‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 70 sur 94 · CR ET TS · texte numérisé non relu

CR ET TS

de ne pas te marier malgré ton père et de l'écouter toujours en toutes choses ?

—Je promets, dis-je, de me marier comme papa voudra.

— Eh bien, dit-elle, chaque fois'que tu verras cette petite croix, tu te souviendras de ce que tu m'as promis, n'est-ce pas ?... Elle fit encore un effort, m'embrassa, et l’on m'emporta.

Je ne fermai pas l'œil de la nuit : je ne savais pas ce que c'était que la mort, j'épiais jusqu'au moindre mouvement.

Il y eut beaucoup d’allées et venues toute la nuit, et le matin, on me fit monter sur le pont, où je vis ma mère étendue sur une espèce de lit: elle paraissait dormir. Le capitaine, les passagers et tout l'équipage étaient à genoux et le jeune prêtre lisait des prières.

Je compris alors que ma mère était morte, et j’eus une idée confuse de ce que la mort peut être.

Restée seule avec mon père, il tint sa parole et me fit élever dans la religion catholique ; mais il me rappela souvent qu’il espérait que je serais fidèle à ma promesse, et que je devais me préparer à épouser l'époux de son choix, sans riurmure et sans hésitation.

Je fis graver sur la petite croix de corail mes initiales et la date du jour funeste où je perdis ma pauvre mère.

Maintenant, vous savez tout, Ce vœu solennel fait entre les mains d’une mourante ; cette promesse de mon enfance, pensez-vous, Charles, que je doive y manquer ?

Le jeune homme ainsi interpellé garda quelques instants le silence.

Il était profondément ému. Mais l'instinct de ses propres intérêts, et mieux que cela un sentiment plus noble, que le récit de Clorinde avait accru, le poussèrent à soulever une distinction qui lui parut formidable.

— Votre promesse, dit-il, peut bien vous empêcher de

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vous marier avec moi, tant que votre père n'y consentira point ; mais elle ne saurait vous obliger à devenir madame Voisin.

—Je l’espère bien, quoique mon père l’entende autrement. Il y a longtemps que je vous aurais informé de toutes ces choses, mais, dans les commencements, mon père paraissait voir vos assiduités d'un assez bon œil. Du moment où je me suis aperçu qu'il prenait M. Voisin sous sa protection, je vous ai conseillé de faire des démarches que vous avez négligées. Je ne pouvais point vous faire connaître mes motifs. Aujourd'hui mon père m'a parlé très clairement, Il prétend n'avoir toujours destiné M. Voisin depuis qu'il le connaît. Il m'a fait une scène bien violente et, pour la première fois de sa vie, il m'a parlé durement...

D'après ce qu’ils connaissent, nos lecteurs s’imaginent bien que notre héros dut abandonner toute idée d'enlèvement. Malgré les plus tendres paroles qu'ils purent se dire, Charles se retira doublement malheureux. [Il aimait Clorinde plus que jamais, plus que jamais il était certain d’en être aimé ; mais moins que jamais, il n'avait d'espoir de la posséder.

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