L'ABSENCE
Pendant une heure au moins je l'avais attendu. Mécontente, j'avais tâché de me distraire
Par un livre amusant, un travail assidu ;
Hélas! je ne pouvais ni lire ni rien faire.
Assise sans penser devant mon secrétaire,
Sans se fixer sur rien, mes yeux erraient partout. Ma plume au lieu d'écrire essuyait la poussière, Et puis entre mes doigts la prenant par un bout, Moliement j’arrachais sa parure légère ;
Puis ma tête tombait sur mon bras incliné,
Puis j'effaçais un mot, puis ma main indolente Défaisait sans effort chaque boucle flottante
Dont mon front le matin se voyait couronné.
Je soupirais tout bas sans peine bien réelle; J’arrangeais le fichu que j'avais détaché,
Puis je me balançais et, le corps tout penché,
Je comptais les pavés de ma chambre nouvelle. Qui croirait que ce jeu dissipa mon ennui ?
Depuis que nuit et jour je ne pense qu’à lui,
Pour moi tout est présage—et la lune couverte,
Et les ciseaux offerts, la rose trop ouverte,
La marguerite en fleurs que j’effeuille en passant, Le chant du jeune oiseau, sa vue au jour naissant, L'araignée au matin qui fait que je tressaille,
Que j'ai peur jusqu’au soir et qu’alors je me raille De ma vaine frayeur qui renaitra demain.
J’en reviens au pavé dont le nombre incertain Faiïsait qu’en les comptant mon cœur battait à peine, Qu’à force de trembler je ne voyais pas clair.
Il ne reviendra pas de toute la semaine,
Me dis-je alors tout haut, si le nombre est impair. Il est pair—j'ai compté—Dût ta bouche raiileuse Sourire un peu de moi, je me sentis joyeuse.
Par un second calcul je n’osai pas risquer
Un bien déjà promis...je pouvais le manquer
Peut-être en me trompant ; du pavé prophétique
J'ai détourné les yeux ss. eue messes
Grand Dieu ! je viens d'entendre un air napolitain,
Un air gai le lundi je pleurerai demain.
Un enfant a chanté—cela marque la joie—
Un chien hurle—la peine.—Ainsi toujours en proie
A la crainte, à l'espoir. —Muis le soleil à lui,
Dans un nuage d’or le voilà qui se noie,
C’est preuve de bonheur.....Quelqu'un vient—ah! c’est lui / Elle est bien heureuse, et moi, pauvre Marichette, quand
pourrai-je dire: Ah! c’est lui !
26 avril.
J'ai reçu aujourd’hui une lettre d’Émilie. Voilà ce que j'appelle une bonne amie. Elle est lancée dans le monde et elle ne m’oublie point dans mon petit coin. Elle s’informe de mon Album. J'aurais honte de lui dire l'usage que j'en fais. Elle m'avait si bien recommandé, en me faisant ce cadeau, de l'emplir de jolies aquarelles et surtout d’y peindre les fleurs des bois qu’elle aimait tant et que nous allions cueillir toutes deux, un livre de botanique à la main.
11 mai.
M'aurait-il oubliée ? Ah! cette pensée est affreuse, il faut la chasser bien vite.
J'ai surpris mon père aujourd’hui qui me regardait travailler ; il s’est éloigné, les yeux pleins de larmes. Auraitil compris ?
20 mai.
Ah! plaignez le mortel qui, seul en son ennui, Va cueillir une fleur et la garde pour lui!
Pensée délicate et vraie!....Je suis allée aujourd’hui herboriser. J’ai trouvé des fleurs qui sont à peu près les
190 CHARLES GUEÉRIN
premières à poindre dans les champs, au bord des ruisseaux et sur la lisière des bois. Le printemps est bien tardif cette année. L'érythrontum, jolie fleur jaune qui se balance avec grâce sur sa tige entre deux longues feuilles d’un vert doux à l'œil et tacheté de rouge ; le #rilium avec ses trois feuilles, ses trois sépales et ses trois pétales : l'anémone, aussi gracteuse que son nom ; le sanguinaria ranadensis, dont la racine tache comme du sang ; la rzolette, eur emblématique dans tous les pays ; la claytonia virqinica, dont les petites campanules blanches et roses se “achent aussi comme les fleurs de la violette; quand je les ai eu cueillies, je ne savais plus qu’en faire : mon petit herbier en contient déjà des spécimens sous toutes les formes. Quel plaisir J'aurais eu à les /ui donner !
