I. Promenades littéraires. Mercure de France
fabriquer des mots compliqués et se permit seulement de pratiquer l'assonance. Il reconnut aussi que l'idéal du poète doit être un idéal de Vérité et de Vie, et que, loin d'user d'obscurs symboles et de nébuleuses images pour raconter son âme et traduire sa pensée, il lui suffît d'être humain et d'être clair. Dès lors, l'auteur du Semeur de Cendres s'achemina vers la perfection avec une lente et sûre patience. Il devint, de jour en jour, plus difficile et plus rigoureux, ne se lassant pas de remanier ses vers et d'en chercher la cadence parfaite, mettant une scrupuleuse probité à servir son art. Son dernier recueil, Œomme Intérieur, nous le montre absolument maître de sa forme et de sa pensée. Il semble que l'on entende parfois le Jean Moréas des Stances auquel Guérin devait beaucoup, et il l'avouait volontiers :
Que m'importe aujourd'hui qu'on me haïsse ou m'aime?
Mon cœur se trouve à bout ; Pour m'avoir trop de fois étreint, la douleur même
N'étonne plus mon goût.
J'ai fait en vain le tour de toutes les sagesses, Et de tout le plaisir ;
Les livres m'ont déçu, je suis las des caresses. Et je voudrais mourir.
Guérin a raconté, en un gracieux poème, son évolution, ou, si l'on veut, sa transformation littéraire :
On trouve dans mes anciens vers Une veine de poésie.
Tout ingénue avec des airs De ruisseau bleu qui balbutie.
En ce temps-là peu m'importait Une faiblesse de pensée :
Souvent l'eau limpide se tait.
Dans les herbes embarrassée.
Or depuis j'ai changé son lit En un canal de marbre lisse Où la force de mon esprit Sans que rien l'interrompe glisse.
Je chéris toujours la beauté,
Bien qu'aux mots stricts je la resserre ;
Plus soumise à ma volonté
Mon œuvre n'en est pas moins sincère,..
Il regrette, en terminant, l'art facile de ses jeunes années parce qu'il ne se souciait pas, à cette époque, d'atteindre à une forme parfaite, et il déplore de n'être pas resté naïvement poète. Mais, cette forme parfaite, Guérin l'a obtenue
maintes fois. Les strophes que nous citions tout à l'heure, et tant d'autres, le prouvent. Quelle force dans la concision, quelle sobriété dans l'image, quelle netteté de tour, et comme nous sommes loin du style emphatique de l'étude consacrée à Rodenbach ou des vers des Joies Grises! Guérin resta poète et grand poète jusqu'à sa dernière heure. S'il le fut ensuite moins naïvement que dans ses premiers recueils, nous ne nous en plaignons pas.
Ce qui étonne d'abord, quand on ouvre Le Cœur Solitaire, L'Homme Intérieur, Le Semeur de Cendres', les trois livres de Guérin, c'est son irrémédiable et profond pessimisme. Il lui a été donné, pourrait-on croire, avec la vie même. Son aptitude à souffrir, ou, si l'on préfère, son inaptitude à être heureux, est extraordinaire.
A l'âge où l'on accueille la vie et ses promesses de tout l'élan de sa force neuve, de sa confiance et de son espoir intacts, Guérin désenchanté se détourne déjà, plein de doute et d'amertume. Il est, pour ainsi dire, rassasié avant d'avoir eu faim et désaltéré avant d'avoir