître Gounod à la barre du Tribunal de la Seine, de retourner son adversaire sur le gril et dans tons les sens. Le Barreau français ne lui fut pas plus favorable que la Presse : • De quoi.vous plaignez-vous, lui

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316 CHARLES GOUNOO

répondait-on ? Voas avez eu ce qae vous désiriez. Votre nom est à tout jamais uni à celui du musicieo ! » Cela ne safôsait pas à la plai gnaute. Mais devant les difficultés de procédure, elle renonce au procès à Paris, elle rentre en Angleterre et prépare une lutte d'un, nouveau genre.

C'en était fini des escarmouches. La grande bataille allait commencer. M"* Weldon porte sa torche à Londres. — D'abord elle prévient les représentants de Gounod que, si l'on ne fait pas droit àses réclamations, elle écrira, pour le public, l'histoire de ses relations d'afeires avec le compositeur. < J'entreprendrai cette tâche à grand regret, dit-elle. Qu'on réfléchisse avant de refuser ce que je réclame, car mon livre une fois imprimé et soumis à Gounod, je no consentirai pas à en supprimer la publication, à moins de 75 francs par page imprimée, outre les conditions' déjà demandées par moi... » (1)

Gounod ne se laissa p39 émouvoir par les menaces. Il était décidé à poursuivre, en France, l'imprimeur des brochures. C'est donc à Londres que Georgina Weldon fit imprimer ses publications.

Que* le lecteur nous permette d'interrompre encore une fois, et pour un moment, notre récit, afin de mettre sous ses yeux les attaques suc-

(1) Mon Orphelinat, vol. II, page 3.

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cessives de M"' Weldon contre soq ancien ami. Cela ressemble à uae avalanche.

Déjà, en 4875, une petite brochure avait paru à Paris, sous ce titre : La destruction de Polyeucte, mémoire Justificatif , in- 18 de 32 pages, brochure sans grand intérêt d'ailleurs, où quelques articles de journaux sont reproduits avec les réponses de Georgina Weidon. C'est la seule publication que Tavistock ait fait imprimer en France. Les autres brochures furent éditées à Londres, à partir de 1876, les unes en français, les autres en anglais. En voici la nomenclature :

Mon orphelinat et Guhnod bh ANaLETEnHB. Trois volumes, CD français (texte serré).

Volume I. L'Mtivié, — London 1882. William Reeres. Prix 6 fr, 30. — In-8' de 188 pages, racontant la relation de la vie commune à Tavistock (1).

Volume II. Les apfacrbs. Prix 6 fr. 30. Sans date. In-8* de 160 pages, où l'auteur de la brochure, entr'autres renseignements, établit son compte par doit et avoir. C'est un long mémoire. Les chiffres se battent avec les chiffres. Tenue des livres et comptabilité I

Volume m. Lettrbs et docduehts. Sans date. Volume in-8' de 296 pages. Georgina Weidon, en le publiant, a oublié ce grand principe que les lettres intimes appartiennent & celui qui les a écrites, autant qu'à celai qui les a reçues. * Ce volume seul, dit-elle, m'a coûté plus de 3,000 francs, et je n'ose pas le vendre parce que la loi

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318 CHARLBS GOONOD

dérend qu'on vende des lettres privées . * Nous avons Ikit allusion à ce livre dans notre cl^apitre : Qoutfod écrivain.

Une Droohure, en langue anglaise, de "11 psffes, contient, outre la préface, des ezplicstions ou renvois répondant aux clùf^es intercalés dans les trois volumes précédents.

Une autre livre, publié eu français, et en meilleur flraq^t (ais que les autres brochures, eut intitulé ; AutobioorapuiE DB QomfOD. Sans date. Prix 6 fr. Petit iiyS' de H& piages. Noue j avons fait de larges emprunts. Oe livre qui contient des articles écrits par Gounod , a paru avant : ifoq OrphtKnal. (Voir notre chapitre Clounod écrivain),

(iSS autres publications sont écrites en langue anglaise : Musical rbfobm, Gounod's Concerts, in-S» de 10^ pages. Sans date. Prix 2 h. 50. (Série d'articles de journaux anglais)^

Thb ouarrbl of THi Albbbt-H&u. Wiih Ciurlbs Qodnob, Windsor Oxley 1873. In-8' de 51 pages.

