‹ Charles Gounod, sa vie et ses œuvresChapitre 16 sur 22 · CINQ-MARS · texte numérisé non relu

CINQ-MARS

Le 5 avril 1877, dix ans après le grand succès de Roméo, Gounod fiit représenter à la salle Favart Cing-Mars, opéra en quatre actes composé sur le livret de MM.Poirson et Gallet. Le Maître,

n,gti7cdT:G00glc

350 CRABLES OOUNOD

qui depuis 1837 n'avait pas produit, au théâtre, une œuvre de lon^e baleine, faisait sa reotrée dans le monde musical. Aussi le nouvel ouvrage était-il attendu avec curiosité. La salle Favart ne contenait que 1,800 places, et plus de 10,000 demandes , pour la première représentation , avaient été adressées à l'Opéra-Comique, où M. Carvalho venait de rentrer comme directeur.

AprèB une longTie absence, Gounod et M.Carva- Ibo se retrouvaient à la salle Favart, et cette rencontre faisait bien augurer du succès. Malheureusement,et parune injustice criante du public, les espérances ne se réalisèrent pas. On cbercba noise à l'auteur, on prétendit que Cinq-Mars était une œuvre ennuyeuse et monotone, qae c'était une improvisation trop rapide, et que la partition, composée en quelques semaines, avait été écrite avec précipitation.

On pourrait d'abord répondre, avec Molière, que le temps ne fait rien à l'afifaire. L'ouvrage fut terminé à Cannes au commencement de l'année 1877, et il importe peu de savoir à quelle époque il avait été commencé. Nous avons peine à croire que cet opéra qui contient tant de riobesses,ait été pour ainsi dire bâclé en quelques jours. Gounod d'ailleurs avait autrefois songé à Cinq-Mars. Il avait même eu entre -les mains un livret très développé de Saint -Georges et de Leuven. C'est un sujet qu'il aflfectionnait.

Le livret de MM. Gallet et Poirson a des proportions modestes. Les auteurs ont pria pour

n..^G00gliig,.

canevas le roman d'Alfred de Vigny. Les amours du jeune d'EfQat et de la princesse Marie de Gonzague forment le nœud de l'intrigue. Mais le scénario, dans ses détails, laisse beaucoup trop à désirer. Ce n'est pas à la musique, c'est au livret qu'on pourrait adresser le reproche d'improvisation.

Voici les personnages, et les acteurs de la création : MÏâ.. Dereims, ténor, (Cinq-Mars). — Stephanne, baryton, (de Thou).— Giraudet, basse, (le père Joseph). — Barré, baryton, (Fontrailles).— Maris, basse, (le Roi).— Bernard, (le Chancelier). — Lefèvre (Montmort). ~ Davoust, (Eustache), etc. — M"" Chevrier, chanteuse Falcon, (la priacesse Marie). — Franck- Du vernoy, chanteuse légère,(Marion Delorme). — Périer, soprano, (Ninon de Lenclos). — Lévy, soprano, (un Berger chantant).— M. Uorel, (un berger dansant).

Le prélude instrumental est court et d'un caractère sombre. C'est sinistre et lugubre. Cette introduction, inspirée par le supplice de Cinq- Mars, se compose de deux mouvements lents, un adagio-molto, et une marche funèbre, heureuse- . ment reprise au troisième acte, en pleine forêt de Saint-Germain.

Le premier acte se passe au château de la Maréchale, mère du marquis de Cinq -Mars. Le jeune marquis se dispose à partir pour occuper une haute fonction à la Cour de Louis XIIL Au lever du rideau, l'orchestre exécute un charmant allegro, pendant que les gentilshommes s'em-

n,g -ccT'GoOgIc

?53 CHj^RLKS oounod

pressent autour de Ciuq-Mars, et le félicitent de sa nouvelle dignité. Les courtisans se divisent en deux groupes, les partisans du Cardinal et les partisans du Roi.

Chœur de ténors et basses : A la Cour vous allej paraître. Les seigneurs recommandent au marquis de n'avoir qu'un maître : le Cardinal, disent les uns ; le Roi, disent les autres. Je .servirai les deux, répond gaiement Cinq-Mars. La musique de oetto première scène est gaie et spirituelle. Les gentilshommes prennent congé An marquis, et l'orchestre accompagne leur sortie de la Façon la plus gracieuse.

Duo entre Cinq-Mars et de Thou : Henri, voua nous parliez là d'une voix légère. Cinq-Mars confesse ses amours. Il aime la princesse Marie de Gonzague. Sur cet aveu, l'orchestre indique discrètement le motif d'une délicieuse cantilène chantée par la princesse (Nuit resplendissante).

Ici se place un incident dramatique. Les deux amis, Cinq-Mars et de Thou, sur une mélopée religieuse, lisent par hasard une page d'un livre placiS sur une table. C'est une terrible prophétie :

Et leur sang se mêla dans le même tombeau.

