‹ Charles Lamb: Sa vie et ses œuvresChapitre 15 sur 28 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ÉLIA

Nous arrivons en 1820. Lamb a quarante-cinq ans. Il n’est encore connu que comme l’auteur de Rosamund Gray etle critique des Spécimens. Depuis des années, maintenant qu'il n'y est plus sollicité par des nécessités financières, il s’est endormi dans une douce indolence. Soudain il va se réveiller et donner coup sur coup et sans interruption, pour ainsi dire, jusqu'à sa mort, les chefs-d'œuvre qui ont rendu célèbre le nom d’Elia.

A quoi a-t-il tenu que nous n’ayons pas ces petites merveilles ? Il semble en effet qu’elles soient dues à une rencontre. Si le London Magazine n'avait pas existé tel qu’il fut, est-il bien sûr que Lamb se fût mis à écrire ses essais ? Quelle raison y aurait-il eu pour qu’il sortit de son inactivité ? Ses contributions au Champion, au Reflector, n'avaient pas eu de suite. Il n'avait pas trouvé sa voie. En dehors d’un badinage comme celui sur la Mélancolie des Tailleurs, ou d'un article de critique. il ne voyait pas d'emploi de son talent.

L'apparition du London Magazine en 1820 est donc une époque dans la biographie de Lamb. C’est le 1°" janvier que parut le premier numéro. Le nom de ce périodique était repris d’une ancienne publication qui avait sombré. Les éditeurs-propriétaires, Baldwin, Cradock et Joy, semblent avoir voulu que leur revue fût pour Londres ce que le Blackwood’'s Magazine était pour Edimbourg. Leur programme comprenait des articles de critique et la publication de poésie originale. Ils confièrent la direction du magazine à ce même John Scott qu'on a vu jadis, de 1814 à 1816, mener le journal le Champion où Lamb avait donné ce badinage sur la Mélancolie des Tailleurs. I se chargea lui-même, au début, de la

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partie critique et de quelques détails de politique et de controverse. C'était, au dire de Talfourd, «un critique d'une franchise, d'une éloquence et d'un discernement remarquables ». Il suflira, pour faire son éloge, de dire que, en dépit de la popularité de Byron et à l'encontre de tous ses confrères, il reconnut dans Wordsworth le plus grand poète du temps. Il sut imprimer au magazine une direction qui l'eût sans doute mené à de longues destinées si la sienne n'avait été si brusquement interrompue, Le 27 février 1821, il mourait des suites d’une blessure reçue dans un duel. Il avait attaqué très durement la rédaction du Blackwood. Lockhart, personnellement pris à parti, délégua un de ses amis, Christie, pour porter un défi à l'offenseur. Les choses allaient s'arranger quand Scott à son tour se trouva offensé de l'attitude de Christie et le provoqua avec les fatales conséquences que l'on sait. [l'avait présidé à la publication des quatorze premiers numéros du magazine. Lui parti, Les éditeurs semblent désespérerde mener à bien leur entreprise et passent la main, en juillet, à Taylor et Hessey, dont le nom paraît pour la première fois sur le fascicule d'août 1821. Taylor avait quelque talent littéraire. Proctor dit qu'ils se passèrent de directeur. Cependant Thomas Hood raconte dans ses Souvenirs Littéraires que la mort de Scott lui fit quitter la gravure pour la littérature, appelé qu'il fut par Taylor et Hessey et installé par eux dans les fonctions d’une sorte de sub-editor ou sous-directeur. Ils réunissaient tous les mois à leur table leurs collaborateurs.

Ils forment une liste brillante. C'étaient Hazlitt, avec ses essais sur l’art dramatique et ses Propos de table, Carlyle, avec la Vie et les Écrits de Schiller, De Quincey, avec Les Confessions d'un buveur d'opium, un essai sur Jean Paul Richter, des traductions de l'allemand et des articles sur la littérature allemande, Cary. le traducteur du Dante, avec des notices sur les anciens poètes français, Allan Cunningham, le poète écossais, John Poole, avec ses parodies des auteurs dramatiques contemporains, John Hamilton Reynolds, qui, sous le pseudonyme de Henry Herbert, écrivait des articles d'actualité, Thomas Hood, bien entendu, avec ses premiers poèmes, Ayrton, Keats et James Montgomery avec leurs vers, Walter Savage Landor, avec une de ses Conversations Imaginaires (Southey et Porson), Hartley Coleridge, Bernard

Barton, le poète quaker, Proctor, sous le nom de plume de Barry Cornwall, Elton, Horace Smith, sans oublier le trop fameux Wainwright, qui signait J ames Weathercock (1):

C’est en août 1820, c'est-à-dire dans le huitième numéro du London, que parut le premier essai de Lamb. Hazlitt, d'après Talfourd, aurait recommandé son ami. Lamb, semble-t-il, pouvait se passer d'introduction. Scott, d'ailleurs ne le connaissait-il pas ? Si le rôle d'Hazlitt se borna à suggérer l'idée d’une collaboration, sa démarche, dont il ne prévoyait certes pas les conséquences, lui donne droit à toute notre reconnaissance.

Jusqu'ici, sauf des articles de critique, nous n'avons enregistré de Lamb aucune production originale qui laisse espérer un chetfd'œuvre. Nous n'avons, pour tabler sur ce qu'il va produire, que ses quelques contributions de l’année 1811 au Reflector de Leigh Hunt. Or, qu’étaient-elles ? Nous ne nous y sommes guère arrêté. Le moment sera peut-être maintenant plus opportun, puisqu'elles seront ainsi mises à côté de l’œuvre par laquelle surtout Lamb demande à être jugé, et ainsi elles accuseront le contraste. C'étaient, à franchement parler, d’assez laborieux badinages. Ils visaient avant tout à être drôles. Leurs titres seuls indiquent combien cela est cherché, combien l’auteur s’ingénie à surprendre son lecteur. « Sur les sociétés de funérailles ; avec le caractère d'un entrepreneur de pompes funèbres » ; faire rire à l’aide de ce sujet macabre paraît une gageure. Un prospectus d’une de ces sociétés qui, moyennant des versements périodiques, assurent à l’abonné des funérailles décentes, donne lieu à des plaisanteries tout indiquées et non du meilleur goût. Tous les jours on épilogue ainsi comiquement sur les boniments des réclamistes ingénieux. Tous les jours, on fait des jeux de mots comme celui-ci : « Maint pauvre diable, pour s'assurer une bière, s'est privé de bière ». Il y a ici, heureusement, quelque chose de plus : c’est un portrait d'une observation humoristique non méprisable. — « Sur le danger de

@) Waïinwright finit au bagne où il fut envoyé comme faussaire. A la vérité ses crimes étaient bien autres, Il avait empoisonné une des demisœurs de sa femme après lui avoir fait contracter une assurance sur la vie sur laquelle il comptait mettre la main en sa qualité d’exécuteur testamentire. Réfugié à Boulogne, il y reçoit l'hospitalité d’un officier anglais, qui meurt peu de temps après avoir, sur son eéonseil, versé une première prime d'assurance, Il se servait de strychnine,

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confondre la laideur morale avec la laideur physique » est un titre moins chercheur d’un effet de surprise. Il sert, en effet, d’enseigne à des remarques assez fines sur la perversion des jugements par la passion. Les signalements des malfaiteurs, qui ont une tendance à extérioriser, pour ainsi dire, leurs tares intimes, sont l’occasion d'une discussion, grave par l'appareil didactique qu’elle revêt, comique par les absurdités, les équivoques, auxquelles souvent elle aboutit. C’est toujours de la plaisanterie élaborée, De nouveau un sujet macabre, Ces thèmes ont toujours exercé sur Lamb une attraction irrésistible. Il reviendra à celui-ci et en tirera une farce, La fille du Préteur sur gages. « Sur les inconvénients d'être pendu » ! À première vue on n’en voit qu'un, mais des plus graves. Pensilis, qui, innocent, condamné par erreur, avait eu, pendant quatre minutes, le cou serré du nœud coulant quand vint l’ordre de surseoir à l'exécution, connaît d’autres conséquences. Elles ont gâté sa vie. Telles les plaisanteries indélicates de ses rares amis. Tel, surtout, l'éloignement final de la femme qui, seule entre toutes capable de surmonter les préjugés ordinaires pour accepter sa main, recule à l’idée de voir sous un bonnet de coton cette tête qui parut en public coiffée de ce couvre-chef, partie de la dernière toilette du supplicié. Images désagréables et comique vulgaire. — Aussi classiques que les plaisanteries sur la pendaison sont en Angleterre celles aux dépens de la corporation des tailleurs. Les termes de leur métier prêtent aussi à des équivoques journalières. Voilà ce qui décide Lamb à écrire Sur la mélancolie des tailleurs. Il rafraîchit le thème fatigué. Il traite un sujet absurde avec un étalage de logique et d’érudition. — Enfin une dame Hospita se plaint de la voracité d’un invité, — tandis qu'Edax, le mangeur insatiable, se lamente sur son infirmité, et leurs doléances à tous deux sont tout naturellement risibles. Rien que d’uniquement plaisant dans tout cela. L'auteur cherche une donnée comique et l’épuise. A bout de ressources, il s'arrête sur une conclusion fréquemment faible et gauche. Rien là dedans ne promet des chefs-d'œuvre et pourtant Lamb va en produire. Est-ce une éclosion aussi soudaine qu'inattendue. Ou trouvait-il tout à coup sa voie ?

On a remarqué depuis longtemps sa riche originalité. Elle est dans ses lettres. On y a vu se manifester une idiosynerasie curieuse,

On y a fait la connaissance d’un homme. Le Zieflector ne faisait connaître que l’auteur plaisant. Il n'avait pas révélé l'observation attendrie et souriante qui constitue le meilleur de l'humour de Lamb, ni cette introspection attentive qui découvre en lui tant de nuances délicates de sentiment, ni cette mélancolie du souvenir, ni cette poésie des lieux et des visages familiers, qui ont piqué çà et là d'une gracieuse fleur l’aridité des précédentes pages. On n'y découvrait pas non plus cette veine de pensée originale et profonde sur laquelle se sont ouvertes, à la rencontre, quelques échappées. Ceux qui ont suivi cette biographie, et lu, par conséquent, les lambeaux de correspondance dont elle est cousue, doivent être surpris de retrouver si peu du Lamb qu'ils ont l'habitude de voir dans l'analyse, faite bien entendu sans parti pris de dépréciation, ‘deses premiers essais. C'est pourtant sous cet unique aspect, non le plus séduisant chez lui, qu'il s'était jusque là offert au public. N'avait-il donc pas conscience de ce qu'il avait en lui d’original, lui qui le découvrait si bien chez les autres ? N'avait-il pas vu que la moindre de ses lettres à Manning présentait un régal plus riche que ses élucubrations plaisantes ?

Il semble s’en être tout à coup avisé. Il n'ira plus chercher si loin ses sujets. Il n’aura plus l'unique souci de surprendre et de faire rire. Il dira ses souvenirs, ses réflexions, ses goûts, ses humeurs, ou plutôt l'essence de tout cela. IL livrera son cœur derrière le voile discret de l'humour. Pour commencer, le commis prend plaisir à chanter le bureau où il débuta, l'antique Soutli Sea House, ruine magnifique, et les originaux qu'étaient ses premiers collègues. Il signe Élia, du nom de l’un d’eux (1). — Élia, le commis à prétentions littéraires, dit l'illusion qu'il aime à poursuivre, durant ses courts congés, sous les ombrages studieux et dans les bibliothèques archaïques des villes universitaires. Il y rencontre son ami le poète G. Dyer, homme distrait, fureteur

-industrieux et cœur excellent. — L'ancien écolier de Christ's Hospital répond à l'éloge non mitigé que Mr. Lamb a fait des cloîtres. Il dit les souffrances de l'enfant timide et qui se sent loin des siens, sous un régime sévère jusqu'à la cruauté, les

() Il se promettait d'aller s’excuser auprès de lui d’avoir ainsi usurpé son identité quand il apprit que le bonhomme était mort depuis un an.

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manies et les tics des maitres, les uns innocents, les autres coupables, ses amitiés et ses jeunes admirations pour des camarades extraordinairement doués comme l’éloquent Coleridge.— Le milieu de bohème littéraire où le journaliste a vécu lui a fourni le caractère plein de grandeur de l’emprunteur insouciant, de même que la passion pour les vieux bouquins lui a fait connaître les méfaits de l’emprunteur de livres. — La mort de l’année suggère à l’homme qui a doublé le cap de la quarantaine de mélancoliques réflexions sur la mort, qu'il ne peut envisager avec le mépris philosophique éprouvé ou affecté par cet esprit de construction bizarre et de puissante séduction, Sir Thomas Browne. — Le joueur de cartes s'arrête avec complaisance à tracer le portrait héroï-comique de la grande joueuse de whist, Sarah Battle, portrait pour lequel'ont posé plusieurs modèles apparemment, depuis la grand’mère Field jusqu’à Mrs. Burney, que Lamb avait eu l'occasion de voir à l’œuvre aux samedis qu’elle donnait et à ses propres mercredis. — Un chapitre sur les oreilles contient les confessions plaisamment exagérées d’un homme qui, dans la musique purement instrumentale, ne perçoit qu’une batterie de sons. — Le 1° avril appelle un éloge de la folie de celui qui aime à trouver chez ses amis € quelque teinture de l'absurde » et qui «vénère une honnête obliquité d’entendement. » (1) — L'ami des Quakers écrit sur la secte qui l’attire des pages d’où l'admiration n'exclut pas l’espièglerie, mélange qui forme un ensemble piquant. — Une rencontre en dilligence avec un maître d’école donne l’occasion à Elia de constater sa propre ignorance, dûe au décousu de ses lectures bizarres et de déclarer sa préférence pour le sort de l’antique pédagogue, confiné dans sa chère grammaire, à celui du moderne instituteur, astreint à tout savoir, à tout enseigner et condamné à un perpétuel commerce déprimant et insincère avec ses écoliers. — Viennent des portraits de famille : la tante Hetty, le frère John, sous le nom du cousin James-Elia — et

(r) Lei se placerait nn essai qui a été retrouvé par Mr. B. Dobell (Sidelights on Ch. Lamb) et qui est bien, en effet, du moins bon Lamb, Les Confessions de H. F. V. H. Delamore Esq... C'estla veine de Sur les inconvénients d’être pendu, de Réflexions au pilori.L'écrivain a été mis aux ceps et a ainsi déshonoré sa noble famille, A ce propos, on dit que Lamb aurait fait lui-même cette triste expérience, ‘pour ivresse le jour du sabbat On pourrait rechercher également s’il ne lui est pas arrivé d’être pendu comme Pensilis, ete.

Mary ou Bridget Elia. — L'homme qui ne put jamais haïr homme qu'il connût dit ses sympathies imparfaites pour les Ecossais, les Juifs. les Quakers. — La conduite d’un des directeurs de South Sea House vis à vis des femmes appelle des considérations sur la galanterie moderne. — Les majestueuses figures des vieux Benchers, qui imposaient à l'enfance d'Elia, défilent devant nous au milieu du décor archaïque du Temple, sous les cadrans solaires porteurs de sentences morales, et, sous lestraits de Lovel, le clerc factotum, nous reconnaissons le père de Charles Lamb.— Les souvenirs des terreurs superstitieuses de l'enfant Elia sont contrastées avec l'imagination réfractaire de l'homme fait et ses rêves prosaïques. — L'incongruité de dire une prière avant de commettre le péché de gourmandise, alors qu'on en dirait une si à propos avant, par exemple, d'entreprendre la lecture d’un livre tel que Milton, Shakespeare ou Spenser, fait l'objet d’une discussion pleine de distinctions fines, mène à une critique très judicieuse du banquet par lequel Milton fait tenter le Christ dans le désert par Satan et aboutit à une de ces professions de foi gastronomiques si caractéristiques d'Elia. — Les impressions d'enfance éprouvées aux premières représentations du théâtre sont notées avec des regrets souriants par celui pour qui le théâtre est resté une source de grandes jouissances, mais toutes différentes. — L'amoureux déçu se voit en rêve père de deux enfants que lui a laissés la belle Alice W—n et leur conte ses souvenirs de leur mère, de leur arrière-grand mère Field, du vieux manoir de ses lointaines vacances et de leur oncle John, dont la mort récente l’obsède de regrets. — Le critique trace des portraits humoristiques des vieux acteurs et, appréciant leur interprétation de tel rôle, comme celui de Malvolio, fait une merveilleuse analyse du personnage. — Il fait une défense paradoxale, mais ingénieuse et subtile, de la comédie artificielle du xvime siècle, et pleine d'aperçus originaux (1). — Une lettre originale, écrite à un ami qui habite Sydney, est reprise et developpée en un délicieux badinage fantaisiste etspirituel. — L'éloge des Ramoneurs, un titre surprenant comme ceux du Æeflector, introduit un précieux morceau où

(1) Ces essais parurent dans l’ordre suivant : 20 et 22 : On some of the old aclors (comprenant : The artificial comedy); 28, The &ld actors, Mr. Suett ; 20, Mr, Munden.

