RES
—C'est que M. Guérin ne travaille pas comme un nègre, observa malicieusement le premier clerc.
Blessé de ce méchant calembour, notre héros s'empressa de déclarer que la note qui accompagnait le dossier n'était pas suffisante, et que M. Dumont ferait peut-être mieux d'entreprendre lui-même un ouvrage trop difficile pour un clerc de première année. En revanche, il se jeta avec fureur sur d'autres documents qu'on lui présenta et se mit à grifonner avec une urdeur qui aurait fait honneur à M. Dumont lui-même, entassant allégués sur allégués, ajoutant les dits aux susdits, mettant la cité dans le comté, le comté dans le district et le district dans la province ; enfin n'omettant rien de tout ce qui pouvait rendre son style parfaitement barbare et inintelligible, et par là même parfaitement légal et irréprochable,
Cependant quelques jours plus tard, M. Dumont reçut deux superbes exceptions à la forme : Vune d'elles alléguait 1° que la défenderesse où la personne à qui l'ordre avait été signilié s'appelait Clara Nimith et non pus Clorinde Smith; 2° qu'elle, ladite défenderesse, avant baptisée sous le nom de Clara: 5" qu'elle, ladite défen deresse, avait toujours été connue sous le nom de Clara, et non pas sous le nom de Clorinde ; 4° que le bref où ri de sommation assignait Clara Smith à comparaître devant la Cour, tandis que la déclaration se plhuignait de Clorinde Sinith; 5° que C'ara Smith ne pouvait pas être temue à répondre aux demandes fuites contre Clorinde Smith Ü que Clorinde Smith ne pouvait pas ètre eondmmée sur la comparution ou le défaut de Clara Smith; 7° emlin que Clara Smith n'était pas et ne pouvait pas être ln même personne que Clorine: Smith.
Tout cela était suceinete ent exposé sur dix-huit pages de papier, Cette dernière exceptios fut faite et félée pur Mtre Henri Voisin, avec qui nous allons cultiver la connaissance que nous n'avons fait qu'ébaucher dans le chapitre précédent,
e un
s'empssier -être Mcile » jeta tu et
fait s sur dans pronure ur là
reçut allé ol ie
pars | Glenra, et ‘t de ut la
Hnde ‘nue ith une “ni
e ln
ares par con-
s le
CHARLES GUEÉRIN S5 LA CLIENTELE.
ENRI VOISIN n'avait qu'une idée, mais cette idée n'était pas mauvaise (bien des gens trouveront même qu'elle était excellente) : Henri Voisin voulut se faire une clientèle, Le tableau décourageunt qu'il avait si bien peint, ne le décourageait pas lui-même, I voyait un bon nombre de gens qui, avec des talents médiocreset des connaissances bornées, s'étaient fait, à force de labeur, d'activité et d'astuce, une très Incrative position ; il se promettait de marcher sur leurs traces, et, autant que
possible, sur leurs talons.
Ainsi qu'on a pu le voir, il n'était pas comme ces cundides jeunes gens qui croient qu'écrire bien dilizemment dans l'étude de leur patron, pâlir sur les livres de loi, suivre avec attention les décisions des cours de justice, se présenter au bout du temps à l'examen, payer
son diplôme, louer une étude, et Sannoncer dans les
Journaux, qui eroient, dis-je, que tout cela suflit pour faire
tortune
Len avait trop connu qui, pour s'en être tenus à cette simple recette, avaient passé le reste de leurs jours dans l'aimuble eompagnie de leurs livres, aequérant beaucoup de connaissances et très peu d'argent, Il était convaincu, au contraire, que la elientèle dépend d'un concours de
circonstances souvent fortuites, mais que l’on peut faire naître soi-même, pour peu que l’on s'en donne la peine. Là-dessus, il avait tracé un véritable plan de campagne, disposant d'avance de chaque situation qu'il croyait bonne, étudiant et les moyens d'agir directement ou indirectement sur tous ceux qui l’entouraient, et les moyens d'attirer dans sa sphère d'action ceux qui en étaient le plus éloignés ; bien décidé à ne rien négliger, à préparer les voies des années entières, s'il le fallait, et surtout (afin de donner le change) à crier plus fort que tout autre, contre l'intrigue et contre les intrigants.