Ainsi soit-il I

Ainsi soit-il ! répond le père Joseph d'un ton lugubre. Le père Joseph est le bras droit du Cardinal. Il est porteur de deux messages : l'un qui ordonne au marquis de rejoindre le Roi à

n,gti7cdT:G00glc

Perpignan, l'autre qui iavite la princesse Marie à se rendre à la Cour, oiî elle sera préseutée aux ambassadeurs polonais. De par la volonté du Cardinal, la princesse de Gonzague est fiancée au Hoî de Pologne.

Reine I Elle sera reine! s'écrie le ebœur.

Grand morceau d'ensemble (Marie, Cinq-Mars, de Thou, le Père Joseph, sopranos, ténors et

Cinq-Mars sort désespéré. Ses amours sont contrariées dans leur fleur printanîôre. Un autre choeur (ténors et basses), au rhytbme vif, fait contraste à ce désespoir :

Allez |>ar la nuit claire, Allez beau voyageur.

Restée seule sur le théâtre, Marie exhale sa douleur dans quelques phrases de récitatif : Par quel trouble..., suivi de la cantilène :

Nuit resplendissante et ailencieuBe....

adorable expansion musicale, qu'accompagne le murmure poétique de l'orchestre. Ou se croirait encore au jardin de Marguerite. Ce morceau a été inséré au quatrième recueil des Mélodies.

L'acte finit par un duo entre Cinq-Mars et Marie. Ce duo, qui débute par un récit, s'animo et s'enflamme peu à peu. Le jeune homme exprime ses regrets dans ce joli passage que

n,gti7cdT:G00glc

354 CHARLES OOUKOD

l'on eoteadra encore au dernier acte : Faul'il donc oublier ces beaux jours envolés l et les denx amants ee jurent fidélité pour la vie.

Le second acte se divise en deux tableaux. Le théâtre représente d'abord les appartements du Roi à Saint-Germain. Marion et Ninon sont en Ecène. Chœur de ténors et de basses : A Marion Reine des belles, suivi de la chanson de Fontrailles, avec refrain du chceur :

On ne verra plus dans Paris Tant de plumes ni de moustaches.

Cette chanson est d'une allure vive et spirituelle. Le Cardinal veut exiler Marion. Quelle audace ! Le chœur se récrie :

Gnrdons Marion et Ninon Et que le Cardinal en crève !

Cette petite révolte est interrompue par la passage du Roi, qui sort de ses appartements en compagnie de Cinq-Mars, le Grand Ecnyer.

Gounod n'a pas fait chanter Louis XIII. Le Roi se borne à salner la Cour sur son passage, pendant qu'un morceau d'orchestre se fait entendre. C'est une marche courte et ravissante. La musique prend une tournure archaïque , et l'on voudrait que le Roi repassât, pour la reprise de cette élégante mélodie. Malheureusement le Roi a disparu dans la coulisse. Il a pris congé de

n,gti7cdT:G00glc

Cinq- Mars. La fortune du marquis a été rapide. Les courtisans s'empressent autour de lui :

Ah ! monsieur le grand Ecijer, Permettez qu'on vous salue !

Cette salutation en chœur forme, au point de vue de la facture musicale, un ensemble très intéressant. Les ténors et les basses se répondent , les voix s'enchevêtrent , et concertent au milieu des dessins de l'orchestre. C'est un des morceaux les mieux réussis de la partition.

Les courtisans se sont retirés. Cinq-Mars se retrouve avec Marie. Mélodieuse cavatine du ténor : Quand vous m'avez dit un jour : soyes fort. Le motif a servi d'introduction à l'acte.

Mais survient le père Joseph, ce terrible représentant du Cardinal. Trio : ce( homme encor ! Les deux amants refusent d'obéir à ses ordres, et Cinq-Mars le congédie , sans respect, en le traitant de serpent !

Coup de théâtre ! Gammes chromatiques ! Le sort eu est jeté. La lutte est déclarée contre Richelieu I

Second tableau : une salle brillamment éclairée chez Marion Belorme, la célèbre courtisane. Nous assistons à une fête, et ensuite à une conspiration contre le cardinal. Généralement, au théâtre, le complot et le ballet marchent de compagnie.

Fontrailles apprend aux conjurés que Cinq- Mars est des leurs. Le Grand Ecujer viendra cette

n,gti7cdT:G00glc

356 CUABLBB GOUNOD

nuit. L'orchestre accompagae d'un menuet ce dialog-ue parlé qui est suivi d'une courte scène musicale avec chœur. Foutrailles dirige tout à la fois ta fôte et le complot.

