CHAPITRE VII
« C’est au commencement de l’année 1815 que j'eus le bonheur de connaître personnellement Mr. Lamb, » écrit Talfourd, son premier biographe. Talfourd était alors un jeune homme de vingt ans, habitant Inner Temple Lane, où il étudiait chez un Special Pleader, sorte d'avocat consultant, dont le cabinet était voisin de l'appartement habité par Lamb et sa sœur. Les quelques essais et poèmes de Lamb lui avaient été signalés par Barron Field (1) et il fut pris d’une curiosité de connaître l’auteur de Rosamund Gray. « Le commencement de l'année nouvelle, écritil, m'apporta cette satisfaction ; je fus invité à me rencontrer avec Lamb à un dîner chez Mr. William Evans, d’India House..., et qui était propriétaire du Pamphletcer, où j'avais publié quelques menus articles. » Retenu par ses occupations, Talfourd ne peut arriver qu'à dix heures. « Lamb se préparait à partir, mais il resta encore une demi-heure pour m'être agréable et puis m'accompagna jusqu’à notre résidence commune, le Temple. »
Talfourd fait alors un portrait de Lamb, sans doute «quelque peu idéalisé, selon la remarque d’Aïnger, par le tempérament poétique » de son auteur, mais qui, dans ses grands traits tout au moins, concorde assez bien avec l’eau forte faite, d’après nature,
(1) Barron Field était un des intimes de Lamb. Son père était médecin de Christs Hospital. Il avait un frère collègue de Lamb à India House. Barron Field; collaborait au Aeflector.
par Brook Pulham, en 1825, et qui, de l’avis des biographes, donne de son aspect l'idée la plus fidèle.
«Il me semble le voir encore devant moi tel qu’il m’apparut alors et tel qu’il demeura, presque sans le moindre changement perceptible pour moi, durant les vingt années qui suivirent et auxquelles sa mort mit fin. Une charpente si frêle qu’il semblait qu'un souffle allait la renverser, sous l’habit noir du clerc, était surmontée d’une tête de la forme et de l’expression les plus nobles et les plus charmantes. Ses cheveux noirs bouclaient fort autour d’un front développé; ses yeux, d'un brun adouci (1), scintillaient d’une expression changeante, quoique le sentiment dominant fût triste; et le nez légèrement aquilin et aux ailes délicatement découpées, avec le contour inférieur du visage d’un ovale régulier, complétait une tête bien plantée sur les épaules et qui donnait de l'importance, et même de la dignité, à une tige minuscule, immatérielle. Qui décrira sa physionomie — saisira sa douceur frémissante — et la fixera à jamais en des mots ? Il n’y a pas de mots, hélas! qui répondent au vrai désir de l’amitié. La pensée profonde en lutte avec l’humour ; des traits, marqués par la souffrance, épanouis en une gaieté cordiale ; et un sourire d’une douceur pénible. Voilà qui présente à l’esprit une image qu'il peut aussi peu décrire qu'oublier. Son air et son maintien personnels sont assez bien caractérisés par ce qu’il dit lui-même de Braham dans une deses lettres à Manning —« un composé du juif, de l’honnête homme et de l’ange. »
Philarète Chasles, qui dit avoir rencontré Lamb chez l’imprimeur Valpy en 1818, le décrit dans des termes si identiques qu'on croirait voir une reproduction, légèrement démarquée, du portrait tracé par Talfourd, et poussée dans le détail précis par quelques touches empruntées à Leigh Hunt.
Il voit entrer «un petit et vieux bonhomme noir ».
« On ne voyait de lui qu’une tête, puis de larges épaules, puis un torse délicat, et enfin deux jambes fantastiquement déliées et presque inapercevables. Il avait un parapluie vert sous le bras et un très vieux chapeau sur les yeux.
« L'esprit, la douceur, la mélancolie et la gaieté jaillissaient par torrents de cette physionomie extraordinaire. Dès que vous l’aviez vue, vous ne regardiez plus ce corps ridicule ; il vous semblait que quelque chose de purement intellectuel était devant vous, dépassant la matière,
@) Mrs. Balmanno (Pen and Pencil, 1858) dit qu’ils étaient gris. On sait combien il est difficile de déterminer la couleur si changeante des yeux.
brillant à travers la forme, s’extravasant comme la lumière et débordant de toutes parts. Il n’y avait ni santé, ni force, à peine une réalité anatomique suffisante, dans ces pauvres petits fuseaux entourés de bas de filoselle chinée, et terminés par des pieds inouïs chaussés de larges souliers, lesquels posés à plat s’avançaient lentement sur le sol à la façon des palmipèdes ! Mais on ne voyait rien de ces singularités ; on nefaisait attention qu’à un front magnifiquement développé sur lequel se bouclaient naturellement des cheveux d’un noir lustré, à de grands yeux tristes, à l'expression d’une large prunelle brunâtre et liquide, à l'excessive finesse des narines, sculptées avec une délicatesse dont je n’ai pas vu d’autre exemple, à la courbe d'un nez très semblable à celui de Jean-Jacques dans ses portraits. Tout cela, l’ovale noblement allongé du visage, les contours exquis de la bouche et la belle position de la tête, prêtaient de la dignité, et la plus haute de toutes, la dignité intellectuelle, à cette organisation débile et disproportionnée. »
Talfourd est plus discret et en même temps plus vrai. Qu’importe ce corps. On ne le voyait pas. Pourquoi insister pour nous mettre sous les yeux ce que nous n’aurions pas pensé à regarder dans un tête à tête avec l'homme ?
Talfourd, pour retourner à son récit, fait donc route avec son
nouvel ami.