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brillent toutes les qualités de Lamb, esprit, humour, poésie, pathétique souriant, style ingénieux, dans la description de ses petits protégés, de leurs goûts, de leur gaieté et(le paradoxe est si tentant!) de leur noblesse native, trahie par la blancheur de leurs dents, expliquée par de nombreux enlèvements d’enfants et dont un instinct mystérieux sommeillait dans l'esprit de ce petit ramoneur et lui suggéra de se glisser dans les draps blancs d’un lit magnifique du château d’Arundel pour y dormir comme un jeune Howard. La description comique et émue du repas annuel offert aux pupilles de cet intéressant corps d'état termine gaiement l'essai. — Chantons maintenant les mendiants, que le balai inexorable des sociétés charitables chasse de la ville, dont ils étaient un des spectacles les plus pittoresques et les plus moralement instractifs, dont la dignité d'aiileurs est consacrée par l'histoire et la fiction. — L'amateur de lettres dit son plaisir dans ses Pensées délachées sur les livres et la lecture (1). — Voici de nouveau un titre caractéristique : Une dissertation sur le cochon de lait rôti. Cela débute par une prétendue légende chinoise, la découverte fortuite de la cuisson des mets. Un grand dadais de garçon a mis par son imprudence le feu à la cabane de son père absent et ainsi grillé toute une portée de petits cochons. En portant machinalement à sa bouche son doigt brûlé par le contact d'une de ces précoces victimes, il goûte pour la première fois du rissolé, comme font involontairement et son père et les jurés de la cour d'assises de Pékin devant qui comparaissent les incendiaires, dont le nombre va augmentant d'une façon inquiétante dès que le précieux secret s’est propagé. Et l'auteur, dithyrambique, chante cetie saveur exquise qui fait du cochon de lait un présent dont il faut jouir, qu'il convient de ne pas extra-domicilier, sous peine des remords cuisants éprouvés par lui, en ses jours d'école, pour avoir donné à un vieux mendiant hypocrite le gâteau tout chaud cuit par sa tante (2). — Le célibataire se plaint des gens mariés qui étalent à ses yeux leur bonheur d’une facon insultante et surtout des femmes mariées qui se donnent des airs de supériorité parce

(1) Entre cet essai et les deux sur les acteurs Suett et Munden se place la réédition des Confessions d’un lvrogne.

(2) Toute la deuxième partie de l'essai est en germe dans une letire à Coles ridge du 9 mars 1822, L’essai est de septembre.

qu'elles ont des enfants, comme s'ils étaient rares (il en pleut, des enfants !) et qui ont un tas d'artifices pour vous froisser, vous amoindrir et vous détacher de leur mari.avec qui vous étiez en excellents termes avant son mariage. — Un portrait burlesque, d'une dame géante que Lamb avait connue à Cambridge a été justement jugé indigne par lui de figurer dans l'édition en volume de ses essais. —Il en a été de mème pour uneillustration d'un passage de la Tempête qui clot la première série des Essais d'Elia.

On voit quelle riche gamme est parcourue et combien tout cela sort sincèrement et sans effort de l'esprit de Lamb. C'est l'éclosion brillante de tous ces germes que nous avons rencontrés disséminés dans ses lettres. C'est un bouquet fait de toutes ces fleurs jetées au hasard d’une correspondance amicale et qui n'avait nullement en vue ni la circulation ni la publication. Remettons à plus tard l'analyse de tous les traits du génie de Lamb tels qu'ils apparaissent dans son chef-d'œuvre. Aussi bien, en continuant la biographie, nous allons rencontrer d'autres œuvres qui valent celles-ci et formeront avec elles un faisceau inséparable. Jusqu'à presque son dernier moment désormais il donnera des choses dignes de ces premiers essais.

Pour produire, il fallait le prévoir, Lamb dut fuir les continuelles distractions de sa vie de Londres. Il fallait aussi s'éloigner d'un milieu troublant pour l'excitable Mary. Le cercle d'amis allait s'élargissant. Citons, parmi les plus récentes acquisitions, le musicien Vincent Novello, aux soirées musicales duquel, soirées suivies d'un souper, Lamb fait allusion dans son Chapitre sur les oreilles. Crabb Robinson, nous donne une idée de cette vie dissipée en notant l'emploi d'une des semaines de Lamb à ce moment. Le 13 novembre, il rencontre Wordsworth chez Lamb ; le 18, il dine avec eux chez Monkhouse ; le lendemain soir, viennent Miss Kelly, Wordsworth, Stoddart, Barry Cornwall, Talfourd, ete. Bien entendu cela suppose souper, punch et soirées prolongées bien avant dans la nuit.

D'abord on s’établit pour un court séjour à Stoke Newington au printemps de 1820. C’est le commencement de la production des essais d'Elia.

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« Notre réclusion solitaire, écrit Mary (1), a rempli son but mieux que je ne l'espérais. Il y a tant d'années que je n’ai quitté la ville au printemps que c’est à peine si je soupçonnais l’existence de cette saison. Je vois, chaque jour, quelque fleur nouvelle sortir de terre et j'assiste à sa croissance... Mais les fleurs sont toujours des fleurs ; et je dois avouer que j'aimerais mieux habiter Russell Street toute ma vie et ne jamais mettre le pied ailleurs que sur le pavé de Londres, plutôt que d’être condamnée à toujours goûter les plaisirs silencieux que je goûte maintenant. Nous nous couchons à dix heures. Se coucher tard abrège la vie, mais j’aimerais mieux courir tous les risques.... Nous avons un projet qui concilierait ces choses. On nous offre un logement d’un loyer très bas à un mille plus près de la ville. Notre idée est de partager notre temps en semaines alternées entre un repos paisible etla chère fatigue de Londres... Mon frère a fait dix-sept milles à pied hier avant le diner. Et, malgré sa longue marche pour aller au bureau et en revenir, nous faisons une promenade tous les soirs... » (2)

Ce logement plus rapproché d’un mille de Londres était à Dalston. Ils gardaient, bien entendu, leur appartement en ville. mais ils y allaient rarement (3). Charles prenait le repas du milieu du jour dans un restaurant (4). Le mois de congé annuel, ils le passent à Cambridge. C’est là qu'ils rencontrent la «bonne géante » de l'essai, une Mrs. Smith qui € avait rompu deux bancs dans les jardins de Trinity College », qui, « dans les temps chauds, se retirait dans une glacière, » et qui, en temps ordinaire, €se tenait dans un perpétuel courant d'air » (5). :

La fin de l’année 18217 est attristée (6). D'abord c'est Mary qui, en dépit de toutes leg précautions, malgré l'éloignement de la ville (il est vrai que même à Dalston « ils voient plus de visages qu'ils ne le souhaiteraient ») (7), retombe dans un de ses accès périodi-

() Lettre de Mary à Mrs. Novello, datée : Printemps 1820.

(2) C’est dans ces allées et venues journalières qu’il dut rencontrer le maître d'école de l'essai du mois de mai 1821.

(3) Letter to Th. Allsop, non datée, probablement du mois de septembre 1821, d’après l’allusion au voyage à Cambridge.

(4) Letter to Th. Allsop, commençant : Thanks for the birds...

(5) Letter to Dorothy Wordsworth. 1822. Commençant par : 1 had just wrillen..., apparemment du commencement de 1822 à en juger par la mention : « {am suffering from the festivities of the season. »

(6) Déjà en mai Lamb était affecté par le pitoyable état de santé de Coleridge. Une note à Gilman, son hôte, le représente comme moribond. Letter to Gilman. May, 21.

(5) Letter to Wordsworth. March 20, 1822.

ques (x). Puis survient la mort de John. Quelques torts impardonnables dont se fût rendu coupable cet incorrigible égoïste, on sait que Charles, dans sa rare bonté, ne lui en avait pas tenu rigueur. I l'avait plaint. Il l’avait admis dans sa riche collection d’originaux. C'était un des « vieux visages familiers » et Lamb aimait à reposer sur eux son regard ami du passé et des longues habitudes. Ils avaient des goûts communs. John était amateur de tableaux. Il aimait rire, bien qu’il fit profession d’être l'ennemi du rire; il avait de l'esprit, quoiqu'il déclarât que l'esprit était son aversion (2). Cette mort plongea Charles et Mary dans la tristesse. Crabb Robinson, qui les vit alors, les trouva fort déprimés (3). Dorothy Wordsworth fut surprise de voir combien ils prirent cette perte à cœur : les deux frères se voyaient si peu. L’essai que Charles écrit au lendemain de ce coup (Enfants du rêve, janvier 1822) nous dit combien il lui fut sensible. « Quand il mourut, quoiqu'il n’y eût pas plus d’une heure qu’il fût mort, il me semblait qu'il était mort depuis longtemps, telle est la distance qu’il y a entre la vieet la mort ;... je supportai sa mort assez bien d’abord, à ce qu’il me sembla, mais après, elle me hanta et me hanta; et, si je ne pleurai pas et ne le pris pas à cœur, comme le font certains, cependant il me manqua toute la journée, et je ne sus qu'alors combien je l’avais aimé. Je regrettai sa bonté et je regrettai son esprit contrariant, et je souhaïtai qu'il fût encore en vie, pour me quereller avec lui (car nous nous querellions parfois), plutôt que de ne plus le ravoir.. » Et l'impression dura, car, le 20 mars 1822, il écrit à Wordsworth : «Nous sommes assez bien, à part des rhumes et des rhumatismes, et une certaine indifférence à tout, que je crois pouvoir dater de la perte de ce pauvre John, et d’un autre accident ou deux en même temps, qui m'ont fait m'enterrer presque à Dalston, où cependant je vois plus de visages que je ne le souhaiterais. » Avec John, c'était toute la famille qui s'éteignait, car Charles et Mary ne faisaient qu'un. Il

(») Letter to Allsop. October 19, 182r.

(2) My Relations.

G) «Je suis entré chez les Lamb à Dalston, écrit-il dans son journal à la date du 18 novembre. Mary pâle et amaigrie, relevant d’une de ses attaques. Ils ont perdu leur frère John et cette perte leur est pénible. Ils semblent souhaiter d’avoir de la société ».

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lui semblait donc rester seul. Il était à l'âge d’ailleurs où l’on voit avec effroi les vides se faire autour de soi. Toujours il a eu cette horreur de la disparition des visages connus : elle ne fait qu'augmenter et ira croissant pendant cette dernière période de sa vie. L'autre accident auquel Lamb fait allusion dans sa lettre à

Wordsworth, c'est la mort de son vieil ami le capitaine Burney, survenue la même semaine (1).

«Les morts vous bouleversent, continue Lamb, et vous déconcertent longtemps après le chagrin récent, Deux ou trois sont morts ces deux dernières années, et autant de parties de moi ont été engourdies. On voit un tableau, on lit une anecdote, on trouve par hasard une idée curieuse, et on pense à en parler à telle personne de préférence à toutes les autres : la personne a disparu à qui la chose aurait particulièrement convenu. Elle ne dira rien à un autre. Chaque départ détruit une classe de sympathies. Voilà le capitaine Burney parti! Qu’est-ce que le whist a de drôle à présent ? Qu'importe la couleur que vous jouez, si vous ne pouvez plus vous l’imaginer regardant par dessus votre épaule ? On n’apprend jamais une nouvelle sans que se présente l’image de la personne particulière avec qui seule ou peu s'en faut il vous soucie de la partager. C’est ainsi qu’on se distribue de toutes parts; et voyez aujourd’hui le nombre de parties de moi-même dont j'ai perdu le placement. Les natures communes ne me suflisent pas. Les gens de bien, comme on les appelle, ne font pas mon affaire. Il me faut des individualités. Je suis un composé de points bizarres, et il me faut autant d’aiguilles correspondantes. La disparition d'amis ne rend pas ce qu'il en reste plus précieux. Elle enlève à chacun proportionnellement au lien commun. A. B. et C. font un trio d’amis. A. meurt. B. non seulement perd A., mais tout ce qui en C. était la part de A.. C. perd ce qui en B. était la part de A... »

Ces paroles sont bien caractéristiques du genre de jouissance que Lamb trouve dans la société de ses amis. Il ÿ a une sorte d’épicurisme, mais combien délicat, dans cette façon de goûter l'amitié. Il y a surtout la négation absolue de l’égoïsme.

Dans ce morne état d'esprit un dégoût de toutes choses envahit Lamb. Plus que jamais lui pèse la sujétion du travail quotidien du bureau et son emprisonnement entre quatre murs de dix heures à quatre, toutes les heures « dorées » de la journée. «Il y a trente ans qu’il sert les Philistins et son cou ne s’est pas plié au joug ».

(1) Il avait été fait amiral quinze jours avant sa mort.

IL est fatigué de sa collaboration au London Magazine. Voici plus de vingt mois qu'il fournit régulièrement son article et il a peur de ne pas pouvoir en maintenir la qualité. Wordsworth, qui a fort goûté la rencontre d'Elia avec l'acteur Dodd (1), dans l'essai Sur quelques-uns des vieux acteurs, a sans doute trouvé à dire à l'analyse du caractère de Malvolio, pourtant si belle, mais qui, il est vrai, dans la première rédaction, trainait une queue languissante, judicieusement retranchée par le goût sévère de l'auteur à la réimpression. Et Lamb, qui pourtant savait se rendre compte par lui-même de la valeur de ce qu'il écrivait, mais facilement intimidé et, de plus, découragé en ce moment, n'a pas la force de défendre un de ses meilleurs morceaux. Il s'excuse sur ce que « pour faire durer la chose, tout lui est bon! » Ainsi, à l'heure même où, on serait porté à le croire, Lamb doit être tout au triomphe de son succès, et se réjouir d'exploiter une si heureuse veine, il doute encore de lui, il « serait heureux s'il pouvait s’esquiver ». Un scrupule seul le retient. Le Zondon languit : tous les collaborateurs de marque ont déserté : tel de Quincey, qui «les a croisés d’un sillage éblouissant et les a brusquement laissés dans les ténèbres. » Lui, il cèdera aux importunités des éditeurs et tombera du mauvais au pire !

Nullement, il n’y a pas trace de fléchissement dans ce qu'il produit. Tout au plus peut-on trouver dans les essais contemporains des mois de tristesse un retentissement de son humeur. En octobre, durant l'absence de Mary, partie pour l'asile, il écrit La Prière avant le repas, dont le fond est une pensée sérieuse du respect dû à Dieu qu'on invoque mal à propos au moment de commettre le péché de gourmandise, En novembre, Ma première pièce marque un retour mélancolique vers l’innocente enfance, heureuse de ses illusions. En décembre, l’essai Enfants du rêve est immédiatement inspiré par la tristesse mise au cœur de Lamb, par la mort de John. Il est si diflicile cependant d'analyser la

(n) Lamb était très sensible aux éloges de ses amis. En janvier 1899, il écrit à Wordsworth : « Je suis heureux que vous aimiez mes spéculations de la nouvelle année /Vew Years Eve); tout le monde les aime... Combien j'aime qu'on m'aime et que ce que je fais soit aimé! Ils me flattent dans les magazines, les journaux et toutes les revues de second ordre. Les grandes se tiennent sur la réserve. Mais il faudra qu’elles y viennent, continue-t-il plaisamment, ou leurs feuillets seront du papier à faire des cornets. »

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psychologie d'autrui et les apparences sont parfois si trompeuses ou contradictoires ! Aïnsi, nous suivons jusqu'en mars 1822, avec la lettre à Wordsworth du 20 de ce mois, le filon de désespérance, mais néanmoins le 9 mars, Lamb écrit à Coleridge une lettre d’un badinage charmant et qui contient en germe toute la deuxième partie du développement de la Dissertation sur le cochon rôti, parue en septembre suivant. Sans doute, par une de ces délicatesses exquises dont il était coutumier, en écrivant à son malheureux ami, dont la santé était ruinée par l’abus de l’opium et le moral abattu, il voulait avant tout le distraire et l’égayer. Mais surtout, là mélancolie de Lamb n ‘apparaît que quand il met à nu son cœur. Son sourire lui-même cache bien des tristesses. Au mois d'avril 1822, il eut un grave ennui. La Quarterly Review citait ses Confessions d'un ivrogne comme un «tableau effrayant des conséquences de l’intempérance » et l’auteur de l’article ajoutait méchamment : « Nous avons tout lieu de croire que c'est une histoire vraie.» Lamb se défendit fort habilement. Il redonna en août, dans le London, le morceau visé, qu'il fit précéder d’une introduction sous forme de note de la rédaction, où il était dit : « Ces messieurs de la Quarterly Review ont voulu récemment embellir leurs stériles pages de citations fécondes d’un tract publié il y a quelques années, dans le volume d'un ami. Ajoutant l'affirmation gratuite, tirée de leur propre cerveau, qu'ils ont tout lieu de croire que l’auteur de la description... a en partie posé pour son propre portrait. La vérité est que notre ami venait de lire parmi les essais d’un confrère, que l’on a à tort confondu avec lui, un morceau où Edax (ou le grand mangeur) se plaint plaisamment d’un appétit désordonné; et l'idée le frappa qu'un morceau meilleur — d’un intérêt plüs profond et d’une utilité plus vaste — pouvait être composé de l’expérience imaginaire d’un grand buveur. Il se mit donc à l’œuvre et, avec ce semblant de sincérité et cet air de conviction avec lesquels il est trop enclin à communiquer à ses descriptions une apparence de vérité exagérée, il nous a donné un tableau effrayant en effet, mais qui ne représente pas plus l’homme qu'est Elia que le ficuf Edax ne saurait être soupçonné de s'identifier avec Mr. L., son auteur. » Sous une nouvelle mystification, consistant à distinguer Elia de Mr. L., ou Lamb, l'argument était habile, Mais, si l’exagé-

ration dans ÆZdax était trop visible, dans les Confessions il y avait malheureusement trop de traits s'appliquant à l'auteur luimême au su de quiconque le connaissait un peu. N’entrait-il pas dans la catégorie des « faibles et des nerveux » (1), de « ceux qui éprouvent le besoin de quelque secours artificiel pour élever leurs esprits au diapason de la société qui les entoure ? » N'est-ce pas lui qui, d'abord, « à partir de sa sortie de l’école, avait vécu passablement dans la solitude », dont « les compagnons étaient surtout les livres ou, au plus, un ou deux êtres vivants amants des livres et sérieux comme lui ? » Et ce passage n'est-il pas autobiographique ? « Vers ce temps, je rencontrai des compagnons d'un genre différent. C’étaient des gens d’une humeur bruyante, passant la nuit à discuter et à boire; qui pourtant semblaient avoir en eux quelque noblesse. C'était un feu roulant d'esprit, ou de ce qui, après minuit, passe pour tel, au milieu de la jovialité. De la qualité appelée « fantaisie » je possédais certes une plus forte part que mes compagnons. Encouragé par leurs applaudissements, je m'érigeai en plaisant de profession, moi qui, de tous les hommes, suis le moins fait pour cet emploi, ayant, outre l’extrême difliculté que j'éprouve en tous temps à trouver des mots pour exprimer ma pensée, un embarras nerveux naturel de la langue.» Tout le désignait. On reconnaissait ces compagnons auxquels il faisait allusion : ces fumeurs, par exemple, dont l’un fumait par habitude de métier et l’autre par une coutume prise à son père. Cette description nommait l’Amiral Burney et son fils Martin. Ces luttes contre la passion tyrannique du tabac étaient narrées avec des traits trop visiblement individuels. « S'il prenait la résolution de la secouer, disait-il en effet, une allusion rencontrée par hasard dans un livre, comme lorsque Adams tire des bouffées de sa pipe au coin de la cheminée de quelque auberge, dans Joseph Andrews, ou que Piscator, dansle Parfait pécheur à la ligne, rompt le jeûne avec une pipe matinale dans cette salle délicate Piscatoribus Sacrum, brisait en un moment une résistance de plusieurs semaines ». Si, donc, Lamb avait été pris trop au sérieux, il ne devait s’en prendre qu’à lui-même. Le biographe pourrait se servir de quelques extraits de ces Confessions, en tenant compte d’une

G) Confessions of a Drunkard.