Le divertissement va commencer, mais, avant le Ballet, Marion fait son entrée entourée de Bergères. Chœur de sopranos, ténors et basses :

Belle dont le sourire

Cet ensemble vocal est très pittoresque. Il se déroule sur une suite de septièmes majeures. Après le chœur, la bette Marion, dans un grand air à vocalises, trace le programme dn divertis- . sèment. Elle fait une longue descriptiondu Pays du Tendre.

Le divertissement de Cinq-Mars sort do cadra ordinaire. Le chœur alterne avec la pantomime. C'est nne pastorale mêlée de danse et de chant ; Entrée des bergùres. — Chœur Amynthe est sauvage. — Entrées des Petits soins, des billets doux, des jolis vers, tout l'attirail amoureux du Pays du Tendre.

La musique de ce ballet revêt une forme archaïque. Le hautbois concerte avec la flûte. L'entrée des jolis vers est accompagnée par nne brillante partie de cor. Un des deux bergers, le berger chantant, dit un sonnet : De vos traits mon âme est navrée, dont la mélodie rappelle celle du fabliau du Médecin malgré lui. U

n,gti7cdT:G00glc

SA VIE ET skf; œuvres 357

ballot se termine par un chœur dansé : Dans les fougères... (1)

Les danses ont cessé pour faire place à la conjuration: Cinq-Mars, de Thon, Foatraillea, et le chœur de ténors et de basses, scène mouvementée, dont le récit est forcément imité des Huguenots. On ne peut plus conspirer en musif[ue sans s'inspirer de Meyerbeer. Cinq-Mars est un nouveau Saint-Bris, et le r61e de de Thou n'est pas sans analogie avec celui de Nevers. L'acte finit par un chœur d'un grand éclat :

Sauvons le roi, stuvousla noblesse et la France. Délivrons le trOne et l'antel.

Âu troisième acte, le Roi chasse à Saint- Germain. Le théâtre représente un carrefour de la forêt. Au fond, une petite chapelle où un prêtre a été amené par de Thou pour bénir secrètement l'union de Cinq-Mars avec Marie. Ici le livret est vraiment bien faible ! Les auteurs, pour précipiter l'action, font exécuter des entrées dans la

(!) La musique du divertissement de Cinq-Mars fut exécutée le dimanche 2 avril 1682, au Concert Pasdelaup, duns un gr&nd Feitivat Gouttod, où l'auteur dirigeait l'orchestre. Le programme se composait de fragments de Sapho, du Médecin malgré lui, de la Reine dt Saba, de la symphonie en ré majeur, etc. M~ Engall.y, MM. Mouliérat, Paul Viardot et Lauwers prêtaient leur concours dans cette séance qui se termina, selon la tradition, par le Prélude de Bach,

n,gti7cdT:G00glc

35B CHABL8B OOUNOD

chapelle et des sortitjs d'une invraisemblance presque ridicule, et la partie musicale s'en ressent. On remarque cependant un Uallali fort ingénieusement encadré dans le drame. Ce troisième acte appartient surtout à Saint'Hubert.

L'air de chasse précède le lever du rideau. -^ Chœur de ténors et de basses ; La fanfare éveillée. — Trio entre Cinq-Mars, de Thon et Marie : C'est le lieu du rendei-vous. Avant d'entrer dans la chapelle, Cinq-Mars exprime sa joie amoureuse dans un air à formules italiennes : Ahl venez, que devant l'autel... Le père Joseph reparût. On dirait un diable à tabatière ! Il est terrible comme le Destin. Le moine donne des ordres pour l'arrestation de Cinq-Mars. Dialogue parlé pendant lequel l'orchestre exécute la marche funèbre de l'ouverture.

Cette scène est suivie d'un grand air de basse, (Le père Joseph ; Tu t'en vas, confiant dans ta folle entreprisé), etd'uu duo entre le père Joseph et Marie : Madame, il faut m'entendre ! Le représentant du cardinal, par la menace, décide la princesse à abandonner Cinq-Mars. C'est pendant ce duo que l'air de chassa se fait entendre dans le lointain. La fanfare est en mi bémol, et à l'accord parfait vient s'ajouter, à la basse, une pédale en ré bémol qui, en formant un accord de triton, jette une note lugubre sur cette scène. Le procédé harmonique est simple; il n'est pas nouveau, mais l'effet, bien ménagé par le compositeur, est des plus dramatiques.

n,gti7cdT:G00glc

La chasse a envahi le théâtre. Chœur : Hallali! chasse superbe. Le Roi défile avec toute sa suite, pendant que l'orchestre exécute la marche du deuxième acte. Le rideau tombe sur la reprise de l'Hallali I

Au quatrième et dernier acte, Cinq-Mara et de Thou sont enfermés dans le château de Pierre- Encise, à Lyon. Court prélude d'un caractère plaintif. — Ami, je faisais un beau rêve, dit Cinq-Mars à de Thou. L'infortuné marquis rêve à ses amours.Il oublie sa captivité, il oublie même l'arrêt de mort prononcé contre lui. Toutes sea pensées sont pour la princesse. Pendant le récitatif,, l'orchestre, dans une heureuse réminiscence, répète le motif déjà entendu au premier acte : Faut-il donc oublier les beaux jours envolés, et Cinq -Mars, en regardant le médaillon de Marie, chante la cavatine :

chère et vivante imagée...