Son premier soin avait été de se mettre en rapport avec quelques personnes capables de lui procurer de petits capitaux, et déjà il pouvait venir en aide à de braves gens, soit en achetant des droits litigieux, soit en prenant sur lui la responsabilité de bonnes et grosses dettes, au moyen d’un léger escompte que triplaient à son profit les frais de poursuite. C'était principalement dans la clientèle de son patron, que Henri Voisin avait marqué d'avance ceux qui formeraient le noyau de la sienne. Les procédés les plus officieux, accompagnés des insinuations les plus adroites sur l’insouciance et les bévues de leur avoeut lui avaient déjà acquis les bonnes grâces de trois ou quatre plaideurs émérites et d’une couple d'honnêôtes marchands. Le fait est que notre homme entrait au barreau avec plus d’affaires en main, que bien des personnes n'en peuvent montrer après deux ou trois ans de pratique. C'était cependant une faible curée pour son ambition, et loin d'être effravé des grands intérêts confiés à son inexpérience, il ne faisait que doubler et tripler, pur le désir, les honoraires qu'il allait gagner,
Le soir même où il s'était fuit présenter à Charles Guérin, le jeune avocat trouva, À son retour chez lui, un personnage assez singulier qui s'était installé sans trop de
facon dans sa chambre à coucher, et 1à fumait la pipe en
aire
‘ine, gne, vait ndi- Vens t le arer afin tre,
port atits ives ant , au : les ien- ‘qué Les ons leur rois ôtes
au des ans son liés
pur
‘les un de en
attendant le maître du logis. Cet individu n'était pas autre que François Guillot, le commis de M. Wagnaër.
Pour exoliquer sa présence et sa familiarité, il nous suflira de cire que, strictement parlant, Henri Voisin aurait dû sgner Henri Guillot dit Voisin. De ces deux nous, il evait choisi celui qui lui avait paru le plus passtble, sauf à se laisser appeler Guillot, dans l'occasion, par ses nombreux cousins, dont il chérissait et cultivait Ia parenté. La famille Guillot formait une inimense confédération, qui enveloppait tout le district dans ses réseaux, Chacun des membres de cette famille, remarquable par son esprit de corps, son astuce, son activité et son amour de l'argent, devenait dans sa localité une espèce de courtier ou de Himier faisant Fa chasse aux procès pour Le plus erand profit de SON CONSEN l'arocut.
François était, dé tous les Guillot, le plus important, et il le savait bien.
—Comme tu as été longtemps, mon cousin, fit-1l sans se déranger de la chaise à demi renversée sur laquelle il était étendu ét dont il maintenait l'équilibre en appuyant ses pieds sur la cloison, à Bi manière des yanlrees,
—Je crois bien, j'ai étudié mon rival et maintenant je le sais par cœur.
C'est comme je t'avais dit, n'est-ce pas ?
—C'est tout le contraire, Si je t'avais écouté, je me serais perdu à ne jamais me retrouver, Cet originalà n'a pas plus envie de se faire prêtre que moi d'aller me pendre.
-Oui-du! Sion prenait Weorzelle Clorinde pour juge, elle dirait peut-être qu'il mérite moins d'être cloîtré que toi d'être pendu,
—AÀ son cou, tu veux dire ?
Pour cela, si joli garçon que tu te croies, Je t’assure que l'autre lui a tombé dans l'œil. Le bonhomme rit sous cape, Ca lui fait son affure.
NS CHARLES GUERIXN
— Tiens, mon cousin, dis ce que tu voudras, M. Wagnaër ne peut pas marier sa fille à Charles Guérin. C'est justement l’homme qu'il ne lui faut pas. C’est un esprit maladif et enthousiaste, Combien veux-tu gager qu'il ne sera jamais avocat ?