J'étais bien contente, cependant, de mon petit butin, dont je me proposais de faire hommage à mon père, lorsque j'ai rencontré la mère Paquet, qui venait au-devant de moi et qui m'a fait le plus vilain plat qu'on puisse imaginer. ‘ Mamz'elle Marichette, m'a-t-elle dit, je ne sais pas ce qu'ils ont dans le village, maisils ne font que rire de vous et jaser sur votre compte. Depuis que ce beau Mossieu est parti, ils disent que vous êtes folle, que vous avez la tête virée, que vous êtes fière, c’est terrible, et puis que vous avez bien du chagrin, ce qui est bon pour vous ! Ils disent comme cela que vous n'aurez plus jamais de ses nouvelles, qu’il vous à amusée, qu’il se moque de vous; et un tas d’autres choses que je voudrais tant seulement pas vous répéter. Croyez-moi, mam’zelle Marichette, soyez gaie, avenante, montrez-vous dans le village, faites-vous des amis; ça ne vaut jamais rien pour une créature de se mettre dans les langues.”
La vieille est-elle piquée de ce que je ne lui fais point de confidences ? Ou bien dit-elle vrai ? Cela ne laisse pas que de m'inquiéter.
ho A ho té
CHARLES GUERIN 191 26 mai.
Mon père m'a prise dans ses bras, et il m'a demandé ce que J'avais à être triste. Je lui ai dit que j'étais malade. Effectivement, je n’ai point menti. Seulement, je ne suis pas triste parce que je suis malade ; mais Je suis malade parce que je suis triste, J'ai eu, cette nuit, une fièvre très forte ; si je me souviens bien, je me suis levée dans machambre et J'ai récité une grande partie de mon rôle d’Athalie. Il me semblait que Charles était là qui m’écoutale. ; Comme mon père -7 est bon ! Ce soir, Z en rentrant dans 2
di à Ce ma chambre, j'ai 77 trouvé une belle | É LA Q > + [l ' 2 /.
pièce de soie ; J'ai Lin LA PP è d , . . D R un CPS été voir papa et je N À
lui ai dit que c:
me faisait de la peine qu’il fit de la dépense pour moi... Il me dit que la récolte de l’année dernitre avait été excellente, qu’il avait fait le bonnes affaires cet hiver ; qu’il savait bien ce qu’il faisait....Je vais me faire une belle robe. Émilie m’enverra bien un patron. Cet ouvrage me distraira peut-être et me consolera....Quand il reviendra, je n'aurai pas honte de me montrer devant lui.... Et puis, ma vieille robe brune du couvent était si laide !
CHARLES GUERIN > juin.
[1 m'oublie, c’est bien certain!....Aujourd’hui le 5 de juin, je n’ai pas encore de ses nouvelles... ..et il devait être chez sa mère le premier de mai....peut-être m'a-t-1l écrit et sa lettre est-elle restée en chemin, . .peut-être a-t-il de grandes difficultés à vaincre et ne veut-il pas m'écrire avant que tout soit arrangé. . peut-être n’a-t-il pas obtenu la permission de mon oncle pour ce second voyage..., peut-être est-il malade...ou bien quelque accident...En voilà des peut-être ; et de bien tristes parmi !...,..,
Hier, j'ai eu la visite de la petite Rose Tremblay ; elle est bien nommée ose: je n’ai jamais vu des joues si fraîches et si colorées. Cela m'a fait penser combien je devais être pâle. Je me suis regardée, en passant, dans mon miroir : j'ai eu peur de moi.
