‹ Charles Gounod, sa vie et ses œuvresChapitre 15 sur 22 · tO CHARLES aOUNOD · texte numérisé non relu

tO CHARLES aOUNOD

Théâtre-Français, qui avait battu la mesure aux représentations d'Ulysse en 1853, l'ancien maestro des BoufiFes-Pansiens, était redevenu directeur de théâtre.

Au début de son exploitation à la Gaîté, en septembre 1873, il avait donna le Gascon, un drame de Barrière et Davyl, simple lever de rideau pour sa direction. Offenbach ne renonçait que provisoirement à la musique. Son idée fixe, en prenant possession de la Gaîté, avait été de remonter, avec un grand luxe de mise en scène, de décors et de ballets, son Orphée aux Enfers. Il préparait cette reprise avec un soin tout paternel.

Jeanne d'Arc fut jouée après le Gascon. Pour Offenbach, c'était encore une pierre d'attente. Le directeur ne pensait qu'à Orphée et aux droits d'auteur quelui produirait le succès. A son grand étounement, Jeanne d'Arc avait été un triomphe qui renvoyait son opéra-bouffe aux calendes grecques. Cependant la troupe d'opérette était engagée, la pièce était sue et répétée depuis longtemps, Offenbach suspendit Jeanne d'Arc en plein succès. On faisait encore 5,000 francs de recettes.

Jeanne d'Arc avait comme auteurs Gounod pour la musique, et M. Jules Barbier pour la pièce. Celui-ci avait abordé le théâtre avant son illustre collaborateur- musicien. M. Barbier s'occupait déjà de littérature, alors que Gotinod, absorbé dans les pratiques religieuses, songeait

n,g',7CCT:G00glc

à entrer dans les ordres. M. Barbier débuta en 1847 par un à-propos en vers qui précédait, au Théâtre-Français, la reprise du Don Juan de Molière. Le petit acte avait pour interprètes Rachel et M"* Brohan. L'Ombre de Molière en.

était le titre. Ce début passa inaperçu, ou à peu près.

Depuis 1847, l'écrivain a fourni au théâtre une longue carrière. On a dit qu'il faisait honnêtement, loyalement le vers, qu'il était plus versificateur que poète. C'est possible. Mais, par ce temps de défaillance poétique, le praticien, quand il est au courant des secrets de la prosodie, atteint vite le premier rang. S'il ne s'envole pas vers l'Olympe, l'Olympe descend vers lui. M. Barbier et son collaborateur en livrets, Michel Carré, ont eu le mérite de bien approprier leur poésie aux convenances musicales.

Leurs livrets se prêtent à la bonne sonorité vocale, et c'est une qualité très appréciée des compositeurs et des interprètes. Tout bon poète n'est pas nécessairement bon librettiste. Emile Augier, dans Sapho, est poète, et poète inspiré, mais il n'est pas bon versificateur pour la musique. La facture du livret est une spécialité.

Jeanne d'Arc n'est pas un livret d'opéra. C'est une tragédie-drame qui met en scène le personnage populaire et guerrier de la Puceile d'Orléans. La pièce suit la légende illustrée par Michelet, et retrace, par une suite de tableaux, les

■ n,gti7cdT:G00glc

343 CRABLES OOtlNOD

principaux épisodes de la vie de l'héroiae. Les personnages sont très nombreux. Citons, parmi les acteurs de la création, Angélo (Charles VU), Desrieuz (La Trémouille),Clénient-Just (Labire), CoUeuille (un grefHer), Lia Félix (Jeanne d'Arc), M'" Tessandier ( Agnès Sorel ), M"* Perret (le page Loys), etc.

La partition comprend des morceaux symphoniques, des chœurs, un ballet, deux morceaux de chant.

Introduction ; au refrain pastoral du hautbois répond, sur la scène, le chant des violons.

Le premier acte se passe dans la chaumière de la famille d'Arc.Au fond^dans la campagiie,des paysans fuyent l'invasion ennemie. Jeanne les accueille. Chœur : nous fuyons la patrie, (l" et S" sopranos, ténors, basses). Les fugitife déplorent les horreurs de la guerre. Crescendo descriptif, qui se termine d'une façon saisissante par la phrase du début : nous fuyons lapatrie.

La nuit est arrivée. Jeanne est seule. Elle entend le bruit des cloches (mélodrame). Elle s'agenouille. Chœur dans la coulisse. C'est le final des voix : Jeanne/ Jeanne ! (Les deux Saintes ; sopranos, ténors). Cette scène est ingénieusement conçue. Les deux Saintes alternent avec le chceur qu'un trémolo aigu des violons accompagne. L'appel réitéré des Saintes est soutenu par l'orgue, les cuivres et les cymbales.