« Il prit mon bras, continue-t-il, et nous rentrâmes au Temple, Lamb bégayant de jolies remarques le long du chemin ; et, quand nous arrivâmes à son escalier, il me retint avec une insistance qui ne souffrait pas de refus etnous montâmes au dernier étage, où une vieille servante choyée, appelée Becky, était prête à nous recevoir. Nous fûmes bientôt installés auprès d’un bon feu; devant nous de l’eau bouillante et ses accessoires meilleurs ; et Lamb voulut que je restasse avec lui tandis qu’il fumerait une pipe.., Combien de fois la pipe et les verres furent remplis, je n’entreprendrai pas de le révéler ; mais je n’oublierai jamais la conversation: bien que la première, elle fut plus solennelle et d’un ton plus élevé qu'aucune autre que j’eus depuis dans tout le cours de notre amitié. Comment elle prit cette tournure entre deux étrangers, dont l’un était un enfant de moins de vingt ans, je ne saurais le dire ; mais ce fut ainsi. Nous discourûmes alors de la vie et de la mort, et de notre attente d’un monde au delà du tombeau. Lamb parlait de ces mystérieux sujets avec la piété la plus simple, mais il disait son attachement passionné à la vie — à toutes les choses accoutumées et bien connues — et son frisson d’appréhension (non d’épouvante) à la pensée de ce qui nous attend, qu’il a si finement noté dans sa Veillée du Jour de l'an, des années après. Il était deux heures
avant que nous nous séparâmes, et Lamb m'invita cordialement à renouveler ma visite quand il me plairait. »
Talfourd devient un des fidèles habitués des mercredis. Par lui et par Proctor, qui fit la connaissance de Lamb en 1817, nous savons quels étaient les hôtes habituels de ces réunions amicales. C'était Hazlitt, causeur brillant et incisif, quand la susceptibilité de son caractère difficile ne le tenait pas éloigné du foyer de son meilleur ami. Lamb le traitait d’égal à égal et avec lui il discutait volontiers. C'était Leigh Hunt dont le génie a quelque rapport avec celui de son hôte, par sa grâce souriante et son pathétique sans prétention, par son égotisme même, n’était que son égotisme est enclin à se faire quelque peu encombrant, tandis que la familiarité de son style frise parfois la vulgarité. Gai, vif, exubérant, le vin de son esprit, au rapport d’Hazlitt, enivrant ceux qui l’approchaient, on devine si Lamb était tenté de faire assaut d'esprit avec lui. C'était parfois Wordsworth, vis à vis de qui Lamb était respectueux. On se figure Wordsworth raide, concentré, froid, réservé, recevant les hommages que lui faisait attendre la conscience de son génie. Coleridge présent, on écoutait son éloquence généreuse qui embellissait tous les sujets « depuis la métaphysique la plus subtile jusqu'à la politique du Courier». Il disait les bizarreries du livre de la Duchesse de Newcastle ou les beautés de la tragédie grecque. Il citait Kant et Thomas d'Aquin. Que ne touchait-il pas? Lamb, le plus souvent déférent, était parfois espiègle, témoin ce soir où, Coleridge lui demandant s’il l'avait jamais . entendu prêcher : — Mais je ne vous ai jamais entendu faire autre chose, jaillit la malicieuse réponse. Godwin aussi écoutait, à moins qu'il ne dormît, à ce que méchamment prétend Hazlitt ; l’alternative était qu’il endormiît les autres, ajoute cemême esprit caustique. Plusieurs se demandaient sans doute si c'était bien là le grand Godwin de la Justice politique. Mais quelques-uns de ses plus fervents disciples étaient là et se rappelaient qu'il les avait jadis enthousiasmés avec son chimérique système politique fondé sur la raison souveraine, ignorant la passion, écartant gouvernement, loi, propriété, comme restrictions à la liberté et obstacles au progrès. Nul n’eut jamais moins l'air d’un homme de génie. L'écrivain aujourd’hui encore attachant dans son roman de Caleb Williams
était un pauvre causeur. Avec un ou deux interlocuteurs pourtant il savait être agréable, Il avait lu les vieux auteurs et montrait une juste appréciation de Donne et de Ben Jonson. Ici il dut plus d’une fois inviter les provocations des gens habiles à l'escrime des mots qu'encourageait sa lenteur à la riposte. Son hôte demeurait courtois vis à vis de cet ainé à l'expression majestueuse ou, s’il le traitait en ami, du moins était-ce « avec une nuance ».
Il y avait encore Henry Crabb Robinson, avocat, le fréquent amphitryon des hommes de lettres, apportant une expérience variée, lui qui avait voyagé, connu Gœthe et Mme de Stael, été correspondant du Times sur l'Elbe et en Espagne pendant les campagnes de 1807 et de 1808 ; Porson (1), l’helléniste à la tenue négligée, ennemi des façons mondaines, trop ami du vin, et dont la conversation spirituelle et variée était charmante ; le mélancolique Charles Lloyd « discourant de la destinée, du libre arbitre, .de la prescience absolue » avec une logique sévère, ou précisant les résultats de son observation minutieuse et de son analyse, pénible à force d’être poussée ; Basil Montague, le philanthrope, dont la maison, dans Bedford Square, était à son tour le lieu de réunion de la société littéraire (2), toujours anxieux d'entendre Coleridge et qui avait beaucoup à dire sur Bacon, dont il allait jusqu’à pallier les défaillances morales les plus criantes; John Thelwall, le citoyen Thelwall, doctrinaire en politique, au goût large en matière littéraire, capable de faire valoir le drame et la poésie par un débit travaillé, et de parler littérature avec passion, sinon avec nouveauté, sa superbe assurance à développer, en véritable autodidacte, des lieux communs, pour lui pleins de fraîcheur, bien faite pour appeler une joie malicieuse dans l’œil de Lamb, qui cependant lui pardonnait beaucoup en considération de sa droiture, de sa probité d’esprit et de son dévouement à la cause de la vérité et de l'amitié ; Kenney, l’auteur dramatique, qu’une affection nerveuse faisait ressembler à un échappé des petites maisons ; Holcroft (3), autre auteur dramatique, romancier, de plus, et tra-
(x) Ceci est rétrospectif, car Porson mourut en 1808.
(2) C’est à sa porte que, dans Oxford in the Vacation, le distrait G. Dyer va frapper deux fois de suite.
(3) Rétrospectivement encore. Holcroft meurt en 1809. (Letter to Manninsg. March 28, 1809.)
ducteur, marié à la fille de Mercier du Tableau de Paris, homme énergique, laborieux, irascible, par exemple, mais « le plus franc, le plus droit, le plus sincère » du monde (1); Proctor, très versé dans le drame élisabéthain et jacobéen, auteur, sous le nom de Barry Cornwall, de ces Scènes dramatiques dont Lamb, qui, apparemment, les avait inspirées, disait, ami intrépide, que, «s'il les avait trouvées dans la collection Garrick au British Museum, il ne leur aurait pas refusé une place dans ses Spécimens dramatiques », —homme facile, qui aimait pour ainsi dire tout ie monde et que tout le monde aimait, obligeant et serviable, découvrant d'instinct le mérite nouveau et se plaisant à décerner l'éloge = Sheridan Knowles, qui, sans lectures, ancien acteur, avait, «en écoutant les battements anxieux de son cœur » (2), sans se soucier des modèles, ni des règles, suivi le chemin de la vérité et de la simplicité. et produit sa belle tragédie de Virginius, — au demeurant le plus simple des hommes et qui partageait son temps et ses affections entre ses intrigues de pièces et sa canne à pêche, moderne Isaac Walton bien fait pour plaire à Lamb ; Payne Collier, le critique de Shakespeare, versé dès son enfance dans l’ancienne littérature anglaise et que Lamb dut pousser vers les moins connus des poètes élisabéthains, avec lesquels son Décameron poétique, publié en 1820, révèle une familiarité remarquable, — homme gai, bon, aimable ; Ayrton, directeur de l'Opéra italien en 1817, critique musical fort en avance sur ses contemporains, qu'Hazlitt nomme le Will Honeycomb de la société (3) ; Talfourd, le futur biographe enthousiaste de Lamb, féru de littérature, et dont les faux brillants croient sans doute imiter le pur diamant d'Elia ; le capitaine Burney, frère de Miss Burney, l'auteur d'Ævelina, ancien compagnon de Cook, toujours jeune par la gaieté, moins fréquent visiteur que son fils Martin, l'obligeant, le dévoué Martin, que Lamb traitait avec la familiarité d’un frère ; Manning, pour qui il se montrait affectueux ; Barron Field, juge, ancien camarade de Christ’s Hospital ; l’incomparable Rickman ; le naïf G. Dyer; Clarkson, l’anti-esclavagiste ; le gros et jovial
Q@) Letter of Elia to R. S. Esq.
