‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 25 sur 94 · SENS · texte numérisé non relu

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naissance dans Îles rêves et la mélancolie qui suivent les dernières années des études scolastiques et accompagnent beaucoup de jeunes gens à leur entrée dans le monde ou dans létat religieux. T'incertitude, le malaise, Pirrésolution où les plonge cette funeste alternative d’un choix limité dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, contribue puissamment, chez un grand nombre, à auginenter ces dangereuses prédispositions de l'âme et à les livrer pieds et poings liés au redoutable ennemi que nous venons de peindre,

C'est précisément ce qui arrivait à Charles Guérin dans le temps où M. Voisin cultivait son amitié. Pendant quelques jours, les gracieux fantômes que la lettre de Louise avait évoqués bien innocemment dans son imagination firent tous les frais de ses rêveries. ie alliance avec Clorinde Wagnaër lui ouvrait en effet une perspective des plus riantes. El assurait par 1à, du même coup, et son bonheur, et celui de sa famille, et il S'épargnait à Juimême la tâche de défendre contre la cupidité de M. Wagnaër l'héritage paternel, tâche qui lui était dévolue pur le départ de son aîné, On sait que, malgré la recommandation de Pierre, madame Guérin tenait plus que jamais à ses propriétés. L'espoir de la fortune et du repos et la piété filiale s'alliaient done à la poésie et au roman pour embellir Clorinde, dont Louise, sa nouvelle amie, n'avait point fait un trop vilain portrait. Clorinde fut done pour notre étudiunt la dame de ses pensées et en son honneur il affronta les études les plus ennuyeuses et attaqua les articles et les commentaires les plus rébarbatifs de la Coutume de Paris avec tout le dévouement d’un véritable chevalier.

Cela ne dura pas longtemps. Il lui vint à l’idée qu'il serait peu noble de devoir tant de choses à une femme, à la fille unique d’un ennemi de sa famille. Peut-être mademoiselle Wagnaër tiendrait-elle quelque chose du ca- ‘actère de son père et reprocherait-elle un jour à son mari

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ce bien qu'elle lui aurait (ait. Peut-être l’antipathie de famille ne se dissiperait point tout à fait, et sa mère et sa sœur auraient à souffrir dans leurs affections par la position nouvelle que leur ferait cette union. Combien plus poétique et plus noble ne serait pas un mariage dans lequel, lui, donnerait le bonheur, la richesse, la considération à une jeune fille pauvre et obscure qui lui devrait tout et dont la vie ne serait qu'un tissu d'amour et de reconnaissance ! D'ailleurs, parmi les romans que lui faisait lire son ami Voisin, il ne “en trouvait pas un seul où l’homme fût obligé à la femme pour son existence; au contraire, l'héroïsme et le désintéressement procédaient toujours de la plus vilaine portion du genre humain. Il en était de même aussi dans toutes les romances qu'il entendait chanter. Une jeune fille n'avait jamais autre chose à donner que son cœur. En conséquence, mudemoiselle Wagnaër avec sa taille élancée et ses cheveux noirs, et malgré sa dot, ou plutôt à cause de su dot, ne fit

qu'une bien courte apparition dans les rêves de Charles Guérin. [ne fut pas amoureux d'elle plus de quinze jours. En même temps disparut la belle passion de l'étude du

droit, passion peu durable de sa nature, nous l’avouons, et qui à besoin d'être excitée et fortifiée pur quelque puissant motif.

