‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 71 sur 94 · INE PAUVRE FAMILLE · texte numérisé non relu

INE PAUVRE FAMILLE

par

nent les yeux des rois. ”

C'était en effet une classique et traditionnelle que l’infortune seule des rois et des princes devait

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ES reines ont été vues pleurant comme de simples femmes, et l’on s'est étonné de la quantité de larmes que contien-

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autres humains. Cette idée, à laquelle Chateaubriand sacrifinit sans le vouloir, était cependant une de celles qu'il avait pour mission de détruire

révolition qu'il devait opérer dans la lit-

térature française, en créant une poétique chrétienne, et en effaçant les derniers vestiges littéraires du paganisme.

Aujourd'hui il est assez généralement convenu que, si les infortunes des grands ont quelque chose de plus tragique par le contraste qu’elles font avec la grandeur même, il existe cependant, dans de plus humbles sphères, des péripéties aussi poignantes quoique moins éclatantes, des drames intimes qui, pour n'être pas entourés d’une décoration aussi splendide, n’en ont pas moins droit à nos

Un prince dans l'exil, si misérable que son sort puisse être, s’il a l’âme faite pour apprécier sa dignité, trouve

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dans le côté philosophique de son rôle une compensation à ses souffrances, Une mère de famille, jusque-là heureuse dans une condition honorable, et entourée de tout ce qu'il faut pour faire aimer la vie, qui se voit tout à coup jetée, elle et ses enfants, dans un état de pénurie voisin de la misère, s'estime à ses propres veux tout autant déchue et exilée, et il lui faut beaucoup plus de résignation pour accepter les désagréments sans nombre qui se présentent à la suite les uns des autres sous une forme d'autant plus désolante qu'elle est plus triviule. Celui qui connaîtrait toutes les douleurs éprouvées dans de chétives mansardes par des veuves ou des orphelins, qui saurait redire avec éloquence tout ce qu'il s'est consommé de grandeur d'âme et de courage dans ces luttes obscures contre l'infortune, celui-là serait aussi touchant et peut-être plus instructif que sil savait au juste la quantité de larmes qu'ont pu contenir les yeux des reines et des princesses depuis le commencement du monde.

Dans l’appauvrissement d’une fiunille, il y a une multitude de détails afligeants qui renouvellent chaque jour le sentiment du malheur ; il n'y a pas Jusqu'à la moindre habitude de l’ancien temps, jusqu'au moindre meuble, au plus petit fragment, au plus mince débris échappé au naufrage de la fortune, qui ne rappelle tout un monde de délices perdues, et ne contriste l'âme doublement par la conscience de l'infortune et par le souvenir du bonheur. L'isolement est alors moins une nécessité qu'un bienfuit. Par un sentiment qui fait peu d'honneur à la nature humaine, la plupart des amis, où tout au moins de ceux que l’on comprend sous la dénomination banale de connaissances, se retirent d’une maison aflligée, comme si le malheur était contagieux. Mais s'il en était autrement, la présence de ces amis et de ces connaissances serait plus souvent nuisible qu’utile, plus importune que consolante,

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Il est si peu de personnes , même des plus charitubles, qui soupçonnent linfinie délicatesse avec laquelle certaines misères doivent être secourues. Les gens bien nés sont, dans lafliiciiou, comme les malades que tourmente un rhumatisme inflammatvire: le moindre effort pour les soulager, le moindre contact, st doux, si léger qu'il soit, fait courir dans toutes les fibres de leur existence un frissonnerment douloureux. Heureux alors, dans son malheur, celui qui peut “isoler et panser dans la solitude les plaies de son âme !

Tel fut le sort de madame Guérin, peu de temps après la vente judiciaire des biens dont elle avait imprudemment transinis la propriété à son fils.

Le dimanche qui suivit ce jour funeste, le vieux Jean Pierre se présenta, accompagné de sa femme, aussi décrépite et aussi avare que lui. Il venait visiter son bien, comme il disait, et signifier brutalement à l'occupante qu'elle eût à déloger dans la quinzaine. A voir ces deux personnages examiner minutieusement, de la cave au grenier, la maison et toutes ses dépendances, on aurait cru qu'ils en étaient de bonne foi les propriétaires incommutabies. L'agent de M. Wagnaër trouvait une volupté grossière, mélangée de vanité et de jalousie satisfaite, à entrer, comme il Île faisait, dans l'esprit de son rôle.

Madame Guérin se décida tout de suite à quitter la paroisse, et elle fit louer par son fils un petit logement dans le faubourg Saint-Jean, à Québec : par là, elle ne restait point séparée de Charles et elle séloignait d’un endroit qu'il lui était désormais trop pénible d'habiter.

Elle fit un encan d’une purtie de son ménage, des animaux, des ustensiles d'agriculture et de tout ce qui était nécessaire à l'exploitation d'une ferme. S'il lui fut pénible de se défaire de ces objets, ses regrets n'égalèrent certainement point ceux de l'oncle Charlot, à qui on enlevait son existence en lui ôtant les instruments de son

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travail et en brisant tout à coup ses habitudes. Ce fut les larmes aux yeux que le frère de M. Guérin mit en ordre ces débris d’une fortune qu'il avait vue si florissante. Il maniait et palpait avec amour, comme pour leur dire adieu, la charrue, le râteau, la bêche, le fléau, et, pardessus tout, la bonne vieille cognée qui avait abattu tant d'arbres dans la forût.

Ce brave cultivateur pensa avec raison qu'il ne devait pas abandonner dans son malheur une famille dont il avait partagé l’aisance, et 11 offrit à l'accompagner à Québec, bien certain que, par son travail et son industrie, il apporterait chaque soir plus d'argent à la maison qu'il n'y causerait de dépense.

Peu de jours après la visite de ladjudicataire, Charles reçut une lettre de M. Wagnaër, Celui-er commencçait par lui dire que, au moyen d'arrangements qu'il venait de prendre, il était certain de lui remettre dans un mois le montant du billet qu'il avait endossé, avec l'intérêt et les frais, et le sommait en même temps de cesser certains discours injurieux qu'on lui avait rapportés. El lui rappelait que e’étuit librement qu'il avait encouru cette dette, qu'il devait savoir ce qu'il faisait, et qu'à la rigueur, lui, dernier endosseur, n'aurait pas été tenu de rien lui rembourser, C'était aussi de plein gré qu'il avait consenti à la vente de ses immeubles sans discussion préalable de ses meubles. Il était done difficile de s'expliquer sa conduite, surtout lorsqu'il ne perdait rien ; il devait se féliciter de la vente de ses propriétés, qui avaient obtenu un prix plus considérable qu'on n'eût dû l’espérer.

M. Wagnaër terminait par une péroraison «b irato sur l'ingratitude que montrait un jeune homme traité par lui en ami,et, pour conclusion, il lui interdisait à jamais l'entrée de sa maison.

[n’y avait pas dans cette missive un mot de Clorinde

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