Jeanne éperdue jette an adieu désespéré à sa chaumière, et s'éloigne. Sa mission commence.

n,gti7cd5yGoOglc

Second acte : la cour de Charles VII à CMnon. Chœur et ballade ( 1" et 3°°* sopranos, le page Loys). Le chœur invite le page à chanter la ballade du prisonnier, et le page obéit en s'accompagnant de ea guitare. L'air est écrit sur le modèle des airs anciens (1). A lafin de l'acte, chœur d'une grande sonorité. Charles VII a reçu Jeanne. Bans cette entrevue, elle a réveillé, pour un instant, le patriotisme du Koi et de la Cour.Tous veulent suivre Jeanne d'Arc, à Orléans. Chœur: Dieu le veut! (sopranos, ténors, basses.) C'est une marche • militaire oîi les cuivres jouent un rôle important et oîi les voiï répètent ce cri patriotique : Nous délivrerons la Patrie! Dans ce final, l'auteur a introduit avec intention des fragments caractéristiques de la Marseillaise, AxiChant du Départ et d\i Chant des Girondins. Le patriotisme en musiq^ue ne défend pas l'anachronisme.

Au troisième acte, les remparts d'Orléans.

Chœur de soldats et couplets. (Une ribaude, M* Jean; sopranos, ténors, basses), Demain la bataille, etc. Ce chœur de soldats est très animé, et la chanson de défi : Anglais, rentres vos cornes, a de l'allure. L'accompagnement en est pittoresque. Après une ronde dansée, suit le

(1) La partition mentionne encore, an second acte, les morceaux suivants : Chœur VexiUa Régis pendant la prière du Roi. — Entrée de la Cour. Menuet. — Mélodrame.

n,gti7ccT:G00glc

344 CHARLES aoUNOD

DivertiBsemeiit. A la Gi^té, on composa le ballet avec des airs de danse de la Nonne Sanglante, et on y intercala la Marche funèbre d'une ma^ rionnette, morceau très original et primitivement écrit pour le piano. Nous en avons parlé au chapitre précédent. Le sujet du ballet était la mort et l'exécution d'un énorme mannequin représentant un chevalier anglais. — A Orléans, on se préparait gaîmeut au combat. Mais, avant l'attaque, Jeanne veut implorer le secours de Dieu. Tout le monde s'agenouille. Chœur d'invocation (sopranos, ténors, basses.) Jeanne d'Are déclame une prière accompagnée par l'orchestre, et le chœur reprend : Viens, esprit créateur. Le début de ce chœur est écrit pour toutes les voix à l'unisson.

Le quatrième acte se divise en deux tableaux. Le théâtre représente d'abord une terrasse dominant la ville de Reims. Chœur dialogué de femmes : Sans verser le sang, elle prend les villes.

Ail second tableau, la cathédrale de Reims.

Marche du sacre, précédée d'une fanfare, Noèl ! Noël ! L'orchestre exécute d'abord la marche que le chœur reprend. (1'" et 2™" sopranos, ténors, basses). Les cuivres imitent les cloches.

Le cinquième acte se passe à Rouen. Jeanne est dans sa prison ; elle dort sur un grabat. Des soldats anglais jouent aux dés, et boivent :

J'ai bonne espérance Mon dé gagnera.

SA VIE ET gsa ŒUVIŒ3 345

Une lueur céleste vient éclairer la prisonnière endormie, et les deux Saintes réapparaissent. Leurs voix se mêlent au chaut bachique des soldats. Contraste saisissant! Il y a là une opposition heureusement traitée, qui rappelle un peu le bel effet du Pré aux clercs (Ils vont jouer leur vie).

Jeanne est condamnée. Ou la conduit au supplice. Le théâtre change et représente la place du Vieux Marché. Marche funèbre et chœur (1*" et 2°"' ténora, basses). La marche débute par un chant de clarinette et de basson qui se développe peu à peu. C'est de tradition. — Mélodrame. Le bûcher s'allume. — Grand final : Le feu l Le feu ! Chœur général : Les deux Saintes, le chœur invisible (sopranos), les soldats (ténors), bourgeois et moines (basses).

Telle est la nomenclature de l'ouvrage. Cette partition, nous l'avons dit, fat composée eu Angleterre, alors que le Maître vivait en bonne intelligence avec M. et M"' "Weldon. C'est à eax que l'œuvre fut dédiée, et le manuscrit porte la mention suivante :

« J'offre ce manuscrit à mes deux chers et courageax amis Henr; et Qeorgina Weldon, en souvenir du bftcher sur lequel la malveillance publique les fait brûler avec moi, depuis que j'ai le bonheur de les avoir pour amis, ô octobro 1873. »

. Ch. GOUNOD. .

Jeanne d'Arc a été reprise le 3 janvier

n,gti7cdT:G00glc

346 CHARLES OOUNOD

au Ihéàtra de laPorte-Saint-Martin, avecSarah Bernhardt. Déjà, en 1885, au Cirque d'Hiver (concerts Godard) , l'ancienne aociétaîre de la Comédie Française avait déclamé le rôle de Jeanne d'Arc, et la partition avait été exécutée presque tout eotière.sous la direction de l'auteur. Bèa ce moment, Sarah Bernhardt désira vivement représenter la Pucelle d'Orléans au théâtre.

C'est elle qui a présidé à cette brillante reprise à la Porte -Saint-Martin, où elle a remporté un véritable triomphe. Jamais, même avec Lia Félix, on n'avait mis plus d'héroïsme, plus d'élan, plus d'exaltation dans le rôle de Jeanne. L'enthousiasme que Sarah Bernhardt a provoqué, a été tel, que la pièce, la mise en scène, la musique même de Gounod, ont moins impressionné le publie que le jeu de l'actrice.