—Je sais ce que c'est. Tu iras à son examen et tu le feras fumer (1).
—Quelle bêtise! Est-ce qu'il y ax des examens ? On prend deux de ses amis, qui vous disent d'avance ce qu'ils vont vous demander, Malgré cela, bien souvent on répond de travers et on est toujours admis. Quand je te dis que le jeune Guérin ne sera jamais reçu, é’est qu'il n'ira pas jusqu'au bout de ses études, [n'est pas tourné pour faire un prêtre, et S'il avait pris la soutane, 11 Pauruit déjà quittée. I faut trop de persévérance pour cela, Je ne serais pas surpris par exemple que d'ici à trois ans, il se ivrat à la médecine, au notariat, au commerce, à l'industrie, à toutes les carrières imaginables, pour
marriver nulle part. Nitu l'avais vu découragé, au simple tableau que je lui ai fait des petites misères du métier ! En cultivant ses dispositions, on parviendra à n'en rien faire du tout, de ce beau garçon-là.., Mais il faut que tu te hâtes de me présenter à cette demoiselle Wagnaër. Comment est-elle, d'abord ?
Qu'est-ce que cu te fait ?
—Diantre qu'est-ce que cela me fait ? Jaime bien à savoir si je la trouverais de mon goût, pour jouer mon rôle comme il faut. En supposant que je ne l'aimeruis pas, il faut que je paraisse l'aimer assez pour me faire aimer d'elle.
—Tu aurais bien de la bonté, C'est son père qui la marie ; avocat contre clere, ta chance ne serait pas trop mauvaise, M. Wagnaër dit toujours comme ça, qu'un je
tiens vaut mieux que deux je tiendrai ; mais c'est cette
1) Fumer, rester court,
nAaër
ustesprit il ne
tu le
"On u'ils ond que pas “ire déjà e ne s, il e, à Our iple er!
rien » tu
aër,
‘1 à non
CHARLES GUERIX SO
terre qu'il lui faut a! .lament, Il a déjà acheté une quantité de lots pour faire du bois dans les concessions et diuns les townships, et S'il n'a pas la rivière aux Evrevisses, tout cela lui sera inutile
— Alors il faudra que je lui fasse avoir cette terre.
—V'là quiest pas mal drôle. Tu vas lui faire avoir une terre qui ne C'appartient pas 7...
— Écoute, François, tu es un garcon intelligent...
—Non, pas exactement. Je passe pour une bête : mais aa ne fait rien... va toujours !
— Tu n'en es que plus fin : ne passe pas pour bête qui veut. Je Callirme qu'il va des fois que je voudrais bien avoir ton air,
—(orest pus lu peine.
— N'importe, tu comprends à merveille qu'avec Mlle Wegnaër j'ai une dot et une clientèle toute faite...
C'est comme si javais deux dots. Qu'est-ce que je dis là ?
C'est comme si j'avais sept ou huit dots. Un client en amène un autre,
Remarquez bien que la clientèle que me donrera M. Wagnaër, ne comprendra pas que ses affaires à Tai: il se mêle des affaires de tout le monde, et il étend son influence à dix lieues à la ronde. Il suflit que ça soit un étranger : tu sais comme sont les habitants. Ensuite on lui doit beaucoup, et c'est bien dur de refuser quelque chose à un homme qui peut faire vendre jusqu'à notre dernière chemise. [n'y a pas de doute qu'en les prenant ainsi par le côté sentimental, mon beau-père me ferait avoir la confiance de tous les plaideurs des environs ; et c'est Justement le beau-père qu'ilme faut.