La mélodie en est simple et touchante. Ce morceau s'enchaîne avec lo duo entre Cinq- Mars et la Princesse. On remarque une phrasd mélodique, empreinte d'une vive passion :

A ta vois le ciel s'est ouvert.

Marie a pu pénétrer dans le château. Elle a préparé la fuite des deux condamnés. Scène (Marie, Cinq-Mars, de Thou): Amis, plus de

n,gti7cdT:G00glc

360 CHAULES OODNOD

^mtose. Hélaa ! il est trop tard. Les gens do justice vienaent s'emparer des deux condamnés qu'ils mènent au supplice.— Final (Cinq-Mars, , do Tbou, le père Joseph) dans lequel le passage dramatique du premier acte: Ainsi soit-il est reproduit. La scène se termine par un hymne religieux. Ces hymnes-là sont le triomphe de Gounod.

L'opéra fut repris le 14 novembre 1877 avec quelques modifications. L'ouverture fut développée, le ballet fut raccourci, et l'on retrancha le grand air à roulades de Marion Delorme.

L'auteur écrivit une cavatine pour le rôle de de Tbou au troisième acte, et il ajouta un larghetto au chœur final de la chasse. La distribution des rôles subit quelques changements.

Stéphanne avait été remplacé par Strozzi, Barré par Fugère, M°" Frauck-Duvemoy par M"* Donadio-Fodor.

Cinq-Mars, où le dialogue parlé inter\'ient de temps en temps, n'est cependant pas un opéracomique, et n'est pas non plus un grand opéra. La partition flotte entre les deux genres. Le livret est médiocre, et l'interprétation fat insuffisante. Dereims et M"* Chevrier ne surent pas mettre en relief les beautés musicales de l'ouvrage. Cinq-Mars n'eut qu'un succès d'estime. Il eut dû réussir avec éclat.

Le public ne se délecte pas toujours à ce qui est beau ; .il a des aberrations. II ne comprit pas

SA TIB ET SES ŒimtEa 361

cette œnvre toute personnelle, délicate, et bien inspirée. Tout le monde connaît la dernière pensée de Weber. Eh î bien Cinq-Mars est la dernière pensée de Gouuod.

Combien il est regrettable que Gounod n'ait pas composé sou Polyeucte aux beaux jours où il écrivait la partition de Faust ! Il eût produit sans doute un chef-d'œuvre. Le sujet de Polyeucte, où l'exaltation religieuse est si heureusement mêlée à l'amour profane, était bien fait pour enflammer sa nature de musicien. On attendait de lui un coup d'aile, et ce coup d'aile, Qounod ne l'a pas donné.

Fendant longtemps, Gounod avait songé & Polyeucte. Mais il entreprit trop tard cette grande composition. Il était alors en Angleterre, tl acheva son ceruvre dans des temps troublés, en exU. volontaire, au milieu des vicissitudes, des soucis et des distractions de tous genres. Il ne s'appartenait plus. Son inspiration musicale subit nécessairement un temps d'arrêt, sinon des défaillances. Voilà pourquoi sa partition est si inégale. On retrouve là sans doute des pages

n,gti7cdT:G00glc

362 Cn&BLBS OOUNOD

dignes da Haître, mais l'œuvre faiblit en maints endroits. Potyeuctene devait pas réussir.

Les récitatif sont aussi nombreux que monotones. Ils ne se distinguent ni par la richesse mélodiquQ, ni même par l'invention. Trop de formules cimsacrées, et pas d'accents nouveaux.

Et cependant Polyeucte est l'œuvre d'un musicien consommé, une œuvre méditée, d'oii Tinsinration cpnteaae, et comme latente, se manifeste par échappées. La partition contient des parties remarquables.

Polyeucte est un grand oratorio avec des adaptations pour la scène de l'Opéra. L'Oratorio! Voilà un genre élevé qui compte de nombreux cheisfd'œuvre. Toutefois l'oratorio doit rester à sa place, c'est-à-dire au Concert. Il est un fait à constater. C'est que, de nos jours, la musique de Concert a envahi le Théâtre, comme la musique de Théâtre a envahi le Concert. Il en résulte une confusion. Beaucoup d'œuvres écrites par nos Mitres français contemporains et destinées à la scène, peuvent sans inconvénient se passer de toute action dramatique, et être interprétées par les artistes, le cahier à la main. Polyeucte est du nombre de ces ouvrages. L'auteur l'a avoué luimôme à M. Reyer : (1) • Mou opéra, a dit Gounod, pourrait être exécuté sur une estrade de concert, par des acteurs en habit noir. » — Pourquoi pas ? La partition, moins le ballet bien en- Ci) Voir le Journal du DébaU du là octobre 1876.

