‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 80 sur 94 · ART · texte numérisé non relu

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—De qui donc? demanda vivement la jeune fille, cur elle n'osa point comprendre du premier coup.

—Si c'était de Pierre ?

—Oh! si c'était de lui, tu me l’aurais dit tout de suite !

— Eh bien ! oui, cette lettre est de lui.

—Oh! mon Dieu! et est-il bien loin ? dit-il qu'il va revenir ? Donne donc que je lise !

Lu jeune fille, tremblante de tout son corps, lui tendait la main.

— Et, s'il n’était pas bien loin ?

—Tu n'as donc pas de lettre ?

— [1 y a mieux que cela. Mais tâche de te calmer, petite sœur, ou Je ne te dirai point ce que je sais.

— Eh bien! je serai raisonnable,

— Pierre est arrivé.

— Louise regarda son frère d’un air qui voulait dire : cela n’est pas possible, pourquoi prendre ainsi plaisir à me tourmenter ?

— Tu ne veux pas me croire ? Tu le croiras mieux luimême. Neulement tu auras de la peine à le reconnaître, car il est vêtu d’une manière qui te surprendra.

Au même instant, Louis entendit ouvrir la porte de la maison, et se précipita dans l’escalier. Klle faillit remonter à sa mansarde, lorsqu'elle aperçut un prêtre, qu'elle eut en effet beaucoup de peine à reconnaître pour son frère, Dire le trouble, l'émotion, la joie mêlée de tristesse qui ébranlèrent dans ce moment la frêle organisation de Louise, serait au-dessus de mes forces.

La douleur que la mort a laissée dans une famille se ravive toujours, dès qu'un parent, un ami ou même une simple connaissance franchit pour la première fois le seuil désolé de la maison, et vient s'asseoir au foyer qu’afilige une place vide.

De retour au presbytère, le matin qui avait suivi son arrivée, Pierre était tombé d’une fièvre violente qui avait

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donné des craintes sérieuses pour sa raison. C'était la première fois qu’il pouvait sortir, et jusque-là les deux frères n'avaient pas eu d'entretien sérieux. Charles avait bien des questions à faire au voyageur, et Pierre, sans avoir à un bien haut degré la manie de conter ses aventures, ne put s'empêcher d'entrer dans quelques détails.

‘“ Le soir de mon départ, dit-il, il faisait un bien mauvais temps, si tu t'en souviens, et, le lendemain, c'était une véritable tempête. Nous fûmes retenus une journée entière au trou Saint-Patrice. Le jour suivant, en passant devant l’anse de la rivière aux Écrevisses, nous aperçumes les débris d’un navire qui avait fait naufrage sur la pointe. C’en fut assez pour me confirmer dans ma folle résolution de ne pas vous écrire. Naturellement, vous me penseriez péri avec ce vaisseau. Nans en avoir au juste la certitude, vous me pleureriez pendant quelque temps et vous finiriez par m'oublier, comme heureusement on finit toujours. (C’est aussi ce qui explique pourquoi j'ai persévéré dans ce système, malgré ce qu'il a dû m'en coûter.

‘ La traversée fut mauvaise. Les brouillards nous retinrent longtemps dans le golfe. Les vents contraires et les bourrasques m'ont fait faire un rude apprentissage de la mer. Le cœlum undique et undique pontus à plus de charmes dans les poèmes de Virgile que dans la réalité. Les vagues cependant et les dangers mêmes ont leur attrait. Lorsqu'il me fallut grimper en haut d’un mât, tandis que le vaisseau penchait et craquait sous l'effort de la tempête, tout en formant bien sincèrement le vœu de vous revoir, j'éprouvais un certain orgueil à braver ainsi les éléments déchaînés,

‘“ Ce qui m'a le plus inspiré d’aversion, ce sont les habitudes brutales des matelots, et le peu de sympathie que je trouvai en arrivant. Il semblait que mes camarades du bord étaient jaloux de l’éducation que j'avais.

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Ils cherchaient continuellement à m’humilier, et me gourmandaient et me raillaient sans motif. Leurs grossières plaisanteries me rendirent malheureux. Le capitaine se plaisait à me donner les ouvrages les plus rudes et affectait de me traiter comme le denier de ses hommes, Ceux-ci cependant, lorsqu'ils virent que je mordais aussi franchement qu'eux dans le gros biscuit, et que je faisais mon devoir sans me décourager, changèrent de ton. On cessa de me plaisanter, et même, lorsque je semblais en peine, on venait à mon aide, précisément parce que je ne le demandais point. Au bout de la traversée, j'étais aimé de tout le monde et j'avais fait deux amis particuliers.

