‹ Charles Guérin [microforme]Chapitre 81 sur 94 · RER EEE TOR SR · texte numérisé non relu

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à qui me donner. À mes manières on me croyait Anglais, à mon visage on me prenait pour un Italien, à mon langage on était assez porté à me reconnaître pour un compatriote. Mais de quelle province ? C’était une autre affaire. Je n'étais point du Sud, c'était bien clair. Mais étais-je Normand, Picard ou Breton ? C'était bien difficile à dire. Je n'avais l'accent d'aucune de ces provinces en particulier, mais un peu de tout cela mêlé ensemble, Je mettais tout le monde d'accord en disant que j'étais Américain. Cela répondait à toutes les suppositions. Je voulus dire que j'étais Canadien-Français. Autant aurait-il valu leur annoncer que je venais de la lune. Il est complètement sorti de l'esprit du peuple en France qu’il y ait un Canada. Ceux qui me comprirent crurent que j'étais un sauvage, et on m’accabla de mille sottes questions. Johnson voulut mettre cela à profit. Il me suggéra gravement de me fabriquer un accoutrement bizarre quelconque, s’offrant à devenir mon cornac, et à me montrer par curiosité en sus de la lanterne magique. Je ne goûtai point cette proposition et je fus singulièrement humilié du rôle qu’il ne tenait qu’à moi de jouer dans le pays de mes ancêtres. C’était un rude désenchantement pour moi qui avais toujours rêvé à la France et qui n'avais pas même daigné regarder l’Angleterre en passant,

“ Grâce à l'esprit inventif de Johnson et, toute modestie mise à part, grâce aussi à mon éloquence, nos petites affaires n’allaient pas trop mal. Nous avions très souvent un gîte et notre nourriture gratuitement ; nous ramassions beaucoup de gros sous à nos soirées et nous faisions un profit de cent pour cent sur les petits objets de notre pacotille. Si Jobuson n'avait pas eu un goût si prononcé pour l’eau-de-vie, et s’il se fût contenté comme moi de l'excellent vin du cru qu’on nous versait libéralement, nous serions arrivés à Marseille avec une somme assez ronde. Toutefois, malgré les libations de mon compagnon,

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nous pouvions faire bonne figure à notre entrée dans la ville. Je n'avais point de reproches à faire à Johnson. Il avait fourni tout le capital, il devait avoir une plus large part dans sa liquidation. 11 me donna honnêtement la moitié de notre petit pécule. Mon premier soin fut de m'habiller en gentilhomme. Je sentais le besoin de me relever à mes propres yeux tout autant qu’à ceux d'autrui. Je n’étais pas trop orgueilleux de mon métier de matelot, ni de celui d’historien ambulant qui l'avait remplacé ; sans compter que j'avais failli passer pour un sauvage.

Johnson s’embarqua pour l’Algérie le surlendemain de notre arrivée. Notre séparation m'affligea malgré moi, car je savais bien qu’il n’y avait rien de sérieux à entreprendre avec un tel compagnon. Johnson, en me secouant la main, m'assura que nous nous reverrions quelqu'un de ces jours, soit à la Chine, soit au Canada ; car il se promettait bien de faire encore deux ou trois fois le tour du monde.

‘ J'avais choisi une pension assez convenable, et je fis annoncer dans un Journal qu’un jeune Américain, qui possédait à fond la langue française, s’offrait à donner des leçons d'anglais dans les familles. Il se présenta plusieurs élèves et l’on trouva que je parlais très bien le françuis pour un Américain. Je songeai que si jamais j'allais n’échouer en Angleterre, je jouerais le même rôle en sens inverse. On trouverait là que je parle bien anglais pour un Français.

“ Je ne trouvais pas ce genre de vie très mauvais:j'étais introduit dans les meilleures familles en ma qualité de précepteur, et avec une politesse exquise, on y dissimulait tout ce que ma position secondaire pouvait avoir de blessant pour moi. Un jour cependant que je regardais la mer couverte de vaisseaux aux pavillons de toutes les nations, cette belle Méditerranée si étincelante et

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si engageante en comparaison des eaux ternes et froides de nos pays du Nord, me séduisit complètement. J'avais fait quelques petites épargnes, assez pour prendre un passage de seconde classe pour l'Italie. J’eus bientôt fait mes malles, et, sans prendre congé de mes élèves, qui me devaient cependant encore quelques francs, je me trouvai le soir même à bord d’un brigantin faisant voile pour Gênes.

“ Je crus, après quelque temps passé dans cette ville, que je ne pourrais jamais en partir, et si j'étais né dans ses environs comme Christophe Colomb, j'aurais laissé à d’autres le soin de découvrir l'Amérique. Je n’ai point fait fortune à Gênes : je m’y suis comporté en philosophe de l’école des péripatéticiens. La belle promenade des môles, qui savance si loin dans la mer et d’où l’on peut contempler l’amphithéâtre de marbre et de verdure qui s'élève sur le penchant de la montagne ; celle d’Acqua sola, plus belle encore, et celle d’Acqua verde, où je coudoyais le soir les élégants seigneurs, maîtres des palais que j’admirais tant, w'offrirent des charmes qui absorbèrent jour après jour, soirée après soirée. Passer son temps à contempler les palais des autres, c’est bien le meilleur moyen de n’en avoir jamais. Aussi je me trouvai bientôt en état de faire les tristes réflexions de la cigale : quand la bise fut venue, j'avais dépensé le reste de mon argent :

Pas le plus petit morceau De mouche ou de vermisseau !