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forte part d’exagération. Il trouvera là l'explication de trop fréquents accès de dépression et de mélancolie autrement évités. Sans doute, il ne faut pas prendre à la lettre cette affirmation : « L'homme qui boit n’est jamais moins lui-même que durant ses intervalles de sang-froid. » Cela pouvait être vrai pour le causeur, dont une légère ivresse stimulait les facultés et chassait la timidité paralysante. Pour l'écrivain c’est autre chose ; et l'humour délicat d’Elia ne doit rien à la surexcitation de la boisson.

Pour employer le congé de l’année 1822, Charles forme l’audacieuse résolution d'aller visiter Paris. Il avait été question jadis d’un semblable voyage. On l'avait remis et on semblait ne plus y penser. Peut-être l'offre de ce Français qui, d’après Crabb Robinson, les accompagnait, les décida-t-elle à cette grave démarche. Songez qu'ils ne se mettaient jamais en route sans emporter une camisole de force ! Et c'était, dit Talfourd, Mary elle-même qui la mettait dans la malle ! Cette fois on doubla la précaution. Une garde-malade les accompagnait. Ce soin n’était que trop justifié. Mary, déjà nerveuse au départ, qui eut lieu le 18 juin, tombe malade à Amiens. Charles, parti plein d’entrain, se désole. Et l’on continue, dans cestristes conditions, le voyage vers Paris. Là, Mary est remise à des mains compétentes et Charles poursuit jusqu’à Versailles, où il reçoit l'hospitalité des Kenney.

Ce voyage à Paris ne semble pas avoir laissé grandes traces dans l'esprit de Lamb. C’est à peine si, dans deux lettres écrites quelque temps après son retour, il y fait une vague allusion. « Paris, dit-il (x), est une superbe et pittoresque vieille ville. Londres paraît mesquin et neuf en comparaison, comme ferait la ville de Washington, vue après Londres. Mais ils n'ont pas de Saint-Paul ni d'Abbaye de Westminster. La Seine, si méprisée des Cockneys, est exactement de la largeur qu'il faut pour couler au milieu d’une rue magnifique ; d'un côté, des palais sur une longueur d'un mille, de l’autre, de hautes maisons (Oh les glorieuses antiquités !) en pierre de taille. La Tamise désunit Londres et Southwark». Il a eu Talma à souper avec lui, qui lui a montré un soufflet sur lequel est peint un portrait authentique de Shakespeare. Il a mangé des gre-

(Gi) Letter to Barron Field. Sept. 22, 1822.

nouilles (1). Voici une recette pour leur préparation : « Ne prendre que les cuisses ; les pattes de devant on peut les laisser s’en aller toutes seules. » Nous n’entendrons plus jamais parler de son voyage en France. Des amis qui le rencontrèrent à Paris le trouvèrent plus réservé et plus silencieux que de coutume. Il avait ses raisons. En outre, il était dépaysé et on sait de reste qu'il était de ces « aborigènes qui ne supportent pas la transplantation ». Forcé de rentrer à Londres à l'expiration de son congé, il laisse Mary à Paris. On devine si cela dut lui être pénible. Des amis, cependant, étaient là qui l’entourèrent de soins. Vers la fin d'août arriva Crabb Robinson, qui, la trouvant guérie, lui fit visiter la ville pendant plusieurs jours. En septembre, elle était rentrée à Londres (2).

A son retour de Paris, Lamb, peut-être à un des dîners du London Magazine, fit la connaissance de Bernard Barton, jeune poète quaker, qui, comme lui, était commis. A leur première rencontre, Lamb plaisanta le poète quaker sur l’incompatibilité de ses frivoles occupations poétiques avec la sévérité de la secte à laquelle il appartenait (3). C'était un de ces badinages dont il était coutumier. Il avait d’ailleurs un faible pour ces quakers dont il a parlé. dans plusieurs de ses essais, avec un sourire derrière lequel se cache une admiration. Barton, sans doute conquis par le charme d’Elia, dont il avait dû sentir la tendresse pour les siens, séduit par les manières de l’homme, lui écrivit comme à une autorité dont on redoute la désapprobation et dont on cherche les encouragements. Il dut être heureux de la réponse qu’obtint sa lettre. Lamb en effet lui dit, au sujet de ses poèmes (4) : «Je les aime pour ce qu'ils sont et pour ce qu'ils ne sont pas. Je suis écœuré des rodomontades modernes et du Byronisme, et votre simple beauté quakeresse m'a captivé ». Ce commerce, qui débute par une innocente taquinerie, sera un des plus agréables que Lamb ait jamais entretenus avec un correspondant. Le fait que Barton est un quaker, un quaker étant de règle un personnage grave et sévère,

() Letter to John Clare. Aug. 37, 1892.

(2) Letter to Barron Field. Sept. 29, 1892.

G) Letter to B. Barton. Sept. 11, 1822, La première phrase de cette lettre fait allusion à cette attitude.

(4) Letter to B. Barton. Sept. 11, 1822.

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chatouille et stimule la verve de Lamb. Il badine, mais, en même temps, il console et conseille. Barton, comme Lamb, se plaint d'être «prisonnier du pupitre ». Lamb, qui, «depuis trente ans, est enchaîné sur cette galère (1) », s’il «aime à taper sur leur métier », reconnaît, avec bon sens et franchise, qu’ & il fait bien son affaire » (2), et, lorsqu'il entend Barton parler de laisser là l’écritoire du commis pour vivre de la plume de l'écrivain, il s’écrie : «Restez dans votre banque... (3). Je bénis tous les astres que la Providence, ne jugeant pas bon de me faire indépendant, ait jugé bon au moins de m'asseoir sur la fondation stable de Leadenhall,. Asseyez-vous, bon B. B., dans le bureau de banque. Et quoi ! n’y a-t-il pas de six à onze heures du soir, six jours par semaine, et n'y a-t-il pas le dimanche tout entier ? Fi donc, quelle superfluité de temps à soi, si vous saviez l'imaginer ainsi ! — assez pour la détente, la gaieté, la causerie, la poésie, les pensées pieuses, les pensées calmes... Désormais je rétracte toutes mes sottes plaintes... Je les considère comme des querelles d’amoureux. Je ne parlais qu'à demi sérieusement. Tu es le bienvenu, bois inerte, pupitre qui me fais vivre...». Il avait raison. IL pensait que la vie matérielle assurée moyennant un travail régulier, c'était une forme de l'indépendance, de la seule accessible à qui n'est pas né avec de la fortune. On peut toujours se ménager des loisirs intelligents. L'écrivain de talent, diront certains, doit se donner tout à la littérature. Jadis il vivait d’une pension. Était-ce là la vraie indépendance ? Aujourd'hui il peut prétendre à vivre du produit de ses œuvres. Maïs, sans compter que les débuts sont pénibles et parfois meurtriers, la hâte de produire, le souci de flatter les goûts du public, sont nuisibles à la probité de l'écrivain. L'indépendance n’est pas alors plus réelle. Lamb a eu cet avantage d'écrire sans être talonné par le besoin ni entraîné par un succès d'argent à épuiser une veine rebelle.

Aurait-il pu, avec son tempérament et la charge qu'il avait assumée, résister aux incertitudes, au surmenage intellectuel de la vie d’un auteur qui travaille pour son pain ? Aurait-il eu les loisirs paisibles de l’homme qui, sa tâche une fois accomplie,

(x) Letter to B. Barton. Sept. 11, 1822.

(2) Letter to B. Barton. Dec. 23, 1822.

(3) Letter to B. Barton. Jan. 9, 1853.

est libre de butiner là où le mène sa fantaisie ? Sauf en de certaines saisons, la besogne du bureau était loin d’être accablante. Au bureau, il faisait sa correspondance. « J'ai l'habitude de ne jamais écrire de lettres qu’au bureau, déclare-t-il (1). c'est autant de temps que je chipe à la Compagnie. » Il y reçoit aussi parfois ses amis : témoin cette visite de Barton que l’on cite pour illus« trer la gaieté gamine de Lamb. Barton vient, pour la première fois, voir son nouvel ami au bureau. Celui-ci, perché sur un haut tabouret, dès qu'il l'aperçoit, commence à descendre avec mille précautions de barreau en barreau, de façon à faire le tour complet du siège, disant cependant, pour calmer l'attente du visiteur étonné : « J'arrive de votre côté, Mr. Barton, j'arrive de votre côté (2). » Il n'avait pas toujours eu ces loisirs ni ces privilèges. Mais le petit gratte-papier avait parcouru du chemin. Il était bien près d'être son maître. IL n’était plus surmené. « Durant mes six heures, écrit-il (3), je n'ai pas de besogne que je ne pourrais ramasser en deux heures si l’on voulait me laisser travailler à la tâche.» Le plus pénible était donc l’assujettissement. On tenait registre des moindres absences : une demi-heure était notée (4).

En décembre 1822, Messieurs Taylor et Hessey, libraires, ont en main le volume des Æssais d’EÉlia qui va paraître l’année suivante. Lamb leur envoie une préface qu’il aime (5). « Elle est dans le vieux style. » Mais, dans la même lettre, il l’écarte comme inutile. « Les Essais n’ont pas besoin de Préface, dit-il; ils sont toute préface. Une préface n’est qu’une causerie avec le lecteur, et ils ne font pas autre chose. » Il continue à collaborer au London, et ses derniers essais ne sont en rien inférieurs aux premiers. Cependant il se lasse de cette production régulière : on l’a retenu au London (6). Le magazine se traîne péniblement (9), Proctor, Hazlitt et Wainwright (Janus, son cher Janus), n’en sont plus (8).

(1) Letter to Wilson. Dec. 16, 1822.

(2) E. V. Lucas. Bernard Barton and his Friends. G) Letter to B. Barton. Oct. 9, 1822.

(&) Letter to Ainsworth. Dec. 29, 1823.

G@) Letter to J. Taylor. Dec. 7, 1892.

(6) Letter to B. Barton. March 11, 1825.

(7) Letter to B. Barton. May 3, 183.

(8) Letter to B. Barton. Sept. 2, 1893.

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Avec cela son volume d'essais n’est guère un succès de librairie. Une critique malencontreuse, dont nous aurons à nous occuper tout à l'heure, vient en compromettre la vente. Heureusement Qil y a du blé en Egypte tant qu'il y aura de l'argent à Leadenhall (1). Vous et moi, dit-il à Barton, nous sommes quelque chose outre des écrivains, Dieu merci ! »

Cependant on chercherait en vain dans ses derniers essais des indications de cette lassitude dont il se plaint. Une dizaine paraissent en 1823. Janvier vit paraître l'essai Réjouissances à l’occasion de la majorité de l’année nouvelle, brillante fantaisie spirituelle et comique. Un banquet réunit tous les « jours », qui s'y conduisent chacun suivant son caractère. Les jeux de mots abondent. L'essai n'est pas du meilleur Elia. — Le même mois apportait aussi une sorte de préface & par un ami de feu Elia », écrite par Lamb dans sa veine mystificatrice. James Weathercock l'avait fait mourir. Lamb prononce sa propre oraison funèbre (2). Une note des éditeurs avait soin de donner avis que l'ombre de leur défunt collaborateur continuerait à écrire dans leurs pages. Le morceau est très riche en déclarations précieuses. Lamb explique que son affectation archaïque est sa façon à lui d'être naturel et que son égotisme vient de son habitude de présenter comme sienne l'expérience d'autrui. Il trace son portrait presque dans les mêmes termes avec lesquels Sterne s’était peint sous les traits de Yorick. — Ce qui suivit a été jugé indigne par Lamb d’être sauvé de l’oubli. C’est deux courts morceaux : Le choix d’une tombe, qui exprime le sentiment plus tard très humoristiquement traité dans un passage des Correspondants éloignés, et Wilks (3). — L'un des essais d'Élia les plus exquis, Vieux Chine, paraît en mars. Une description d'une tasse à thé, description d’une chinoiserie délicieuse, introduit des souvenirs attendris et souriants des plaisirs goûtés en commun par Charles et Mary.— Pour le numéro d'avril, Lamb, qui n’a pu faire accepter sa Lettre à un vieillard

(1) Letter to B. Barton. July 10, 1833.

(2) Lamb, à la réimpression, supprima le début et la conclusion du morceau. Le début donne les circonstances de sa mort; la conclusion parle de ses Œuvres complètes, les livres de commerce de India House, et de ses anciens collègues du bureau.

{3) B. Dobell. Sidelights on Ch. Lamb.

dont l'éducation a été négligée, prend les « Essais critiques de Scott sur quelques-uns des poèmes de divers poètes anglais » où il avait griffonné quelques pétulantes remarques et les attribue à Ritson (1). C'est le morceau Aitson contre John Scott, le Quaker, qui a été exelu de la collection des Essais. — En mai, Les Parents Pauvres, nouvel essai à classer parmi les meilleurs, varié de ton, offrant Les différentes faces du talent de Lamb, l'écrivain spirituel, dans les analogies du début, le moraliste à la façon de La Bruyère, dans ses portraits de parents pauvres, le sentimentaliste pathétique, dans l’anecdote de l'étudiant pauvre, l'humoriste compatissant, dans la peinture de l'humble intérieur où il a véeu et où venait s'asseoir périodiquement le vieux petit fonctionnaire de la Monnaie, si chatouilleux sur le point de sa pauvreté. — En juin, L'Enfant Ange, fantaisie délicate, suggérée par la lecture d'un poème de Thomas Moore, Les Amours des Anges. Lamb imagine une sorte de légende impréeise et mélancolique et c'est un gracieux petit poème en prose. — Juillet apporte une note toute différente avec Le vieux coche d'eau de Margate. La description du vieux bateau, de son équipage et des passagers, parmi lesquels se détachent la personnalité amusante d'un jeune hàäbleur et la figure pathétique d'un pauvre scrofuleux sans parents et sans amis, est suivie de l'examen des causes de la déception que produit sur beaucoup la première vue de la mer et d'une boutade contre les plages et les citadins que la mode chasse du « chez soi » où l'on est tellement mieux que partout ailleurs. — Septembre nous ramène à la eritique littéraire. Lamb défend Sir Philip Sydney contre W. Hazlitt et s'attache à montrer, non sans une nuance de paradoxe, combien l'ingénieux de ses sonnets est le langage le plus naturel à la passion de l'amour. — L'essai qui paraît en octobre, étant, dans sa forme originelle, un acte de Lamb, une lettre en réponse à une attaque de Southey, demande à être examiné à part. — En octobre, Lamb redonne un essai du Reflector, Guy Faux. Le célèbre conspirateur papiste lui avait toujours trotté par la tête comme une curieuse personnalité dont il eût aimé à approfondir la psychologie. On se rappelle qu'il fut queition de lui dans ce fameux entretien rapporté par Hazlitt, Il y avait une part d'innocente et

() Letter to B. Barton. March 5, 1893.