SA VIB BT BBS Œ0TRE8 363

tendu, s'accommoderait de cette tranafonnation, et la musique, dans son austérité, j gagnerait peut-être.

Cette partition à laquelle le monde musical s'intéressait depuis six ans, et dont nous avons raconté l'histoire, fut exécntée à l'Opéra le 7 octobre 1878, au noilieu d'nn luxe inouï de mise en scène. Tant de richesses n'avaient pas été prodiguées au Poliuto de Donizetti qui fut re-^ présenté eur la scène de la rue Le Peletier, eii quatre actes^ le 10 avril 1840. L'ouvrage de Donizetti avait été composé en tnùs actes à Naples, en 1838, et le livret* esquissé par Nourrit,, avait pour auteur nn poète italien. Tout était prêt, quand la Censure napolitaine, considérant le sujet oofome dangereux pour l'ordre social, politique et religieux, s'opposa à la représentation. Le Roi de Naples confirma la décision des Censeurs: « Polyencte est un saint, avait-il dît.. Laissons les saints au calendrier et ne les mettons pas an théâtre. » L'année suivante, Donizetti porta sa partition en France et la fit rece- voir à l'Opéra. Kourrit était mort. Ce fut Duprez qui créa le rôle de Poljencto. Le livret avait été. refait par Scribe et portait en titre : Les Martyrs. En 1859, l'opéra reprit sa forme primitive, sous le titre de Poliuto ; il parut le 14 avril au Théâtre Italien. L'œuvre resta au répertoire. En 1877, Tamberlick se faisait encore applaudir dans le fameux Credo, qui est une page remarquable.

364 CBABLBS OOimoD

Comme Poliuto, le Polyeucte de 1878 est fait d'après la tragédie de Corneille, mais les librettistes, MU. Barbier et Carré ont, en quelques endroits, modifié l'action dramatique en vue des exigences d'une œuvre musicale. Il nous par^t inutile d'insister sur ces modifications et d'établir, à ce point de vue, un parallèle entre la tragédie et le scénario. Le livret de Polyeucte est bien conçu. Il porte en tôte une note dans laquelle les auteurs déclarent qu'ils n'ont pas signalé les nombreux emprunts faits à Corneille. Ils ajoutent, dans leur modestie : « Il est trop aisé de le reconnaître. »

Les rôles, en 1878, furent ainsi distribués : Polyeucte, fort ténor (Salomon). — Sévère, baryton (Lassalle). — Félis, gouverneur d'Arménie, père de Pauline, basse (Bérardi). — Néarque, baryton (Auguès). — Albin, grand-prôtre de Jupiter, basse (Menu). — Siméon, vieillard chrétien, basse (Bataille). — Sextus, ténor léger (Bosqnin). — Un centurion, basse (Gaspard). — Pauline (M™ Krauss). — Stratonice, nourrice de Pauline, mezio-soprano (M'" Calderon). — La scène se passe à Mélitène, capitale de l'Arménie.

La partition de Gounod n'a pour ainsi dire pas d'ouverture. Le prélude n'est qu'une mosaïque. Les motifs sont empruntés à l'opéra même, notamment une large phrase, qui, au cinquième acte, accompagnera Polyeucte au supplice. Cette introduction se termine par un choral rappelant le chant des chrétiens dans la deuxième partie du second acte.

■ n,gti7ccT:G00glc

Premiei acte et premier tableau : la chambre do Faullne. Celle-ci est en prières devant l'autel des Dieux fanùUeis, pendant q^ue ses. suivantes chantent le chœur- .-■

Déjà dans l'aziu- des frieuz.

A,ppanît de Pbœbâ te char tilenclBuXi C'est riieii>r& (lu trarail nocturne.

Travail nocturne! Ce début poétique rfest pas heureux, bien que la musique le relè\te enmaints endroits. Ce premier chœur est empreii^ d'un oaraotâre retigiêttx.

ftiuline quitte l'autel et raconte à Stratoniceunrôve qui l'épouvante. Bile a tu, en songe, la mort de Polyeucte, soa époux. Au récit de Pauline s'entremêlent les exclamations des suivantes et de Stratonice. Après ce morceau, que semr Ue inspirer la scène du Commandeur dans Don Juan, le chœur du. début fait, à la xeprise, une charmant contraste.

Polyeucfca paraît au fond du théâtre. Les suivantes se retirent. Duo entre les deux époux,, duo pl«n do ohalom* et de sentiment. L'orchestration ao distingue par l'harmonie et les détails^ d'accompagnement. Pauline fait partà Polyeucto^ de ses craintes. Ua danger le menace : Pardonnes si pour vous je tremble.