(2) Hazlitt. Spirit of the Ave 3
G) Will Honeycomb est un des membres du Club supposé par Addison rédiger le Spectator. Il est l'arbitre des élégances, le mondain,
John Lamb ; l’imposant et courtois Alsager ; le peintre Haydon ; des acteurs : Liston, grave sous le poids des regards de la ville, Miss Kelly, toujours pleine d'entrain, Charles Kemble, chevaleresque et d’une nature aristocratique, Munden, Miss Burrell de l'Olympia ; enfin, parfois, des amis du bureau de Charles ou des commis de South Sea House, à qui John était fier de montrer la gloire de son frère !
Aucune prétention. Un bon feu dans un appartement au plafond bas, garni de vieux meubles, tous les murs égayés de la collection des estampes d'Hogarth dans d'étroits cadres noirs. La table de jeu dressée, sur un coin de laquelle une tabatière s'offrait. Iei l’on joue, plus loin l'on cause. Mais le jeu n’a pas cette rigueur qu'imposait la vieille Sarah Battle. Des propos s’échangent entre joueurs
et causeurs et bientôt la conversation devient générale. Alors Lamb y prend une part active. « Ses courtes phrases, dit Proctor, produisaient toujours leur effet. Jamais il ne se mêlait à la causerie s'il n'en entendait le sujet ; si la question l’intéressait, il avait tôt fait de s’animer : mais je ne l'ai jamais entendu discuter ni causer pour le plaisir de discuter. Si la question le laissait indiftérent, il se taisait. » Rarement causait-on politique. I arrivait à l’impétueux Hazlitt de se lancer dans de vives appréciations des affaires publiques : un silence accueillait cette sortie et nul ne relevait le gant. Par contre, fréquentes étaient les anecdotes caractéristiques des beaux côtés et des faiblesses de la nature humaine. Certains soirs on riait ou plaisantait, d'autres soirs le ton atteignait une grande élévation.
La vieille servante Becky dresse les victuailles sur une table adossée au mur : viandes froides, agneau rôti ou bœuf bouilli, pommes de terre fumantes et porter. La plus calme, la plus sensée, la meilleure des femmes veille à ce que tous les hôtes soient accommodés. C'est d’ailleurs sans aucune cérémonie. Chacun se lève quand il lui plaît et va prendre une tranche de viande et un verre de porter : l'animation redouble avec l’arrivée de l'eau chaude qui va servir à confectionner les grogs exhilarants. C'est l'instant critique pour Charles, à qui Mary adresse un regard anxieux quand elle le voit s’en composer un second verre. Il lui répond par un regard de plaisante résignation à une inévitable destinée. Qui pourrait, à ce moment, se montrer sévère envers lui ? Il est
radieux : il jouit de cette félicité sociale qu'il voudrait retrouver au Paradis!
Voici une fin de soirée chez Lamb, racontée par Talfourd.«Deux ou trois amis seulement restaient avec Lamb et sa sœur, longtemps après qu'avaient tinté les carillons de minuit ». On diseutait la puissance tragique du Dante comparée à celle de Shakespeare. « Dante, dit Talfourd, était à peine connu de Lamb : car il ne pouvait lire l'original, et il ne connaissait pas encore la noble traduction de Cary : et Barnes (1) aspirait à la gloire de lui faire entrevoir dans le puissant Italien une grandeur apparentée à celle qu'il avait crue incapable d'être égalée par aucun mortel. Le visage de l'avocat du Dante, alourdi au repos, s'illuminait d'une admiration passionnée comme il citait images, sentiments, dialogues, contre Lamb, qui s'appuyait sur l'immortel Lear et alléguait la suprématie du père redevenu enfant contre tous les Ugolins possibles du monde. Une allusion faite par Lamb à sa propre exposition de Lear, qui avait récemment paru dans un magazine, dirigé par Leigh Hunt, le Reflector, changea un peu le cours de son enthousiasme pour l'enflammer davantage et amena un élan d'admiration pour son ami, alors à peine connu du monde, et qui était d'autant plus frappant qu'il formait contraste avec son maïdtien ordinairement posé. Il me semble le voir encore, se penchant sur la petite table où les bougies se mouraient dans les bobèches ; les poings serrés, les yeux lançant des éclairs et le visage baigné de sueur, criant à Lamb : — Et ne sais-je pas bien, mon garçon, que vous avez écrit sur Shakespeare et sur le Lear de Shakespeare mieux qu'on ne l'a jamais fait au monde et croyez-vous que je ne le dirai pas au monde?» Cette scène fait voir comment Lamb savait faire passer son propre enthousiasme dans l'âme des hommes les plus froids et les plus calmes. Et ne pense-t-on pas que ce Barnes, qui avait lu l'article de Lamb sur Lear, n'en reconnut bien toute la beauté que lorsque l'auteur lui-même, avec le feu de son regard et la chaleur de sa parole, la lui eut pour ainsi dire soulignée ? S'étonnera-t-on que. avec ce pouvoir fasci-
G) C'était un ancien élève de Christ's Hospital, condisciple de Leigh Hunt. Après avoir été à l'Université de Cambridge, il s'était établi avocat consultant, mais une affection rhumatismale violente l'avait obligé de renoncer à cette profession. Il était, à ce moment, directeur du journal le Times.
nateur, il fût si recherché de tout ce qui avait quelque prétention à l'intelligence ?
Hazlitt a raconté tout au long, dans un de ses essais (1), une discussion qui s'éleva dans une de ces soirées. Lamb suggère ce sujet : Quelles personnes souhaiterait-on avoir vues ?
