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monture en acajou, c’est-à-dire en mahogany ; car les gens comme il faut ne parlent qu'à moitié français (et je suppose que madame Guilbauit aura été bien élevée).
—AÀ présent, il est impossible d’avoir un piano et des fauteuils, sans un sofa.
— Encore plus impossible d'avoir un sofa sans un tapis de Bruxelles...
—Fait en Angleterre, comme les tapis de Turquie et les vins de Champagne !
—Bref, mon cher Guilbault, te voilà dans tes meubles le plus patriotiquement du monde.
—Ce n'est pas tout, monsieur Voisin, vous oubliez la toilette. Croyez-vous, quand on a un salon semblable, et une femme qui shabille en velours et en satin, que l’on porte de létoffe du pays? Mais, c’est impossible au superlatif !
—C'est l'impossible élevé au carré, élevé au cube :; c'est l'impossible mathématique ! Je te vois d'ici, mon pauvre Guilbault, avec un habit de drap extra-superjine, un gilet de tout ce qu'il y à de moins indigène, des pantalons transatlantiques, des gants jaunes, en un mot toute lu toilette que tu critiques si amèremnnt chez les autres.
—Mille tonnerres ! c’est vrai pourtant ! Les femmes sont la ruine du pays ! moralement et politiquement.
—Enu voilà-t-1l un paradoxe !
—Comme S'il y avait des nationalités sans familles !..,
— Et des familles sans femmes !
—Que diable aussi, vous êtes d’une e.: geration terrible tous les deux! Vous m'avez meublé et habillé comme cela, sans que je m'en sois aperçu.
—Et c'est Justement cela: tu t'en apercevras encore bien moins.
—Oui, est-ce qu'on s'aperçoit de quelque chose ?
—Mais à présent que jy pense : quand on ne peut avoir le plus, on a le moins. Pourquoi toujours les gens qui
vivent élégamment ne font-ils pas leur possible pour “ mettre à la mode les objets manufacturés dans le pays, les 4 choses du pays ? :
—C'est encore vrai. Ils ne savent qu'afficher un luxe *. Il imbécile. Leur vanité est si lourde, si grossière, qu’elle 1 (ll n'invente rien. Dans toutes ces maisons élégantes, vous | trouverez des glaces d’un prix fou ; vous en verrez trois | ou quatre dans le même appartement, mais je vous défie i d'y trouver un seul tableau à l'huile. Nous avons des artistes ; qui est-ce qui achète leurs toiles ? Tandis que,en Europe, c’est le luxe le plus à la mode, ici on ne sait pas ce que c’est qu’un tableau de salon.
des étrangers.
—I1 y aurait bien des réformes à faire dans la société telle qu’elle est; mais avant de la réformer, nous autres Jeunes gens, il faudrait...
— Voyons, il faudrait quoi ?
— 11 faudrait inventer un moyen de ne pas mourir de à faim. Disons tout le mal que nous voudrons de ceux qui ] nous ont précédés dans la vie, mai: convenons qu'ils ne sont pas morts de faim. C’est un grand point.
—Oui, ils nous ont luissé cela,
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— Fameuse preuve de leur habileté !
—Ou de leur égoisme.
—Ou de leur imprévoyance.
—Ou de tous les deux à la fois.
—Ce sera la preuve de tout ce que vous voudrez, mais cest encore un fuit. Comment diable voulez-vous gagner votre vie avec les professions dans l’état où elles sont ?
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Tout le monde n’a pas le courage de faire comme Île frère de monsieur, de mettre à la voile,
—Je croyais, moi, que le barreau était une excellente carrière ; vous avez dû partager cette opinion, puisque vous avez été jusqu'au bout de vos études, et que vous venez d’endosser la toge.