Le drame de M. Barbier a été un peu modifié, et la partition a subi quelques changements.

Parmi les coupures, il faut regretter celle du ballet, et la coupure du chœur des soldats, au dernier acte : J'ai bonne espérance. Un autre chœur : Dieu le veut I final du second acte, a été supprimé. Cette prière est déclamée par Sarah Bernhardt pendant que l'orchestre accompagne en mélodrame.

Gounod n'est pas le premier musicien que le sujet de Jeanne d'Arc ait inspiré. Si nous voulions dresser la liste complète des œuvres musicales écrites sur cette patriotique légende, il

n,gti7cdT:G00glc

Bi. VIH ET SES ŒUVRES 347

nous faudrait remonter jusqu'au règ'ne do Cliarlos VII. Parmi ces nombreuses compositions, nous citerons celles de ; Rodolphe Kreutzer 1790, Weber {Bernard Anselme) 1806, Balfo 1839, Jean de Hoven 1841, Verdi 1845, Max Bruch 1859, Gilbert Duprez 1865, Georges Pfeiffer 1868, Mermet 1876, Tsuhaïkowsky 1879.

Citons enfin la Jeanne d'Arc de Louis Lacombe, œuvre inédite et qui avait été composée pour la fête du 8 mai à Orléans, lors de l'inauguration de la statue de Foyatier. Le livret avait été écrit par un poète Orléanais, M. Jules Loiseleur, aujourd'hui bibliothécaire de la ville d'Orléans. Pourquoi l'œuvre ne fut-elle pas exécutée î Nous n'avons pas à le dire. Il y a des gens de talent dont la vie n'est qu'une lutte opiniâtre et ingrate contre le succès. Lacombe a été un de ces hommes là. On dit que sa Jeanne d'Arc runferme des beautés de premier ordre, et qu'elle rappellerait le succès de sa grande symphonie Sapho qui obtint le prix au concours de l'Exposition de 1878. Un jour prochain peut-être, la Jeanne d'Arc de Lacombe aura les applaudissements tardifs, mais éclatants du public.

Quelques semaines avaot les représentations de Jeanne d'Arc h la Porte-St-Martin, l'Opéra- Comique de la place du Chatelet reprenait Mireille. L'œuvre de Gounod revenait sur la scène de Tancien Lyrique, ou elle avait paru pour la première fois, en cinq actes, le 19 mars

1864. Reprise on trois actes, au m€me théâtre, le 15 décembre suivant, Mireille avait été représentée en cinq actes, et avec de nouvelles modifications, à la salle Favart, le 10 novembre 1874. Dans un chapitre précédent, nous avons résumé les trois premières versions de l'opéra.

Le 29 novembre 1889, l' Opéra-Comique nous a donné une quatrième version de Mireille, et l'on doit considérer cette transformation comme définitive, puisque, pour cette reprise, l'auteur a dirigé lui-même les répétitions. C'est une sorte de compromis entre la première partition en cinq actes et la représentation en trois actes du 15 décembre 1864.

L'œnvre est encore réduite en trois actes. Les deux premiers n'ont pas subi d'importantes modifications. Le troisième acte, dans un premier tableau, nous restitue le Val d'Enfer. A peine le terrible Ourias a-t-il frappé Vincent de son bâton ferré, que le théâtre change. Sans autre transition que le coup de sifflet du machiuiste.la scène représente le désert de la Crau. L'église des Saintes, avec la procession, forme le dernier tableau, et la pièce se termine bourgeoisement par le mariage de Mireille avec Vincent.

Les divers remaniements de l'opéra font disparaître la scène fantastique du Rhône, et la scène des Moissonneurs. Le rôle de Vincenette est supprimé. Celui de la sorcière Taven prend plus d'importance. Il est bien tenu par M"" Chevalier, l'ancienne Vincenette de 1874, à la salle Favart.

n,gti7cdT:G00glc

Les rôles sont ainsi distribués : M'" Simonnet (Mireille).— Chevalier (Taven).— Auguez (AudrelouD). — Nazem (Clémence). — MM. Clément (Vincent).— Taskin (Ourias).— Fournets (Ramon), — et Maris (Ambroise).

A l'origine, Mireille n'avait été jouée au Théâtre-Lyrique qu'une quinzaine de fois, et le public ne s'était pas montré beaucoup plus empressé aux représentations de 1874. Enfin, l'opéra de Gounod a obtenu en 1889 une juste et éclatante réparation. C'est un brillant succès que viennent consacrer actuellement de fructueuses représentations, et qui est dû surtout h la valeur musicale de l'œuvre. M™' Carvalho n'est plus là, et si les rôles sont convenablement rendus, l'interprétation nouvelle ne vaut pas, à beaucoup près, celle de 1864. Mireille a été remaniée, mais cette transformation ne donne pas au spectateur une satisfaction complète. Nous eussions préféré la partition primitive en cinq actes à la version de 1889.

Page 1