« La question posée, Ayrton dit : « Je suppose queles deux premiers personnages que vous voudriez voir seraient les deux plus grands noms de la littérature anglaise, Sir Isaac Newton et Mr. Locke ? » En cela, Ayrton, comme de coutume, avait compté sans son hôte. Chacun éclata de rire en voyant l'expression du visage de Lamb sur lequel l’impatience était réprimée par la courtoisie, « Oui, les plus grandsnoms, bégaya-t-il précipitamment, mais ce n'étaient pas là des personnes — pas des personnes » — « Pas des personnes ? » dit Ayrton, d’un air malin et sot en même temps, craignant que son triomphe ne fût prématuré. «C'est-à-dire, repartit Lamb, pas des caractères, vous savez. Par Mr. Locke, et Sir Isaac Newton, vous voulez dire l’Æssai sur l’entendement humain et les Principia, que nous avons encore aujourd’hui. Au delà de la matière de ces ouvrages, il n’y a rien de personnellement intéressant chez les hommes. Mais la raison pour laquelle nous voulons voir quelqu'un en personne, c’est quand il y a quelque chose de particulier, de frappant, dans les individus, que nous ne pouvons apprendre dans leurs écrits et que cependant nous sommes curieux de connaître. Je crois bien que Locke et Newton ressemblaient beaucoup aux portraits qu’en a faits Kneller. Mais qui pourrait peindre Shakespeare ? — Oui, répondit Ayrton, voilà. Alors, je suppose que vous préfèreriez, en leur place, le voir lui et Milton ? — Non, dit Lamb, ni l'un ni l’autre. J'ai tant vu Shakespeare, à la scène et chez les bouquinistes, sur les frontispices et sur les cheminées, que je suis absolument las de cette sempiternelle répétition ; et, quant au visage de Milton, je n'aime pas les impressions qui nous en ont été transmises ; il est trop empesé et puritain et j’aurais peur que le levain de sa contenance et la robe et le rabat du précisien ne me fissent perdre un peu de la manne de sa poésie. — Je renonce à deviner, dit Ayrton. ».….. Lamb alors nomma Sir Thomas Browne et Fulke Greville, l’ami de Sir Philip Sydney, comme les deux preux qu'il éprouverait le plus grand plaisir à rencontrer sur le parquet de son appartement en robe de chambre et en pantoufles et avec qui il aimerait à échanger des amitiés. Là-dessus, Ayrton partit d’un grand éclat de rire et crut que Lamb raillait ; mais, comme personne ne suivit son exemple, il pensa que cela pouvait bien ne pas être si absurde et attendit une explication avec une amusante expression d'incertitude. Lamb alors (autant que je puis me rappeler une conversation qui eut
{1) Winterslow, p. 278.
lieu il y a vingt ans) (1)... continua ainsi : « La raison pour laquelle je choisis ces deux auteurs est que leurs écrits sont des énigmes, et qu'ils sont eux-mêmes les plus mystérieux des personnages. Ils ressemblent aux devins de jadis qui faisaient métier d’obseurs conseils et d’oracles ambigus et j'aimerais à leur demander le sens de ce que nul mortel, hormis eux, je le crois bien, ne Saurait pénétrer. Prenez le D° Johnson. Je n'éprouve aucune curiosité, aucune incertitude étrange à son sujet; lui et Boswell concurremment m'ont assez bien admis dans le secret de ce qui lui a traversé l'esprit. Lui et d’autres écrivains comme lui sont suffisamment explicites ; mes amis, ceux dont je serais tenté de troubler le repos (si cela était en mon pouvoir) sont implicites, inextricables, inscrutables.
«Quand je regarde cette obscure mais magnifique composition en prose, l'Hydriotaphia, il me semble que je regarde dans un abime profond, au fond duquel se cachent des perles et de riches trésors, ou c'est comme un mystérieux labyrinthe de doute et de spéculation stupéfiante et je voudrais évoquer l'esprit de l’auteur pour qu'il m'y guidât. D'ailleurs, qui ne serait curieux de voir les traits d’un homme qui, ayant luimème été marié deux fois, souhaitait que lhumanité se propaget comme les arbres !
« Quant à Fulke Greville, il ne ressemble à rien qu'à un de ses propres « Prologues prononcés par le spectre d’un vieux roi d’'Ormuz », un personnage véritablement formidable et séduisant. Son styleest apocalyptique, cabalistique, un nœud digne d’être dénoué par une telle apparition, et, pour débrouiller un ou deux de ses passages, je consentirais à soutenir l'effet d'une rencontre avec un commentateur si terrifiant ! — Je crains bien, en ce cas, dit Ayrton, que, le mystère une fois éclairci, le mérite ne disparût »; et, s'adressant à moi, il me murmura l’appréhension que son amitié éprouvait de voir Lamb, tant qu'il persisterait à admirer ces vieux auteurs illisibles, ne jamais devenir un écrivain populaire. »
On mentionna ensuite Donne, dont le sens est souvent inintelligible. Ayrton saisit le volume de ses poésies et lut quatre vers qui n'étaient pas défendables. Mais Lamb, s'emparant du livre, chercha les magnifiques « Vers à sa maitresse » pour la dissuader de l'accompagner à l'étranger et «les lut, continue Hazlitt, le sang aux joues et la langue balbutiante ». C'est un morceau grand, pathétique et non dépourvu de subtilité — de cet ingénieux qui enchante Lamb dans les sonnets de Sir Philip Sydney. Après avoir passé en revue Chaucer, Boccace, Spenser, Colomb, le Juif-
(a) C'était en 181$.
Errant, on arrive à Pope, que Mrs. Reynolds, qui a vu Goldsmith, aurait voulu voir causant avec Patty Blount.
« Je pensais, dit Ayrton, s’adressant brusquement à Lamb, que vous autres de l’École des Lacs, vous n’aimiez pas Pope ? — Nous, ne pas aimer Pope ! mon cher monsieur, vous devez être victime d’une erreur. Jespère le lire et le relire éternellement ! — Eh! certes, il faut reconnaître que l’Essai sur l’homme est un chef-d'œuvre. — Cela se peut, mais j'y jette rarement les yeux. — Oh ! alors, ce sont ses satires que vous admirez ? — Non, non pas ses satires, mais ses épîtres amicales et ses compliments. — Des compliments ! Je ne savais pas qu'il en eût jamais fait. — Les plus beaux, dit Lamb, qui furent jamais imaginés par l’esprit de l’homme. Chacun d'eux vaut une fortune viagère, que dis-je, est une immortalité ! Prenez ce superbe compliment à Lord Cornbury (il lit trois de ces compliments), ou bien regardez, continua Lamb, une légère rougeur sur la joue et l’œil brillant, regardez sa liste d’amis de jeunesse (il lit)... Ici la voix lui manqua complètement, et, jetant le livre, il dit : « Pensez-vous que je ne souhaiterais pas avoir été l’ami d’un homme comme celui-là ? »
Passons des longueurs. Aussi bien ne s’agit-il que de préférences de Lamb déjà bien connues par ses déclarations dans ses écrits. Arrivons à ce qui est plus caractéristique de l’homme et de la scène.