—Ni je crois cela ? Eh! bon Dieu, demandez à tous les
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autres, s'ils le croient ! Chacun sait parfaitement à quoi s’en tenir là-dessus, mais chacun se considère comme une exception, On fait force jérémiades sur l'encombrement des professions, et c'est absolument comme le sermon du curé : on applique tout aux autres, et l’on ne garde rien pour soi. Au commencement de mes études, je savais bien qu'il n’y avait guère de place à se faire, mais je pensais qu'il y en aurait toujours pour un petit phénic comme moi. Il y a à peu près quinze jours que je suis détrompé ; si c'était à commencer, je ne sais pas au juste ce que je ferais ; mais Je sais très bien ce que je ne ferais pas.
—Comment, est-il possible ? Vous n'avez pas d'espoir de vous faire une clientèle ?
— Pas d'ici à dix ans.
—Dix ans ! Vous m'effravez.
—Oui, c’est un peu long, dix ans à vivre sans manger ! On sv habitue difficilement, je vous assure.
—Mon cher monsieur, vous plaisantez. On gagne toujours un peu, de quoi payer sa pension et de quoi S'hubiller. La profession peut bien d’ailleurs être exercée en amateur pendant quelque temps. J'aimerais assez à plaider une cause, et pour commencer je plaiderais pour rien.
—Ah! vous crovez qu'on plaide, lorsqu'on est avocat ? C'est encore une illusion, C’est bien diflicile de se procurer une affaire quelconque, mais, sur cent affaires, il n'y en à pas une qui se plaide. Vous avez bien quelquefois une espèce de discussion sur un point de forme, mais une cause à plaider tout de bon, c'est une huitième merveille du monde !
— [1 y a une chose qui me console, c’est l'étude du droit, Quelle belle science, n'est-ce pas ? Quel enchaînement ? Quelle logique ! Quelle admirable analyse du bon sens de toute l'humanité!
—Certes, vous avez fait des découvertes, Vous êtes un homme impayvable! Vous étudiez le droit comme une
science ? Et quel droit étudiez-vous, sil vous plaît ? Car, l'analyse du bon sens de toute l'humanité diffère essentiellement chez les divers peuples du monde. Étudiezvous le droit romain,le vieux droit français, le nouveau droit français, le droit anglais, si droit anglais il y a ? Nous avons de tout cela ici. Nous avons tous les codes imaginables, ce qui fait que nous n'en avons pas du tout. J’oubliais de vous parler de quinze ou seize volumes de lois provinciales (1) et de deux ou trois mille volumes de la reports, publiés en Angleterre et aux États-Unis. Comme ces derniers (non plus que le nouveau droit fransais) n'ont pas la moindre force de loi, ee sont ordinairement des autorités invincibles, auxquelles la conscience des juges ne manque jamais de se rendre. À propos des juges, savez-vous que vous avez tort d'étudier ? Sérieusement, mon cher, si vous vous mettez trop de science dans la tête, la première fois que vous vous trouverez en contact avec ces messieurs, Vous éprouverez un choc tel que votre raison aura de la peine à y tenir. Savez-vous que, lorsque j'ai plaidé ma première cause, pas plus tôt ni plus tard que la semaine dernière, le Juge n'a cité les lois romaines, les lois d’un pays à esclaves, pour prouver qu'en Canada et au dix-neuvième siècle, un maître à le droit de battre et de fustiger son domestique tout autant que ça lui convient ? (2)
— Eh bien; mais, c'était savant cela, j'espère !
— Il aura pu citer le code noir, tout de même.
— Vous voyez, mon cher monsieur, que vous avez tort d'étudier la profession comme une science. Il vaut mieux l’apprendre comme un métier.
— Au fait, lorsque je réfléchis sur l'immense quantité de matières dont se compose cette étude, je ne conçois pas
(1) I faudrait dire aujourd’hui une quarantaine (en 1852),
(2) Historique.
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comment, sans professeur, on peut venir à bout de distinguer ce qui s'applique au pays d'avec ce qui ne sy applique pas.