Rose se marie: elle est venue m’annoncer cela et faire, comme on dit, une visite d'adieu. Elle a premier et dernier ban dimanche. “ Voilà ce que c’est, mamz’elle Marichette, m’a-t-elle dit en partant, il ne tenait qu'à vous. Si vous aviez voulu, ce ne serait pas moi qui me marierais mardi ! Fallait être bien difficile pourtant pour refuser Modeste Richard, un garcon si riche! Il est vrai que vous avez trouvé un beau Monsieur, et que vous serez la dame d’un avocat, quelqu'un de ces jours ;,...mais ce n’est pas une affaire faite et vous aurez peut-être bien du
CEE LR TO D OS DR ET
Je lui ai dit qu'elle se trompait, que je ne me marierais jamais, que j'avais refusé son fiancé, parce que j’entendais bien rester vieille fille, pour avoir soin de mon père et raccommoder le vieux linge de la maison. J'ai trouvé le moyen de rire en lui disant cela ; mais, comme j’ai pleuré quand j'ai pu être seule !
CHARLES GUÉRIN 193 8 juin.
Je n'ai eu qu'une pensée toute la nuit et toute la
journée, une pensée comme celles qu'on doit avoir dans l'enfer: {l'en «ime une autre !
9 juin.
Comme je me promenais seule dans la campagne. j'ai vu venir de loin un convoi funèbre. La mort a quelque chose de bien plus triste à la campagne : il n’y a pas le bruit, l'agitation, les mille contrastes que vous trouvez de suite dans les rues d'une ville pour effacer l’impression que vous recevez de la vue d'un cercueil. La pauvre femme que l’on menait en terre m'était tout à fait inconnue : c'est une fille d'une autre paroisse, qui était venue ici s'engager pour les travaux. Elle est morte en deux ou trois jours d’une fièvre qui s'est déclarée subitement. L'enterrement de cette inconnue m'a causé autant d’émotion que si c'eût été une parente où une amie. Il n’y avait que les gens de la maison où elle servait, trois ou quatre voisines et quelques enfants qui suivaient le cercueil. J'ai augmenté de ma présence ce petit convoi.
[ faisait le plus beau temps que l’on pût désirer, trop beau pour un enterrement ! Le ciel était pur et d’un beau bleu pâle, le soleil brillait sans nous incommoder par une excessive chaleur, les petits oiseaux chantaient en sautillant sur les clôtures, et quelquefois dans le chemin, sans trop s’alarmer de notre présence...ils savaient bien qu'une morte et sa suite ne leur feraient point de mal.... Le foin et les fleurs des champs embaumaient l'air; on aurait dit que la nature entière souriait à la sépulture de cette pauvre fille que le ciel a peut-être reçue de préférence à bien des riches et des grands. La cloche de l'église, qui s’est mise à sonner quand on nous à vus venir, semblait une voix qui l’appelait d'en haut en chantant...
| Le {|
Nous murchions lentement en répondant au chapelet que récitait une des vieilles femmes. Cela m'a rappelé le premier enterrement que j'ai vu....celui de ma pauvre mère. Mais c'était bien différent. Il pleuvait beaucoup cette journée-là et il y avait une grande foule de monde etun beau clergé qui marchait devant. étais tonte petite ; mon père me tenait par la main, et je marchais sans savoir où nous allions.
Le vicaire et un petit enfant de chœur ont récité à voix basse les prières pour cette pauvre fille et la cérémonie de sa sépulture x été bien courte. Quand le cercueil à été recouvert de terre, je me suis enfoncée dans le cimetière, où j'ai retrouvé avec peine, parmi les autres inscriptions, celle qu’on a placée sur la tombe de ma mère. Je n'étais pas entrée dans ce lieu depuis bien longtemps. Quand on est heureuse, il en coûte de sattrister : à présent, tout ce quiest triste me plaît. L’épitaphe de ma pauvre mère est bien simple ; il n’y a pas même de date et il n’y a pas son âge. ‘ Ici repose le corps de Marie Dumont, épouse de Jacques Lebrun.—Priez pour elle.”
Je n'ai pas prié pour elle, malgré qu’on me le demandât. L'idée ne m'en est pas venue. Je l'ai priée, elle, pour moi. J'ai dit: ‘“ Ma mère, ne m'oubliez point dans le ciel où vous êtes. Si je dois cesser d’être vertueuse et borne, demandez au bon Dieu que je vienne bien vite vous rejoind: : ici et là-haut.”
15 juin.