« Que pensez-vous de Guy Fawkes et de Judas Iscariote? » interroge Lamb. Hunt tourna vers lui un œil d’Indien sauvage, mais cordial et plein de gaieté contenue. « Votre très exquise raison ? » répéta-t-on de tous côtés; et Ayrton pensa que Lamb s'était bel et bien empêtré. « Mais je ne puis m'empêcher de penser, répliqua celui-ci, que Guy Fawkes, ce pauvre épouvantail annuel de paille et de chiffons, est un honnête homme indignement traité. Je donnerais quelque chose pour le voir assis, pâle et émacié, entouré de ses mèches et de ses barils de poudre, et attendant le moment qui devait le transporter au Paradis pour son sacrifice héroïque ; mais, si j'en dis plus long, ce diable de Godwin en tirera quelque chose. Et quant à Judas Iscariote, ma raison
“est différente. Je voudrais bien voir le visage de celui qui, ayant mis la main au même plat que le Fils de l'Homme, put ensuite le trahir. Je ne puis concevoir une chose pareille ; je n’ai jamais non plus vu aucune peinture (pas même celle très belle de Léonard de Vinci) qui m'en donnât la même idée. — Vous en avez dit assez, Mr. Lamb, pour justifier votre choix... — Il n’y a qu’un autre personnage auquel je puisse penser après cela, continua Lamb ; mais sans mentionner un nom qui jadis revêtit un semblant de mortalité. Si Shakespeare entrait dans cette chambre, nous nous lèverions tous pour aller au devant de lui;
û | SHARLES LAMB 194 CHARLES LA
mais si cette personne entrait, nous nous prosternerions tous el nous essaierions de baiser le bord de sa robe. »
Cette conversation ne nous présente pas certes Lamb sous un jour nouveau. C’est bien l'homme que nous connaissons par ses lettres, par ses essais, épris du paradoxe, cédant volontiers au plaisir d'étonner et y parvenant avec toutes les ressources d'une exquise subtilité, capable d'enthousiasme sincère et en qui vibre une âme d'artiste.
Une autre scène de la même époque va maintenant nous offrir un tout autre aspect de Charles Lamb, C'est un souper qui réunit chez le peintre Haydon (1), le 28 décembre 1817, Wordsworth, Keats et Lamb.
« Lamb, raconte Haydon, devint excessivement gai et exquisement spirituel, et sa drôlerie, au milieu des intonations solennelles de l'éloquence de Wordsworth, était comme le sarcasme et l'esprit du fou dans les intervalles de la douleur de Lear. Il fit un discours et me proclama absent et les fit boire ma santé. « Dites donc, vieux poète des lacs, gredin de poète, pourquoi appelez-vous Voltaire ennuyeux ? (2) » Nous défendimes tous Wordsworth et nous aflirmämes qu'il y avait un état d'esprit où Voltaire était ennuyeux. « Eh bien, dit Lamb, à la santé de Voltaire — le Messie de la nation française, et bien celui qu'il lui fallait.»
« Puis, dans une veine plaisante indescriptible, il m'injuria pour avoir mis dans mon tableau la tète de Newton — « un gaillard, dit-il, qui ne croyait rien qui ne fût aussi clair que les trois côtés d’un triangle. » Et alors lui et Keats tombèrent d'accord qu'il avait détruit toute la poésie de Parc en ciel en le réduisant aux couleurs du prisme. Il n'y avait pas moyen de lui résister et nous bûmes tous « à la santé de New-
@) Ce Haydon, peintre d'histoire, eut une carrière mouvementée, peu heureuse et dont le dénouement fut tragique. Il ne put réussir à forcer les portes de l'Académie Royale et mit son talent réel de controversiste au service de son pinceau. Tout cela en vain. Deux fois il exposa une de ses œuvres en rivalité avec l'exposition oflicielle et fut flatté par l’afflux des visiteurs. Une troisième tentative du même genre fut un complet insuecès, Un contraste insultant l'abattit. A côté, l'exhibition de Tom Pouce faisait florès. L'artiste, écrasé sous le ridicule, se suicida.
@) Allusion à un passage de l'Exeursion où Candide, dont un exemplaire est trouvé dans la maison du Reelus, est déclaré « l'ennuyeuse production du cerveau d’un railleur ». Hazlitt avait protesté dans son article sur l'Æxcursion. Quant à Lamb, à ce propos, il avait éerit à Wordsworth, entre autres choses : «J'ai essayé de lire Candide il y a un an et je n'ai pu, rebuté par lennui, » Letter to Wordsworth. Sept. 19, 1814.
ton et à la confusion des mathématiques. » C'était un plaisir de voir la bonne humeur avec laquelle Wordsworth se prêtait à toutes nos bouffonneries et riait comme le plus fou.
« À ce moment, d’autres amis vinrent se joindre à nous, entre autres le pauvre Ritchie, qui partait pour pénétrer par le Fezzan jusqu’à Tombouctou. Je le présentai à tous comme «un gentleman partant pour
l'Afrique ». Lamb sembla n’y faire aucune attention ; mais tout à coup il cria d’une voix de stentor : «Quel est le gentleman que nous allons perdre ? » Nous bûmes alors la santé de la victime, Ritchie tout comme les autres.
« Le matin de cette journée charmante, un gentleman, un parfait étranger, était venu me voir. Il m'avait dit qu’il connaissait mes amis, qu’il était enthousiaste de Wordsworth, et m'avait prié de lui procurer le bonheur d’une présentation. Il m'avait dit qu’il était contrôleur du timbre et avait souvent correspondu avec le poète (1). Je trouvai le procédé sans gêne : mais pourtant, comme cela avait l’air d'un homme bien élevé, je lui dis qu’il pouvait venir.
« Quand nous passâmes prendre le thé, nous trouvâmes là le contrôleur. En le présentant à Wordsworth, j'oubliai de dire qui il était. Au bout d’un instant le contrôleur baissa les yeux, les releva et dit à Wordsworth : « Ne pensez-vous pas, monsieur, que Milton était un grand génie ? » Keats me regarda, Wordsworth regarda le eontrôleur, Lamb qui somnolait près du feu se retourna et dit: « Pardon, monsieur, vous avez dit que Milton était un grand génie. — Non, monsieur, j'ai demandé à Mr. Wordsworth s’il n’était pas un grand génie. — Oh, dit Lamb, alors vous êtes un imbécile ! — Charles ! mon cher Charles ! » dit Wordsworth ; mais Lamb parfaitement innocent de la confusion qu’il avait créée, était retourné au coin du feu.
