olairée d’abord par l4 lumière qui s’'échappait de la
no 4 ies fentes et du tuyau d’un grand poêle en fer à deux
+, chauffé presque au rouge ; et ensuite par la lumière
Ua
beaucoup moins vive que donnait une vieille lampe de terre cuite, en forme de navette, clouée au bord d’une des poutres et dont la mèche fumante n’était séparée du plafond que de la distance que mesurait la saillie de la poutre,
Sur le poêle, et dans le fourneau du poêle, on pouvait admirer d'énormes chaudrons remplis de mélusse et de sirop d'érable qui bouillonnaient avec un grésillement tout à fait appétissant. La maîtresse du logis elle-même agitait de temps à autre avec une large cuillère de bois, la précieuse liqueur de plus en plus épaisse, mais qui n'avait pas encore atteint le degré de consistance et de ductilité requis pour la métamorphose qu'on se proposait de lui faire subir. Deux enfants accroupis sur leurs talons près du poêle, suivaient avec un intérêt tout particulier la cuisson de la mélasse et se seraient laissé rôtir plutôt que de perdre de vue un des mouvements de la mère Morelle.
Le poêle, le grand fauteuil de bois, le coffre bleu dont nous avons parlé, avec une huche à mettre le pain, une table à jambes croisées et quelques chaises bien basses, formaient tout l’ameublement de cette première pièce. Au plafond, sur des perches clouées transversalement aux poutres comme un second plancher, de longs fouets, des lignes pour la pêche, deux fusils de chasse, et deux violons avec leurs archets, étaient étendus avec une précaution qui prouvait que c’étaient là les objets favoris des garçons du père Morelle. Les fusils et les violons, avec un peu de bonne volonté, pouvaient rappeler la lance d’Ajax et la lyre de T'yrtée.
La seconde pièce ne recevait de lumière que de la première et de la troisième. C'était une salle à peu près vide, sauf deux lits parés, dont l’éblouissante blancheur tranchait dans le clair-obseur. Les trois chambres contiguës avaient leurs portes sur une même ligne, de sorte que de la première on pouvait apercevoir dans la troisième,
illuminée par plusieurs chandelles, une longue table dressée avec un luxe de vaisselle qu'on ne trouve point chez les cultivateurs d'aucun autre pays. Le père Morelle avait ainsi, salon de réception, salle de danse au besoin, et sulle à manger. Que peut-on exiger de plus, même de l'hôte le plus aristocratiquement situé ?
Les convives arrivaient les uns après les autres, secouant la neige de leurs vêtements, et échangeant ensemble des quolibets plus où moins heureux sur la vitesse de leurs chevaux. La gaieté était déjà devenue si bruyante, qu'il n’y avait presque plus moyen de sentendre, lorsque la porte s’ouvrit pour laisser entrer Marichette, et le Monsieur de la ville qui passait pour son cavalier.
Aussitôt chacun se tut, autant par curiosité que par politesse. Le père Morelle se leva, éteignit sa pipe avec son doigt, la serra précieusement avec sa blague de peau de loup marin, mit sa tuque sous son bras et, s’avançant vers le jeune étranger, lui serra cordialement la main.
—Monsieur, dit-il, vous êtes le bienvenu. Vous escuserais le peu qu'y aura. Ma bonne femme, mes deux filles, et mes deux garçons que v'la,j frons de not’ possible pour vous ben divertir. Et j’espérons que toute la compagné qu'est icit, qui sont tous d’nos voisi..s et de nos bons amis, feront comme nous autres.
Si Charles et Marichette avaient pu comparer le petit bout de conversation que nous avons rapporté en commençant ce chapitre, avec l'accueil bienveillant que leur faisait le père Morelle et que tout le monde leur fit à son exemple, ils en auraient conclu que, au village comme à la cour, les absents seuls ont tort. Il y avait cependant autant de sincérité dans les compliments qu’il y en avait eu dans les critiques ; celles-ci du reste n'étaient que comminatoires et il dépendait de notre héros de leur donner tort ou raison. Quelques saluts gracieux, quelques
bonnes poignées de main, quelques propos gais et sans gêne, lui auraient concilié tout de suite ceux mêmes qui avaient fait sur son compte les suppositions les moins charitables. Mais soit fierté, soit gaucherie ou distraction, Charles ne répondit à l’accueil de ces braves gens que par une civilité froide et guindée.
—Ah çà, ma bonn’ femme, dit le père Morelle, à c't'heure que tous nos gens sont rendus, j’allons tâcher de smouver et d'avancer à queuqu’chose. J’allons nous rendre dans la ptite chambre là-bas, ous qu'il ÿ a un coup et une croûte qui nous attendent; pendant c’temps-là, les jeunesses qui resteront icit’ vont s’mouver à faire la tire, parce que une mi-Ccarême ou une Sainte-Catherine sans tire, aurait guère plus d’bon sens qu'un jour de Pâques en maigre.