‘“ Je cherchai de l'emploi. Je m'annonçai cette fois comme maître d'anglais et de français. Ce fut en vain, les élèves ne vinrent point. Vous allez croire que j'étais bien découragé ? N’avais-je pas la mer devant moi ? Quiconque a été matelot s’est assuré un spécifique admirable contre la misère d’une part, et contre la fortune de

l’autre. Vous êtes à bout d’expédients : vous gagnez un port de mer. Il y a toujours un vaisseau en partance où l'on vous recevra, ne fût-ce que pour votre passage. Je m’engageai à un Cupitaine anglais qui partait pour Smyrne ; un naufrage nous rejeta à Civitta-Vecchia. Je tombai bien malade dans cette petite ville. J’y serais mort autant de misère que de fièvre, sans un vieux moine camaldule qui s’intéressa à moi, me recueillit, et, dès que ma santé le permit, m’emmena à Rome où était son couvent.

“ Tous les chemins mènent à Rome, c’est un bien vieux proverbe ; mais la route que j'avais suivie pour arriver dans la capitale du monde chrétien, n’en était pas moins singulière : et lorsque je songe à l'influence que cette circonstance devait avoir sur mes destinées, j'y vois une providence bien signalée. Ma maladie avait changé le cours de mes idées. Des pensées pieuses remplacèrent mon insouciance aventureuse, les projets ambitieux qui w’avaient poussé à courir le monde se réveillèrent, mais avec une autre couleur et une autre tendance. Je me reprochai d’avoir jusque-là perdu mon temps sans embrasser aucune des carrières nombreuses que je croyais si faciles à trouver partout ailleurs que dans mon pays. J’eus honte de la vie que j'avais menée, et surtout je me désespérai, lorsque je pensai que j'avais eu la cruauté de ne pas écrire à ma mère. Vingt fois je pris la plume pour le faire, mais toujours elle me tomba des mains. J’ajournais chaque fois ma résolution, dans l'espoir d’avoir quelque chose de plus satisfaisant à vous annoncer.

“ Le moine qui m'avait recueilli était un vieillard respectable et savant, 1l occupait une charge importante dans sa maison. Il avait ses vues sur moi, mais, en homme habile, il me laissait à mes réflexions et me glissait rarement un mot de religion. Je vivais dans

n lacommunauté avec la parfaite liberté que j'aurais eue ù dans une hôtellerie. J’allais et je venais, sans que l’on le parût s'occuper de moi.

ir ‘“ Ce ne fut pas dans la colossale église de Saint-Pierre, e ni dans aucune des grandes basiliques, que me vint l’idée is d’embrasser la vie religieuse ; mais dans une petite Je chapelle du Transtévère, devant une humble madone ès dont j'étais dans ce moment-là le seul suppliant La solion tude de cette église me rappela le calme religieux de nos églises du Canada, Une femme d’une quarantaine d'années, ux qui vint s'agenouiller devant la madone, avec un jeune rer garcon d’une dizaine d'années et une petite fille plus ins jeune que son frère, me rappela ma mère, avec qui elle me tte parut avoir quelque ressemblance. Je pensai que Charles, ine que je croyais ecclésiastique, était probablement agenouillé le dans le sanctuaire de la chäpelle du séminaire à Québec, ent et peut-être ma mère et ma sœur dans l'église de R.... qui Les lieux et les personnes se représentèrent à mon ais imagination avec une réalité, un mouvement, une vie qui ine tenaient du prodige. Pour la première fois depuis mon em- départ, je versai des larmes abondantes. Je fis une feris gi vente prière et Je sortis de l’église un tout autre homme. ays. Ma vocation religieuse était décidée. Le père directeur, à t je qui je fis cette confidence, n’en parut nullement étonné : la il me conseilla cependant d'y réfléchir sérieusement, et s la lorsque, après deux jours, je persistai dans ma déterminaimba tion, il me conduisit «u collège de la Propagande. Les dans connaissances que J'avais déjà acquises firent qu’au bout dt À d’un très court espace de temps, on m'admit dans les ordres et je passai au séminaire romain. Je m’abstins lard pendant tout ce temps de vous écrire, voyant approcher apor- rapidement le moment où je pourrais porter moi-même à ais, ma famille la bonne nouvelle de ma vocation. IT y eut me hier trois mois, je fus ordonné prêtre dans l’église de Sax

dans Pietro in Montorio, et quelques jours après j'obtins un

exeat pour l’évêque de Québec. On me permit d'autant plus volontiers de revenir ici, que là-bas l’on considère le Canada comme un pays de missions. Vous savez la peine terrible que la Providence me réservait à mon arrivée.”

Ce récit, écouté dans un silence presque religieux, fut suivi d’une conversation animée qui se prolongea si tard que la voix argentine de la cloche d’un couvent vint l’interrompre, en annonçant quatre heures du matin.

Pierre se souvint alors qu’il devait assister à une prise de voile dans l’église des Ursulines à six heures, et son frère qui ne jugea pas à propos de se coucher et ne savait que faire avant le jour, se décida à l’accompagner.

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