« Après un moment de silence embarrassé le contrôleur dit : « Ne pensez-vous pas que Newton est un grand génie ? » Je ne pus y tenir plus longtemps. Keats se fourra le nez dans mes livres. Ritchie réprima un éclat de rire. Wordsworth sembla se demander : « Quel est ce particulier là ? » Lamb se leva, et, prenant un flambeau, dit: « Monsieur, voulez-vous me permettre de regarder votre développement phrénologique ? » Puis il tourna le dos au pauvre homme, et, à chaque question du contrôleur, il chantait :
Tra la la, Timothée S’alla coucher tout culotté.
Le fonctionnaire, voyant que Wordsworth ne savait qui il était, dit avec le rire spasmodique contenu de l’homme qui prévoit une victoire assurée : « J’ai eu l'honneur d’échanger quelque correspondance avec vous, Mr. Wordsworth. — Avec moi, monsieur ? dit Wordsworth, non
(1) On se rappellera que Wordsworth était dans l'administration du timbre.
pas que je me souvienne. — Vraiment, monsieur ? je suis contrôleur du timbre ! » Il y eut un silence de mort; — le contrôleur évidemment pensait que cela suffisait. Tandis que nous attendions la réponse de Wordsworth, Lamb chanta : : à
Et lon lon lon
Le chat et le violon.
« Mon cher Charles, » dit Wordsworth. — « Tra la la, Timothée... ». chantait Lamb, et puis se levant, il s’écria : «Laissez-moi donc examiner
encore une fois les organes de monsieur.» Keats et moi nous poussämes
Lamb dans l'atelier, nous fermâmes la porte et nous nous abandonnä-
mes à un rire inextinguible. Monkhouse nous suivit et essaya d’éloigner
Lamb. Nous rentrâmes ; mais le contrôleur était inapaisable. Nous
l'amadouâmes, nous lui fimes mille amabilités et nous l'invitâmes à
souper. Il resta, bien que sa dignité füt gravement offensée. Cependant,
comme c'était un bon homme, nous nous quittâämes tous en bons ter-
mes et aucun mauvais effet ne suivit.
« Durant tout ce temps-là, jusqu’à ce que Monkhouse eût réussi, nous entendions Lamb qui se débattait dans l’atelier et qui criait de temps en temps : « Quel est donc ce bonhomme ? Laissez-moi examiner ses organes encore une fois ! »
« Ce fut en vérité, une soirée immortelle, conclut Haydon. Les belles intonations de Wordsworth, comme il citait Milton et Virgile, le regard ardent et inspiré de Keats, l’originalétincellement de l'humour léger de Lamb, accéléraient à ce point le courant de la conversation que, de ma vie, je n'ai passé moment plus délicieux. »
La scène étonnante dont le contrôleur fut la ridicule victime et Lamb le triste héros nous présente sûrement un Charles Lamb surexcité par la boisson. Si elle parut du dernier comique à Haydon, maïtre de maison, qui, pour cette raison, devait être le dernier à s'en amuser, elle nous paraît plutôt folle, inconvenante et en tous points regrettable. Dans tous les traits d'ailleurs que Haydon porte à l'actif de Lamb, à ce souper et à cette soirée mémorables, nous sommes forcé de reconnaitre qu'il n'y a pas précisément beaucoup d'esprit ni d'originalité comique. Il y a un débordement d’esprits animaux stimulés par la présence d'un cercle d'hommes dont les uns encouragent cette folie de leur admiration irréfléchie et les autres l’excitent inconsciemment par le contraste de leur tenue grave. L'esprit de contradiction, en effet, n'est pas un des moindres traits du caractère de Lamb. Mais quel abime entre les traits de soi-disant humour rapportés ici et l'éloge fait en termes délicats de ce même humour dans la conclusion de ce
récit. Or, Haydon, n’a noté qu'une exubérance gamine et plus qu'espiègle. L’impression de Keats, moins admirativement indulgente que celle de Haydon, est plutôt celle de tout homme de sens rassis : € Lamb, dit-il, se grisa et fit une avanie à Kingston, allant même jusqu’à prendre le flambeau à l’autre bout de la pièce pour le tenir devant le visage de l'homme et nous montrer quel crétin il était. » C'est une scène d’atelier, où un philistin, fourvoyé, sert de tête de turc à quelque jeune rapin. Ou encore cela rappelle les mystifications d'Henri Monnier. On aimerait à s’imaginer que Lamb, dont le cœur était bon, dut regretter cette folle incartade faite pour causer de la peine à un semblable inoffensif et dont le seul crime était de ne pas être intelligent. Il n’avait déjà pas eu le beau rôle, qui resta plutôt à l’offensé qui passa sur l’injure, tandis que lui, on dut l’excuser sur ce qu'il n'avait pas tout son bon sens. Reconnut-il ses torts? Une allusion, dans une lettre de lui à Mrs. Wordsworth (1), n'est pas absolument un acte de contrition. Cependant il ne s’y montre pas fier de sa sortie. Le seul fait qu’il y revient semble trahir un remords. Fort habilement, sous le couvert de son badinage, qui laisse indécise la frontière entre le sincère et la fiction plaisante, il attribue son antipathie irraisonnée pour l'hôte de Haydon à ce qu’il était un chef de bureau. Il avait dû, dit-il, le sentir instinctivement. C’est déjà là une sorte d’excuse.
On a vu mentionnés, au nombre des hôtes des mercredis. Coleridge et Manning. Tous deux, en effet, reparaissent en ce moment. Manning, qui avait longtemps été «sur la lisière de la création » dans le Thibet et la Tartarie, est rentré en Angleterre au commencement de 1816. Coleridge, après une vie vagabonde, tantôt à Bristol, où il fait des conférences, tantôt à Londres, où il passe comme un météore au mois d'août 1814, tantôt à Calne, où il reçoit de gaies lettres de Lamb, anxieux de distraire un instant son ami déprimé par le mauvais état de sa santé, lettres où, sous la légèreté des propos, on sent un accent profond d’admiration compätissante pour la grande intelligence desservie par une infirmité de dessein, une faiblesse de caractère déplorables, Coleridge, dont Lamb disait en mai 1815 à Southey qu'il n'avait de lui aucune nouvelle et espérait le voir semblable à un astre réapparais-
(Letter to Mrs. Wordsworth. Feb. 18, 1818.
sant, se dresser devant lui, à Londres, au moment où il s’y attendrait le moins, comme cela était arrivé jadis, Coleridge vient se fixer à Highgate chez les Gilman, entre les mains desquels il abdique sa volonté pour tâcher de vaincre, avec l’aide de ces alliés dévoués, son vieil ennemi, l’opium (1).