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taquine provocation dans cette attitude vis à vis d’un personnage universellement détesté, qui est bien dans le caractère de Lamb. Dans son article de 1811 il s'était contenté de traiter comiquement des conséquences qu’auraient eues l’acte du sinistre boute-feu, s’il avait été exécuté. L'apologie du caractère de Guy Faux qui l’eût tenté certainement fut faite par Hazlitt dans l’Examiner du 12 novembre 1821, qui ainsi le devançait. Lamb, à qui ce sujet était ainsi prohibé, reprend son vieil essai, auquel il donne un air d'à propos en le faisant précéder de certains passages de l’article d'Hazlitt, en qui il voit plaisamment un jésuite déguisé. Il ne le réimprimera pas d’ailleurs, et avec raison, dans son volume de 1833, non plus que le suivant : — Sur un passage de la Tempête, qu'il essaie d'expliquer par une citation tirée d’une « Exacte Description de l'Afrique, par John Ogilby, 1650 ». — L'essai de décembre, Amicus Redivivus, raconte sur le mode héroï-comique une aventure authentique, une chute à l’eau en plein midi, dont venait d’être victime le distrait George Dyer. Lamb couvre l'anecdote de toutes les broderies de son invention comique et campe avec infiniment d'humour un personnage de médecin ivrogne (1).

A partir de 1824 la production de Lamb devient beaucoup plus mêlée et il écartera une forte proportion de ses essais quand il les réimprimera. En septembre parait Blakesmoor, où il s’attendrit sur la destruction de l’antique résidence chère à son enfance et dont la fréquentation familière l'avait anobli au point qu'il avait plus de titres à son blason que ses indignes propriétaires. Avec quelque subtilité et un mélange de paradoxe, une note solennelle domine d’un bout à l’autre de ce bel essai, écrit sous le coup d’une émotion ressentie. — Puis c’est une Lettre originale de James Thomson, qui ne serait pas une mystification, mais bien une lettre authentique retrouvée (2). — L'essai de novembre, Le capitaine Jackson, chante avec un lyrisme souriant et ému un personnage que Lamb a beaucoup connu, peut-être le capitaine Burney, et qui avait un pouvoir vraiment magique de s’illusionner et d'illusionner les autres sur sa réelle pauvreté. — Un Mémoire

(x) Comparer l'essai avec la lettre à Hazlitt commençant : Sitting down to

rite.

(2) Mr. Jordan (Autobiography. Vol. 1, p. 222) la donne comme tirée d’un

vieux journal du xviu° siècle.

biographique de Mr. Liston suit, (invention pure, » mystification qui réussit inespérément, à la grande joie de Lamb. » La ville l'a avalé (1), et il a été copié dans les journaux, sur les programmes de théâtres, ete., comme authentique... On n'inventerait pas facilement une vie qu'il fût plus improbable qu'il eùt vécue. » «De tous les mensonges que j'aie jamais lancés, s'écrie-til encore, c'est celui que je prise le plus (2) ». — Le suivant morceau, au contraire, ne lui donne que des regrets. Une Vision de Cornes, de son propre aveu, est «d'un piètre goût, ressemblant aux articles les plus laborieux du Spectator (3). C'est un sot (2), un « vilain» article. — Lamb est retombé dans l'ancienne veine purement plaisante. De Quincey ayant commencé dans le London Magazine une série de lettres «à un jeune homme dont l'éducation a été négligée », Lamb, avec l'assentiment de l'auteur, éerit une parodie qui est la Lettre à un vieillard dont l'éducation a êté négligée (3). — & Dans le prochain numéro, écrit-il en janvier 1825 (4), je figure comme théologien ! et j'ai attaqué mes ex-frères, les Unitaires. Quels tours de paillasse jouerai-je ensuite, je ne le sais; je suis presque au bout de mon rouleau. » Il faisait allusion à l'essai Protestations unitaires. — Il continue par l'Autobiographie de Mr. Munden, — les Réflexions au pilori; et l'on remarquera que tous ces essais ne figurent pas parmi les Derniers Essais d'Elia. — En voici un enfin, Barbara $S., anecdote jolie où le sentiment vient agréablement se mêler à l'humour ; — mais immédiatement après reparaît l'inspiration du Reflector, avec La dernière pêche, lettre d'un commis de banque qui, entouré de bank-notes, se sent devenir voleur et entrevoit la potence (5). — Avec la retraite de Lamb nous arrivons à des essais meilleurs : Le Retraité, éminement autobiographique, et une de ses choses les plus exquises; — Ze Mariage, esquisse souriante et attendrie des attitudes et des sentiments des acteurs de ce petit drame de la vie où s'est trouvé mêlé Elia, cet original si porté à faire le

@) Letter to B. Barton. Feb, 10, 1895.

@) Letter to B. Barton. April, 18aÿ.

G) Letter to Miss Hutchinson. Jan. 20, 1895.

(@) Letter to B. Barton. Feb. 10, 1895.

G@) Mr. B. Dobell, (Sidelights on Ch. Lamb), place ici le morceau The Three Graves,

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bouffon dans les circonstances solennelles ; — Le Convalescent, charmant badinage paradoxal sur la maladie ; enfin, — L'/llusion scénique, retour à un sujet cher, la critique du jeu des acteurs par un amateur de théâtre doué d’un rare discernement et capable de faire le départ entre la part de naturel et de convention qui entre dans l'illusion dramatique (1).

A cela il faut ajouter trois morceaux attribués à Lamb par Mr. B. Dobell qui, en fouillant les collections du London Mag'azine a cru, avec assez de plausibilité, reconnaître sa manière dans Les peines d'un äne, — Une suggestion aux joueurs de hist et — Un cri parti du royaume des ombres. Sur ce dernier il y aurait un témoignage externe dans l’allusion d’une lettre à Rickman du 16 juillet 1803 : « Ci-inclus une merveille, une lettre venue du royaume des ombres, etc. » Ce serait donc une réédition. Ces productions ne sont curieuses qu'aux yeux des dévots superstitieux de Lamb. Elles n’ajoutent rien à sa gloire et n’apportent aucun élément nouveau pour la connaissance de son génie.

Le London Magazine expire en 1826. Cependant Lamb continuera à produire d’une façon intermittente jusqu’en 1833 des articles qu’il insèrera dans son deuxième volume publié à cette dernière date par son ami Moxon. En 1826 il donne au Vew Monthly, sous le titre général d'£rreurs populaires, une série de courts essais où il s’amuse à réfuter plaisamment et souvent paradoxalement dictons et proverbes et dont le meilleur et qu'il préférait lui-même, sur la maison du pauvre, s’élève à une hauteur d'émotion qu'il n'avait jamais atteinte auparavant. Dans l’intervalle de cette publication, qui va de janvier à septembre, il donne deux autres essais, en mars et en mai. Tous deux sont de critique littéraire. — Le premier, Sur le style de l'écrivain « honnête homme » est mince, sans composition, ét tire son agrément des citations de Sir William Temple dont il est cousu plutôt que de l'effort critique de l’auteur. — Le deuxième, Que le vrai génie est sain, est une dissertation en règle, au ton sérieux et calme, et qui s'attache à démontrer que le grand poète, loin qu’il soit possédé par son sujet, le domine toujours, et, alors même qu'il va chercher en dehors de la nature des existences possibles, comme Caliban

(1) Le premier titre était : {llusion scénique imparfaite.

et les sorcières de Macbeth, les soumet à la loi de sa consistance.

Il faut aller jusqu'au mois d'août 1831 pour trouver des essais d'Elia. Ce sont, d'abord, deux articles sur le comédien Elliston, donnés en août à l'Englishman’s Magazine, le premier, L'Ombre d'Elliston, aimable fantaisie, demi-émue, demi-railleuse, où Élia cherche à se représenter ce joyeux esprit dans les ténèbres du Tartare, ou plutôt dans le voisinage de la lune, planète dont il subissait l'influence sur la terre, entouré d'âmes de figurantes, ou, dépouillé de ses ornements royaux, assis dans la barque de Caron côte à côte avec l'ombre de quelque moucheur de chandelles ; — le deuxième, tout en anecdotes, montrant avec une sympathie non exempte d’une certaine dose de raillerie, le comédien jouant perpétuellement un rôle aussi bien dans la vie que sur les planches. Lamb est en veine de souvenirs. — En octobre, dans Les Journaux il y a trente-cinq ans, ses débuts dans le journalisme lui fourniront le sujet d'une causerie décousue sur les dures exigences du métier de fournisseur de bons mots, sur les étranges types de journalistes qu'il a rencontrés. — Un autre essai de la même époque, que Lamb n’a pas jugé digne de la réimpression, Souvenirs d'un défunt membre de l'Académie royale, avait été donné dans la même série. — L'année 1833 voit et la production du dernier essai de la deuxième série (1), intitulé : Stérilité de la faculté imaginative daus les productions de l'art moderne, morceau de critique artistique et littéraire plein de feu et d’éloquence, et la publication du deuxième volume d’Elia venant juste dix ans après celle du premier. Son œuvre est terminée. Il avait quarante-cinq ans lorsqu'il entra au London Magazine sous le nom de plume d'Élia. Pendant cinq ans il collabora activement à cette publicaton, dont le nom est inséparable du sien, et, à partir de sa chute, en 1896, il ne produisit ‘plus que de loin en loin, de sorte qu’on peut dire que la production qui lui assure un nom dans la littérature anglaise est comprise entre les années 1820 et 1826, entre l'âge de quarante-cinq et de cinquante ans.

Mais revenons au début de 1823. Nous trouvons d’abord Lamb plongé dans le « pesant in-folio » de George Fox, toujours attiré vers les Quakers, toujours avide de psychologie peu ordinaire,

(à) Dans l'Athenæum.

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étudiant l’homme. Puis son ami Wilson, occupé à sa biographie de Defoe, obtient de lui une lettre de critique littéraire, plus tard développée en un morceau intitulé : Sur les romans secondaires de Defoe. Enfin Wordsworth vient à Londres, et, quoique Lamb se plaigne de la fatigue et des excès que ces réunions entraînent, il dut passer d'heureux moments dans un petit cénacle littéraire, témoin ce diner dont il parle avec enthousiasme : (1) « J'ai diné hier sur le Parnasse, avec Wordsworth, Coleridge, Rogers et Tom Moore — la moitié de la poésie de l'Angleterre constellée et groupée dans Gloucester Place ! Ce fut une soirée délicieuse ». Naturellement Coleridge avait parlé : il n’y avait même eu place que pour lui et {pas un qui ne fût content de n'être qu'auditeur. Les Muses étaient muettes tandis qu'Apollon faisait un cours sur son bel art et le leur. » Quand Wordsworth est reparti, Lamb, qui avait fini par souhaiter son départ dans l'intérêt de sa propre santé, sent un grand vide (2). Il va se refaire à Dalston (3) et pense sérieusement à changer de conduite. On sait ce que cela veut dire! Peu de temps après, nous le surprenons dans une attitude bucolique (4). « L’après-midi nous cueillons des primevères à Dalston, et Mary me reprend quand je les appelle des coucous. » La lettre dont cette phrase est tirée est toute pleine de plaisanteries jeunes. A quarante-huit ans Lamb conserve une humeur gamine qui ne se dément pas. C’est ainsi que le vit, à ce moment, une Américaine, Mrs. Balmanno. Elle décrit un dîner chez les Hood, qui habitaient alors Winchmore. Miss Kelley en était. Lamb ne cessa de jouer des tours à sa sœur ; il est vrai qu'il lui donnait autant de marques d'affection. Elle était vêtue, avec une simplicité de quakeresse, d’une robe de soie gorge de pigeon avec un mouchoir de mousseline blanche transparente croisé sur la poitrine. Son attitude vis à vis de lui était celle d’un «disciple adorant », les yeux toujours fixés sur son visage : même lorsqu'il causait à l’autre bout de la salle, elle lui fournissait quelque mot qu'il ne trouvait pas. En cette occasion il fut très gai, allant et venant, les mains derrière le dos, conversant par bouta-

(1) Letter to B. Barton. March 5, 1823.

(2) Letter to Proctor. April 13, 1893.

(3) Il donne cette adresse à Hone : 14, Kingsland Row, Dalston. (4) Letter to Miss Hutchinson. April-25, 1893.

des et toute attention pour Miss Kelley. Affectant de chercher un plat facile à découper pour soulager Mrs. Hood, il choisit une salade de homard, en faisant remarquer que c'était tout juste l'affaire. Quand on lui demanda de chanter une chanson, il débita un discours en latin en l'honneur, à ce qu'il prétendit, de Mrs. Hood, mais, en réalité, à la louange de la salade. Le lendemain, il présente sa sœur, fait son éloge et ajoute : «mais elle boit ! » C'est dans cette circonstance qu'il déclare plaisanter pour son bien ().

La même impression est donnée par l'Américain N. P. Willis (2). Il avait été invité par un gentleman du Temple à se rencontrer avec Charles Lamb et sa sœur à déjeûner. Les Lamb habitaient alors « à quelque distance de Londres et ils se firent attendre. » Enfin, ils arrivèrent ; « l'homme en culottes et guêtres noires, petit et très mince ; la tête penchée pensivement, les cheveux grisonnants, l'œil beau et enfoncé, le nez aquilin et une bouche vraiment indescriptible. Exprimait-elle surtout l'humour ou le sentiment, la bonté ou une sorte de malice capricieuse, ou vingt autres choses qui l’effleuraient tour à tour, je ne saurais le moins du monde l’affirmer. » Un grand fauteuil étant avancé pour Mary, Charles le retire, disant gravement : « Mary, ne le prenez pas ; on dirait que vous allez vous faire arracher une dent. » Mary était à ce moment très dure d'oreille et Charles profitait de sa surdité passagère pour lui imputer toutes sortes d’improbabilités évidentes. Willis dit à Charles qu'il avait acheté un exemplaire d’Elia en Amérique pour l’offrir à un ami. « Combien l’avez-vous payé, dit Lamb. — Environ sept schellings et six pence. — Permettez-moi de vous rembourser, dit Lamb, alignant l'argent avec empressement sur la table, je n’ai jamais encore rien produit qui se vendît. Je suis la ruine des éditeurs. Mon dernier poème ne se vend pas — pas un exemplaire. L'avez-vous vu ? — Non. — Il ne coûte que dix-huit pence. Je vais toujours vous donner six pence en vue de

® Mrs. Balmanno, Pen et Pencil. — Lamb and Hood. — Voici le portrait qu'elle fait de Lamb : « De taille moyenne, le teint brun ou plutôt coloré, les yeux gris, qui exprimaient le sens et la finesse, mais ni grands ni brillants ; la tête et les traits bien modelés et l'expression générale du visage calme, bienveillante et prévenante, passant par des changements rapides dans la conversation, Comme sa manière, aussi variable qu'une journée d'avril. — Il semblait un homme qui, à toute minute, avait une idée nouvelle. »

(2) Proctor. 5

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cet achat, » et il dit où on pouvait le trouver. Lamb ne mangea rien mais il demanda anxieusement certaine conserve de poisson qu'on lui réservait généralement. Il n’y en avait pas. Il demanda alors à voir le couvercle du pot qui l'avait contenue ; cela lui ferait du bien, pensait-il. On le lui apporta. Sur le couvercle était une représentation du poisson. Lamb la baisa, puis il se leva de table et se mit à arpenter la salle d’un pas incertain. » Il prit son congé en juin et le passa à Hastings (1). C'est là qu'il écrivit le Vieux coche d’eau de Margate. D'abord il s'y ennuya et c'est sans doute la raison de sa boutade contre les -Séjours à la mer et particulièrement contre Hastings. Mais Hasüngs prit sa revanche. Rentré à Londres, il se trouva dépaysé chez lui. Il regretta les spectacles et les promenades de Hastings. Il faut lire la lettre qu’il écrivit à Barton à son retour, ne serait-ce que pour nous mettre en garde contre le danger de nous laisser prendre à ses exagérations plaisantes. Est-ce un contempteur convaincu de la campagne qui découvre la poésie de ce petit coin de paysage : &« La meilleure chose sur laquelle je sois tombé par hasard (2), c'est une petite église de campagne... qui se dressait nue et solitaire au milieu d’un petit bois, sans une maison et sans la moindre apparence d'habitation dans un rayon d’un quart de mille, seulement des passages en divergeant pour mener, à travers des bois magnifiques, à autant de fermes. Elle se dresse là comme la premiére idée d’une église, avant qu’on pensät aux paroissiens, des oiseaux seuls pour fidèles ; ou comme l'oratoire d’un ermite (l’ermite mort), ou un mausolée ; son effet singulièrement impressionnant, comme une église trouvée dans une île déserte pour étonner Crusoë par une image de la patrie ».

En juillet parut dans la conservatrice Quarterly Review un article de Southey, intitulé Progrès de l'Infidélité et qui contenait ce passage :

« Les incroyants n’ont pas toujours été assez honnêtes pour exprimer ainsi leurs vrais sentiments; mais ce que nous savons d'eux, c’est que, tout en renonçant à leur part d'espérance, ils n’ont pu se dépouiller de la crainte. D’après la nature de l'esprit humain, cela pouvait se

(à) Letter to B. Barton. July 10, 1853.