Là-dessus, le vieillard offrit galamment la main à la mère Tremblay, et, avec non moins de grâce qu’en eût déployé en pareille occasion un seigneur de la cour de Louis XIV, il la conduisit à table.
Le coup et la croûte dont il parlait si à son aise, consistaient en un souper cù tout était servi avec profusion ; les énormes pâtés au poisson, les galettes appétissantes, les tartes de toute espèce, les ragoûts et les plats de fricassée gigantesques se pressaient sur la nappe et furent bientôt rejoints par les crêpes, que l’on apportait toutes bouillantes au sortir de la poêle. C’étaient de véritables noces de Gamache, excepté toutefois que Sancho Pança n’y aurait pas écumé la moindre poularde, attendu que tout était scrupuleusement conforme à l’observance du carême, Le petit coup de bon rhum de la Jamaïque n’était pas oublié, et. il y avait même à chaque extrémité de la table deux belles carafes pleines d’un vin blanc que le bedeau assura valoir celui dont le curé se servait pour dire sa messe.
La partie la plus mûre de la société s'était placée à table, et par une exception faite en sa faveur, Charles, sur
l'invitation expresse du père Morelle, s'était assis auprès de Mile Lebrun, qui, elle aussi, se trouvait ainsi séparée d'avec les autres jeunes personnes.
Les deux salles, celle où se donnait le repas, et celle où se faisait la tère, prirent bientôt l’aspect le plus gai et le plus animé. Dans l’une, c’étaient le choc joyeux des verres et des assiettes, les bons mots, les saillies heureuses, les bonnes vieilles histoires et les bonnes vieilles chansons du bon vieux temps. Dans l’autre, c’étaient les éclats de rire des jeunes garçons et des jeunes filles qui, tout barbouillés de mélasse, se poursuivaient et s’agaçaient avec de longues
filasses de tire semblables à des écheveaux de fils d’or et
d'argent. On se poussait, on se pinçait, on se jetait de la neige que l’on allait chercher dehors, on se faisait des niches de toute espèce, on se donnait des chiquenaudes et des coups à rompre bras et jambes ; et plus on s’aimait, plus on se maltraitait ; car c’est ainsi que l’on comprend l'amour duns nos campagnes.
Quand la tire fut bien tressée et coupée par petits bâtons, disposés symétriquement sur de grands plats de faïence, on la porta comme en triomphe dans la salle du festin. [il n’est pas besoin de dire que l'apparition du mets que le père Morelle considérait avec raison comme la partie essentielle et le trait caractéristique de la fête, et le renfort puissant que présentait une douzaine de jeunes personnes en bon train de faire du vacarme, portèrent à son comble la bruyante gaieté de tous les convives.
Deux personnes restaient à peu près étrangères à toutes ces joies. Charles, à la grande surprise de tout le monde, ne répondait que par des monosyllabes à tout ce que lui disait sa charmante voisine. [1 refusa obstinément de boire un seul verre de rhum; à peine daigna-t-il tremper ses lèvres dans un verre de vin pour trinquer avec le père Morelle. Il ne mangeait guère plus qu’il ne buvait, et, prié de chanter, il s’en défendit jusqu’au bout,
malgré les vives instances de toutes les bouches, qui n'étaient en cela que les interprètes de toutes les oreilles, désireuses on ne peut plus de savoir comment devait chanter un personnage tel que celui-là.
Marichette, malgré toute sa bonne volonté d’être aimable, partageait un peu la mélancolie du jeune homme ; elle avait beau s’efforcer de rire des moindres choses qui se disaient et répondre le plus vivement du monde à toutes les agaceries dont elle était l’objet, il lui arrivait souvent de trahir sa préoccupation par un regard triste et furtif ou par un froncement de sourcils involontaire.
Cela n’échappa point au père Morelle, observateur comme le sont tous les hommes d'expérience.
—Regarde donc, Jérôme, dit-il à voix basse à l’un de ses fils placé près de lui, comme c’te pauvre p'tite Marichette a l'air en peine à côté de c’butor.. c’est un butor, va! Qa n’hoit, ni ça n’parle, ni ça n’chante, ni ça n'mange, ni ça n’fait rien qui vaille. Ca m'a l'air d’un fameux sournois. Être si près d’un’ jolie p'tite créature de même et pas en faire plus de cas! Car elle n’est pas indifférente (1) la Marichette !.. Sacristi ! Jérôme, si J'étions à son âge et à sa place, à c’morveux-là !