En attendant son installation à Highgate, il est descendu chez les Lamb. C’est un événement au tranquille foyer. On devine ce malade, dont les forces sont épuisées par l'abus du poison, entouré de soins affectueux par Charles et Mary. Quoique son corps languisse, son éloquence n’a rien perdu de sa richesse ni de son charme. Aussi, avec les soins que réclame leur hôte, les douces conversations ou plus souvent les captivants monologues de S. T. C., la vie des Lamb est-elle bien remplie(2). C’est une dure épreuve ‘ pour la santé de Mary et, partant, un souci pour Charles toujours alarmé : mais quoi, ne faut-il pas toujours payer chèrement nos plaisirs ? Désormais le commerce de Coleridge et Lamb ne s’interrompra plus, puisque voilà le cher errant fixé. Leurs relations seront désormais fréquentes, trop fréquentes même pour la tranquillité de Lamb. « Morgan est chez nous chaque jour, écrira-t-il bientôt à Wordsworth (3), allant et venant entre Highgate et le Temple. Coleridge n’est qu’à quatre milles et le voisinage d’un tel homme est aussi excitant que la présence de cinquante personnes ordinaires. Il suffit d’être à portée de l'haleine et du vent de son génie pour que nous ne possédions pas nos âmes en paix. » En danger dé « perdre sa propre identité et d’être entraîné dans le courant des pensées d'autrui, pris dans un filet, » il n’est pas dans des conditions favorables à la production. Aussi n’aurons-nous aucune publication de lui à enregistrer jusqu'en 1820. Dans la société de Coleridge cependant son esprit s'enrichit. Les idées métaphysiques remuées, développées avec une ampleur oratoire par le maître, se déposent dans l'esprit du disciple, s’assimilent, et, plus tard, sans envahir ses essais et s’y étaler complaisamment, elles y feront çà et là des apparitions fugitives ou se cacheront sous une apparente frivolité.
() I s'occupe de faire accepter sa tragédie, Remorse. Le directeur de Covent Garden n’en veut pas. Drury Lane l’accepte sur la recommandation de Byron.
(2) Letter to Wordsworth. April 9, 1816.
G) Letter to Wordsworth. April 26, 1818.
Aussi les années s'écoulent à « ne rien faire ». comme Lamb l'écrit à Barron Field, juge à Sydney, dans une lettre (1) qui contient l'idée première de l'essai Les Correspondants éloignés. Ses loisirs, on se doute comment il les employait. Quelquefois c’est la promenade qui le tente. Si seulement, lorsqu'on a travaillé, on goûtait un parfait loisir. Mais non, le loisir lui-même est gâté par la pensée du travail et le dimanche envisage la semaine de labeur. Le dimanche, c’est le mal de tête connu des travailleurs. L'arrêt de la machine est comme un phénomène anormal — ce n'est pas réellement un repos. Sans doute maintenant ses heures de bureau sont moins longues. Mais, en même temps, ses appointements augmentés lui enlèvent le souci de produire. Il entrevoyait déjà cette perspective en août 1815 (2). Cette amélioration, en le plaçant dans ün poste plus en vue, accroît le souci de sa responsabilité ! Tant pis pour ses pauvres nerfs ! Lire, seul, est possible. Il lit ce que publient Wordsworth et Southey (3) ainsi que Landor. Il dévore les poèmes latins de Vincent Bourne, œuvres du xvire siècle, parues seulement en 1808. Cowper les avait fort admirées. Lamb les déclare un vrai régal. Il donnera un poème de lui dans Les Mendiants de la Capitale. Bourne est une «créature aimable, .modeste, distinguée, pleine de substance, butinant sur chaque fleur, faisant de tout une fleur ». Il s’est fatigué à lire Lord Thurlow : des mots excellents, mais pas de substance (4), et le cœur ne saurait vivre de mots seuls !
Son congé annuel, Charles le passe, en 1816, avec Mary, à Brighton. L’horizon de la mer leur devient bientôt monotone. « La première semaine, écrit-elle, je ne quittais pas des yeux la mer, pas même pour les jeter sur un livre. IL y avait seize ans que je n'avais vu la mer. Mrs. Morgan, qui était avec nous, fut constante dans sa passion et resta assise à la fenêtre jusqu'au dernier moment, tandis que Charles et moi nous nous échappions et que nous errions parmi les collines que nous magnifions en de petites montagnes, et qui valaient presque le décor du Westmoreland :
(1) Letter to Barron Field. Aug. 31, 1817.
(2) Letter to Wordsworth. 1815.
(3) L’exotisme de Madoc repousse son imagination timide. IL est, dit-il, Chrétien, Anglais, Londonien, Templier. (Letter Lo Southey. May 16, 1815.)
(4) Letter to Wordsworth. 1815.
certainement nous fimes la découverte de nombreuses promenades agréables, dont peu des hôtes de Brighton se sont jamais douté — car, ainsi qu'il arrive dans les environs de Londres, après les deux ou trois premiers milles, nous étions sûrs de nous trouver dans une solitude absolue » (1). Comme beaucoup de sédentaires, ils avaient la superstition de la marche. On conçoit facilement d’ailleurs que Charles jouit surtout, en vacances, de ce dont il était le plus privé, de ce que, dans ses accès de dégoût pour sa vie de commis, il appelait de tous ses vœux : le mouvement à l'air libre et au soleil.
1817 amène un changement de résidence. L'ancien appartement était sale et en mauvais état de réparation. Les voilà encore, une fois « transplantés de leur sol natal (2)» le Temple. « A vrai dire, ce fut un vilain arrachement, nous ne pourrons plus désormais prendre racine aussi profondément dans un autre terrain. Celui où nous sommes est un léger terreau, et. si l'on nous en enlève, cela ne nous coûtera ni sang, ni gémissements, comme lorsqu'on arrache les mandragores. Nous sommes dans le coin particulier que j'aime le mieux dans toute cette grande cité ». — Ils habitent chez un chaudronnier — « au n° 20, Russell Street, Covent Garden », dit Mary, dans la même lettre à Miss Wordsworth, dont ils écrivent fraternellement chacun une part, « un endroit débordant de mouvement et de bruit; le théâtre de Drury Lane, visible des fenêtres de devant, et Covent Garden, des fenêtres de derrière. Le vacarme des voitures à la sortie des théâtres ne m'incommode pas du tout ; chose étrange, car il est formidable. Je me plais fort à regarder par la fenêtre et à écouter appeler les voitures ainsi que le chamaillis des cochers et des porteurs de torches... Il est bien que je sois dans un lieu gai, sans cela j'aurais eu beaucoup d'appréhension à quitter le Temple ». Et Charles continue, commentant d'un ton de taquinerie les goûts de sa sœur : «Bow Street, où l'on interroge les voleurs, est à quelques toises de chez nous. Mary n'était pas encore ici de vingt-quatre heures qu'elle a vu un voleur. Elle travaille assise à la fenêtre : et, par hasard, jetant les yeux dehors, elle voit un concours de gens venant par ici avec un
() Letter to Dorothy Wordsworth. Nov. 21, 1813. (2) Letter to Dorothy Wordsworth. Nov. ar, 1817.