Dès ce moment, notre héros prit place parmi cette nombreuse catégorie d'étudiants qui, suivant l'expression tout à fait pittoresque de M. Dumont, font leurs études à cheval sur un roman. Disons à la louange de Charles qu'il multipliait les relais et qu'il dévorait avec une inconcevable rapidité volumes après volumes. Dans un de ces livres, il lui arriva une fois de rencontrer un couple d’amoureux qui s'étaient vus la première fois de leur vie dans un bois, en faisant chacun de son côté une excursion botanique. L'auteur profitait de cette circonstance pour intercaler dans son ouvrage un éloge pompeux de la

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JHore de son pays ; trois où quatre chapitres étaient occupés par des descriptions scientifiques, dans lesquelles on n'avait pas omis là moindre graminée de la terre nutale. Charles trouva cela admirable, et il se prit À l'instant même d’une passion tout à fait touchante pour la botanique. El lui fallait un herbier, sans cela il ne pouvait plus vivre. Le temps était mal choisi : c'était dans l'hiver. Faute de mieux,il se vit forcé de se rabattre sur Îles lichens et autres cryptogames qu'il se proeura à grande peine sur les murs des fortifications, sous la neive et Île verglas; il passait des soirées entières à les examiner à la loupe et il v découvrait des mondes de merveilles. Un jour, M. Dumont le surprit qui contemplait avec intérêt une moisissure au fond de son encrier, et comme le vieux procureur parut s'étonner de cette sorte d'occupation, notre homme en prit occasion d'enseigner à son patron tout ce qu'il avait appris dans Linnée, Jussieu et de Candolle ; mais le bonhomme ne tarda pas à interrompre le jeune savant pour lui faire remarquer qu'il ne poussait point de cryptogames au fond des encriers, lorsqu'on avait soin de les vider et de les emplir alternativement : observation dont la justesse était accablante pour le pauvre Charles, qui n'avait pas écrit une ligne depuis plus d’une semaine.

Une autre fois, il tomba sur une nouvelle, dans laquelle un jeune homme était devenu éperdument amoureux d'une jeune fille, rien qu'à voir sa silhouette se dessiner le soir sur le mur vis-à-vis de sa demeure ; tout de suite il ne rèva plus que silhouettes. Tous les soirs, de sept à neuf heures, accompagné de son ami Voisin, quifeignait de partager son enthousiasme pour les profils, Charles parcourait la rue Saint-Louis et la rue Saint-Jean, faisant la chasse aux silhouettes. Il faillit devenir amoureux d’une très grosse et très laide épicière dont l'ombre lui apparut un

soir entre une caisse de thé et un pain de sucre. Heu-

reusement qu’une visite faite à son comptoir sur-le-

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champ lui prouva qu’il ne fallait pas toujours prendre

les silhouettes au sérieux. Il en fut quitte pour une

demi livre de café qu’il se vit dans l'obligation d'acheter.

Si d’un côté Henri Voisin riait sous cape — A

des extravagances encore très modestes de son futur rival, dont il montait à plaisir l'imagination, d’un autre côté, M. Dumont s’'alarmait à bon droit de l'étrange conduite de son clerc, qui n’écrivait que très peu, étudiait encore moins, et lui tenait des discours auxquels lui, homme positif, avait de la peine à trouver le sens commun.

M. Dumont était un avocat de la vieille école, honnôûte, A laborieux, modeste, savant, Al) très chérant envers les clients 7) | | riches, très indulgent enversles pauvres et,au demeurant, le plus intrépide chicanier du barreau. Au physique, c'était un petit homme sec, se redressant de son mieux dans sa petite taille, toujours scrupuleusement vêtu de noir et cravaté de blanc, vif, gai, spirituel, lorsqu'il n’était point tracassé par les plaideurs, très brusque et très maussade parfois, et aussi intelligent que le donnait à croire son large front chauve, ses yeux brillants, son nez aquilin, et tout l’ensemble de son expressive physionomie.

Il avait été le compagnon d’études et l'ami intime de NT. Guérin et il prenait le plus grand intérêt aux succès de Charles. Quoique très indulgent pour les erreurs et les folies de l4 jeunesse, M. Dumont ne les considérait que comme un délassement et une diversion et il eût volontiers pardonné à son nouveau clerc quelques escapades semblables à celles que lui-même avouait avoir commises dans son jeune temps, s’il eût montré quelque goût pour la profession, quelque zèle pour la besogne du bureau...