C'est un motif, en forme de romance, chanté d'abord par Pauline, et repris ensuite à deux voix. Mais Polyeucte sort précipitamment pouc-

n,gti7cdT:G00glc

366 CHARLES OOUNOD

rejoindre NéaFque, Néarque qui doit le convertir à la religion nouvelle. Hegreta de Pauline soutenus à l'oFctiestre par une pédale, sur les vers doConieille :

Va ! NËglige m»8 pleurs; cours et te précipite

An devEmt de la mort que les Dieux m'ont prédite...

Pauline s'éloigne, et la décoration change à vue : Place publique, bientôt remplie par un superbe défilé d'opéra. Sévère, couvert d'une armure de guerre et monté sur un char, fait son entrée dans Mélitène. Fanfare, acclamation de la foule, marche triomphale avec chœur: Salut/ gloire à toi.

Dans un récitatif imité de Robert le Diable, Sévère révèle les motifs qui l'amènent ; L'ordre de CEmpereur... Il vient, par un sacrifice, remercier les dieui d'une nouvelle victoire remportée par les armées romaines. Ce sacrifice n'est qu'un prétexte. Sévère veut revoir Pauline (1). Hélas! le héros apprend que Pauline est mariée avec Polyeuctel Efiîstde scène, et final en quatuor, avec chœur. (Félix, Polyeucte, Pauline, Sévère). Grande explosion musicale, où l'on remarque une belle progression ascendante. Le rideau tombe sur la reprise de la marche triomphale.

(1) Je veux sacrifier, mais c'est & ses beautés Que Je Tiens immoler toutes mes volontés.

( ÇoBrniuB. Acte II, Scint I).

n,gti7cdT:G00glc

a\ VIE BT SES CEUTBES 367'

Le deuxième acte représente d'abord an jardin éclairé par le coucher du suleil.. D'an côté Ut temple de Vesta. Ce premier tableau s'ouvre pac UQ gracieux chœur de fête, chanté dans la coulisse. (Soprani, ténors, basses) : Que le myrte et la rose... Gounod :ezceUe dans M genre anacréontique. Le triangle concerta agréablement avec la ûûte, l'acceat est folâtre, et le souvenir sq reporte sur le cbœur des Sabéennes, ou siix le chœar dee Bacchantes de Philémon.

Sévère rei^e en scène. Le désespoir eat darut jnon cœur, dit-il, et il exprime sa douleur dans tmd cavatîne dont une partie fut retranchée & la seconde -représentation : Pour mettre à ses pieds ma gloire... Pauline pandt à son tour, mais pooc invoquer Vesta. Sévère se dérobe on instant.

L'invocation est un morceau poétique, écrit dans, le st^le des anciens maîtres.

 peine la prière est-elle finie qno Sévère s'élance vers Pauline. Grand duo : Soyez généreux^., un des morceaux qui forent le plus goûtés par le public de la première représentation. La situation est dramatique et singulière.. ■ Vous détestez votre époux, dit Sévère ? Non, répond Pauline,ye Caime\t Ce duo est d'une grâce langoureuse. Cest du théâtre. Quand les deux voix se réunissent, des imitations, en forme de canon, viennent produire un bel effet. Toutefois, la fin du morceau fut critiquée. Sévère et Pau-^ line se disent adieu sur un mouvement de Hiarche : Pur comme cette flamme !

n,gti7cdT:G00glc

368 CHABLBB OODNOD

La scène s'obscurcît. Le décor change. La lane a remplacé le soleil couchant, pour éclairer de «es p&les reflets la scène du baptême. Ce deuxième tableau est une des parties importantes de la partition. Nous sommes en plein oratorio. La fête chrétienne a pour cadre uq site sauvagre «vec des arbres et des rochers. C'est le lieu ou se rassemblent les chrétiens persécutés. Au fond coule une rÎTlère d'où l'on entei}âra la barcaroUe de Sextus.

Sextus, jeune patricien, chante les Nymphes et les Nûades. Le morceau est aussi frais que distingué. Là, on retrouve l'auteur des mélodies, l'auteur de Venise et de Medjê. Rien de plus gracieux, rien de plus charmant que ce repos aa milieu du drame. Le motif se balance sur des accompagnements de harpe. Les harmonies de l'orchestre sont des plus pittoresques^ La barcarolle commence dans la coulisse. Bientôt, on voit passer la barque. Sextus est entouré de femmes dont les poses nonchalantes n'annoncent ni la conversion, lù le martre. Le jeune patricien chante :

Nymphes attentives Dans les roseaux.