L'un d'eux était un jeune Anglais de bonne famille. II avait dissipé son patrimoine et s'était ensuite jeté dans toutes sortes d'aventures. [T avait parcouru les Indes et l'Amérique du Nud ; l’Indoustan et le Chili lui étaient aussi familiers que l'Angleterre. Ses récits in’enchantaient et me raffermissaient dans ma nouvelle vocation. Sa protection me valut beaucoup et empêcha le capitaine de me maltraiter comme il y paraissait disposé

Mon autre ami était un Italien. Nous parlions latin, et nous récitions ensemble des odes d’'Horace et quelques vers de Virgile. Nous chantions aussi des hymnes d'église. 11 m’apprit un peu d’italien, et il me disait avec tant d'enthousiasme les beautés de sa terre natale, que je me promis bien de la visiter. La Méditerranée et l’Adriatique étaient d’ailleurs dans mes rêves d'enfant, et il me semblait que ces mers classiques devaient être bien différentes de l'Océan mystérieux ei sans bornes sur lequel nous étions lancés.

“ Mazelli avait étudié pour être rrêtre ; mais un beau jour,en lisant à Gênes la vie de son compatriote Christophe Colomb, il s'était embarqué pour l'Amérique. Je lu; dis un jour qu’il était surprenant que l'Italie, qui avait fourni Christophe Colomb et Americo Vespuci. ne possédât

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pas un pouce de terre dans la partie du monde qu'elle avait découverte et nommée.

Oh! me dit-il, si l'Italie pouvait se posséder elle-même !

‘ Débarqué à Liverpool, je n'y demeurai que cinq ou six jours, le temps de faire comme les autres, de gaspiller en folies l'argent que j'avais si bien gagné. L'Angleterre m'était antipathique, et, ce que je regrette beaucoup aujourd’hui, je manquai l’occasion d'étudier chez lui un peuple qui tient entre ses mains les destinées de notre Canada. Tandis que mon ami italien <e dirigeait sur Londres, l'Anglais et moi nous nous engagions à un capitaine dont le brick faisait voile pour l'Italie.

‘“ L'équipage était un ramassis de gens de tous les pays, principalement des Espagnols, des Italiens et des Maltais. Mon ami William Johnson était le seul Anglais à bord. Il y avait là de sinistres figures,que ne démentaient point trop ceux que la Providence en avait aflligés Le capitaine était lui-même un peu tlibustier; du moins je le soupçonnai d’avoir des intelligences avec des contrebandiers. Johnson et moi n'aimions guère tout ce monde-là, et n’en étions pas plus chéris qu’il ne fallait. Johnson me dit un jour qu'un coup de coude bien appliqué pourrait jeter l’un de nous deux à la mer et qu’on ne risquerait pas grand’chose pour nous repêcher. Si le premier vaisseau où je m'étais embarqué m'avait fait l'effet, dans les commencements, d’un purgatoire flottant, celui-là, c'était bien l’enfer.

“ Une tempête nous fit relâcher à Bordeaux. Le capitaine, qui pouvait avoir ses raisons pour cela, resta quelque temps dans ce port. Nous en profitämes, Johnson et moi, pour déserter. À peine avions-nous exécuté notre projet, que je regrettai cet affreux bâtiment. C’est une triste chose de se trouver dans un pays étranger, sans argent. Si mal que l’on soit à bord d’un vaisseau, on a sa ration assurée et son hamac où se coucher. Heureusement

Johnson était un peu plus au fait que moi, il était aussi muni de quelques guinées. Nous résolûmes de nous rendre à Marseille en parcourant l’intérieur de la France. Nous achetâämes ure lanterne magique, et une petite pacotille d'images

et de brimborions, et

avec cela nous nous

mimes assez gaiment en

route. Johnson avait

pour sa part de besogne

la comptabilité et

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fiques ; c'était moi ?

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répéter les mots sublimes KE)

du petit caporal, ou bien encore

les contes de Barbe bleue et du

petit Chuperon rouge, la parabole de

l'enfant prodigue, Geneviève de ”

Brabant, et l'astronomie en six leçons. avait de tout cela dans notre lanterne magique. Quoique Johnson sût assez de français pour se tirer d'affaire, on le reconnaissait assez facilement pour un rosbif et nous n’étions pas toujours trop bien venus. Quant à moi, on ne savait trop

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