HlNTZ FOA PROlNUNCUTIO.H IH SIHaiRa WltH PJtOPOSALS FOB i,

lELF aupponTina Aq&dbuï 19 pages. Prix 1 shelling. In-S*. Première édition en ^872. pne autre édition en 1882. C'est un plaidoyer en faveur de la prononciation nette, du détachement et de l'accentuation exacte des sjllabea de chaque mot. Cette brochure s'adressa aux Anglais, (.es difficultés de leur langue ; sont analysées. Qeorgina Weldon formule cet axiome, hors de conteste ; Sans l'accentuation, point de salut !

An apceal Fon Qeobqina Wsldoh. Petite brochure de 17 pages^ i^ubtiée en 1876. C'est un appel en faveur de l'Orphelinat. Nous j trouvons le non^ des personnes qui depuis 1870 ont souscrit pour l'institution. Papni ce%

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souscripteurs, noua voyons figurer : Qouuod, Dagobert Oppenheiin, Faure, Jules fiénédict, Oscar Comettant, etc.

Meationnons encore : Lr Troisième Fadbt (?) par M"* Weldon, et the Histosy op ky Ouphanaob, in-8û de 40 pages (1).

Puisque nous parlons des livres de Georgina Weldon, nous indiquerons en même temps le titre de quelquesunes de ses compositions musicales : The Brook. — Ce l'etU Garçon el le Nid de Rougegarges. — Chant sur le Berceau. ~ Choses du soir. — Le Chant du Passereau.— BaSn UD petit cahier de morceaux composêa pour l'Orphelinat, et dédiés aux enfants : Bye-to-land, — Babyland. — Bopeep. — Sing a song of sixptnse. — Ce cahier contient en outre on morceau attribué ii Gounod ; One, two, buckle my shoe.

Notre étude n'ayant pas pour objet l'oeuvre musicale de Georgina Weldon, nous n'insisterons pas sur ces productions anglaises, d'un caractère enfantin.

Revenons au récit des hostilités. Tout en publiant ses brochures contre Gounod, l'auteur, pour mieux combattre son adversaire, avait fait de nouveaux voyages à Paris. Elle luttait de sa personne. La première fois, elle n'était pas venue sans crainte en France. Sou imagination était tellement exaltée, qu'elle avait eu peur d'être

(1) Noua avons pris connaissance de deux brochures, écrites sur M"" Weldon, l'une de P. G. Stévena (étude biographique), The Iruth about Mrs Weldon (avec un portrait). Leicester 1886, 24 pages. — L'autre, publiée à Londres en 1S82, est le compte rendu par Charles Lunn, d'une conférence faite au sujet de la méthode d'enseignement de M'" Weldon, in-8', 31 pages.

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920 CUARLBe QOUNOD

aasassinéo par les amisdeGounod! Peur chimérique. ■ J'ai, avant d'arriver à Paris, écrit au Préfet de police, dit-elle dans sue de ses brochures, (I) pour le snpplier do me placer sous sa surveillance toute particulière ; oe qui fait peut-âtre que je suis encore en vie pour écrire ce petit mémoire.! En 1877, elle se propose de donner des concerts à Paris. Dans une lettre adressée au Figaro (novembre), la cantatrice annonce.sur un ton de défi, qu'elle chantera beaucoup de musique de Gounod. Bu 1879, elle essaie encore de rallierta Presse et le public à sa cause, dans une conférence -^ Concert donnée rue de Valois, au Palais-^Royal. Les morceaux de chant alternaient avec des spoech pro-nonces en français, dans lesquels Tartiste-orateur racontait comment Gounod l'avait quittée. Elle voulait détruire les accusations dont elle était l'objet. Quelques amis du Mtûtre s'étaient glissés, par curiosité, dans le public peu nombreux de cette réunion. Ils furent reconnus, interpellés di-rectement par la conférencière, et durent se re^ plier en bon ordre.pour éviter les foudres. Le Journal des études psychologiques fi.t\& compte rendu de la séance. La psychologie n'a pourtant rien h, voir dans cette affaire.

Lft guerre était dans son plein 1 La cantatrice allait enfin frapper le grand coup. Ce grand coup, c'était le procès I L'action fut intentée à Londres.

(1) Iki,lTuelion de Polyeucte, 187S.

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La procédure commenne le 17 avril 1884.