[lv à un axiome qui n'est pas dans Cujas, ni duns Barthole, mais qui n’en est pas moins vrai, c'est qu'un avocat doit se marier plus en vue de son beau-père qu'en vue de sa femme, Or,il n’y à que trois espèces de beaux-pères
possibles: le beau père avocat, le beau-père seigneur, et le beau-père gros marchand de campagne. Le beau-père avocat vous prend en société ; mais vous ne faites que partager avec un associé qui, dans neuf cas sur dix, est sur son déclin, lu clientèle que vous auriez pu acquérir vousmême, Ca n'empêche pasque pour les gens qui ne savent pas se pousser, ça ne soit un grand avantage, Le beau-père seigneur est funeux pour les affaires de routine et les discussions d'immeubles. Mais le beau-père marchand est le meilleur beau-père qu'il v ait parmi toutes les espèces de beaux-pères connus. Ilest toujours à présumer que le beau-père marchand deviendra seigneur : alors ça nous fait deux beuu-pères dans un. C'est une économie toute claire.
— Allons ; c'est arrangé, vous y gagnerez tous les deux : n'y aura peut-être que ete pauvre mam’zelle Clorinde qui y perdra. [n'y a qu'une petite chose qui m'embarrasse, Je voudrais savoir ce que je gagnerai à me mêler de cette affaire-là.
— Le lendemain de mon mariage, je te fais entrer en société avec mon beau-père.
— Tu n'y penses pas: tu aimes trop à faire des économies de beaux-pères. Ca te ferait coinme qui dirait un beaupère en deux, au lieu de deux beaux-pères dans un. Mais si tu disais la veille de ton mariage, où bien un ou deux mois avant, ça te serait-il égal? Je t'assure que, pour moi, ga ne me serait pas indifférent. Dépéche-toi de me promettre ça.,,, autrement je ne dis pas un mot de toi à mon bourgeois, et tu t'arrangeras comme tu pourras
— Allons... tu sais bien, mon pauvre François, qu'il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Je ne peux pas te promettre comme cela, avant de savoir comment iront mes afluires. Tout ce que Je puis t'assurer, c'est que je te ferai quelque avantage .., d'une manière ou d’une autre.
et le père que | sur
'ousvent père
les | est èces e le IOUs
ute
CHARLES GUERIXN o1
—Eh bien ! ce que je te promets, moi, c'est que tu me feras ces avantages-là d’une bonne manière, et avant que de te murier, C'est une affaire décidée. J'entreprends ton mariage ; à moi le soin de faire mes conditions, et je ne m'oublierai pas ; car je te tiendrai comme il faut. N'oublie pas de descendre dans une quinzaine de jours. Bonsoir, mon cousin !
En disant cela, François avait pris brusquement congé du jeune avocat, qui ne fut point médiocrement surpris de lui trouver tout à coup un air aussi dégagé.
— Allons, se dit-il, il faut que le cousin soit un homme de génie, On ne dirait pas cela à le voir vendre de l'avoine au minot pour M. Wagnaëür,
À Ja rigueur, il n'y avait rien de bien répréhensible dans le projet qu'ils venaient de former tous deux; ilne s'agissait que de trafiquer de lavenir d'une jeune fille à son insu ; et c'est ce qui se pratique depuis longtemps duns les sociétés les plus civilisées. Cependant, Henri Voisin prévoyait qu'il n'hésiteruit devant aucune injustice, qu'il ne reculerait devant aucune intrigue, qu'il se soumettrait à tout pour s'assurer une position dont il avait uleulé d'avance tous les avantages ; et, persuadé que François, une fois intéressé dans l'affaire, ne serait guère plus scrupuleux que lui-même, il éprouvait déjà pour son parent ce sentiment de défiance et presque d'aversion que lon éprouve toujours instinctivement pour un complice. Une chose le préoceupait par-dessus tout : c'était de savoir si Charles Guérin avait, de son côté, quelques prétentions sur les beaux yeux et sur la dot de la jeune héritière. Tout le portait à croire qu'il en était ainsi, On a rarement vu un écolier de seize ans passer ses vacances dans une campagne, à quelques pas d’une jolie fille qu’il ne voit qu'à la dérobée, ne pas devenir amoureux de cette
jeune fille, ne pas rêver à elle par le premier clair de lune
venu et ne pas composer des vers en son honneur. Sans
2 WP, V Y / EX ” é D nd Ve ° NZ E EVALUATION VW TEST TARGET (MT-3) I LO “ 13 125 — : À IL # 1122 Le: