I. Mercure de France, i" avril
Peut-être, ayant fermé un livre de Charles Guérin lentement parcouru dans l'émouvante douceur d'un soir de septembre, penserons-nous soudain, les yeux mouillés de larmes, que l'artisan de tant de beaux vers ignore désormais l'odeur des soirs, l'aérien murmure des feuillages et le souffle léger de la brise nocturne. A.lors il sera devenu notre ami et nous n'ignorerons plus rien de lui.
Charles Guérin débuta en littérature, sous le pseudonyme d'Heirclas Riigen, par un recueil intitulé Fleurs de Neige. L'année suivante, en 1894, il publiait à Munich l'Art parjare, puis Joies Grises et le Sang des Crépuscules. A la vérité ses premiers essais ne laissent nullement pressentir le poète harmonieux et discipliné qui donnera plus tard le Semeur de Cendres et l'Homme Intérieur.
Lorsque Guérin écrivit ses premières plaquettes, Mallarmé, Viélé-Griffîn, Gustave Kahn et d'autres exerçaient une influence prépondérante. Il était indispensable, pour avoir du talent et pour étonner ces bourgeois dont M. Francis Jammes s'est agréablement moqué dans Existences, de com-
poser des vers de dix-huit pieds, de découvrir des rimes ou des assonances extraordinaires, de dissimuler sa pensée sous des symboles tellement ingénieux que l'auteur lui-même, en se relisant, ne s'y reconnaissait plus, de rester imprécis et indécis, d'introduire dans ses vers une telle musicalité que ce n'était plus des vers tout en étant de la musique, et que ce n'était pas de la musique tout en étant des vers. L'épaisse fumée qui montait des pipes et des cigarettes durant les beuveries prolongées des jeunes esthètes fréquentant les cafés littéraires obscurcissait aussi les pénibles élucubrations de ces messieurs. Ils voulaient être jugés sur leurs intentions; elles étaient, j'imagine, les meilleures du monde ; hélas ! on ne les comprenait pas toujours. On essayait de découvrir, dans la brume qui la voilait soigneusement, l'idée maîtresse d'une œuvre, mais en tâtonnant dans ces demi-ténèbres, l'on trébuchait quelquefois et l'on se cassait la tête. Les comparaisons étaient mystérieuses, les images inintelligibles, les métaphores ahurissantes, et les mots avaient perdu leur sens. Les auteurs inspirés et chevelus en forgeaient d'hétéroclites et se plaisaient à des
rapprochements cocasses. Il était question à'atténaances, de cloches angélusant en paix, de contacts algides, de ravissements adamiques. J'en passe, et des pires. Enfin les malheureux qui n'étaient point initiés s'emparaient d'un dictionnaire* composé à leur intention pour servir à l'intelligence des auteurs symbolistes et, feuilletant, peinant, s'essoufïlant, soupçonnaient à grand'peine ce que l'on souhaitait leur faire deviner.
Ces extravagances et ce galimatias ravissaient Guérin ; cette mauvaise fièvre l'énervait. Il se déclarait fier que les poètes fussent en pleine décadence, rivalisait de bizarreries et d'étrangetés avec ses aînés les plus audacieux et vouait une admiration profonde à Mallarmé qui préfaçait le Sang des Crépuscules.
Je ne citerai pas les vers que le futur auteur de l'Homme Intérieur écrivait alors, ceux des Joies Grises et du Sang des Crépuscules. Ils sont lamen-
I . Petit glossaire pour servir à l'intelligence des auteurs décadents et symbolistes, par Jacques Plowert. — Publié en octobre 1888, par Vanier, bibliopole, 19, quai Saint-Michel, Paris.
tables, inconsistants et flous, trébuchent à tout moment, riment, ne riment pas ou ne riment guère, bégaient, hésitent, ricochent selon des modes puérils et de naïves inventions, tentent des harmonies imitatives vraiment désolantes. Guérin, semble-t-il, a perdu, comme beaucoup de ses contemporains, le sens et le respect de notre langue. Lui non plus ne craint pas de parler de doigts anonchalis et d'esseulements ; ses vers ont quatorze ou dix-sept pieds. Bref, le musicien qui connut plus tard toutes les ressources de son instrument et en joua avec une étonnante maîtrise, embouche à cette époque la trompette dérisoire d'un enfant.
Pour nous renseigner sur son état d'esprit et sur la mentalité des jeunes gens découvrant les beautés littéraires des cénacles parisiens, en 1894, il nous suffit de lire l'étude qu'il consacrait à Rodenbach. L'auteur de Bruges la Morte, de la Jeunesse blanche, du Règne du Silence, avec son art subtil, précieux, raffiné et languissant, attirait Guérin, et celui-ci épuise, en analysant les œuvres du poète belge, toutes les épithètes louangeuses, tous les termes admiratifs. Ces œuvres
et celles de la jeune école étaient ignorées ou incomprises des bourgeois. Aussi les bourgeois sont-ils fort malmenés. Jugez-en :
Il y a, affirme Guérin ', une tendance dans les âmes contemporaines — je dis les âmes des poètes — à subtiliser infiniment les pensées et les sensations ; ténue et pour ainsi dire sublimée, l'Expression devient comme un clavier vaporeux où s'oublieraient des mains de rêve en d'étranges symphonies de nuances :
Pas la couleur, rien que la nuance.
(Verlaine.)
Le Verbe est alors une arentèle grise et fine où se viennent emprisonner les couleurs pâles, les musiques anciennes, les saveurs rares dont l'Idée tisse sa robe aux bigarrures bizarres.
Cette tendance à l'ésotérisme du Verbe, qui fait de la pensée une Isis mystérieuse et absconse, a sa raison dans l'avilissement où sont tombées depuis un temps toutes les choses littéraires ; les vrais songeurs, ceux qui sentaient couler dans leurs veines le sang bleu de l'Art, élevèrent ainsi un mur hermétique entre eux et ces prétendus écrivains qui embrènent leur plume pour que la puisse flairer le Public. Et ceux-là malgré tout n'atteignent pas leur but ; car ce bétail imbécile, cette foule méprisable — juste cette fois par hasard — place après ses plus honteux plaisirs, la prose et les vers de ces gens de métier et se gausse d'eux, s'il les admire quelquefois. Mais si les uns recueillent une estime qui les souille comme celle qu'on accorde à la
1. Georges Rodenbach. Nancy, Grépin-Leblond, 1894, gr. in-8 (100 ex.).
beauté des prostituées, les autres, en revanche, les ouvriers sincères, sont bafoués, dédaignés; ils sont les fous, ils sont les détraqués, ils sont les déliquescents, ils sont surtout les fumistes, et c'est là un des essentiels griefs du bourgeois contre eux ; car le bourgeois, ayant de lui-même une très haute opinion, se montre cruel pour les effrontés qu'il soupçonne de le blaguer.
Il est facile de le constater, la prose de Guérin, à cette époque, ne vaut pas mieux que ses vers. Sans doute souriait-il, plus tard, en relisant les pages enthousiastes de sa jeunesse et en retrouvant avec son mépris du public le « clavier vaporeux où s'oublieraient des mains de rêve » ou des phrases comme celle-ci : « Vers et prose, on dirait une musique blanche, comme ouatée, de cette musique dont on dorlote ceux qui vont mourir dans les grandes chambres silencieuses, aux rideaux calmes ; les vers — surtout — de Rodenbach fleurissent à la mémoire comme des lys pâles, et l'âme s'enveloppe de leur charme d'infinie mélancolie aux soirs de novembre où la pluie clapote tristement aux pavés des petites rues, où l'on s'en revient d'avoir prié dans les cimetières pour les chers Exilés. »
Au nom de l'Art, l'auteur du Cœar Solitaire
détestait sa belle province lorraine et il la fuyait, fréquentant les cénacles parisiens, allant en Allemagne où il se grisait de musique à moins qu'il n'étudiât la Kabbale, ce qui le détraquait absolument. Tout lui semblait préférable à un séjour à Nancy ou à Lunéville, dont il considérait les habitants comme barbares. Après avoir étudié le roman de Rodenbach, l'Art en Exil, il disait : « Rodenbach dans ce roman a flagellé de main de maître l'odieuse Province, goule assassine, oubliette fangeuse où se viennent engloutir les talents ; la Province où l'Art n'est admis qu'à titre officiel, la Province, panthéon des grotesques, des musiciens fabricants de cantates, des poètes à compas. 11 a fait justice ainsi des longues années peut-être passées solitairement au milieu du rire et du dédain ambiants. » Pardonnons à l'ardeur de la vingtième année et pardonnons deux fois aux jeunes provinciaux qui arrivaient alors à Paris. La nouveauté d'un milieu factice les grisait. Afin de ne pas être accusés de béotisme et de prouver que l'on peut habiter à cinq heures de la grande ville sans avoir des opinions retardataires, ils exagéraient
encore les théories des groupes ou ils étaient introduits, épousaient leurs ressentiments et leurs dédains, s'emparaient de leurs querelles et proclamaient leur foi avec un zèle qui leur vaudrait, espéraient-ils, d'être considérés comme très parisiens au bout de quelques semaines.
Et puis, là-bas, dans leur famille, chez la vieille tante où Ton dînait chaque samedi, chez le cousin à héritage goutteux et exigeant dont il fallait faire le bézigue, on doutait de leur vocation, on leur montrait les périls d'une carrière littéraire, on ignorait les noms de Mallarmé, de Viélé-Griffin et de Gustave Kahn. Quelle honte I Quelle injustice ! Les jeunes poètes se croyaient en exil comme Rodenbach. Ils se récriaient et s'indignaient. Ils goûtaient, conscients de leur force et de leur génie, l'amère joie de souffrir en silence et l'orgueil de n'être pas compris. La rancune s'amassait dans leur cœur. En aimant leurs maîtres et en essayant de les défendre, en voulant légitimer à leurs propres yeux de nobles admirations, ils dénaturaient les idées et les principes qui leur étaient proposés et tombaient dans l'erreur. La notion de l'absurde leur échap-
pait. Enfin, quand, très naïfs et pleins d'enthousiasme, ils réussissaient à s'évader, ils avaient déjà renié leur paisible petite ville.
Plus tard, ayant approché les hommes fameux qui les étonnaient de loin, ayant conquis leur indépendance intellectuelle et affermi leur talent, souhaitant donner une œuvre au lieu de rédiger des manifestes et prouver leur valeur au lieu de l'affirmer, ils s'apercevaient qu'ils s'étaient grossièrement leurrés, et que des êtres impuissants s'agitaient autour d'eux. Ils découvraient que l'isolement et les veillées laborieuses dans la paisible petite ville jadis méprisée sont seuls féconds. Ils faisaient amende honorable, travaillaient et se souvenaient, avec un peu de mélancolie et beaucoup d'ironie, du temps perdu, des agitations stériles et des illusions parasites qu'il leur avait fallu dépouiller pour être vivaces et robustes.
Guérin avait du goût et du tact ; il était vraiment artiste. Il rendit très vite sa tendresse au pays lorrain et, au point de vue littéraire, comprit que la voie oii il s'engageait serait mauvaise. Il se débarrassa de l'influence mallarméenne,
rejeta les théories qui encombraient son esprit, arrêtaient l'épanouissement de son talent, et, revenant à une conception saine et normale de son art, usa du vers traditionnel. Du reste, sa génération, lasse d'excès et d'obscurité, l'imitait, simplement satisfaite, malgré les extraordinaires prétentions qu'elle affichait d'abord, d'avoir libéré le vers de certaines contraintes inutiles et de quelques interdictions injustifiées. M. Remy de Gourmont l'a dit ', le vers libre n'eut que le mérite des exercices préparatoires, des gammes initiales ; et il ajoute : « Le vers d'Adenet le Roi, de Villon, de Racine, de Hugo et de Verlaine suffira à notre langue tant qu'elle gardera un peu de sa noblesse et de sa candeur. » En effet, n'est-il pas puéril et dangereux de tenter des réformes prosodiques lorsque nous avons tant de rythmes où nous exprimer, lorsque nous possédons l'alexandrin à' Andromaqae et de Polyeucte qui est si chargé de sens et qui sonne avec une telle plénitude ? Guérin, reniant ses erreurs premières, le reconnut. 11 renonça à