GeoFgina Weldoa fait inviter officieusement son adversaire à constituer un mandataire devant la justice ang-laise. Pas de réponse. Gounod se tient coi. Le 13 mai suivant, elle obtient du Tribunal' anglais l'autorisation d'assigner Gounod pour Libel, calomnies, dettes et rupture de contrat. Elle envoie à Paria, par la poste, p!asieure copies de l'assignation. Pas de réponse.

Le 20 décembre, l'assignation est signifiée plus régulièrement, et, le 2 janvier 1885, un aolicitor se présente pour Gounod devant le Tribunal anglais. Le même jour, Georgina Weldon soumet à la cour du Ban de là Reine J'état de ses réclamations, longues conclusions motivées, développées en trente articles, ni plus ni moins. A défaut de la traduction littérale de cette longue pièce de procédure, qui prendrait plusieurs pages, voici le résumé des principaux griefs de la requérante :

« Le défendeur a demeuré à Taviatock pendant trois VM, et a'est intéressé k IT.cole de musique foudée par Georgina Weldon. n a témoigné une grande admiration ponr le talent de la cantatrice, ainsi que le prouve une volumineuse correspondanoe, et il a promis h la demanderesse de lui confier le rôle de Pauline, dans Polyeucte, s'obligeant à lui faire obtenir, pour cet opéra, et l'exclusion de toute autre chanteuse, un engagement à t'Â.cadémie Nationale de Musique a Paria. M" Veidon étudia ce rôle, y consacra son temps, son activité. — Le défendeur prit le titre d'imprésario de la plaignante. Il accepta ou refusa certains engagements qui lui étaient proposés. —

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322 CHARLES aOUNOD

Quelqae temps après son iustftllatioB à Tavistock, Ooonod tomba malade, ce qui occftsionna de la part de la demanderesse des soias assidus, et lui causa des dépenses pécuniaires. — A. la demande du défendeur, dit la requête, les époux Weldon avaient fait construire, à grands frais, dans leur hôtel une salle pour la sociâté chorale Gounwfackoir.— Toujours à la demande du défendeur, il avait été convenu, en 187Î, que, seule, la demanderesse chanterait enAngleterre la musique de Gaunod.Dès lors, Georgina Weldon avait refusé tous autres engagements. — Pendant trois ans,elle a été le secrétaire du compositeur, s'occupant pourlui de la gravure de ses œuvres, et traitant avec les éditeurs. Go unod lui a promis, qu'après un bénéfice net de cent mille francs gngnés it Londres, Il donnerait k l'Orphelinat de Tavistock tous ses droits d'auteutpour les oeuvres musicales exécutées en Angleterre. — n lui avait promis, en outre, de composer un recueil de trente chansons d'enfant, et un grand oratorio sur les paroles de l'Ecriture Sainte que M" Weldon devait désigner elle-même. Il s'était engagé encore à lui réserver, pour elle et ses élèves, l'interprétation en Angleterre de Rédemption.

a La plaignante déclare que, de sou côté, elle a fait le nécessaire pour remplir ses engagements. Le défendeur, au contraire, en quittant Tavistock.a rompu son contrat. D a abandonné l'Ecole de mueique & laquelle il avait promis son concours, il a fait jouer k Paris, le rôle de Pauline par M~ Krauss, il n'a pas écrit , sauf deux, les ouvrages qu'il s'était engagé k composer, il a fait exécuter k Birmingham, en 18S2, Bédemption sans la coopération de la plaignante et de ses élèves, etc., etc. M" Weldon a perdu ainsi les avantages de sa profession artistique et elle a subi un grand préjudice. — En 18H, Gounod lui a fait réclamer, par l'Ambassade de France, des objets qu'elle était accusée de détenir indûment. La plaignante était menacée de poursuites judiciaires.— An mois d'aodt de la même année, Gounod fit publier, à

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SA VIB HT BBS ŒUVRES 323

Paria, Dotamment daoB le journnl le Gaulois, des articles diffamatoires contre M" Weldon, En 1876 et 1877, caUeci a été calomniée dans plusieurs lettres privées par le dérendeur. Oouuod l'a traitée d'aventurière devant le commissaire de police d'une section du 9" arrondissement de Paris. En 188?, il a déclaré qu'il ne dirigerait pas en Angleterre Rédemption, si l'on na refusait pas Jt la plaignante l'entrée de la salle où l'oeuv» devait ètrs exécutée,