La barque a dispara ; la voix s'éloigne. Alors Siméon arrive comme qn conspirateur. Les chrétiens et les femmes chrétiennes entrent en scène sur une marche religieuse. Cette marche s'enphaînô avec la prière : Père céleste sois béni !

Si. TIE ET SES œtIVBBS 369

dont chaque phrase, ou plutôt chaque verset est récité parSiméon et repris par le chœur. Nous sommes à l'église, et l'oratorio bat son plein.

Le final du baptême, bien que très mouvementé, parut trop long. Le public habituel de l'Opéra, abonnés compris, n'est pas fait pour les Mystères. D^ la seconde représentation, on abrégea la fôte chrétienne. Cette fête a pour apothéose le baptême de Polyeucte. À ce moment solennel, Sévère, en témoin indiscret, passe au fond du théâtre. Sévère, le plus heureux des trois, a tout vu I le voile est levé. Les chrétiens sont imprudents ; dans leurs assemblées, ils ne s'entourent pas de précautions sufBsantes.

Le troisième acte, réservé au ballet, fait opposition à la fête chrétienne. Il est entièrement profane. Comme les actes précédents, il se divisa en deux tableaux. La première partie (une salle du palais) no révèle rien de saillant au point de vue musical. Félix, le père de Pauline, préside un conseil oii s'agite la question du châtiment à infliger aux chrétiens. — Scène en quatuor :

Oui t cette nuit encor... (Félix, Polyeucte, Albin, Sévère). — Cantilène de Sévèrej en deux mouvements, andante et larghetto : Quoi ! c'est peu de perdre Pauline / Sévère s'adresse à Polyeucto, et lui fait grâce. Vives, lui dit-il. — Duo entre Polyeucte et Néarque à la fin duquel les deux voix chantent ensemble dans un mouvement d'énergie : Allons briser ces dieux de pierre et de métal.

n,gti7cdT:G00glc

Sur ces mots, le décor chauffe. C'est une place toute BDguirlaadée. Au fond, le péristyle du temple de Jupiter. La fête païenne vient couper l'oratorio. La musique en est élégante et l'instrumentation est pleine d'intérêt. Bien que l'épisode appartienne à une haute antiquité, le divertissement contient une valse et une mazurka. Les Bomains ne mazurkaient pas. Peu importe 1 Le ballet est une des parties les plus réussies de la partition.

n est précédé de la procession sacrée avec cbceur : Gloire au Maître du monde, brillant et long cortège de prêtres et de magistrats (1). Grand concours de peuple, le tout précédé par les traditionnels joueurs de flûte. La foule se range pour le ballet.

Le divertissement comprend neuf mouvements, et se divise en quatre parties : Pan, Bellone, Venue, Bacchus 1 On remarqua surtout la gracieuse valse des Néréides, et la caressante mélodie qui accompagne l'apparition de Vénus. Vénus était représentée par M'" Maiiri, une étoile chorégraphique qui débutait alors à l'Opéra. Vénus avait la grâce, le sourire, le geste,, la taille fine et le pied bien cambré. Au dire des abonnés, M"° Maûri avait la jambe uu peu maigre. Mais, depuis Polyeucte, le mollet a pris l'embonpoint nécessaire. La danse ne fait pas.

(1) En Angleterre, Oounod avait arrangé la Fête dt JupiUr, comme morceau de concert.

n,gti7cdT:G00glc

SA vœ ET SES (BUVBES 371

maigrir, et M"" Maiiri, à qui nous devons de si gracieuses créations, est restée la prima dona du corps de ballet.

Au théâtre, et non dans la partition, le divertissement de Polyeucte se termine d'une façon originale, sur un accord de septième diminuée dont la basse devient la première note du final de l'acte.

Les événements se précipitent. Polyeucte et Néarque brisent les idoles, le grand-prôtre Albin abat Néarque d'un coup de hache, Sévère protège Polyeucte et l'arrache à la mort. Ce final, bien conduit, est écrit Selon les fonuules d'usage.

Les deux derniers actes sont fort courts. Au quatrième acte, Polyeucte dans sa prison chante les stances de Corneille :

Source délicieuse en miaère; féconde.

prière bien accentuée, où l'auteur fait répéter e'i reprise la strophe :

Monde! pour moi tu n'as plus rieni

Pauline vient supplier son époux de renoncer à la religion chrétienne. Duo : Il en est temps encore. Scène biblique. L'oratorio reprend ses droits. Polyeucte répond en psalmodiant l'Evangile. L'amour divin l'emporte sur l'amour profane. Cher époux ! s'écrie Pauline, et Polyeucte, sur une note tenue, lit un passage sujr la nais-

n,gti7cdT:G00glc

373 CUABLK GOUMOD

sance du Cbriat. L'orchestre éclaire le récit par unepastorale.Goanod a reproduit cet effet dans une pièce religieuse, la Communion des Saints, exécutée à la Société des Concerts du Conservatoire le 19 avril 1889.

