EE
sa AE ET An np es sent rap annees anna cer
142 CHARLES GUEÉRIN
Marichette devint reuge comme une cerise. La supposition qu'elle avait faite équivalait, malgré toutes ses réserves, à un aveu naïf et bien explicite ; et le ton satisfait avec lequel Charles lui faisait cette question lui prouvait qu’elle n'avait été que trop bien comprise.
—Je vois bien, dit-elle, après un assez long silence, qu’une petite fille de la campagne aurait bien de la peine à jouer un rôle de coquette ; et il vaut autant que je vous parle franchement que de chercher à vous cacher... ce que vous devinez si vite. Vous devez bien croire qu'après avoir reçu un peu d'éducation, j'ai dû vous apprécier,.., surtout en vous comparant à tous les garçons qui m'ont fait la grand demande,...comme on dit tout bonnement ;.. et fussiez-vous moins aimable que vous n'êtes (ici ce fut Charles qui rougit à son tour), vos attentions m’auraient toujours paru bien flatteuses....Ni vous m’eussiez parlé d'amour à votre arrivée, j'aurais cru que vous vouliez vous moquer de moi; mais comme vous n'avez pas été trop poli, dans les premiers jours, si je m'en souviens bien, il faut qu’il y ait quelque sincérité dans ce que vous me dites.... Seulement, si vous alliez vous tromper, ce serait bien peu de chose pour vous, n’est-ce pas ?.... Vous en seriez quitte pour avoir un peu honte en vous-même (vos amis et le grand monde que vous voyez à la ville ne le sauront seulement pas) d’avoir été le cavalier d’une petite hubitante pendant une quinzaine de jours, et tout sera dit... Tenez, avouez que votre air inquiet et votre peu de gracieuseté chez le père Morelle, venaient justement de celu !... Vous avez changé tout à coup, je le sais bien ; j'ai eu le tort de me faire un peu demoiselle pour vous plaire ;... je vous ai même récité mon grand rôle d’Athalie à force d’être tourmentée par mon père et par vous ; tout cela a changé vos premières impressions ; mais si j'allais redevenir Marichette ?...
—Mais, mon Dieu, cela n’est pas possible, dit naïvement
le jeune homme d’un air assez alarmé pour faire sourire son interlocutrice...D’abord vous allez laisser ce vilain nom.
—Cela n’est pas certain, monsieur, et puis on ne se débarfasse pas comme on veut bien d’un nom d'amitié que son père vous à donné, le croyant bien beau. A part de cela, comme il y a beaucoup de poésie et de roman dans votre
amour, d’après ce que vous me dites, et que ces choses-là s'en retournent comme elles viennent, je cours grand risque de redevenir Marichette au premier moment, dans votre imagination du moins. Et puis, à vous dire le vrai, j'aurai peut-être bien de la peine à me soutenir ainsi longtemps au-dessus de mes habitudes, pour vous plaire.
—Après tout, qu'est-ce que tout cela doit vous faire, si je veux vous aimer Marie ou Marichette ; si je vous jure que je vous trouve encore plus aimable avec votre petit mantelet, votre grande câline et votre jupe de droguet, qu'avec votre belle robe à la mode ?...
— Oui, à la mode il y a deux ans, à la mode du couvent encore, s’il vous plaît !... Quand j'y pense, je dois être un peu moins bien comme cela qu’autrement.
—Laissez-moi donc dire...Sije vous jure que, sous quelque nom que je me rappelle votre souvenir, quelque chose que je puisse refaire de vous duns ma pensée, J'adorerai toujours ce
nom, je chérirai toujours ce souvenir...
— Eh bien, quand vous aurez juré tout cela ?
——Oui, quand j'aurai juré cela...
—Il ne vous restera plus qu’à le tenir. On m'a toujours dit que c'était le plus difficile.
— Vous avez bien mauvaise opinion de moi !
— Non, c’est vous qui avez aujourd’hui une trop haute idée de moi : cela s’évanouira à votre retour à Québec.
—Mais vous me faites fâcher. Ne dirait-on pas qu'it y
a dans ce pays-ci une si grande différence entre les gens
de la ville et ceux de la campagne ? Y a-t-il beaucoup d’élégantes à Québec qui s'expriment aussi bien que vous? Et puis encore, ne dirait-on pas que je me crois un prince ?
—Quant à cela, on a vu des rois épouser des bergères, n'est-ce pas ? C’est qu'il faut être roi pour cela... Et puis vous vous croyez du pays ? Vous vous trompez !
— Allons! de quel endroit suis-je, à présent ?
—Mon Dieu! vous! vous êtes de Paris plus qu'aucun Parisien ; vous ne faites que parler des duchesses et des marquises, et des élégantes dont vous lisez les portraits dans les romans et les nouvelles ; votre cœur et votre imagination ne sont pas avec nous, ils sont là-bas avec vos rêves,... dans des salons qui ne ressemblent guère à cette chambre ; à l'opéra, au bal masqué, enfin je ne sais où.
—Comme vous êtes injuste !...Je ne rêve qu’à vous; et,
sans flatterie, quand même votre langage élégant me
‘appellerait les héroïnes des romans que j'ai lus, où serait le mal ?
—Le mal serait qu'il n’y aurait pas de bon sens dans un pareil rapprochement.
—Vraiment, à mon tour je commence à croire que vous vous moquez de moi... Tout hors de moi, je vous dis que je vous aime, que je vous adore, et vous entreprenez une thèse de philosophie pour me prouver que je me trompe... Si vous m'aimiez, vous n’en parleriez pas si à votre aise.
—C’est que j'y ai pensé avant vous, mon beau monsieur ; d’abord j'ai été piquée (et c'était bien naturel) de votre peu de galanterie ; et ensuite à mesure que je m'élevais jusqu’à vous, pour ne pas être méprisée de vous, je me suis aperçue que je réussissais. .. comment dirai-je bien ?... au delà de mes désirs ; et J'ai eu peur de ce que je faisais. J'ai eu peur pour vous et pour moi. Mon bonheur ne m’appartient point. Sans cela, je le risquerais peut-être pour vous. Mon bonheur, c’est le bonheur de mon père, de
Cr
| CHARLES GUERIXN 145
P | mon père qui n'a que moi dans le monde. Vous m'avez 4 " souvent parlé de votre mère, du chagrin mortel que lui a ‘à nm causé le départ de votre frère ,,,Cependant si votre frère À
ne revient pas, votre mère vous aura toujours, votre | (fl ns sœur et vous, Pensez-vous que mon père serait moins 1 us à plaindre de n'avoir qu'une fille dans le monde, et de la |
voir malheureuse et triste auprès de lui? Cela serait |
encore pire que de la savoir morte, Il ne faut done ii un pas que j'écoute comme cela, bien tranquillement, ce qu'il fl les vous plaît de me dire de votre passion, J'ai assez pleuré Abe its depuis une couple de jours pour être calme à présent, Mon | ‘i tre père a déjà remarqué que je n'étais pas la même ; il voit un 1e Ton peu tard l'imprudence qu'il a faite de vous amener ici, et ni tte il a déjà dit hier qu'il avait un autre voyage à faire pro- n | chainement à Québec ,.,. Que dites-vous de cette idée-là ? nt et, —Une infamie ! Me chasser, à présent, parce que j'ai |l Ù me le malheur de vous aimer! Vous tenez beaucoup, made- | rait moiselle, à votre bonheur et au bonheur de votre père ;. |
mon bonheur à moi compte pour peu de chose....., il ans —Non, certes, votre bonheur y est aussi pour quelque 4
chose. Si j'aeceptais l'offre que vous semblez disposé à à FQUE me faire....et qu’il vous fallût plus tard manquer à votre 1 que parole, je ne crois pas après tout que vous seriez heureux | un une au dedans de vous-même. Mais si c’est moi qui vous |. pos. refuse..., Ah! j'oubliais !.... Vous comprenez bien | ni ise.