• En conséquence. M" Weldon, pour les l^its cideasuB relatés, demande 30,00i) livres de dommages et Intérêts, plus 1,640 livres pour son travail de secrétaire pendant trois ans. «

Ce qui ftiit, en bonne monnaie française, ta somme de 791,000 francs. Près d'un million!

pans le monde des arts, n'est-ce pas un procès rare et curieux f

Cette action judiciaire n'avait pas de limites. La plaignante aurait pu corser encore sa demande, Incriminer jusqu'à la pensée de l'auteur de Faust, et, sur oe chef, doubler le chiffre de ses reveudioations pécuniaires. Gounod laissa passer ces fantaisies. À l'audience du 17 janvier 1885, le solicitor qui occupe pour lui, se borne à dénier les faits allégués par la demanderesse. Il invoque aussi le bénéfice de la prescription. M" "Weldon réplique. Elle est interrogée sous la foi du serment. Elle demande que la comparution pepsonnelie du défendeur soit ordonnée. Le solicitor de Gounod déclare se retirer du débat, et le jugement est remis à plusieurs mois, pour $tre rendu sur le rapport du Shérif. Enfin la

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334 CHARLEB OOUNOD

sentence est prononcée le 7 mai 1885 par la Cour des Shérif, et confirmée le 30 du même mois par la Haute Cour de Justice, Section du Ban de la Reine. Nous traduisons le texte de l'arrêt du 30 mai :

< Le défendear ajant retiré sad«mfuide, et une ordonnance d'enquête, datée du 18 mars 1885, ajant été rendue k l'effet de faire établir par le ihérif de Middleaex les dommages et intérêts que la demanderesse est en droit de recouvrer, et ledit shérif ayant, par son rapport en date du 7 mai, estimé que leadits dommages devaient être fixés à 10,000 Livres, il est ordonné que la demanderesse recouvrera contre Gounod la somme de 10,000 Livres, et les fraia du procès qui seront taxés ultérieurement, t

Coût, moins les frais, 250,000 francs.

Cette décision judiciaire a été rendue, on le voit, sur le rapport du Shérif de Middlesex, et ce mag-istrat s'est livré à une enquête à laquelle le défendeur n'était pas représenté, puisque son aolicitor avait quitté le débat.

Quelle est donc la portée de ce jugement?

Comme nous ignorons la loi et la procédure anglaises, nous hésitons àl'apprécier, dans notre incompétence. Toutefois, il nous semble, à première vue, que cette décision n'est pas sans analogie avec notre jugement par défaut qui devient définitif, selon les circonstances.

En France, la demanderesse se pourvut devant les tribunaux, pour obtenir, dans notre pays.

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SA VIE ET ses ŒUVRES 325

l'exécution du jugement prononcé à Londres.

Mais elle abandonna sa demande, de sorte que le dernier mot n'a pas été dit sur le mérite de sa réclamation.

En Angleterre, M"' Weldon ne paraît pas avoir tiré un grand bénéfice ï>écuniaire du jugement rendu à son profit, et dont elle avait avancé les frais. Lorsque la sentence fut prononcée, la demanderesse n'était pas libre. Depuis le mois d'avril 1885 elle subissait, dans la maison de détention d'Holloway, une peine de six mois d'emprisonnement à laquelle elle avait été condamnée pour avoir diffamé M. Rivière, chef d'orchestre de Her Majesty Théâtre, un de nos compatriotes fixé depuis longtemps à Londres. Mais du fond de sa cellule, tout en écrivant des pièces de théâtre, M°" "Weldon ne perdait pas de vue les 10,000 Livres de dommages et intérêts qui lui avaient été accordés par le jugement du 1 mai. Comme le nouvel oratorio de Gounod, Mors etvita, devait être exécuté prochainement au grand festival de Birmingham, la prisonnière adressa une requête au Lord Chief Justice pour que la recette fut saisie. Le magistrat refusa d'accorder l'autorisation demandée. Appel de cette décision au mois d'août, c'est-à-dire quelques jours avant le festival de Birmingham, Appel infructueux, La décision du Lord Chief Justice fut confirmée. Le jugement rendu au profit de Georgina Weldon restait lettre morte.