(2) Letter to B. Barton, July 10, 1833.

présumer, ct, de fait, il en est ainsi. Ils peuvent bien insensibiliser le cœur et stupéfier la conscience, mais ils ne peuvent détruire la faculté imaginative. Il y a de cela une preuve remarquable dans les « Essais d'Elia », livre auquel il ne manque qu'un sentiment religieux plus sain (1) pour être aussi charmant qu'il est original. Dans celui sur «les Sorciers et autres terreurs nocturnes » il dit : « Ce n’est ni les livres, ni les images, ni les histoires contées par de sots domestiques qui créent ces terreurs chez les enfants ; ils ne peuvent tout au plus que leur donner une direction. Ce cher petit T. H. (2), qui, entre tous les enfants, a été élevé avec l'exclusion la plus scrupuleuse de toute infection de la superstition, à qui on a pris soin de ne jamais parler de gobelins ni d’apparitions, et à peine d'hommes méchants, ni de ne laisser entendre ou lire une histoire aflligeante, trouve tout ce monde de terreur, dont il a été si strictement exclu ab extra, dans ses propres « imaginations accourues pressées » et, sur son oreiller nocturne, ce nourrisson de Poptimisme sursautera à la vue de formes non empruntées à la tradition, dans des sueurs à côté desquelles les rêveries du meurtrier dans la cellule des condamnés sont de la tranquillité ». Ce pauvre enfant, au lieu d’être formé dans la voie qu’il devrait suivre, avait été instruit dans les voies de la philosophie moderne : on l'avait systématiquement empêché de rien savoir du Sauveur qui a dit: « Laissez-là ces petits enfants et ne les empêchez pas de venir à moi, car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent ». On avait pris soin qu'il ne priât pas Dieu et ne se couchât pas le soir en s'appuyant sur sa bienfaisante providence ! etc. »

Il faut se représenter l'esprit public du moment pour concevoir combien un tel article était dangereux pour celui qu’il dénonçait. Qu'on se rappelle quelle levée de boucliers orthodoxes le Caïn de Byron suscita en 1821. Une revue alla jusqu'à dire que Sir Walter Scott, qui en avait accepté la dédicace, passerait à la postérité avec la flétrissure de Caïn au front. La Quarterly Review se refroidit vis à vis de l’auteur. Le même Southey réclama contre Byron l'attention du gouvernement. Byron s’effraya et s’expliqua. On sait de quel ostracisme impitoyable il souffrit.

En rentrant d'Hastings, Lamb eut cette surprise désagréable. Quel fut son premier mouvement? La lettre à Burton va nous le

@) Southey avait écrit sane. A la correction, il fut effrayé de sa maladresse, et changea sane en sound, se proposant encore de retoucher l’épithète. Il n’en eut pas l’occasion. Il dut se rappeler l'effet produit sur Lamb par le mot malheureux de Gifford, «un pauvre maniaque ».

(2) Thomson Hunt, fils aîné de Leigh Hunt.

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dire (x) : « Southey a attaqué « Élia » sur le chef d’infidélité.… Il aurait pu épargner à un vieil ami une telle interprétation de quelques boutades irréfléchies, qui ne voulaient pas de mal à la religion. S'il fallait rassembler toutes ses expressions inconsidérées sur ce sujet, à lui! Mais j'aime et je respecte Southey et je ne répondrai pas... » L'attaque, venant d'un ami, l'afflige. Il ne récrimine pas, se rappelant sans doute que dans l’essai, La veille de l'an, il avait envisagé la vie future avec des sentiments assez peu orthodoxes. En réalité, le London Magazine lui-même avait, dès le mois d'août 1821, publié une pièce de vers, sous le titre d’Epître poétique à Elia et sous la signature de « Olen », qui lui reprochait cette attitude. Lamb était donc forcé de se reconnaître coupable et ne pouvait que plaider les circonstances atténuantes, faisant observer que c'était attacher une importance exagérée à ce qui, après tout, n'était, disait-il, qu'une boutade. N’avait-il pas d’ailleurs mis le lecteur en garde contre la tendance à le prendre trop à la lettre ? Le grief le plus sérieux qu’il retienne pour le moment, c’est le tort probable à la vente de ses Essais. A cela s’ajoute l’agacement d'être de nouveau aiguillonné par cette revue qu'il « haït » et qu'il ne ménagerait certes pas si, dans le cas présent, le critique n'était un ami.

Talfourd attribue la longanimité de Lamb à la diversion qu’apporta un changement de domicile. A en juger par la lettre à Barton, écrite sur le vif de la lecture de l’article de Southey, il apparaît que tout d’abord il ne vit qu’un reproche à lui adressé. Dès qu'il aperçut que le coup atteignait Hunt, frappé dans ses sentiments de père, il pensa que la querelle cessait d’être personnelle et qu'il ne pouvait laisser passer sans réplique une avanie qu'il avait attirée à un vieil ami. Il est probable aussi qu'il se trouva là de bonnes âmes pour l’exciter.C’est dans ces conditions qu’il entreprit sa réponse, et non sans réflexion, car, ayant eu connaissance de l’article au commencement de juillet, il en est encore le 17 septembre à « méditer » sa lettre à Southey (2).

La polémique n’était pas son fait. Cette seule- lettre suflirait à le prouver. Il essaie d’y être mordant, mais son effort s'éparpille

(1) Letter to B. Barton. July 10, 1833.

(2) Letter to B. Barton. Sept. 17, 1833.

trop. C’est une riposte, et non une réfutation. Sur le fait en cause, Lamb ne peut guère qu’alléguer que «les chrétiens les plus solides ont parfois vacillé sous des questions d’une obscurité si déconcertante » ; que, d’ailleurs, « le doute ou la confiance dépendent beaucoup du tempérament, » On sent une gêne dans ces déclarations. Non qu'il ait ici la moindre hypocrisie, la plus faible crainte de se compromettre. Mais c’est l'attitude qui seule convient à qui est ébranlé par le doute, et que le doute, qu’il déplore, n'autorise pas à propager sa propre infortune. Lamb touche à ces grandes questions avec tout le respect d’un homme qui jadis a cherché des consolations dans la religion et qui se ferait scrupule d'en priver, par des négations ou-seulement par des doutes nettement affirmés, ses frères malheureux.

Il plaide donc l’excuse de la légèreté, d’une humeur passagère. Southey n’a-t-il rien à se reprocher en ce genre ? Ne s'est-il pas fait le bouffon du diable ? Il l’a flatté en prose, il l’a chanté en vers: il a été son poëte de cour, son poète lauréat ! N’a-t-il pas aussi exploité la riche mythologie de l'Eglise romaine ? N’aurait-on pas cru un moment qu'il passait au catholicisme, n’étaient les commentaires facétieux où reparaissait le protestant ? Ce n’est pas qu'Elia lui en veuille de cette veine légère. Au contraire. Ce qu'il lui reproche, c'est son air grave, quand il veut régenter ses pauvres amis. Êt, par une transition abrupte, rappelant à Southey qu'il l’a plus d’une fois complimenté aux dépens de ses compagnons, Lamb, après avoir énuméré les amis dont il s’énorgueillit, passe à la défense de Leigh Hunt et de Hazlitt. Leigh Hunt, s'il a quelques «obliquités » de pensée, est un homme bon, sensible, un père aimant et aimé. La Quarterly Review avait reproché à Lamb d’être l’ami d'Hazlitt. Il saisit l'occasion pour dire son sentiment sur Hazlitt et le fait noblement, quoiqu'il y eût un froid entre eux. « Protestant contre beaucoup de choses qu'il a écrites et plusieurs choses qu'il lui plaît de faire ; le jugeant par sa conversation, dont j'ai joui silongtemps et que je goûtais si fort; ou par ses livres, dans les endroits ou nulle passion troublante n'intervient, je mentirais à ma propre conscience, si je disais moins que ceci, à savoir que je juge W.H. dans son état naturel et sain, un des esprits les plus sages et les plus sains qui existent. Loin d’avoir honte de l'intimité qui fut entre nous, c'est pour moi un sujet de gloire d’avoir pu si longtemps

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la conserver intacte ; et je crois bien que j’entrerai dans la tombe Sans rencontrer ni espérer rencontrer un compagnon comme celuilà. » Le meilleur commentaire à ce beau passage est celui-ci : il rapprocha les deux amis. Une nouvelle transition, assez gauche, introduit la partie de l’essai que, seule, Lamb conserva à la réimpression en volume et qui y figure sous le titre Les tombeaux de l'abbaye. C'est une protestation contre une mesure, prise par le clergé de Westminster, qui exigeait un droit d'entrée pour visiter l'église en dehors des heures de service. Southey invite Lamb à se conformer aux observances et aux doctrines de l'Eglise anglicane. D'abord, il oublie que Lamb estun dissident, appartenant à la secte des unitaires. Et puis, comment sera-til reçu dans ses églises ? Récemment, entré à Westminster, pour écouter un sermon, ne s'est-il pas vu, dès le service fini, chasser comme un chien, alors qu'il voulait prolonger son séjour pour passer une heure recueillie dans la compagnie des gloires de l’Angleterre. C’est là la transition. Le. reste est un plaidoyer éloquent, relevé d’anecdotes touchantes ou humoristiques, en faveur du libre accès du Panthéon anglais. Le morceau pouvait fort bien se détacher et n’y perd absolument rien. Tel est cet article de polémique, le seul dans l’ouvrage de Lamb, combien modéré de ton, combien dénué de toute méchanceté, combien peu adroit même, on l’a vu suffisamment.

Southey le lut et voici ce qu'il écrivit à son directeur : « De ma part il n’y eut pas même un sentiment passager de colère. Je fus très surpris et attristé, parce que je savais combien il s’en voudrait à lui-même, et pourtant jamais lettre de ressentiment ne fut écrite en termes moins offensants. Son naturel doux y apparaît d'un bout à l’autre ». Il écrivit à Lamb (1), s’invitant lui-même à venir lui serrer la main. «La bienveillance de votre billet, répondit Lamb, (2) a dissous le brouillard qui m’enveloppait. J'ai combattu contre une ombre. Cette maudite Quarterly Review m'avait mis en colère par l’allégation gratuite, tirée de son propre fonds, que les Confessions d'un Ivrogne étaient une description véridique de l’état de l'écrivain. De petites choses, faites sans intention méchante, peuvent produire beaucoup de mal. Celle-là aurait pu

(1) Letter to B. Barton. Nov. 22, 1893.

(2) Letter to Southey. Nov. 21, 1833.

me nuire et durant ma vie et après ma mort. Je suis dans une administration publique et ma vie est assurée. J'étais préparé à la colère, et je crus voir, dans quelques paroles désagréables, la récidive d’une attaque bien dure pour moi. J'aurais voulu voir magazine et revue au fond de la mer, et ma sœur (quoique innocente), encore plus : car la sottise fut faite à son insu, et l’a fort tourmentée depuis. Mon ange gardien était absent à ce moment.» Mary, qui finissait toujours par avoir raison quand il s'agissait de « quelque chose à faire ou à ne pas faire », l'aurait dissuadé.

Il a été fait allusion plus haut à un déménagement. En août, en effet, le logement de Russell Street, entre lequel et Dalston se partageait la vie de Lamb, avait été finalement abandonné pour un cottage, dans Colebrook Row, Islington, «un cottage, car il est détaché (1), une maison blanche, avec six bonnes pièces ; la Rivière Nouvelle (assez avancée en âge à l'heure qu'il est) court (si on peut appliquer ce terme à une allure qui est le petit pas) tout près du pied de la maison, et derrière est un jardin spacieux avec vignes (je vous l’assure), poires, fraises, navets, poireaux, carottes, choux, à réjouir le cœur du brave Alcinoüs. On entre sans corridor dans une gaie salle à manger, toute tapissée et hérissée de vieux bouquins: et, au-dessus, est un salon clair, trois fenêtres, plein d'estampes de choix. Je me fais l'effet d’un grand seigneur, n'ayant jamais encore eu de maison. »

Il était fier d'occuper une maison, une maison tout entière, ce rêve du petit bourgeois des grandes villes. Hélas, il n’en verra que trop tôt les inconvénients. L'installation fut, à l'ordinaire, une grosse affaire : mettre sur les rayons ses chers in-folios, Beaumont et Fletcher, Ben Jonson et congénères, pendre les vieilles estampes, son portrait de Milton, disposer sur les cheminées ses bergers et bergères de Chelsea, reliques familiales. Il va changer de vie, se coucher et se lever tôt, vivre sobrement. Il jardine avec l’ardeur du néophyte : il plante, taille et grefle. Assis sous sa vigne, il contemple ses tulipes et s'abandonne à la vie végétative, non sans un sentiment amusé de l’étrangeté de cette nouvelle situation et un fort scepticisme quant à la persistance de ses impressions premières. Il fait de longues promenades et en revient

@) Letter to B. Barton. Sept. 2, 1898.

avec des brassées de fleurs des champs. Il fréquente aussi les auberges du voisinage. Installé avec sa pipe devant un pot de bière, il est heureux. C’est ainsi que le rencontra un jour le gros et jovial Théodore Hook, auteur dramatique. Et tous deux prirent ensemble le chemin de Colebrook Cottage. Il aime les oiseaux. On lui en offre un. Il le refuse en disant: « Les chansons qu'il chanterait dans sa prison de fer, jamais je ne pourrais me flatter qu'elles fussent pour moi, mais je les croirais plutôt des accents adressés aux voyageurs de l'air passant, pour exprimer ses regrets de n'être pas avec eux. Pourtant, j'aurais scrupule à laisser s'envoler le petit prisonnier par crainte que, inhabitué à la liberté, il ne volât à la mort ou qu'il ne mourût de faim. » A Islington il retrouvait de vieux souvenirs. N'était-ce pas là qu’il avait «erré avec une fille aux blonds cheveux ? ».

Il fuit ses trop nombreuses connaissances. Mais la distance n'effraie pas ses amis. Un jour c’est Cary qui vient dîner (1) : nouvelle recrue, « le type du pasteur de campagne, maigre (ainsi que doit l'être un vicaire), modeste, sensé, qui ne vous rebat pas les oreilles des dogmes de l'Eglise, un homme tout différent de Southey ». Un autre jour, c'est G. Dyer, qui, distrait, sort de la maison pour aller se jeter, en plein midi, dans la rivière (2).

Cependant le modeste essayiste arrivait à la célébrité. Une consécration civique de son talent l’attendait cet hiver là. Au mois de novembre, il s’asseyait à Mansion House au dîner annuel du lord maire, « et tout cela, écrit-il, parce que j'écris dans un magazine » (1). Il se réjouit d’être sorti de table assez calme et d'avoir ainsi sauvegardé sa réputation. Ce qu'il ne dit pas, c’est que, tout en sentant son amour propre chatouillé par cette distinction, il considéra le diner comme une corvée et demeura timide, gauche et sans entrain, dans ce milieu officiel. Comment se serait-il abandonné aux plaisirs de la table, quand il avait pour commensaux « le président et deux autres directeurs de la Compagnie des Indes » (2), ses chefs, auprès desquels il importait de se comporter avec gravité et surtout avec sobriété? Il est regrettable que des sentiments de prudence aient dû dicter à Lamb de garder le

(1) Letter to B. Barton. Sept. 2, 1823.

(2) Letter to Mrs. Hazlitt. Nov. 1833.

silence sur cette solennité bourgeoise. Son humour aurait pu nous laisser une amusante description de l'attitude de ces citisens de la cité de Londres et de la sienne propre.

Un événement autrement considérable et éminemment caractéristique de la nature excellente de Lamb et de sa sœur marque cette année 1823. Durant l'été, au cours d'une visite à Cambridge, ils rencontrèrent pour la première fois, chez la sœur de W. Ayrton (1), Emma Isola, jeune orpheline, pour laquelle ils se prennent d'amitié, et qui devint comme leur enfant adoptive. On les verra se donner à l'éducation de cette enfant, dont ils veulent assurer l'avenir en lui inculquant les connaissances nécessaires à la profession d'institutrice. Ils finiront par l’établir très heureusement en la mariant à l'éditeur Moxon. Ils furent récompensés de ce beau dévouement par toutes sortes de satisfactions. La jeune fille fut le rayon de soleil des dernières années de la vie de Lamb.

En août il s'était occupé de faire son testament dans l'intention de laisser son bien (2) en fidéicommis pour sa sœur, « son souci constant » (3). La pensée de ce que la pauvre fille deviendrait, s'il venait à manquer, ne l'avait jamais quitié. Encore en cette occasion, les vœux qu’il exprime à Allsop, qu'il choisit, avec Talfourd et Proctor, comme exécuteur testamentaire, témoignent de cette anxiété. « J'espère, écrit-il (4), que la Providence voudra que ma sœur parte la première (la préséance fut-elle insignifiante) ». C'est une nouvelle rechute de Mary qui lui inspire ces réflexions. Son mal, cette fois, dure plus de dix semaines. Par contre, elle y échappe en 1824 (5).

Les lettres écrites à B. Barton, désormais son correspondant favori, montrent Lamb toujours aussi enjoué. Souffre-t-il, il trouve une consolation dans un badinage. Il accumule dans une lettre (6) les expressions les plus imagées et les plus énergiques, épuisant

@) Letter to W. Ayrton. March 14, 1830.

(2) Grâce à une stricte économie, sans mesquinerie, et malgré son hospitalité facile, malgré des dons et des prêts fréquents, et sans jamais emprunter, il est parvenu à amasser, durant ses trente-trois années de travail continu, la somme de 2.000 livres (50.000 francs).

() Mackery End.

(4) Letters to Allsop. Aug. 9 & Sept. 10, 1823.

@) Letter to Leigh Hunt. 1824.

(6) Letter to B. Barton. Jan. 9, 1824.

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toutes les ressources de la rhétorique la plus inventive, donnant une idée alarmante des tourments, de l’anéantissement où le plonge un rhume, La fin du monde annoncée pour le lendemain ne l’aurait pas tiré de sa torpeur. Barton naïvement s'inquiète et une lettre de lui, sans doute par trop compatissante et alarmée outre mesure, amène cette réponse de Lamb (1) : « C'était ma façon à moi de vous dire que j'avais un gros rhume. » C'est sa sagesse à lui de plaisanter, Il sent agir sur lui l'influence de l'hiver, il se sait sujet à des intervalles de mélancolie, mais il sait aussi que le printemps ramènera sa gaieté, il a conscience que la triste opinion de lui-même, que lui impose la dépression actuelle de ses esprits, est chose passagère et que la « vanité » reviendra avec le soleil (2). Il a de la philosophie. Il s’observe lui-même et constate ses défauts sans colère. Qu'importe qu'il soit «indolent», que sa plume bégaie comme sa langue ? (3) Il faut prendre les choses comme elles sont. N'y a-t-il pas toujours d’ailleurs une exagération inévitable dans nos sentiments du moment et ne l’entrevoyons-nous pas au moment même où nous la commettons ? Lorsqu'on est ainsi averti, ce serait folie d’être sérieux. Et, puisque se plaindre est comme une nécessité pour le soulagement de nos humeurs, il reste la ressource de se plaindre en riant. De sorte que Lamb, à cinquante ans, a gardé cet enjouement que seules conservent les âmes foncièrement bonnes. On peut en effet garder la gaieté, cette jeunesse du cœur, au milieu des ennuis et des souffrances qui nous assaillent du dehors. C'est le mal que nous faisons qui vieillit notre àme. Il faut l'avoir pure pour s’aviser des gamineries que commet Lamb dans cette lettre (4), qu'il illustre de dessins enfantins sous prétexte de figurer des modèles de vases de la Chine. C’est cette même lettre qui contient le fameux avertissement à Barton, commis de banque, lui enjoignant de méditer la leçon de Fauntleroy, ce banquier qu'on va pendre !

On se rappelle que c’est en 1825 que, dans son essai Protestations unitaires, il attaque, selon sa propre expression, ses «exfrères ». Ses reproches sont, d'ailleurs, parfaitement justifiés. Il

(1) Letter to B. Barton Jan, 23, 1824.

(2) Letter to B. Barton. Feb. 25, 1824.

(3) Letter to B. Barton. Aug. 1824.

(4) Letter to B. Barton. Dec. 1, 1824.

raille l’inconséquence des dissidents qui se font marier selon les rites de l'Eglise établie et croient mettre leur conscience à l'abri derrière une protestation platonique déposée dans la sacristie à l'issue de la cérémonie. Mais ce n’est pas là ce qui nous intéresse. C'est l'appellation d’ex-frères donnée aux unitaires. Faut-il en conclure qu'il a perdu tout intérêt dans la religion? Sans doute, l'indifférence, qu’il sentait avec terreur l’envahir du temps où ses grandes épreuves commençaient à s'éloigner, l'avait-elle conquis peu à peu et les théologiens, qu'il avait tant pratiqués, qui, dès son enfance, avaient manqué faire de lui un incroyant et qui plus tard l'avaient retenu par lears flatteuses subtilités, n'avaient réussi qu'à lui inspirer une large tolérance en matière de religion, sans le convaincre de l'excellence de tel ou tel dogme. Unité ou Trinité, ces questions ne Le passionnent plus. Un vague sentiment religieux seul persiste au profond de son cœur timide : dans la pratique, grâce à son tempérament pétri de bonté, à une indulgence native, développée par l'expérience de la vie, il agira toujours selon des principes chrétiens.

On sait le dégoût croissant de Lamb pour sa vie de commis, ses plaintes fréquentes de la servitude du bureau, ses craintes aussi de son insuflisance, sa terreur de sa responsabilité. Cette disposition d'esprit ne faisait que s'aggraver. «Il n’était pas de force à supporter les soucis du métier », il redoutait toujours un lendemain pire. Ce n'était sans doute pas non plus tout à fait une fiction que ce certificat délivré par Tuthill et Gilman. S'il contenait quelque exagération, il y avait quelque vérité dans cette constatation « du délabrement de sa santé et de son moral endolori » (1). Il le reconnaît lui-même et Mary, quand elle le vit rire de ce qu'il appelait un mensonge amical, « branla la tête et dit que c'était la vérité » (2). Cet hiver de 1824, où nous l’avons vu pourtant si rieur, parfois, il est vrai, aux dépens de souffrances très réelles, l'avait ( harassé : les hivers, reconnaît-il lui-même, ont toujours été pires que les autres parties de l’année, parce que le moral est pire, et qu’alors la lumière du jour n'existait pas pour lui. En été, il avait au moins des soirées où il faisait jour » (2). Encore sept

(x) Letter to Miss Hutchinson. April 18, 1825. (2) Letter to Woräsworth. April 6, 1895.

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ans de cette vie : telle était sa perspective, car il était rare que des pensions fussent accordées avant quarante ans de service au minimum. Or il n’en comptait que trente-trois. Il entrevit l'espoir que, pour lui, on s'écarterait de cette règle. « On lui laissa entendre qu'une démarche de lui ence sens serait bien accueillie (x) ». Les directeurs d’India House étaient pleins de considération pour ce commis-homme de lettres qui leur faisait honneur. Il se hasarda donc à faire sa demande, appuyée des certificats que l’on sait. Il «offrit sa démission » vers la fin de janvier et, le 23 mars, il n'avait pas encore de réponse. Il tremblait (2). Malgré les conditions favorables dans lesquelles il avait pris cette initiative, la confiance était tellement peu dans son caractère qu'il passa neu: semaines dans des transes très vives. Allait-il reculer ? 11 était allé trop loin. Mais n’allait-on pas profiter de sa démarche pour le congédier avec une retraite moindre que celle sur laquelle il avait compté ? Enfin avril lui apporta la délivrance avec toutes satisfactions et au delà. Il obtenait une pension de 450 livres (11.250 francs), les deux tiers de ses appointements. De plus, on consentait, étendant à sa sœur une mesure qui ne s’appliquait régulièrement qu'aux femmes des commis, à lui permettre de continuer d'abandonner chaque année 9 livres en vue d'assurer à Mary une pension dans le cas de sa survivance.

Ce fut apparemment le 31 mars à quatre heures du soir (et non le 12 avril à huit heures, comme il le raconte dans l'essai) que Lamb rentra chez lui «pour toujours » et le lendemain il se trouva « après trente-trois ans de servitude, assis dans son propre cabinet à onze heures du matin (3) ». D'abord « l'incompréhensible de sa situation l’accable. C'était comme passer de la vie à l’éternité ». « J'erraicçca et là, dit-il, pensant que j'étais heureux, mais sentant que je ne l'étais pas ». Au bout de quelques jours, « cette impression tumultueuse se dissipe et il commence à se rendre compte de la nature du don ». « Les congés, écrit-il, même le mois annuel, étaient toujours des joies inquiètes ; leur consciente fugacité, l'impérieux besoin d’en tirer le plus grand parti possible :... une envie inquièle de promenades... Jene fais pas d'anxieux projets d'aller

(x) Letter to Miss Hutchinson. April 18, 1825. (2) Letter to B. Barton. March 33, 1825.

(3) Letter to Wordsworth. April 6, 1825.

242 CUARLES LAMB

çà et la. mais je prends les choses comme elles viennent. Hier j'ai fait une excursion de vingt milles. Aujourd'hui j'écris quelques lettres. » Il ne quitte pas sans regret ses anciens collègues. « Mes vieux camarades de bureau, avec qui j'ai passé de si bonnes heures, semblent me reprocher d'avoir éloigné mon sort du milieu d'eux. C'étaient de charmants garçons. » Il faut toujours qu'une tristesse vienne mélanger les bonheurs de l'existence. Un ami, Monkhouse, est mort: la perspective d'être félicité par lui était une douce attente pour Lamb. La pensée de cette perte vient se mettre en travers de sa joie.

Avril et le commencement de mai s'écoulent dans l’enivrement de la liberté reconquise. « Il a tant vécu durant cette courte période qu'un été semble déjà écoulé tandis que pour les autres ce n'est encore que le début de mai (1) ». Mais bientôt, en juin. il souffre d’une fièvre nerveuse. Elle lui inspire l'essai délicieusement paradoxal Le Convalescent, qui parait le r°* juillet. Dans la dernière quinzaine de juillet, ils vont à Enfield où ils habitent chez une Mrs. Leishman tout en étant à moitié les hôtes de leur ami Allsop (2). Ils font de la marche à force. « Mary fait ses douze milles. certains jours, et Charles ses vingt, d'autres jours. » « Dans cette campagne très agréable, pleine de promenades, ils sont oisifs à souhait (3) ». Aussi y restent-ils jusqu'à la dernière semaine de septembre. Et néanmoins Charles en revient « plus mal qu'iln'y était allé (4) ». Souflrant beaucoup, il ne dort plus. Mary s'affecte. Elle a une rechute. Cette fois elle reste avee son frère à Colebrook Cottage, mais ils ne se voient pas: «cela empire notre état à tous deux, écrit-il. Je puis tout juste me traîner clopin-clopant jusqu'à l« Ange » (une taverne) une fois par jour ; aller plus loin me tue ». En octobre il se remet, quoiqu'il reste encore faible (5). On ne l'avait done pas retraité sur des certificats de complaisance.

Durant cette année 1825 il a écrit dans trois périodiques et pro-

() Letter to Wordsworth (1825) commençant : Zwrite post-haste.

(2) Letter to Southey. Aug. 19, 1825. Cest ainsi que nous croyons devoir interpréter : « We are on a half visit to Allsop, at a Mrs. Leishman’s. »

6) Letter to B. Barton. Aug. 10, 1825.

(&) Letter to Hone. Sept. 30, 1825.

@) Letter to Hone, commençant : The first bit of writing.

ÉLIA 213

duit une pièce de théâtre. Stoddart avait créé, en janvier, le New Times. Lamb y publie, sous le nom de Lepus Papers, six petits essais très agréables, esquisses de caractères et réflexions sur les hommes et les mœurs. L'un d'eux, intitulé « Beaucoup d'amis », est ce badinage sur les fâcheux dont le germe est dans la lettre aux Wordsworzh du 18 février 1818 et dont l'édition définitive constitue la seconde partie du morceau des « Erreurs populaires » Home is home, etc. Au London Magazine il donne régulièrement ses essais jusqu'en août, époque à laquelle Taylor, l’éditeur, cède la place à Hunt et Clarke (1). Lamb profite de l’occasion pour cesser une collaboration qui lui était devenue pénible. Son ami Hone lance une publication appelée Hone's Every day Book. Lamb lui fournit de courts essais, dont aucun d’ailleurs ne fut choisi par lui pour figurer dans le recueil de 1833 : des souvenirs attendris du capitaine Starkey, son premier sous-maître à l’école de Bird ; — une courte notice spirituelle sur les écureuils, en réponse à quelque allusion qu'y avait faite un précédent article ; — une amusante dissertation sur l’âne, suggérée par une lecture et agrémentée d'extraits d'une brochure de 1595 aux idées bizarres et bizarrement exprimées, qui s’harmonisent avec l'encadrement dans lequel ils sont présentés ; — des extraits caractéristiques, sans l'addition de presque aucun commentaire, d’un curieux petit livre rencontré par hasard en fouillant parmi l’étal d’un brocanteur, conseils pour représenter les mois en tapisserie, recettes de ménage, en somme des glanes d’un curieux et d’un antiquaire offertes au public sans apprêt; — des impressions, évoquées par un passage de journal, sur une personnalité qu'il a connue dans son enfance, grand homme déchu, dont il raconte quelques traits avec son habituelle pitié indulgente ; — des fantaisies humoristiques sur le calendrier : le 24 août adresse une humble pétition où il demande à être célébré comme jour authentique de la naissance du souverain, privilège que le jour de St-Georges a indûment usurpé ; le 29 février proteste contre son omission méprisante ou sa mention insulli-

(1) Is prennent comme directeur Henry Southern de la Retrospective Review. Le London Magazine tombe en 1829. Il avait publié beaucoup des meilleurs poèmes de Praed. Peut-être Lamb donna-t-il encore au magazine les quelques morceaux que Mr. B. Dobell a cru pouvoir identifier, entre autres cette réédition de « An appeal from the shades ».

CTAA CHARLES LAMB

sante dans l'énumération des jours de l'année et de leurs titres respectifs ; ete. Voilà les jolis riens qu'il fournit à Hone, qu'il ne cesse d'encourager, lui suggérant des ‘idées à exploiter (1), lui indiquant des sources, ou lui adressant des critiques (2).

Il avait écrit une farce, qu'il espérait voir jouer à Haymarket(3). 11 lui fallait, privé d'un tiers de ses revenus, combler son Aiatus crumenæ et «gagner son gin et son mouton et autres misères de cette espèce » pour «ces prétendants de Pénélope (4) », comme il appelle maintenant ceux qu'il désignait jadis du nom d’ «amicales harpies. » C'est sur le théâtre qu'il comptait pour ajouter à ses ressources. La fille du prèteur sur gages n'est autre que la donnée de l'essai Sur les inconvénients d'être pendu. dramatisé. Pendulous (ex-Pensilis), est déshonoré et ne peut épouser la femme qu'il aime. Pour lever ses scrupules, elle se laisse arrêter pour une autre. Egalement déshonorés, ils se valent et peuvent s'unir. Un des personnages, un boucher sentimental, donné aux lectures végétariennes, est suflisamment amusant et paradoxal. Le malheur est qu'il ne tient guère à l’action. Toujours les mêmes défauts : insuflisance de construction, d'intérêt. Ce fin connaisseur en théâtre est incapable d'en faire. Sa pièce sera rejetée.

Il n'a plus cet enthousiasme des premiers jours de liberté. Sa santé, on l'a vu, était sérieusement ébranlée, Le moral s’en ressent. Les lettres à Barton font presque toutes allusion à quelque souffrance physique. En février 1896, il est « loin d'être bien ni dans son assiette, et il frémit à l'idée de faire œuvre de sa plume (5). » En mai, il n'est pas d'humeur à écrire (6). La tête et les oreilles lui üntent sous l'influence maligne du vent d'est, « C'est à peine si je puis lire un livre, dit-il, car je n'entends pas cette petite voix douce que l'idée des mots articulés produit (presque imperceptiblement pour vous) chez un lecteur silencieux. Il me semble que je suis trop sourd pour voir ce que je lis... C'est tant pis pour moi quand je commence à regarder d'où vient le vent. Il y a dix ans, je ne

(1) Letter to Hone. July 25, 1896.

(2) Letter to Hone. Feb. 5, 18a7.

G) Letter to Southey. Aug. 19, 18ad.

(9) Letter to Wordsworth. May, 18a5 (1 «write post haste...) ) Letter lo B. Barton. Feb. 7, 1896.

(6) Letter to B. Barton. May 16, 1896.

ÉLIA 245

distinguais littéralement pas la pointe de l’autre bout de la

girouette... » En décembre (1), des crampes le font rugir de douleur.

L'année avait débuté tristement par la perte de Randol Norris, qui avait été son ami et l'ami de son père. Il avait écrit sur cette mort une lettre émue (2) qui devint, avez quelques corrections de détail, l'essai Uni lit de mort. 1 voyait se briser « le dernier lien qui le rattachât au Temple. » « Tout vieux que je deviens, s’écriet-il tristement, à ses yeux j'étais toujours l'enfant qu'il m'avait connu. Jusqu'au bout il m'appela Charley. Je n'ai plus personne pour m'appeler Charley désormais ! »

Enfield les revoit dans la belle saison. Mary est ainsi soulagée des soins du ménage par Mrs. Leishman. Leurs fidèles viennent y diner avec eux, Cary et Novello, et de vieux camarades du London Magazine, Darley et Allan Cunningham (3). Le mercredi semble être resté leur « jour ».

De janvier à septembre Lamb avait fourni à Colburn, pour son magazine, le New Monthly, ses Erreurs Populaires et « écrasé périodiquement un proverbe ou deux, élevant sa folie contre la sagesse des nations » (4). Il écrivit dix-neuf essais, généralement assez courts, dont deux ont été finalement insérés parmi les Derniers Essais d'Élia et qui sont Que le vrai génie est sain et De l'écrivain honnête homme (5), tandis que les autres demeuraient sous le titre général d’'Erreurs Populaires, sauf un (6), que Lamb écarta comme de mauvais goût. Beaucoup de ces morceaux sont dans sa veine la plus heureuse. Plusieurs, qui traitent des jeux de mots et des calembours, sont d'admirables spécimens de cetenthousiasme humoristique si caractéristique d'Élia. Un autre, sur les présents, étalant complaisamment le gourmet qu'il aime à se peindre, est un des meilleurs exemples de son étonnante félicité verbale. Un autre jour il aborde un sujet qu'avec sa souplesse protéenne il traite de deux points de vue différents et dans des styles également divers. Il montre d’une part avec un pathéthique qu’il

(x) Letter to B. Barton. 1826. [The Busy Bee... Old Christmas is a-coming.) (2) Letter to H.C. Robinson. Jan. 20, 1826.

G) Letter to the Rev. H. F. Cary. April 3, 1826.

(4) Letter to B. Barton. Feb. 7, 1826.

(5) On the Sanitr of true genius. The genteel style in writing.