qu'après ce que vous venez de me dire, je ne dois pas
UT; rester si longtemps seule avec vous. Tant que vous avez | 4h tre gardé un certain petit air dédaigneux, il n’y avait pas grand 1 vais mal à causer ensemble. A présent, je crois qu'il vaudra \ 1 suis mieux que je ne vous parle plus, d'ici à ce que je me sois i CE décidée à conter tout cela à mon père... ÆEt alors si ce bon | pais. papa n’a pas toujours le voyage de Québec en tête... | ap- — Encore ! Et vous avez voulu presque me faire croire 1h DOUT que vous m'aimiez ? Il y à beaucoup trop de philosophie, : , de à mon goût, dans cet amour-là.... é 10 |
—Ah !...eh! bien, oui,..,.je suis un peu philosophe.
— Et où avez-vous pris cela à votre âge ?
—Dans quelques livres que je lis quand je n’ai rien à faire. Ils sont là sur cette petite armoire. Il y en a que l’on m'a donnés, il y en a d’autres que j'ai achetés avec mon pauvre argent, et 1l y en a que l’on n'a prêtés. Il arrive aussi que, tout en travaillant, je pense,....et en pensant ainsi, et en lisant, je trouve tous les jours quelque chose de nouveau. Je suis bien obligée de réfléchir un peu, voyez-vous, je n'ai pas de mère qui pense pour moi. Et, tenez, à présent par exemple, je vais me retirer dans ma petite chambre: il sera peut-être bien tard quand je dormirai. ... Bonsoir, monsieur Guérin !
Ce bonsoir fut dit d’un ton inimitable ; Charles en resta tout stupéfait; il ne sut que dire pour retenir auprès de lui la jeune fille. Quand elle fut sortie, il se dirigea vers la petite bibliothèque, et d’un air boudeur et distrait, il culbuta du revers de la main tous les volumes qui la composaient ; puisilse mit à les feuilleter l’un après l'autre.
Voici quels étaient les titres de ces ouvrages :— L’Imitation de Jésus-Christ,
L’ Éducation des filles, par Fénelon,
Les Aventures de Télémaque,
Le Théâtre de Racine,
L' Introduction à lu vie dévote, par saint François de Sales, Les Fables de La Fontaine,
Les Caractères de La Bruyère,
L'Histoire de ta Nouvelle-France, par Charlevoix,
Les Lettres de madame de Sévigné,
Adèle et Théodore, par madame de Genlis,
Paul et Virginie.
Charles ne put s'empêcher de sourire, en trouvant dans celui de ceslivres qu’il ouvrit le dernier, le passage suivant :
P ‘ - ns. SRE à
te
‘ L'amour est actif, sincère, pieux, gai et agréable : il est fort, il est patient, il est fidèle, il est prudent, il est persévérant, il est courageux, et ne se cherche jamais lui-même ; car dès qu’on se cherche soi-même, on cesse d'aimer.
‘# L'amour est circonspect, humble et équitable. il n’est ni lâche, ni léger, il ne s'arrête point à des choses vaines, il est tempérant, il est chaste, il est ferme, il est tranquille, et il fait bonne garde à tous ses sens (1).”
Cette incomparable définition lui parut une de ces fines leçons que la Providence nous envoie au moment où l’on s’y attend le moins; et, à dire le vrai, il trouva d'autant plus d’à-propos qu’il se sentait le désir et le besoin d’aimer Marie d’une manière digne d'elle. La jeune fille, aprè: avoir captivé son cœur, venait de subjuguer son esprit.
Mais, loin d'en être rendu à cet amour héroïque et sage qu'on venait de lui décrire sous le nom d'amour divin, il était au contraire en proie à cette vague souffrance de l'âme, à ce tumultueux réveil des sens, à ce délirant cortège de pensées et d'images séduisantes, si dangereux
‘dans le moment, mais si doux au souvenir, lorsque à travers
les glaçons à péine transparents de la vieillesse, on entrevoit encore, dans un passé lointain, la fHlumme vive et légère d’un premier amour.
(1) Imitation, livre ITI, chap. V.
re