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mesure que chaque circonstance se déroulait dans le récit naïf de Charles, elle y voyait tout de suite les anneaux d’une chaîne mystérieuse de faits que le hasard seul n'avait pus rassemblés, mais qui résultaient bien d’un complot dont elle entrevoyait l’ensemble, quoiqu'elle ne pût pas en saisir toutes les ramifications. Le rôle odieux que jouait M. Wagnaër dans cette transaction lui apparaissait clair comme le jour: elle ne pouvait point s'assurer au juste quelle part y avait prise Henri Voisin : mais il lui était suspect à bon droit, et, quant à Clorinde, elle reculait devant l’idée de la croire complice volontaire d’une spoliation aussi honteuse.
Le tout ensemble était si évident : elle et son fils avaient été dupes à un tel point qu'elle avait honte d'elle-même. Lu pitié profonde qu'elle éprouvait pour le pauvre Charles, qui, encore sous l'influence du charme, ne voyait pas le piège, même après y être tombé, ajoutait une douleur de plus à toutes les poignantes douleurs qu'elle éprouvait dans ce moment.
Il lui en coûtait de faire tomber le bandeau qu'il avait encore sur les yeux.
L'opération était aussi douloureuse que difficile. Aux premières paroles de soupeon que sa mère prononça, Charles s'indigna. Mettre en question l'amitié d'Henri Voisin, l'amour de Clorinde ! Quel blasphème !
Il était cependant trop intelligent pour ne pas saisir l'importance des rapprochements qu'on lui indiquait. De même qu'avec la lumière naissante du jour, on distingue petit à petit une foule d'objets dont on ne soupconnait pas l'existence, de même par degrés il découvrit, à l'aide du soupcon qui se glissait malgré lui dans son âme, bien des choses qu’il n'avait pas jusqu'alors remarquées.
Les arguments d’ailleurs se pressaient trop serrés, trop logiques, trop irréfutables dans la bouche de madame Guérin, pour que le doute ne se changeñt pas bien vite
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en certitude, Pourquoi, si M. Wagnaër voulait réellement faire son gendre de Charles, aurait-il laissé vendre cette propriété qu'il lui était si important de posséder ? Était-il croyable qu'il n'eût pas pu payer une somme aussi peu considérable ? Était-ce bien par philanthropie qu'il avait engagé deux jeunes hommes à peine maîtres de leurs volontés, à se rendre responsables pour un homme qui leur était parfaitement étranger ? Lui-même s'était-il mis dans des affaires si mauvaises en apparence, de gaieté de cœur, avec l'expérience et l’habileté que tout le monde lui accordait ? Henri Voisin, plus au fait de transactions semblables, avait-il pu ne pas en voir la portée? Quel intérêt secret avait-il à duper Charles, tout en se dupant lui-même ? Enfin, il y avait une chose cluire : la propriété que M. Wagnaër avait toujours convoitée, échappait à la famille Guérin à la suite d’une transaction à laquelle le rusé marchand avait pris une part active.
Il est impossible de dire la honte, le dépit, l’indignation, l’effroi, le dégoût, et l'amère douleur qui suivirent dans l'âme de Charles la conviction que, depuis un an, il était le jouet de deux ou trois intrigants, et que, par son étourderie, il avait complètement ruiné son avenir, perdu la fortune de sa famille, et porté la désolation dans le cœur de sa mère, que ce dernier malheur conduirait peut-être au tombeau.
Une comparaison pourrait peut-être donner une idée de ce qui se passait en lui.
Parmi les vieilles légendes du nord de lEurope, on trouve un récit du sort funeste d’une jeune fille noble que son père et sa mère avaient refusée aux plus beaux chevaliers du pays. Comme toutes les jeunes filles que l’on contrarie, elle devint éperdument amoureuse du premier aventurier qui se présenta.
L'aventurier était d’ailleurs un chevalier de la plus belle apparence, magnifiquement vêtu, au regard fier
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et caressant à la fois, aux beaux cheveux noirs bouclés et
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flottants sur ses épaules ; nul ne le surpassait en adresse, en courage, en beauté ; il chantait à ravir, en s'accompagnant du luth ; il parlait d'amours et de combats mieux qu'homme du monde : bref il n'en fallait pas tant pour ensorceler une jeune fille que ses père et mère ne voulaient pas marier.
Le chevalier, sachant qu'il n'obtiendrait pas la demoi- | selle de ses purents, lui proposa de l'enlever, La barque qui lPavait jeté sur le rivage était encore là ; seul il faisait fort de lu diriger à travers toutes les tempêtes de l'Océan. La jeune fille hésita comme hésitent toujours les femmes en pareille occasion, puis elle accepta : puis elle ne voulut plus; puis enfin le chevalier ne Sembarqua