—C'est une distinction qui ne se fait guère non plus. Il n'y à pas de jurisprudence établie. [Il n’y en aura jamais.
—Qu'importe, après tout, si à la longue on peut se faire une existence ? Qu'importe que tout cela soit absurde, si à la fin ça fait vivre son homme ?
—-Oui, eh! bien, vous vous tron.pez encore. On ne se fait pas d'existence assurée. Il n'y à rien de si fugitif que la clientèle ; elle vient à vous aujourd'hui, demain à un autre. J'ai vu de vieux avocats qui, après avoir été célèbres dans leur temps, n'avaient pas plus de causes que les jeunes. Ce sont les clients que vous servez avec le plus de soin, qui vous abandonnent le plus volontiers. Brouillez-vous avec un de vos amis, où exposez-vous à vous faire suspendre de vos fonctions, par excès de zèle pour un client, et vous êtes certain qu'il vous abandonnera à la première occasion. Puis, vous n'avez aucune idée des intrigants que fait naître l'encombrement de la profession. Dans le bon vieux temps, un avocat de renom pouvait jeter ses clients par la fenêtre, ils rentraient par la porte. Aujourd'hui les vieux avocats craignent tant la concurrence des jeunes, qu'ils plaident presque pour rien ; et les jeunes sont obligés d'acheter des causes. Si cela continue, le métier de client vaudra beaucoup mieux que celui de procureur.
— Vraiment, vous me découragez. Vous m’enlevez une à une toutes mes illusions. Je n'avais pourtant pas besoin de cela, Tu sais, Guilbault, que je n’ai passé mon brevet chez mon Dumont qu'avec une extrême répugnance, Quand vous êtes entrés, il y a un instant, J'avais commencé à étudier les Lois civiles de Domat ; mais, quoique cette lecture soit plus supportable que celle des autres légistes, je n'avais pu v tenir longtemps.
Que sera-ce donc après ce que monsieur vient de me dire ? Je vais manquer de courage tout à fait.
—ÆEt à quoi bon,je t'en prie, manquer de courage ? Est-ce que tune vois pas que notre ami Voison a la berlue ? [l voit tout en noir. T’imagines-tu que vous m'avez découragé avec vos plaisanteries sur mon patriotisme ? Vous m'avez prouvé que, à la rigueur, on ne pouvait pas se servir uniquement d'objets manufacturés dans le pays. Ca n'est pas une raison pour ne pas employer ce que l’on peut employer. Voilà comme sont les gens en politique : parce que leur parti ne réussit pas du premier coup, ils ne veulent plus rien faire.
— Et où penses-tu que tout ce qui se fait en vienne, quand Je te dis que nous n'avons pas de pays : qu'as-tu à répondre ?
— Qu'il faut s'en faire un! Crois-tu done qu'il n’y a pas quelque chose de providentiel dans le développement prodigieux de notre population ? Quand nos pères sont devenus sujets anglais, quand ils ont brûlé leur dernière cartouche pour la France qui les a trahis, eux, leurs femmes et leurs enfants, ils ne formaient pas quatrevingt mille âmes : à l’heure présente, nous sommes cinq cent mille ! (1) Un homme qui serait né alors pourrait vivre aujourd'hui ; il n’y aurait pas de miracle. Durant le cours de sa vie, il aurait vu quintupler le nombre de ses concitoyens. Pourtant, il n'y a rien eu pour nous favoriser, n'est-ce pas ? Pensez-vous qu'une nationalité aussi vivace se détruise dans un jour ?
Une fois revenu à ce thème de prédilection, Jean Guilbault sv livra sans réserve ; il passa en revue tous les événements politiques depuis la conquête ; il exposa Îles raisons qui lui faisaient croire à un avenir national plus prospère, et 11 insista surtout sur l'exclusion du luxe, et la protection à donner à l'industrie locale, idée qui,
(1) Voyez la note À, à la fin du volume,
sd ï à.
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urage ?
berlue ?
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