‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 31 sur 94 · UN PREMIER AMOUR · texte numérisé non relu

UN PREMIER AMOUR

NE lieueet davantage séparait la maison de M. Lebrun de celle où venait de se fêter si dignement la mi-carême, espèce de saturnale où le peuple, un peu lassé de la vie mortifiée que l’Église lui prescrit, prend sa revanche des privations passées et semble narguer les jeûnes à venir.

Pendant la plus grande partie du trajet, tout en s’efforçant de conduire sans encombre son léger traîneau à travers les cahots et les pentes de la route, Charles repassait en lui-même les diverses circonstances de son petit voyage, depuis son départ de Québec jusqu’à ce moment.

A l’âge de notre héros, et au sortir du collège, on est assez disposé à tenir compte des moindres événements et, aux premières aspérités de la vie, à s’écrier comme le rat du bon La Fontaine :

Voici les A pennins, et voilà le Caucase !

Ce n’était que par degrés et grâce, pour bien dire, aux exigences de leur position qu’une douce intimité s'était établie entre Charles et Marichette. Dans ce moment les mille et une petites choses qui l'avaient rapproché de la jeune fille, semblaient à l'étudiant autant de déplorables fatalités, tant il avait trouvé niais le rôle de cavalier que tout le monde paraissait lui assigner. Comment avait-il proposé à mademoiselle Marie (il ne l’appelait jamais

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autrement) quelques promenades qu’elle avait acceptées ? comment s’était-il engagé à l’accompagner chez le père Morelle ?

C'était ce dont il ne pouvait se rendre compte, surtout lorsqu’il compurait sa conduite à ses premières résolutions. Ce n’était cependant point sa faute à elle. Elle n'avait fait aucune démarche : c'était lui, au contraire, qui avait recherché toutes les occasions de lui parler, et il n’avait jamais été si heureux que quand pour la première fois elle avait substitué à ses réponses froidement polies une conversation expansive et ple'ne de charmes. D'un autre côté, elle n’était pas, malgré tout, exempte de tout reproche à ses yeux. Pourquoi s’avisait-elle d’avoir un regard si mélancolique et si doux, de si beaux cheveux qu’elle disposait si habilement, un sourire si caressant et si intelligent, un teint si frais et si pur ; et par-dessus tout, pourquoi se permettait-elle de parler un langage plus correct, plus élégant, plus poétique que celui de lu plupart des femmes qu’il avait rencontrées jusque-là ? Était-ce Sa faute à lui si, d’une petite fillette assez vulgaire, elle s'était rapidement métamorphosée en une jeune personne pleine de séductions ?

Et cependant, il n'aurait pas voulu pour beaucoup entamer un roman aussi absurde, et dont le dénouement, éloigné, incertain, pour bien dire impossible, l’aurait rendu bien malheureux. Cette étude de ses sentiments et de ses impressions (de ceux au moins qu’il s’avouait à lui-même, sans compter ceux qu’il n’osait s’avouer) avait été la cause de sa taciturnité pendant tout le festin.

La vitesse du traîneau commençait à se ralentir, la nuit u’était pas bien froide, quoiqu’elle fût bien sereine, la neige, molle et blanche plus qu'un duvet, avait cessé depuis longtemps de tomber (la neige, suivant le dicton populaire, c’est le froid qui tombe) : un vent léger embaumé par les exhalaisons des sapins souflait par intervalles, les

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étoiles par myriades scintillaient au firmament, le silence régnait partout, à moins qu'une corneille effarouchée ne s’élevât de temps à autre au coin d’un bois, en poussant un cri plaintif: enfin sur la vaste plaine blanche semblable à un océan de neige qui s’étendait d’un horizon à l’autre, le jeune homme et la jeune fille pouvaient se croire seuls dans la création, et ils auraient même pu se croire transportés dans un monde idéal, si de temps à autre les rudes secousses des cahots ne les avaient rappelés au sentiment de la réalité.

—Mon Dieu! j'ai failli tomber hors de la voiture !.… Mais vous allez me dire au moins pourquoi vous m'avez fait partir si vite de chez le bonhomme Morelle, et pourquoi vous nous avez menés si grand train ; .… vous trouviez donc cela bien ennuyeux ?....

Marichette n’eut pas le temps d’en dire davantage. Ils étaient arrivés en ce moment à un endroit où il fallait passer un pont étroit jeté sur une petite rivière qui formait une coulée profonde. Le cheval s'arrêta brusquement et fit mine de retourner sur ses pas. Comme Charles essayait de lui faire franchir ce pas assez difficile, il s'aperçut, mais trop tard, de ce qui causait la terreur de la pauvre bête. A l’autre bout du pont, trois ou quatre sapins qui avaient été placés le long de la route, à différentes distances, pour servir de balises, avaient été entassés les uns sur les autres, de manière à obstruer complètement le chemin ; et sur un d'eux planté perpendiculairement, on avait étendu un grand drap blanc qui figurait une espèce de fantôme. Le jeune homme voulut alors rebrousser chemin ; mais le cheval était trop effrayé, il se cabra, puis se jeta tête baissée dans le précipice.

Le traîneau dans sa chute frappa avec force contre les débris d’un vieux tronc d’arbre,et la violence de la secousse lança le jeune homme d’un côté et la jeune fille de l’autre, muis de manière que l’un fut sauvé et l’autre

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ER dans le plus grand danger. Charles, en se relevant, put ni! voir Marichette qui serrait de toutes ses forces la tige |

dure et flexible d’un arbuste, précisément au-dessus de l'endroit le plus perpendiculaire de la coulée. Il n’hésita

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point un instant, sauta par-dessus le cheval et la voiture, enfoncés dans la neige amoncelée autour du tronc d'arbre, et s’élança au secours de la malheureuse enfant. Mais il mit trop d’ardeur dans son dévouement, le pied lui glissa et à son tour il se vit suspendu entre la vie et la mort. Tombé de manière à ce que sa tête dépassait l'angle d’un rocher recouvert de glace, il se sentait glisser lentement dans l’abîime.... Toute la puissance de sa volonté concentrée par l'instinct de sa conservation, toute la force de ses muscles contractés, tous les efforts qu’il pouvait faire avec ses mains et ses genoux qu’il raidissait en vain sous lui, ne servaient qu’à lui faire regagner péniblement un demi-pouce de chaque pouce de terrain qu’il perdait. Au-dessous de lui il voyait bien distinctement la frêle couche de glace qui emprisonnait la petite rivière au fond de la coulée, et que le poids de son corps devait, pensait-il, bientôt briser. Il voyait aussi de chaque côté la neige à travers laquelle perçaient quelques arbrisseaux ; et la large bande noire que formait la rivière entre deux bandes blanches, figuraii avec raison à son imagination un vaste drap mortuaire. Un vent froid qui semblait caresser les bords du précipice, glaçait son front, tandis qu'une sueur abondante ruisselait de tous ses membres. La jeune fille n’était séparée de l’abîime que par la longueur du corps du jeune homme : s’il tombait, elle allait être attirée dans sa chute ; si elle lâchait la tige de l’arbuste, elle poussait Charles devant elle et tombait après lui. Se touchant presque, ils ne pouvaient se secourir : pas un mot ne sortait de ces poitrines oppressées par la terreur... Il ne leur était pas même possible d'échanger un regard... Déjà la seule puissance de l’équilibre retenait Charles, et cette dernière ressource allait être détruite, lorsqu'il éprouva une douleur aiguë à l’une de ses jambes et se sentit remonter de quelques pouces sur la glace. A l'aide du secours inespéré qui lui venait sous cette forme un peu

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brutale, il put enfin, après beaucoup d’efforts, décrire une demi-courbe sur lui-même, et en se relevant, reconnaître pour son sauveur. Castor, le gros chien de ferme de Jacques Lebrun. Tandis que le vigoureux animal arrachait notre héros à la mort, son maître avait enlevé dans ses bras, comme une plume légère, la jeune fille évanouie : et tout cela avait pris moins de temps que nous n’en avons mis à le décrire. Prévenu, par la vieille voisine, du complot qui avait été formé contre son hôte et sa fille, le cultivateur s'était mis tout de suite en route, sur ses raquettes, et il était arrivé, comme on voit, au moment où l’on avait le plus grand besoin de lui.

Marichette ne tarda pas à revenir à elle ; son père, aidé de l'étudiant, parvint après bien des efforts à dégager de la neige où ils étaient enfoncés, le cheval et la voiture, et aussi à défaire l’épouvantail dressé à l’autre bout du pont. Quoiqu'il n’eût tenu qu’à un cheveu que cet obstacle sur la voie publique ne causât la mort de deux personnes, il était bien probable cependant que ceux qui avaient imaginé et exécuté cette mauvaise plaisanterie, avaient voulu seulement faire une bonne peur à nos jeunes amis, et que, au fond, rien de sinistre n’était entré dans leurs calculs. On sait que, autrefois surtout, la moitié d’une paroisse était toujours occupée à jouer de semblables tours à l’autre moitié, qui les lui rendait ; plusieurs événements tragiques, sans compter une foule de procès, ont été la conséquence de ces bizarres amusements. Le père de Marichette paraissait assez familier avec les affaires de cette espèce, car tandis que Charles appelait avec toute l’indignation dont il était capable, la vindicte des lois et les foudres du ciel sur les scélérats qui lui avaient tendu un si infâme guet-apens, M. Lebrun lui répondit sans s'émouvoir. ‘“ Ça n’est rien,c’est un tour des jeunesses qui vous auront trouvé trop fier...On tâchera de savoir qui c’est, et on leur-7-en rendra un pareil.”

Cette aventure que le brave homme réduisait ainsi à sa

plus simple expression, n’en prit pas moins dans le cerveau exalté de notre étudiant les proportions les plus g'gantesques. Les remerciements, nous pouvons dire les actions de ‘grâces que lui rendait la jeune fille, l’éloge exagéré mais sincère qu’elle faissit du courage avec lequel il avait volé à son secours, lui persuadèrent qu’il était son sauveur, et, comme tous les sauveurs et tous les protecteurs, il s’attacha tendrement à sa protégée.

Les jours qui suivirent, de longues et intimes conversations toujours prétextées par la reconnaissance d’une part, et par le souvenir du danger passé, de l’autre, amenèrent enfin le moment où Charles, après bien des soupirs étouffés, bien des regards suppliants, bien des phrases inachevées, et mille autres réticences dont nous faisons grâce à nos lecteurs, osa dire à voix basse, lentement et mystérieusement, comme cela se dit toujours: ‘ Marie, je vous aime !...”

—C'’est-à-dire que vous croyez m'aimer, reprit la jeune fille sans trop d’étonnement.. Combien cela durera-t-il ? Dans cinq ou six jours au plus, vous partirez pour Québec, et la pauvre petite paysanne sera bien loin de vous et de votre pensée.

—Marie!...qui voulez-vous que je vous préfère ?...Vous êtes la première femme à qui je parle d'amour, et je ne vous ai dit ces mots qu'après y avoir bien pensé.

—Certes, il faut y penser aussi!... Savez-vous le tort que vous me feriez si vous me trompiez,... combien je resterais triste, délaissée, malheureuse en moi-même, et ridicule pour tous ceux qui devineraient la cause de mon chagrin ?... Je suppose, bien entendu, que je vous aime de mon côté,...et que je sois assez folle pour vous le dire...

—Et cette supposition, mademoiselle, n’a rien d’impossible, j'espère ?

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