—Vous avez raison, not père. J’ai-t-i pas rencontré c’t'original-là qui marchait dans la neige sans raquettes ;.… il en avait jusqu'aux genoux. Hier qu'y faisait si mauvé, a-t-i pas passé à ch’val au grand galop ! A-t-on jamais vu, aller à ch’val quand on a ben d'la peine à résister dans un’ voiture ! Epi Jacques Lebrun m'a dit qu'dans l’hois, quand jy a été avé lui, i s’mettait à parler tout seul à pleine tête, quasiment comme s’il eût prêché….. Y a pas à dire...il à queuqu’'chose icite qui n’va pas ben !
Et en disant cela, le brave Jérôme se frappait légèrement le front avec le doigt. Il allait continuer, lorsque
(1) Ne pas étre indifférente, être plutôt jolie que laide.
PRE eo +
trois coups vigoureusement frappés à la porte firent tressaillir tous les convives.
—Ouvrez à la mi-carême ! ouvrez donc! fit entendre du dehors une petite voix nasillarde et évidemment contrefaite.
—Oui, oui, ouvrons à la mi-carême ! dirent tous nos gens en se levant de table.
— Voyons, la mi-carême, comment es-tu faite c’t’année ? Veux-tu un p'tit coup d’rhum, pauvre vieille, pour te réchauffer ?
—C'est pas de refus, père Morelle. J’sommes ben fatiguée, J’marchons sans arrêter depuis l’Mercredi des Cendres.. Vous avez trouvé que j’mettions ben du temps à v'nir, vous autres, hein, les jeunesses ? Mais c’est égal. Ceuze-là qui m’ont-z-attendue avé patience, j’vas les récompenser... et ceuze-là qui ont pas voulu m’attendre, vont s’en repentir. On va voir tout ça tantôt. En attendant, père Morelle, le p'tit coup, si vous plé!
Le personnage allégorique qui s’exprimait ainsi était une vieille femme littéralement courbée en deux et dont on découvrait difficilement le visage au fond d’un vieux chapeau en forme d’entonnoir, lequel avait dû servir à quelqu'un de ces mannequins que l’on met dans les jardins pour en éloigner les oiseaux. Elle marchait appuyée sur un gros bâton ferré et portait une énorme poche sur son dos. Le plus apparent de son costume consistait en un affreux assemblage de torchons de cuisine et de guenilles de toute espèce, auxquels étaient suspendues des queues et des arêces de poisson. Le peu que l’on voyait de son visige était tout barbouillé de jus de tabac et une paire de lunettes sans vitres, à cheval sur un nez déjà bien grotesque par lui-même, complétait cette étrange toilette. De francs et fous éclats de rire accueillirent cette réjouissante apparition, et la mi-carême seule dut conserver un sérieux imperturbable.
Le petit coup de rhum une fois pris, elle s'avança, balayant presque le plancher avec les bords de son immense chapeau, jusqu'à Marichette, et déposant à ses pieds la besace toute trouée qu’elle avait sur le dos, elle en tira un beau cornet de papier blanc : “ Tenez, mam’zelle Marichette, dit-elle, l’hon Dieu, vot’ papa, épi moé, j’sommes satisfaits de vous comme c’est rare. Vous avez pas manqué au maigre un’ seule foé ; même qu'y a qu’vous devriez pas jeûner si souvent, car ça endommage notabiement vot’ santé... (a pourrait vous ôter vos belles couleurs et y a d'aucun p'tit frisé de la ville qui pourraient ben le trouver à r'dire...Mais par exemple vous en avez ben qu'trop à c’t’ heure des couleurs. Voyons, voyons, vous fâchez pas contre la mi-carême, qui vient de ben loin pour vous apporter ce beau cornet, ous’qu'il y a du sucre, des dragées et toutes sortes de bonnes choses.
Cette allocution, débitée avec les gestes les plus comiques, eut, comme on peut bien le croire, un succès prodigieux, qui ne fut rien cependant, comparé aux applaudissements qu'obtint le discours suivant adressé au frisé de la ville : ‘ Ah cà, toé, j'cré que j'devrais t’donner plus qu’un cornet de dragées. Après tout’ j'suis qu’ la mi-carême, et avec ton air de mauvaise humeur et ta face pâle, t’as ben d'l’air d’être un carême tout du long !..., T’as beau faire le fier, va ; j'te connais ben, et j’sais ben qu'en ville tu t’te gènes pas de manger du lard avant l’jour de Pâques... Tu fais la grimace, hein ?... mais j'm'en moque pas mal ! J'ai vu d’plus gros messieus qu’'toé.… et j'en verrai encore ben d’autres ; car tu sauras que j'suis v'nue au monde du temps des apôtres et que j'roulerai tant que l’monde s’ra monde... C’pendant comme t'as fait un fameux bout d’carême c’t'année, grâce à mam’zelle Marichette, je vas
toujours ben t’donner un cornet, à to6 aussi. Seulement il faut qu’ tu m'embrasses !