(6) That a deformed person is a lord.

n'avait jamais atteint, la tristesse du foyer du pauvre, puis, dans Ja seconde partie de l’essai, il renouvelle sa fréquente boutade badine contre les bourreaux de son temps — « vieux grief, aujourd’hui oublié et ressuscité pour les besoins de l’article à faire, écrit-il aimablement à Barton (1), car pour le moment il ne le connaît plus ». La note la plus agréable d'Élia reparaît. Il dénigre la nature. Il est blasé sur ses spectacles, ayant vu un ou deux lévers de soleil! On retrouve les accents solennels de La veillée de l'an. Le rêve pour lui a autant de réalité que la vie. N’est-il pas plus près du monde des ombres *? Il s’y habitue par un commerce de chaque nuit. Il a eu des désillusions qui ont fait grisonner son esprit avant ses cheveux. Mais bientôt revient l'humeur légère, avec la vivacité, l'esprit, les trouvailles : qui donc a parlé de l'influence joyeuse de Phébus ? Vive la nuit qui évoque la fantaisie charmante ! C’est à minuit que Milton a dû écrire son hymne du matin dans le Paradis, et le lever de soleil si riche de Jeremy Taylor sent la lampe. L'heure gaie est celle où l’on apporte la lumière. C’est alors qu'éclatent les jeux de mots. Que faisaient-ils, nos aïeux, avant l'invention des chandelles ? Comment faire assaut d'esprit, quand il fallait palper un sourire, manier la joue de son voisin pour s'assurer qu'il comprenait ? Ou bien c’est le paradoxe du Conpalescent renouvelé. L'homme qui se croit négligé par son ami grandit à ses propres yeux. C'est l’éloge de la bouderie. On y retrouve la manière de Burton écrivant sur la mélancolie.

Lamb se fatigue du New Monthly. Colburn a un article de lui depuis sept mois. Il l'avait perdu ou ne pouvait trouver place pour l’insérer. « J'étais habitué, s’écrie Lamb (2), à un autre traitement du temps du London Magazine et je jure de renoncer aux périodiques ». Que fera-t-il done ? Pense-t-il toujours au théâtre ? «IL a envoyé sa farce modifiée (3)... Elle ne pourra être donnée avant plusieurs semaines. » Elle ne le sera jamais. Il a trouvé une occupation qui lui convient. Le désœuvrement le tue. On n’a pas été trente-cinq ans attelé à une besogne assujettissante sans y avoir contracté une habitude qu’on ne peut rompre impu-

() Letter to B. Barton. March 20, 1826.

(2) Letter to B. Barton. 1856. {I don't know why...) G) Letter to Hone. July 25, 182€.

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nément du jour au lendemain. Lamb, qui n’a cessé toute sa vie de réclamer contre la tâche journalière, qui, s’il avait eu un fils l'aurait baptisé : « Rien à faire », reconnaît que « l'homme doit avoir une occupation, qui y a été habitué »(x). I] s'installe, heureux, devant une besogne de bénédictin. I fera régulièrement sa journée de travail à un pupitre du British Museum. « Je lis, écritil, les pièces de la collection Garrick, avec une partie desquelles j'ai fait mes spécimens. J'en ai deux mille à parcourir et, en quelques semaines, j'en ai dépêché le dixième. C'est pour moi une sorte de travail de bureau ; les heures, de dix à quatre, les mêmes. Cela me fait du bien. » Et, de fait, grâce à cette activité réguliére, ïl traverse heureusement l'hiver de 1826-1827. En décembre, il avait, «se battant dans sa tête (2), les intrigues, Les caractères, les situations et les sentiments de quatre cents vieilles pièces (flambantes neuves pour lui), qu'il venait de digérer au Muséum, et son appétit s'aiguisait pour encore deux fois autant, qu'il comptait voir au pas de course cet hiver-là. » Enfin, il livre à Hone, pour sa publication hebdomadaire, le Table Book, le résultat de son travail, ses Extraits des pièces de la collection Garrick (3).

En juillet, il travaille de nouveau pour le théâtre. I ne se laisse pas décourager par ses échecs successifs. C’est l'Intruse. « Je puis faire le dialogue comme ïl faut, écritil (4), mais la damnée intrigue, je crois qu'il me faudra y renoncer absolument. Les scènes viennent l'une après l’autre et non en bon ordre comme des grues ou une revue à Hyde Park, La fable est aussi simple que George Dyer et la langue aussi dépouillée d'agréments que son épouse... Il me faudrait quelque Howard Paine pour m'ébaucher un squelette de scènes qui se succédassent avec art d’un bout à l'autre de la pièce, comme les services sont disposés dans un livre de cuisine : moi, ayant à trouver l'esprit, la passion. le sentiment, le caractère et autres riens du même genre ;.., pour me dire où introduire un bon mot, mettre une plaisanterie ; pour faire entrer et sortir mes personnages ;.., pour les amener à trois en même temps sur la scène : avec moi, ils sont si sauvages que je ne puis

(x) Letter to B. Barton. 1826. {1 don't know why...)

() Letter to B. Barton. 1826./The Busy Bee...)

(3) Letter to B. Barton. 1825. {A gentleman I never saw...) (4) Letter to Mrs. Shelley. July 26, 1827.

en amener plus de deux à la fois: et ils s'y attardent tant qu'à la fin il est temps, quoique inopportun, de les retirer. » C'est un drame, en deux actes, fondé sur la Confidente de Crabbe, « mutantis mautandis » (1) une «tragi-comédie » ou, plus proprement, selon l'appellation qu'il adopta quand il eut reconnu que l’œuvre était impropre à la scène, un « poème dramatique ». Les lectures du British Museum lui avaient été un entraînement. Les sentiments, la façon de penser, la psychologie des anciens poètes dramatiques, faisaient partie de son esprit. Leurs vers chantaient dans sa mémoire, leur rythme surtout s'était imprimé en lui. Il déclarait ses vers blanes « de la véritable ancienne coupe dramatique (2) » etilne se trompait pas. Il y travailla avec amour « dans les chemins verts qui entourent Enfield » et il y aurait mauvaise grâce à critiquer une œuvre dont l’auteur nous a lui-même indiqué tous les points faibles. Une comparaison de l’/ntruse avec l'original qui l’a inspirée sera instructive. Chez Crabbe, une jeune fille. institutrice dans une famille, a, par sa douceur, sa modestie, sa vertu, gagné le cœur d'un riche propriétaire campagnard, Stafford, qui n'a pas hésité à la prendre pour femme. Le ménage est uni et aimant. Survient une veuve sans scrupules, ancienne confidente de Mrs. Staflord et qui, dépositaire d'un secret de son amie, l'exploite à son profit. Elle obtient des remises d'argent successives, qui forcent sa malheureuse victime, d'abord, à laisser entrevoir à son mari sa situation louche, puis, à agir en cachette de lui. Finalement, l'intruse s'établit dans le ménage. Quel est donc ce secret ? Il est terrible en effet. Le mari le surprend. Sa vertueuse épouse a été séduite à quinze ans par un brillant oflicier irlandais qui l’a délaissée. Elle a eu un enfant, qui est mort. Le dénouement surprend. Sous la forme d'un apologue oriental, le mari, dont la décision a été prise en dehors de nous, sans que nous sachions rien des doutes qui lui ont mordu le cœur, ni des souffrances morales que cette révélation inattendue a dû lui infliger, fait entendre à la veuve qu'elle a abusé de son secret et n'y aura gagné que d'être chassée du toit hospitalier. Quant à sa femme, elle a suffi-

samment expié sa faute. Il y a là un mélange de réalisme brutal

@) Letter to B. Barton. Aug. 10, 182 €) Letter to B. Barton. Aug. 24, 189

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et d’invraisemblance choquante. Comment Lamb a-t-il pu être séduit par pareil sujet ? C'est qu'il l'a conçu aussitôt tout autrement et c'est là que paraît sa nature délicate et sa timidité. Inutile de dire que ce sont surtout les sentiments des acteurs du drame qu'il va développer. L'indélicatesse vraiment coupable et certes révoltante de la triste héroïne, trompant cruellement l'honnête homme qui devient à la fois son mari et son bienfaiteur, se change en une délicatesse de sentiments, une tendresse de conscience, à bien peu près exagérées. Son secret à elle est des plus innocents. Encore jeune pensionnaire elle a aimé un jeune homme et, au moment où il allait s’embarquer pour les pays barbares, elle a consenti à lui donner la consolation, au cas où il succomberait là bas, de pouvoir l’appeier sa femme. Un prètre les a unis en hâte, le bateau est parti et l'époux nominal n’a pas reparu. Tout le laissait supposer mort quand elle épousa Selby. Peu après, au reste, une lettre apportait la funèbre et rassurante nouvelle. On voit combien les scrupules de l'épouse partent d'une conception raffinée de l'honneur. Le caractère de Selby lui-même, qui, de plus, prend ici une consistance qu'il n'avait pas dans le conte de Crabbe, s'élève. Ayant pour le rôle d’écouteur aux portes, qu'avait choisi Stafford, l'horreur d'un honnête homme, il aura recours, pour découvrir ce secret, à un moyen tout autre, plus comique peut-être et qui sans doute suggérait à Lamb son appellation de tragi-comédie : il fera la cour à la perfide veuve. Il en résulte ce gain dramatique : l’intruse devient plus odieuse encore du moment que, non contente de tyranniser sa faible victime, elle pense aussi à lui voler son mari. Le dénouement ainsi devient satisfaisant. Ce qui rend le poème peu propre à la scène, c’est, il semble, la lenteur et la monotonie de l'action, une trop grande douceur des personnages sympathiques, une teinte uniforme de sensiblerie répandue par toute l'œuvre, enfin l’artificiel de la diction, qui parfois choque un peu à la lecture et n'aurait pas manqué d'agacer à la représentation. Autre chose est un essai, autre chose une pièce de théâtre. Ce qui donne du piquant à l’un, ôte à l’autre une de ses qualités les plus indispensables, le naturel.

A cette pièce, aux Extraits de la collection Garrick, il faut ajouter des pers d'album, que Lamb commence à écrire, comme

forcé et contraint. Cette mode nouvelle l’exaspérait. Il s'est longtemps «tenu à l'écart de ces annuaires, qui sont de la pacotille prétentieuse » (1), mais il ne peut résister aux sollicitations d’un ami. Une fois dans l’engrenage, il aura beau se débatire. Il s’écriera : «Je meurs d’albophobie » (2), mais il produira de cette futile littérature. Nous le trouvons qui s'intéresse à l'art comme à la littérature. Une lettre du mois de mars (3) nous le montre suggérant au peintre Haydon l'idée d'un tableau, « Chancer battant un moine franciscain dans Fleet Street... Pensez aux vieux costumes, aux vieilles maisons, etc. » (l’etcætera était à attendre à propos de pittoresque). Une autre lettre, en avril (4). « conjure » le musicien Novello, « au nom de toutes les Déités sylvaines et des Muses.. de sauver un vieil et passionné ditié — la fleur même d’une vieille Pastorale oubliée, telle que, si elle avait été égale en toutes ses parties, la Fidèle Bergère de Fletcher n'aurait été que le deuxième nom dans cette sorte d'écrit — de le sauver des mains profanes de chaque vulgaire compositeur... » Dans une lettre à Barton (5) point une critique du peintre Martin, qui sera développée dans l'essai Stérilité d'imagination chez les artistes modernes. paru en 1833 et qu’il a classé parmi les Derniers Essais d'Élia.

Le printemps avait ramené le frère et la sœur à Enfield. Là Charles fait en moyenne ses quatorze milles par jour (6). Le compagnon de ses promenades était un chien, nommé Dash. Il lui était prêté par Hood. Les relations entre maître et chien éclairent la douceur et mème la faiblesse de caractère de Lamb. Ce chien avait asservi son maître. « Durant ces interminables promenades — jusque là agréables en vertu de leur profonde solitude et de leur absence de toute contrainte. raconte Patmore (5) — Lamb se rendit absolument esclavedu chien, dont les habitudes étaient de la nature la plus extravagamment errante, car, généralement parlant, la bête était à un demi-mille en avant ou en arrière de son compagnon, courant les champs et les routes en tous sens, enfilant toutes sortes

() Letter to B. Barton. Aug. 24, 1895.

2) Letter to B. Barton. 1825. {We are all pretty well. .) G) Letter to Haydon. March, 1827.

(G) Letter to Novello. April, 1827.

@) Letter to B. Barton. June 11, 1893.

(6) letter to B. Barton Aug. 24, 1895.

(7) Patmore. My Friends & Acquaintances.

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de chemins et laissant Lamb dans une vraie fièvre d'irritation et d'ennui ; car il avait peur de perdre le chien quand il était hors de vue, et pourtant il ne pouvait se persuader à lui-même de le tenir en vue un instant en domptant son humeur vagabonde. Dash connaïissait la faiblesse de son maître sur ce chapitre aussi bien que son maître lui-même en avait conscience, et, en vrai chien, il en profitait. Dans Regent's Park surtout, Dash tenait son maître tout à fait à sa merci ; car, dès qu'ils arrivaient au rond-point, il filait à travers la palissade jusqu’à la pelouse et disparaissait pendant un bon quart d'heure ou une pleine demi-heure, sachant parfaitement bien que Lamb n'oserait pas bouger de l'endroit ou lui (Dash), il avait disparu, jusqu’au moment où il jugerait bon de se montrer de nouveau. Et ils faisaient cette identique promenade beaucoup plus souvent qu'ils ne l’auraient faite autrement, précisément parce que Dash l’aimait et que Lamb ne l’aimait pas. » Il paraît que, sous son second maître, Patmore, Dash devint l’animal le mieux élevé et le plus docile de son espèce.

À Enfield, Lamb comptait échapper aux importuns. Pendant de certaines périodes il pouvait écrire : « Nous sommes ici essayant d'aimer la solitude (1), mais nous n’en avons guère assez pour justifier l'expérience. Nous en goûtons un peu pourtant. Les six jours sont notre sabbat, le septième — ma foi, les Cockneys viennent chercher un peu de fraicheur, et alors... » Mais cette tranquillité relative était encore bien souventinterrompue; témoin cette plainte de Lamb (2) ; « Notre pauvre tranquille retraite, où nous avons fui loin de la société, vient d’être et est encore pleine de monde — quelques-uns séjournent chez nous; et, au moment où je vous écris, ou peu s'en faut, une lourde importation de deux vieilles dames vient d'entrer. Vers quellieu puis-je prendre mon vol loin de l'oppression des visages humains ? » Ils comptaient retourner à Islington en septembre ou en octobre au plus tard, «moi, écrivait, Charles (3), comme un géant refait par sa renonciation au vin; et Mary en peine de retrouver les livres de Mr. Moxon et la société de Mr. Moxon. » Emma Isola est chez eux. Mary «remue ciel et terre

(1) Letter to Mrs. Shelley. July 26, 1827.

(2) Letter to B. Barton. Aug.10, 1827.

(3) Letter to Mrs, Shelley. July 26, 1827.

pour la placer dans une famille comme institutrice » (1). En attendant, «Charles et moi, écrit-elle, nous ne faisons guère autre chose que de lui enseigner une chose ou une autre toute la journée. Nous essayons de lui faire entrer dans la tête assez de latin pour la mettre à mème de commencer de jeunes élèves. »

Le séjour d'Enfield semblant réussir au frère et à la sœur, ils décident, dès le commencement de septembre, de s’y établir définitivement. « Nous nous sommes finalement, écrit Charles le 18 (2), arrachés de Colebrook. où je n'avais pas de santé, et nous sommes sur le point d'élire domicile tout de bon à Enfield, où elle a toujours été bonne... Nous avons apporté nos livres dans notre nouvelle maison... Nous y entrerons vers la St-Michel. C'est avec quelque douleur que nous fûmes évulsés de Colebrook. Vous pourrez trouver un peu de notre chair adhérant encore au chambranle de la porte. Changer d'habitations c'est mourir pour elles : et, dans ma vie, j'ai connu sept morts. Mais je ne sais si chaque changement de ce genre n'amène pas avec lui un rajeunissement. C’est une entreprise, et cela recule le sentiment de la mort approchante, qui, quoique non terrible pour moi, est à toute époque particulièrement désagréable. » Et il remarque que, jusqu'ici, ses changements de domicile étaient revenus périodiquement tous les sept ans, tandis que, cette fois, il s'en faut de la moilié que cette période soit accomplie.

Un Mr. Westwood, alors un inconnu pour eux, vit les Lamb louer leur nouvelle maison et nous a laissé de cette scène ce petit croquis amusant (3) : «Appuyé oisif à ma fenêtre, je vis un groupe de trois personnes sortir du cottage « couleur gomme-gutte », près de chez moi, un homme grêle entre deux âges, dans un accoutrement bizarre et antique, un paquet assez informe qui était une vieille dame coiflée d'un chapeau ressemblant à un bonnet, et une jeune fille ; tandis que devant eux bondissait un chien turbulent tenant dans sa gueule un écriteau «Maison à louer ». Lamb retournait chez l'agent de location et c'était là sa façon d'annoncer qu'il avait pris la maison. »

Malgré sa répugnance à changer de domicile, sa dernière

() Lettre de Mary Lamb à Lady Stoddart. 9 août 1827.

€) Letter to Thomas Hood. Sept. 18, 1 827.

G) Notes & Queries. Vol. X.

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acquisition était toujours pour Lamb la perfection même. « Me voici installé pour la vie, j'espère, à Enfield. J'ai pris la maison la plus gentille, la plus compacte que j'aie jamais vue, » s'écrie-til (1) dans son naïf enthousiasme.