constable pour présider à la solennité. Ces petits incidents diversifient agréablement la vie d'une femme. » Mary, néanmoins, ne goûte guère cette distraction. Dépaysée, par l'absence de ses vieux amis, les estampes d'Hogarth, qui jadis peuplaient les murs et que Charles à fait relier en un album, elle a essayé de ce passe-temps : mais c’est une habitude qu'elle n'avait jamais pu acquérir et elle a dû y renoncer. La vue des nouvelles chaises et des tapis qui couvrent les deux salles où l’on se tient, ne compense pas cette perte. Et l’on peut s’imaginer de fraternelles discussions dont le résultat est que Charles convainc Mary de l'avantage qu'il ÿ à à pouvoir examiner les estampes de près et à loisir.
Lamb a pris la grave décision de publier ses œuvres. Elles paraissent en 1818, en deux volumes, chez un libraire dont il vient de faire la connaissance, Charles Ollier, lui-même littérateur de quelque talent. « Je ne sais, écrit-il à Southey (x), si j'ai fait une sottise, mais cela est sans grande importance. Je ne cours aucun risque et je ne me soucie pas des critiques. Mon pain est aussi stable que les fondations de Leadenhall Street (2)... » Ilrécolte les fruits de sa persévérance. La sagesse qui lui dicta de rester dans ce poste qui lui assurait la vie matérielle et celle de sa sœur, a sa récompense. Le sacrifice souvent pénible de ses aspirations littéraires à la stabilité de sa situation pécuniaire aura été payé d’une tranquillité que la nervosité de son caractère réclamait. On ne voit pas bien ce qu'il serait devenu s’il avait eu à produire pour vivre et faire vivre Mary. On voit bien, par contre, que la nécessité de produire le harcelant aurait enlevé à son talent ce charme contemplatif qui le recommande particulièrement. C’est ce calme, cette satisfaction d’une situation aisée enfin atteinte, qui permettra bientôt à Lamb de produire son chef-d'œuvre, ses Essais d’Élia.
Mais, s’il rassemble ses productions éparses, il n’y ajoute rien. On rendait tout à l'heure le voisinage troublant de Coleridge responsable de l’inactivité de Lamb. Cependant, en octobre 1818, ce dernier se plaint de ne pas voir son ami aussi souvent qu'il le voudrait. « Il ne vient jamais me voir (3); et, quoique son hôte et son hôtesse soient très aimables, cela me gène d'aller voir une per-
(») Letter to Southey. Oct. 26, 1818.
(2) East India House, son bureau.
(3) Letter to Southey. Oct. 26, 1818.
sonne chez une autre personne. » En mai 1819 (x), il précise la mème plainte : «Il n'approche jamais de notre maison ; et. quand nous allons le voir, il est généralement à écrire ou à penser. Il écrit dans son cabinet jusqu'à l'heure du dîner, et le diner est à peine terminé que le théâtre nous appelle. »
Lethéâtre, les soirées et, toute la journée, les «amicales harpies », voilà bien des raisons, à défaut de la fréquentation de Coleridge, pour n'avoir pas le loisir d'écrire. Sauf pendant la route qu'il fait le matin (2) pour se rendre au bureau et pendant laquelle, pour cette raison, il lui « semble marcher sur des sables d'or », il n’est jamais seul. Au bureau même il y a un groupe d'amateurs des Belles Lettres qui viennent le consulter sur des questions de littérature : qu'a dit Coleridge à sa conférence d'hier soir? ete. Sa journée finie, il faut qu'un oflicieux collègue le reconduise de peur qu'il ne soit seul un moment. Se met-il à table ? Pan pan, c’est Hazlitt ou Martin Burney ou Morgan, ou son frère John ou quelqu'autre, qui vient l'empêcher de manger dans la solitude. Sa vie est un tourbillon.
Patmore nous donne une idée de l'hôte inquiet qu'était Lamb. Installé dans sa bibliothèque à savourer La Hiérarchie des Anges de Heywood ou les Révolutions de Feltham ou Evelyn « Sur les salades» (3), survenait un ami. Un mouvement d'angoisse d’abord... puis Lamb était charmé ; mais, dès que l’agréable excitation du moment était passée, il commençait à sentir l'importunité de la visite, sans cependant vouloir se l'avouer. Alors, pour montrer au visiteur une joie de sa venue dont il commençait lui-même à douter, il se démenait et se dépensait de mille façons. Si, par exemple, c'était l'heure du diner, il courait à la cuisine voir si tout était prêt, ou bien il prenait son chapeau pour aller commander un supplément de porter, ou encore il débouchait une bouteille de vin et versait — buvant lui-même pour vous donner soi-disant le bon exemple, mais, en réalité, pour prendre des forces et s’en-
(1) Letter to Wordsworth. 1819. {I received a copy.) Cette lettre, que Lamb, dans une humeur gamine, écrit tantôt à l’encre noire, tantôt à l'encre rouge, doit être de mai, à en juger par l’allusion contenue dans une lettre à Manning du 28 mai 1819 : « L'autre jour j’écrivis une lettre en lignes alternées, une rouge, une noire. »
(2) Letter to Dorothy Wordsworth. Feb. 18, 1819.
(3) Fitz-Gerald. Charles Lamb, his Friends, Haunts, Books.
courager à la tâche hospitalière qui lui était imposée — tout cela au lieu de rester tranquillement assis au coin du feu, jouissant de votre société ou vous permettant de jouir de la sienne. Si vous arriviez après le dîner ou le thé, il fallait, de gré ou de force, vous asseoir à un repas que lui et sa sœur tenaient à vous improviser. Après tous ces préliminaires, il avait repris son calme et il était tout au plaisir de l'intimité. Mais on voit combien ces interruptions ébranlaient ses nerfs.
En novembre 1819, étant correspondant, comme nous dirions, du deuxième fils de Wordsworth, élève à Charter House, il se montre, dans une délicieuse lettre à Miss Wordsworth (1), l’observateur sympathique des enfants que nous révèlent plusieurs passages de ses essais et particulièrement celui qui a pour titre Enfants du rêve. Cette lettre ferait bonne figure au milieu des Essais d'Élia.
(») Letter to Dorothy Wordsworth. Nov. 25, 1819.