Pauline n'est pas encore touchée de la grâce. Elle proteste. — Polyeucte reprend sa lecture. Cotte seconde partie du récit concerne la mort du Sauveur. L'orchestre s'anime et procède par gammes chromatiques. Toute cette scène est grandiose.

Pauline résiste toujours, et Polyeucte, sur des vers empruntés à Corneille, adresse à Ûien une prière, reprise ensuite à deux voix.

Sévère intervient. Le duo s'achève en trio :

Sévère, tpous ici ! Pu trio, nous passons au quatuor, par l'arrivée de Félix qui envoie soa gendre à la mort. A la gloire ! répond Polyeucte, pendant que les soldats l'entr^nent, et que Pauline tombe aux genoux de son père, en criant : Grâce l

Au cinquième acte, une place publique, âq fond, les arènes. Le peuple réclame la mort des chrétiens. Chœur : Les chrétiens à ta mort !

Polyeucte s'avance, entouré par les licteurs. Ua centurion donne lecture ,do l'arrêt q«i le condamne au supplice. Polyeucte, en face do trépas, entonne le Credo, morceau capital de l'acte, écrit nécessairement en style religieux. Qu^onlemène à la mort! répond, le chœur.

Pauline se précipite et se déclare chrétienne.

n,gti7cdT:G00glc

Elle se jette dans les bras de son époux. Là, te compositeur a ménagé un incident plein de charme, et qui fait contraste avec la musique de choral. Un cri du cœur jaillit des lèvres de Pauline, sur ces mots :

Te revoir, et t'aimer, et te suivre...

L'auteur de Faust reparaît dans la musique.

Mais le choral vient éteindre cette lueur fugitive. Le Credo est repris à deux voix (Polyeucte, Pauline), entrecoupé par les cris de la foule : A la mort ! Les arfines s'ouvrent. On entraîne Polyeucte et Pauline au supplice, et le rideau tombe SUT la phrase si heureusement modulée dans l'ouverture.

Polyeucte ne fut pas un succès. Les recettes n'indemnisèrent pas l'Opéra des sacrifices énormes auxquels avait donné lieu la mise en scène de l'ouvrage. En matière artistique , le bénéfice pécuniaire n'est pas un critérium; infaillible. Polyeucte ne passionna pas le public. Gounod au contraire s'était épris de son sujet. Sa correspondance intime témoigne de l'ardeur et do la conviction qu'il avait mises à composer son ceuvre. Noua y puisons les quelques passages suivants :

■ 10 AOUT 1ST1. Je suis, en ce mcrment, en train d'ins-

tramenter le songe de P&uline. C'est; bien întéreBSunt ! ■

t 17 AODT 1871. Je viens de terminer l'orchestration du

n,gti7cdT:G00glc

374 CHABLBS GOCNOD

petit chœur de Côte qu'Harr; aime tant : Qiu la myrl» »t ta rott... Cela me met dana Pompéî , et de Ih h Capri , il n'j a pas loin. Mon cher Capri ! ■

• W AOUT 1871 . Je viens de reorcheatrer l'invocation à Veita, sana cependant changer one note à l'idée, ni à rharmouie ; mais les timbres sont modifiés. Voas verres quelle Jolie sonorité cela aura 1 J'ai orchestré le petit chœnr de fête, la cavatine de Sëvdre qui le suit, et mfdntenant Je tiens le grand duo de Paoline et Sévère qui vient après Veata. Si vous voyiez comme cela marche bien I Je suis tout heureux de sentir comme l'instrumentation sera claire. ■

( 12 sBPToaaB 1871. Je me suis remis it l'orchestre de mon cher Potj/eucte. Je tiens en ce moment le duo du premier acte. Il est long, et je voudrais bien pouvoir l'aoliever avant de partir d'ici. S'il ne vient pas ^ mon gré, je prendrai celui que j'avais laissé en train en quittant Tronville... >

■ 18 SGPTEMBBB 1871. Je suis en ce moment sur le premier duo (Pauline et Polyencte). Il est lODg, et cela demande du temps pour être orchestré. D'ailleurs, je n'orchestre pas avec des formules toutes fûtes d'avtotce, des recettes, des procédés de convention, des ficelles I Je tdche de faire parler les iaatraments, et cela aussi est de la composltioQ... etc. >

Polyeucte, nous le répétons, o^ une œuvre qui mérita l'attention des musiciens. On sent chez l'anteur une application soutenue, un eff6rt constant vers le beau. Si l'eSbrt n'atteint pas toujours le but, si dans la carrière du M^tre l'ouTrage ne peut être considéré comme un progrès, Polyeucte ne fait cependant pas déchoir l'auteur de Faust.

n,gti7cdT:G00glc

SA VIB ET SES ŒOVKE&

Page 1