Il me semble que je suis résignée à mon malheur. Je suis bien persuadée maintenant que c’est fini. J’étaisune folle de le croire ; il était trop jeune et avait trop peu d'expérience du monde. Ilne se croit déjà plus lié par ce qu'il m'a dit. Il se sera dit à lui-même : autant en emporte le vent ! Il a raison et je devrais faire comme
de pe 08
ne mare Looneo hand be in
ne à vo à da A Ed ee à mine de DÉS dd A AE à
lui, [Il me semble que je dois avoir assez de force pour oublier un écervelé de cette espèce. Mérite-t-il qu'on se rende malheureuse et qu'on se fasse mourir pour lui? Après tout, il ne manque pas de jeunes filles à qui la même chose est arrivée, et qui sont encore vivantes et bien portantes. Les chagrins d'amour passent comme tout le reste. J'en aurai pour quelques jours encore à être triste; mais avec du courage et de la philosophie, je redeviendrai calme et heureuse comme avant.
20 juin.
Il est bien facile d’être philosophe sur le papier...... mais je l’aime plus que jamais, et je sens que je l’aimerai toujours. J’ai eu, hier, des moments sombres, des moments de désespoir terribles. Il faut pourtant que je prenne une résolution. Si je lui écrivais? Oui,il faut que je lui écrive !
21 juin.
J'ai griffonné bien du papier aujourd'hui. J'ai écrit cinq ou six lettres pour Charles....les unes étaient tendres et touchantes, d’autres froides et polies, d'une politesse ironique ; d’autres étaient chargées de reproches et d’injures et écrasantes de mépris. Elles se valent toutes à présent... car je les ai toutes déchirées et brûlées. (a n’a pas le sens commun de vouloir lui écrire. Est-ce qu’il me répondrait ? Est-ce qu'il lirait ma lettre ? Est-ce qu’il la décachetterait seulement ? Est-ce qu’il s'occupe de moi ? Est-ce qu’il à un cœur et une âme comme les autres hommes? Il m'est venu à l’idée de me confier à Émilie, à qui je dois une lettre... 11 faut nécessairement s’'épancher dansle sein d’une amie, —autrement le chagrin vous tuerait. J'ai done écrit à Émilie; mais en reli-
sant ma lettre, la colère m'a pris de nouveau, je me suis sentie humiliée de cette confidence, et cette lettre x eu le sort de toutes les autres.
27 juin. |
Je devrais mourir de honte, Mon père à pris une engagée de plus pour le service de la maison. Moi qui autre-
Cette longue démence,
N [fl vis faisais tout l'ouvrage ! À {| Mon petit écureuil est mort ce matin dans sa cage. | {} J'avais oublié depuis plusieurs jours de lui donner à j {| manger, La mère Paquet m'a dit que si ce n’était que 4
| d'elle, il en serait de même de mes poulets et de toute la | basse-cour. !
À quoi suis-je bonne maintenant * Je ne travaille pus i
[ll de la journée et je ne dors pas de la nuit. ï | J'ai des idées épouvantubles dont je ne puis me défaire { ....Que vais-je devenir ?..,.Mon Dieu! Mon Dieu ! ayez À
pitié de moi! | À
| Oh ! moi je veux mourir, é 1h . ne) C’est assez parcourir 1
Le monde, vaste plaine À
Où croît partout la peine. :
ii} Oh! moi je veux mourir, a Mit Je ne veux plus nourrir ne j Dans mon cœur l'espérance, gi
Oh! moi je veux mourir, Mon corps ira pourrir Sous quelque blanche pierre, É Implorant la prière. fi
Oh! moi je veux mourir, D'ici je veux partir, Et laisser en arrière Toute vile barrière.
Oh! moi je veux mourir; Qui pourrait retenir L'essor de la colombe ?
Qui peut fermer la tombe”?
Oh! moi je veux mourir, Je saurai bien ouvrir
Des morts la noire porte, Pour que mon âme sorte,
Oh! moi je veux mourir; Eu me voyant périr, Qu'importe qu'on s'écrie :
Si jeune et plus de vie!
Que me feront à moi
Les clameurs et l’effroi Qu'une jeune victime Fait toujours, en tombant Dans l'éternel abime
Du trépas dévorant ?
CREER ETE EEE EEE TELE LE CRE ETEEEEEL
Que me feront à moi 7...