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Mais lorsqu'il voyait tous les matins, ou plutôt tous les après-midis, M. Charles Guérin arriver à l’étude d’un air soucieux et dégoûté, ne faire d'ouvrage que tout juste ce qu'on lui prescrivait et s’en acquitter très mal, distraire les autres clers, en leur parlant sans cesse littérature, théâtre, musique, botanique et le reste, se jeter, dès qu’il avait un moment à lui. sur quelque roman qu'il cachait sous son pupitre, M. Dumont hochait la tête et disait : voilà un jeune homme qui ne fera rien de bon:

Il délibéra même sil n'écrirait pas à madame Guérin pour l’informer du peu de dispositions que manifestait monsieur son fils à l’égard de la science profonde du droit, et de lu science aussi noble à ses yeux de la procédure : mais par pitié pour la pauvre mère, il avait résolu d'attendre encore quelque temps, lorsqu'il reçut la visite d’un de ses beaux-frères, riche cultivateur d’une des plus belles paroisses du district de Montréal.

M. Jacques Lebrun était resté veuf de bonne heure, avec une fille unique qu'il avait eue de son mariage avec Mlle Dumont. Quelques affaires de succession qu'il avait à régler et le désir de voir la capitale où il n’était jamais venu l’avaient amené à Québec. En entrant dans l'étude de l'avocat, il fut vivement frappé de la physionomie intéressante de Charles, mais il ne tardu pas à remarquer l’air ennuyé et un peu maladif du jeune homme. Comme nos bons habitants déguisent rarement leur pensée, M. Lebrun ne put s'empêcher de dire : “ Mon Dieu, voilà un monsieur qui aurait un terrible besoin de la campagne ! Pour le sûr que, s’il bûchait une demi corde de bois tous les matins, il prendrait bien vite meilleure apparence. ”

Là-dessus, enchanté de trouver un prétexte de se débarrasser pour quelque temps de notre héros dont les manières d’agir lui déplaisaient de plus en plus, et pensunt aussi qu'une promenade à la campagne lui rendrait peut-être un peu d'énergie, M. Dumont fit à son

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beau-frère la proposition d'emmener effectivement avec lui M. Guérin, si toutefois, ajouta-t-il, cela convenait à l’un et à l’autre.

Charles, comme tous les gens romanesques, amateur par-dessus tout du neuf et de limprévu, faillit accepter sur-le-champ ; mais comme ce voyage devait être un des premiers actes d'indépendance de sa vie d'étudiant, il demanda une journée pour se décider et résolut de consulter ses amis Jean Guilbault et Henri Voisin.

Le soir même ïl réunit ce grave aréopage dans si mansarde, et après mûr délibéré, il fut dit, d’une voix unanime, que le voyage se ferait. Nous n’entrerons point trop avant dans les motifs de cette décision en ce qui concerne l’un des trois amis: nous dirons seulement que Jean Guilbault, pour sa part, en envoyant son ami à soixante et quelques lieues de Québec, n'avait point d'autre objet en vue que d’aider à rompre, par une diversion un peu iongue, la trame des illusions dangereuses dont il le voyait obsédé.

Comme ils causaient ensemble de leurs goûts et de leurs inclinations, Charles avouait qu'il avait éprouvé un instant une prédilection toute particulière pour l'étude du droit, prédilection qui s'était changée bien vite en une aversion profonde. Henri Voisin assurait, au contraire, que la loi et la procédure lui avaient toujours paru en elles-mêmes des choses détestables, mais qu'il sy était cependant livré

avec ardeur, malgré tous ses dégoûts, ce dont il ne pouvait se rendre compte.

—Je comprends bien cela, dit Jean Guilbault : c’est que toi, Charles, tu travailles par caprice, et toi, Henri, par intérêt.

— Et toi, donc ? dirent-ils tous deux.

—Moi, reprit l'étudiant en médecine, moi ? je travaille par devoir.

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