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326 CHA.BLBS GOUNOD

II était donc décidé que Gounod toucherait intégralement ses droits d'auteur sar Mors et Vita. L'auteur cependant ne se rendit pas à Londres pour dirijfer, eu personne, l'exécution de son oratorio, comme il l'avait promis. Les éditeurs et les organisateurs du festival n'étaient pas contents. On annonçait même qu'ils avaient l'intention de faire un nouveau procès à Gounod. Ce procès n'eut pas lieu. Comment pouvait-on espérer la présence du compositeur à Londres ? Le jugement rendu contre lui l'avait profondément irrité. En outre, sa position en Angleterre était difficile. Les juges, il est vrai, n'avaient pas autorisé la saisie des bénéfices du festival à Birmingham, mais Gounod courait risque d'être arrêté, sinon pour dettes, du moins pour n'avoir pas obéi au jugement.

Son absence au festival de Birmingham pri va le public anglais d'une grande attraction. La recette s'en ressentit, {Août 1885). Quelques mois plus tard, en mars 1886, Mors et Vita était exécuté à l'Albert-Hall, en présence de la reine d'Angleterre. Cet auguste patronage avait suffi pour amener une affluence considérable. La recette s'éleva à la somme, prodigieuse de 125,000 frnncs, le plus haut chiffre qu'ait jusqu'alors produit à Londres l'exécution d'un oratorio. Par cette audition spéciale, la Reine protestait en faveur du Maître français. C'était une délicate attention à laquelle s'associait le public ; c'était un témoignage flatteur pour Gounod, toujours

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absent de Londres, car on a'avait pu le mettre à l'abri des formalités et des rig-ueurs de la loi. Depuis quelques mois, Georgina "Weldon était rendue à la liberté (1), et un solicitor l'avait priée de suspendre l'exécution du jugement do 30 mai 1885, afin de permettre au compositeur de venir à Londres et de diriffer, à l' Albert-Hall, en présence de la Reine, l'exécution de Mors et Vita. M"' Weldon répondit :

* Je suis plus qu'étonnée de votre impudence. Je suis, depuis ce luatin, de retour à Paris où, avec succès, j'ai tout mis en mouvement pour obtenir l'éxecution de mon verdict contre Gounod. S'il essaje de mettre les pieds en Angleterre, je le fais arrêter immédiatement! *

Ce n'était pas gracieux pour la Reine. Sa Majesté, après l'exécution de Mors et Vita donnée en son honneur, adressa à l'auteur un télégramme de félicitations. L'Angleterre se réconciliait avec Gounod. Les éditeurs aussi. Comme Rédemption, la partition de Mors et Vita fut achetée 100,000 fr. par Littleton (Novello et C*).

Georgina Weldon, fière de sou droit, droit tout

(1) A sa sortie de prison, disent les journaux anglais, quelques personnes avaient fait une ovation à Oeorgina Weldon, On l'avait acclnmée, on avait dételé les ohevaui de sa voiture, et l'héroïne avait prononcé un discours, dans lequel elle annonçait, coram popuio, qu'elle était décidée à embiafiser la carrière dramatique.

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328 CHABLE6 aoUNoe

platonique, continuait la latte. Inutile de dire que le jugement rendu à Londres fut vivement attaqué par la presse paiisieone. ■ Gounod, dit le Figaro, nous a fait l'honneur de nous déclarer qu'il opposait le démenti le plus formel à des allégations que sa dignité lui interdisait de discuter... » Henri Rochefort , dans Vlntrartsigeant du Vi mai 1885, publiait, en termes virulents, un article intitulé : le procès Weldon, et commençant ainsi :

« Les juges qui ont condamné le compositeur Gounod à 250,000 francs de dommages et intérêts à l'égard d'une vieille sorcière, n'ont pas jugé un procès ; ils ont accompli une vengeance... » et l'article, écrit dans le style gai et mordant que l'on conuEÛt bien, se répand en épitbètes peu flatteuses pour la demanderesse (1). Âa fond.

(1) M~ Weldon ne laissa pas l'article de Rocliefort sans réponse. Le 19 mû, elle écrit une lettre au rédacteur de yintransiyeanl, lettre que le journal n'a pas reproduite, et que nous trouvons dans une publication anglaise : Salut Social, feuille périodique éditée par M"* Weldon. Celle-ci, dans sa réponse, veut déniontrer que les ju^es anglais, en droit et en fait, ne pouvaient traiter autrement Gounod. Elle trouve indigne l'article de Rochefort qui l'a appelée vieille sorcière, vieille guenon, et qui l'a menacée de St-Lazare. A. son tour elle appelle Rochefort citoyen marquis, marquis rouge, VÂpolton de la lanterne. Elle lui dit encore qu'il ressemble à Troppmann, etc., etc.

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Rochefort prend sérieusemeot la défense de Goanod. Lo compositeur lui répondait :

t Cher monsieur Rochefort,

• Je viens de lire le numéro de l'Intransigeant, dans lequel TOUS venez de eigner une protestation énergique et courageuse contre le jugement plus inepte encore que Bcélérnt dont je viens d'Être victime devant ce qu'on ap* pelle dérisoirement la Justice en Angleterre! Je n'ai pas l'iionneur de voua connaître personnellement, et je vous suis absolun?ent étranger, sinon par mes œuvres : c'est donc en faveur de la vérité, avant tout, que votre voix B'est élevée. Mais je tiens à vous remercier publiquement d'un tSmoignaga public d'indignation dont ma cause et mon caractère bénéficient devant l'opinion de tous ceux qui pourraient se laisser piper par les arrêts de cette pseudo-justice de haineux et de pharisiens hjpocrites, VUprëa desquels le perfide Ulysse n'était qu'un gamin.

« Prétendre de feindre et croire que mot je suis l'auteur d'an article abominable écrit contre moi, il y a onze ans, non vrai 1 c'est du crime roulé dans l'ineptie. C'est un comble !

1 Voyez-vous, Satan passe généralement pour un malin. Eh bien ! c'est une erreur. Au fond, c'est un imbécile. Merci et tout à voue. >

■ Ch. GOUNOD. .

C'est le cas de répéter qu'on a 48 heures, et même plus, pour maudire ses juges.

Georgina Weldon n'est pas g-uério du mal de la procédure. Rochefort, pour les motifs politiques que l'on sait, a été obligé de quitter la France. Il est actuellement installé à Londres,

330 CHAItLEB aOUNOD

dans la même ville que M"" Weldon. Celle-ci, au mois de mai 1889, manifestait la ferme intention de lui faire un procès pour l'article de l'Intran-

siijeant (l).

H faut plaindre M°" Weldon. Elle a failli jouer dans l'art un rôle important, elle a lutté avec persévérance, elle a vu s'entr'ouvrir la terre promise, et elle a échcuéau port.

Elle avait {?agné son procès contre Gounod, mais, comme nous l'avons dit plus hau^, un procès tout platonique. Ses tribulations n'étaient pas finies. Son mari, le mari lui-même, la quittait en juin 1875, et, dès ce moment, de graves ennuis d'un ordre privé venaient l'assaillir. On voulait la faire passer pour folle. Des médecins aliénistes la visitèrent, et des gardiens de maison de fous essayèrent delà chasser de Tavistock. Des arrangements pécuniaires avaient été pris entre elle et M. Weldon. Ils ne furent pas exécutés. Une demande en divorce fut introduite devant la juridiction anglaise. Gounod n'étant pour rien dans cette affaire, ni dans d'autres procès engagés à Londres, il serait cruel d'insister.

Pendant quelques années, la cantatrice a continué ses concerts, mais sans succès. Elle a tenu bon jusqu'au bout. Dans une lettre adressée

(I) Le procès a eii lieu, et Roohefort a été condamné, en février 1890, à pajer à M"* Weldon 250 livres à« dommages et intérèta, soit 6,Î50 franca.

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à la Presse anglaise, elle pousse ua cri de

«... Pour le présent, dit-elle, je travaille activement h obtenir pour la Nation nne Cour d'appel ; tous aavez que j'ai cette cause & cœur depuis longtemps. Si j'étais Busse, je serais Nihiliste. Je n'ai qu'une idée en tête, la Bêforme. J'ai commencé par la rëTorme musicale. Ella m'a coûté tout au monde : la jeunesse, la beauté, le foyer, les amis, la fortune ; et elle m'a laissée ruinée. J'ai latte, lutté durement, etc... >

Aujourd'hui Georgina "Weldon a abaudouaé la carrière artistique, elle a délaissé l'Enseignement. Elle n'habite plus Tavistock, elle vit h Londres dans la retraite, réfugiée dans ses souvenirs, s'occupant d'hypnotisme, et entourée de ses carlins. Les carlins sont plus fidèles que les musiciens.

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