A pe Na be PPS EP ia
Nous ne saurions donner une idée de la joie que causa cette proposition à toute la compagnie.
— En v'la-t-il un’ fameuse farce !
—Va-t-i en avaler du tabac, l’messieu !
—J’estimerais ben autant embrasser n'importe quoi !
—Farçeuse de mi-carême, va!
—Tiens ! i s'décide...i va l’embrasser !
—N on, il l’embrassera pas !
—Gageons un’ bouteille de rhum qu’il l’embrassera pas !
—Gageons en effette !
—Cré vieille sorcière, va !
—Perdue la bouteille : ... le v’1à qui l’embrasse !
— Vive la mi-carême !
—Hourra pour la mi-carême !
—J'donnerais pas ça pour cent louis!
Charles s'était en effet exécuté,et en retour de son obéissance, il avait reçu aussi lui un cornet de bonbons. La vieille fit ainsi le tour de la salle, parlant à tout le monde avec la même franchise impertinente que son rôle autorisait. Aux enfants qui avaient veillé exprès pour recevoir cette visite impatiemment attendue depuis plusieurs semaines, elle fit des cadeaux calculés sur la bonne ou la mauvaise conduite de chacun d’eux : à ceux qui avaient été sages, des dragées ou du sucre ; à ceux qui avaient été méchants, des patates gelées ou des écales de noix soigneusement enveloppées dans du papier, mystification qui faisait beaucoup rire les parents, et pleurer les pauvres petits malheureux.
Quand la vieille eut épuisé sa besace et ses drôleries, quelqu'un proposa de terminer la fête par une danse ronde. Le bedeau, consulté là-dessus, donna comme son opinion que cela pourrait très bien se faire, attendu que ça n'avait pas été prémédité, et que, bien qu’il fût défendu de danser dans le carême, on pouvait se permettre, dans une occasion comme celle-là, une simple danse ronde ;
d'autant plus, ajouta-t-il, que çn n’exigeait point de violon, et que personne au dehors ne pouvait être scandalisé. Il en serait bien autrement s'il s'agissait de danser des menuets ou des reels, ou des gigues où des rigodons. Cette morale un peu relâchée ne fut pas du goût de la mi-curême. Une discussion théologique s’éleva entre ces deux personnages, et avant la fin de la thèse, le bedeau, tout bedeau qu'il était, se serait peut-être vu enterré par les arguments de son adversaire, si le père Morelle n’avait point bravement tranché la question, en formant lui-même la chaine et en entonnant vigoureusement cette ronde bien connue :
Bonhomme, bonhomme, Que sais-tu bien faire ?
Après cette danse bruyante et grotesque, c’en fut une autre, puis une autre, puis encore une. Dans chacune de ces rondes, il était toujours question
D'un baiser à la plus belle,
et quand le hasard conduisait Charles au milieu du cercle, ce baiser était invariablement destiné à Marichette, au grand dépit de la petite Rose Tremblay, qui ne manquait point de l’agacer chaque fois, et qui finit par leur faire à tous deux des yeux aussi terribles que ceux que Junon fit au berger Pâris, lorsqu'elle conçut contre lui l’immortelle raucune qui nous a valu lIliade et l'Énéide, La dernière fois, cependant, notre héros se sentit saisir par le bras :... c'était la mi-carême.
—T'iens, dirent plusieurs voix, la vieille est jalouse !
—C’est tout juste : c’est-i” pas sa blonde ?
—V'là qu’a-i dit des secrets, à c’t’heure !.. Et tout le monde de rire et d’applaudir.
Churles, en se baiïssant, reconnut la mère Paquet, la duègne de Marichette.
se TRS,
me EEE,
He 134 | CHARLES GUÉRIN
He —Monsieur Lebrun, lui dit-elle, m'a envoyée icite pour EL avoir soin d’mam’zelle Marie ; mais je peux pas rester plus 4 longtemps. Les gens qui doivent me ramener vont partir. (| l Défiez-vous ben, en vous en retournant, y en a qui veulent l vous jouer queuqu’ mauvais tour.
Li Cet avis charitable fut cause qu’une demi-heure après, À Charles, avec celle qu’on lui donnait déjà pour fiancée,
ÿ glissait rapidement sur la neige, emporté par un cheval
! x k Se R , vigoureux qu’il excitait de la voix, et laissant loin derrière
lui la maison du père Morelle, encore tout illuminée, et Le où l’on continua les rires, les chants et les danses presque
jusqu’au jour.