Tristes furent les débuts dans ce nouveau domicile ! La veille même d'y entrer Mary avait une rechute. L'avantage pour eux d'avoir quitté la ville, c'est qu’à la campagne Mary pouvait rester à la maison sous les soins d’une garde et éviter le pénible pèlerinage à l'asile. Autour d'elle Charles doit penser à faire régner le calme : impossible de recevoir personne. D'ailleurs «la maison est si petite. Mary entend chaque personne et chaque coup de marteau » (2). C’est toujours une dure et longue épreuve. « Neuf semaines se sont écoulées et Mary ne va pas mieux (3). Cela vous épuise tout à fait. Enfield et tout est très sombre. Sans la longue expérience que j'ai, je craindrais qu'elle ne se remit jamais. » La guérison était proche. Le 20 décembre il ne lui restait que « beaucoup de faiblesse » (4).

Lamb n'avait pas renoncé à & respirer de temps en temps l'air plus pur de la capitale » (5). Il comptait y & installer une chambre à coucher ou deux ». Ce serait un pied à terre quand on irait au théâtre. Mais l'enthousiasme pour la délicieuse maison d’Enfield ne devait pas durer. Trois mois se sont à peine écoulés qu'il est très anxieux de la remettre au propriétaire (6). Il en a perdu le sommeil. Il se demande si l’avertir un an d'avance sera suflisant,. La démarche est déjà faite. Tenir ménage était sans doute une entreprise qui dépassait les forces de Mary. Il ne déménagera pourtant pas avant le mois d'octobre 1829.

Déprimé ou malade, il a toujours assez d'énergie pour rendre des services. Il recommande son ami Hone au Rev. Irving (9), ou

() Letter to H. C. Robinson. Oct. 1827. Une lettre à Th. Hood (18 sept. 1827) donne le loyer de la maison : 35 livres, ro livres de moins que Colebrook Cottage.

(2) Letter to Allsop. 1827 (Don't come yet.)

(3) Letter to B. Barton. Dec. 4, 1827.

(4) Letter to Allsop. Dec. 20, 1827.

(5) Letter to Th. Hood. Sept. 18, 1827.

(6) Letter to Allsop. Jan. 2, 1828.

(5) Letter to Rev. E. Irving. April 3, 1858.

Patmore à l'éditeur Moxon (r); il vient en aide, dans ses tribulations, à Hood, dont il admire le génie fertile et la bonne âme. S'il écrit des vers d'album, tout en grommelant contre la méchante manie de l'heure, c’est qu'il veut faire plaisir aux jeunes filles qui les lui demandent. Une piècé de vers, dont la facture rappelle étonnamment celle de Blake, Sur un enfant mort aussitôt que né, lui est inspirée par le désir de consoler un père, son ami Moxon. 1l est « dégoûté » de travailler pour les libraires. Il a en horreur ces publications nouvelles, qu’elles s'appellent « Ne m'oubliez pas », «Bijou », « Gemme » ; il ne peut en voir le papier (2), le caractère, le satiné, les gravures prétentieuses, et les noms des auteurs qui vous crèvent les yeux en première page. Et, si une de ses pièces entre dans une de ces sélections abhorrées, c'est toujours parce qu'il a dû obéir à quelque considération courtoise ou amicale. Sa modestie se révolte contre cet attifage. Bien difrérents étaient les anciens magazines : papier grossier et le nom de l’auteur noyé au milieu de la copie. Et Lamb s'étonne de voir Wordsworth et W. Scott figurer dans & ces pompeuses mascarades sans masque ». Son ami Cary, le traducteur de Dante, a, lui du moins, le bon esprit de s’en tenir à l'écart. Ainsi s’épanche la bile de Lamb contre ces &« Annuaires » où, tout en rechignant, il finit par venir lui-même !

Qu'il se soit mis en contradiction avec lui-même, il aurait luimême été prêt à le reconnaître bonnement. Qu'on le constate n’est pas non plus pour porter ombrage à son « doux esprit », car nul n'eut plus conscience de ses travers. Ne fait-il pas, dans une lettre écrite à Cary, en juin, cette même année (3), l'aveu d’une faiblesse autrement délicate à confesser, son entraînement irrésistible vers la boisson ? Que ceux qui ont voulu, contre toute évidence, le défendre de ce reproche, la méditent et avouent qu'ils perdent leur temps à vouloir disculper un homme qui s’accuse lui-même en termes si peu équivoques. Dieu merci, il reste, malgré cela, assez de points admirables dans son caractère. « Il me tarde de revoir Wordsworth avant qu'il reparte, mais ce serait au détriment de ma santé et un plaisir que mes infirmités ne me permet-

(:) Letter to Moxon. May 3, 1898.

(2) Letter Lo B. Barton. Oct. 11, 1898.

6) Letter Lo the Rec. H. F. Cary. June 10, 1828.

Lr

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tent pas. Une seule fois je me suis rendu à un diner pour le rencontrer, il ÿ a en plein un an, et je ne sais si je ne m'en ressens pas encore. Il y a une nécessité ‘qui veut que je boive trop... à diner et après ; puis, la nuit, il me faut des spiritueux pour combattre la crudité de la bière ; et, le lendemain matin, je rafraichis mon estomac desséché avec une libation de feu. Puis, je me trouve échoué en ville, je vais voir mes amis de Londres et je bois de nouveaux coups d'ale, de porter, etc.; ensuite, je retourne au logis, buvant là où s’arrète la diligence, aussi invariablement qu'Edouard planta ses croix (1). Tel fut, ou à peu près, ce qui m'advint quand je dinai chez Talfourd pour y rencontrer Wordsworth. » Lamb s'en prend à l'air même de Londres qui lui tourne la tête. A Enfield, même quand il recoit des amis, il sait assez se modérer. Assez, dit-il; ce n'est qu'une question de degrés.

En décembre 1828, parut dans le Blackwood’s Magazine (2) sa pièce de l’année précédente. dont Kemble n'avait pas voulu. Cette publication lui valut vingt livres (500 francs), que & quelqu'un lui soutira le lendemain » ! raconte-t-il à Proctor (3), «et ma nouvelle paire de culottes, qu'on venait de m'envoyer, se déchirant dès que je l’enfilai, je m'écriai, dans mon courroux : « Tous les tailleurs sont des voleurs, et tous les hommes sont des tailleurs. » Alors je me sentis soulagé ».

L'année 1829 est résumée ainsi par Lamb au milieu de novembre : «Nous avons tous deux beaucoup souffert cette année (4) ». Dans une autre lettre il fait allusion à sa longue maladie (5). En mai, Mary à une rechute. On l'emmène à, Fulham cette fois (6). Charles «passe près de dix semaines dans l'isolement le plus complet (5), interrompu par une courte apparition d'Emma »... qui vint passer ses vacances auprès de lui avec une ancienne compagne

() Le roi Edouard, accompagnant à Westminster le corps de sa femme Éléonore, fit ériger des croix à tous les endroits où la bière s’arrêta. Lamb avait écrit quelque temps auparavant des vers suggérés par la vue de la croix de Waltham.

(2) Letter to B. Barton. Dec. 5, 1898.

(3) Letter to Proctor. Jan. 22, 1829.

(4) Letter to Wilson. Nov. 15, 1829.

(5) Letter to Coleridge. 1829. {With pain and grief...)

(6) Letter to B. Barton. July 3, 1829.

(2) Letter to B. Barton. July 25, 1829.

d'école. Son départ n'a fait qu'«aggraver le retour de la solitude ». Il a passé dix jours en ville. « Mais la ville, malgré mes aspirations natives, déclare-t-il, n'est plus ée qu'elle était. Les rues, les boutiques sont encore là ; mais tous les vieux amis ne sont plus !Et, à Londres, cette affreuse conviêtion entrait en moi en passant devant les maisons, cassettes vides aujourd'hui. Je ne me soucie pour ainsi dire plus de personne. Ceux à qui je tenais sont ou dans la tombe ou dispersés. Mes vieux cercles, qui vécurent si longtemps et fleurirent si constamment, se sont émiettés. Quand je quittai notre jeune amie d'adoption à Charing Cross, il tombait une grosse pluie implacable et je n'avais où aller. De domicile, je n'en ai pas, non plus qu'une maison sympathisante où me rendre dans la grande eité. Jamais les cataractes du ciel ne se déversèrent sur une tête plus désolée. Cependant j'essayai de passer dix jours chez une sorte d'ami, mais la maison était grande et dispersée... etje rentrai chez moi jeudi, convaineu qu'il valait mieux rentrer dans mon trou à Enfield et me cacher dans mon coin comme un chat malade. » On sent, à la vivacité de l'impression, que c'est celle d'un homme très tendre aux influences extérieures, et cela laisse toujours un espoir : que le ciel s'éclaireisse, et, avec le soleil, reviendra la gaieté. Il le sait bien et, quand il a constaté avec tristesse l'inconscience de sa sœur, qui «le voit sans plaisir et ne s'inquiète pas de savoir quand il reviendra la voir » à l'asile de Fulham, il ajoute : « Mais les anciens sentiments reviendront et nous noierons encore les anciens chagrins en faisant une partie de piquet ». Pour mettre le comble à sa solitude, leur vieille bonne Becky les a quittés pour se marier. Elle « avait bien mauvais caractère », elle € se donnait des airs de supériorité ». Elle ne se gênait même pas, à ce que raconte Patmore, pour dire à ses maitres «ce qu'elle avait sur le cœur », les tyrannisant comme Dash avait asservi Charles, régentant, souvent pour leur bien, ces êtres faibles, qu'elle avait toutes les peines du monde à défendre, en dépit d'eux-mêmes, contre les entreprises des fournisseurs, qui les exploitaient indignement, Ils s'étaient attachés à elle. Charles la regrette. « C'était un meuble de famille, un souvenir des temps meilleurs, La jeune créature qui lui à succédé est bonne et pleine d'attentions, mais elle ne compte pas. Et je n'ai personne avec qui causer des choses passées. Gronder et quereller ont quel-

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que chose de la familiarité et d’une communauté d'intérêts: ils supposent qu'on se connaît ; ils tiennent du ressentiment, qui est de la famille de l'amitié. Je ne puis ni gronder ni quereller cette insignifiante pièce ‘de ménage ; elle est moins qu'un chat et tout juste un peu plus qu’un dressoir de bois blanc. » Que faire dans cet ennui ? La promenade est sa seule ressource. Il en use et en abuse. « Mais mortellement longs sont mes jours, ces jours d’été « tout jour », avec seulement une demi-heure de chandelles allumées, et sans la lumière du foyer. »

Avec l'hiver reviennent les lectures. En décembre il lit « trois in-folios du vieux Fuller en presque aussi peu de jours(1) ». En octobre il envoyait à Coleridge l’honnête Thomas d'Aquin (2), qui avait toujours été pour lui une grande idée obscure. — Il n'avait jamais pensé ni rêvé le voir en chair (c’est-à-dire relié en mouton, comme ji] le dit ailleurs) (3); mais l’autre jour il l'avait repèché dans la boîte d’un bouquiniste et l'avait emporté en triomphe. Comme il va se plonger avec délices dans ses toiles d’araignée et ses subtilités, jusqu'à ce que la tête lui tourne (4)! » Tout ce qu'il lui faut ce sont « de vrais livres, et non ces choses sous couverture que les modernes prennent pour des livres, et qu’ils se cotisent pour acheter » (5).

La vie de Lamb ressemble à son œuvre. La tristesse et la gaieté s’v côtoient et s’y mélent. On constate une année de souffrances morales et physiques et l’on trouve dans sa correspondance de cette même année les mystifications les plus gaies qu’on puisse imaginer. Laquelle est sincère de ces deux lettres à Crabbe Robinson : la première (5), où il se plaint de douleurs rhumatismales intenses, ou la seconde, où il feint que la précédente lettre (6) était un mensonge ? La première apparemment.

C’est un petit-chef-d'œuvre de plaisanterie faite avec un sérieux imperturbable et un appareil technique parfait que cette lettre (7)

(1) Letter Lo B. Barton. Dec. 8, 1829.

(2) Letter to Gilman. Oct. 26, 1829.

G) Letter to B. Barton. March 25, 1829.

(4) Letter to Gilman. Nov. 30, 1829.

(5) Letter to H. C. Robinson. April 10, 1829. (6) Letter to H. C. Robinson. April 17, 1829. (9) Letter to Proctor. Jan. 19, 1829.

qui pose à l’habileté professionnelle de Proctor un cas juridique soi-disant fort intéressant pour Lamb et que plusieurs biographes ont pris au sérieux, C’est aussi la veine Shandyenne, rouverte en lui (1) par l'aventure de cette jeune miss qui faisait de petits bonnets pour L'enfant d'un pauvre homme. Elle apprend que le père a été arrêté pour vol de moutons. Vite elle s'empresse de cesser ses visites dans une famille aussi peu recommandable, mais Lamb la force à les continuer : la femme du voleur de bétail supposerait que la jeune bienfaitrice a appris quelque chose. « Per occasionem cujus, écrit Lamb, j'ai bâti le sonnet... La malédiction de la bohémienne.y» «Bois enfant, bois, y dit-il en substance, plus tard la débauche te tendra sa coupe meurtrière. Donne des baisers à ta mère : homme, des plaisirs coupables te donneront des baisers empoisonnés. Pends-toi au cou de ta mère, en attendant le gibet.» C'est la note plaisamment macabre où il s’est complu assez souvent, mais surtout, c'est l'expression de son attitude agressive vis à vis des préjugés sociaux. Ce quatorzain ayant été refusé par un «annuaire » de pacotille, il se déclare écœuré de l'hypocrisie et du manque de virilité du siècle. Nous aurions tort de voir là un signe de vieillissement. Ses opinions sur la moralité de surface de ses contemporains n’ont pas varié. Elles ne font qu'un avec son admiration d'un passé moins rigide. La belle franchise des Elisabéthains l'avait habitué à une autre conception de la moralité. N'at-il pas été jusqu'à prendre la défense de l’immoralité des auteurs dramatiques de la Restauration ? Boutade, si l’on veut, besoin d'étonner, de choquer, de provoquer, qui, il faut le reconnaître, est un travers : mais, au fond, idée généreuse, sinon applicable en pratique, du moins belle au point de vue spéculatif, que nul n’est complètement mauvais et a le droit d’être jugé avec une certaine indulgence.

Le biographe de Lamb semble piétiner sur place et ne constater, vers la fin de sa carrière, autre chose que ce qu’il notait déjà au début. C’est que l'homme a vite müûri, que ses idées, son originalité étaient définitives dès l’abord. Sans aller bien loin, il nous signale lui-même un exemple de ce fait. A Wilson, l'éditeur

QG) Lelter to Proctor. Jan. 29, 1829.

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de Defoe, il fournit deux articles et, quand l'édition paraît, il s'écrie : (1) «Mes deux articles intrigueront le lecteur, étant si ressemblants. Bizarre que, ne conservant jamais un lambeau de mes lettres, à quelque quinze ans d'intervalle, j'aie presque dit les mêmes choses. »

De même pour les changements de domicile, il semble que l’on recommence toujours la même histoire : c’est une fuite perpétuelle vcrs une tranquillité qui trop souvent est un mirage. La dernière expérience a encore échoué. La petite maison d’Enfield n’a amené que des ennuis. Les soucis du ménage sont trop lourds pour eux, surtout depuis le départ de Becky. Ils les secouent. D’autres complications sans doute contribuèrent à cette décision. « Obligés de quitter cette maison, écrit Lamb à Gilman en octobre (2), et ayant peur d'en prendre une autre, j'ai finalement pris la résolution désespérée de planter là maison et tout, comme Bunyan fit son paquet. » Lé souvenir du temps passé dans cette demeure semble éveiller dans l'esprit de Lamb tant d’amertume qu'il faut vraiment qu'il y ait eu bien des déboires. Eut-il maille à partir avec le propriétaire ? On l'a vu au bout de trois mois cherchant à résilier son bail. L'esprit des habitants était-il hostile à ces Londoniens qui ne vivaient pas comme tout le monde, recevaient des artistes, avaient plus qu’un grain d'originalité; enfin, le cas malheureux de Mary, dont l'effet sur le voisinage n’est plus jamais mentionné par Lamb dans ses lettres, continue-t-il à faire d’eux des gens « marqués » ? C’est ce que l’on serait tenté de conclure de ces paroles de Lamb touchant l'homme qui s’est chargé de les héberger : «Le fait qu'il nous abrite sous son toit a fait rejaillir une part de sa respectabilité sur vos humbles serviteurs (3). Nous sommes plus grands personnages, étant ses hôtes, que lorsque nous payions un loyer plus élevé (4).» Ils ont vendu leurs meubles. Ils sont chez un vieux couple, des voisins fort à l'aise, très dignes, fixés à Enfield depuis longtemps. Ils font pour ainsi dire table commune, Néanmoins, ils ont réservé une table privée pour recevoir les anciens amis. |

(1) Letter to Wilson. Nov. 15, 1829.

(2) Letter to Gilman. Oct. 26, 1899.

(3) Letter to Gilman. Nov. 30, 1829.

(&) Letter to M ilson. Nov. 15, 1829.

Lamb est enchanté de son nouveau propriétaire. Il a laissé de lui un portrait humoristique. « Thomas Westwood, raconte-t-il (1), a passé une vie retirée dans ce hameau depuis trente ou quarante ans, vivant moyennant le minimum de frais compatible avec l'honnêteté, cependant brillant parmi la petite bourgeoisie, recevant les saluts des commercants et les révérences des dames de charité quotidiennement. Les enfants ne le vénèrent pas moins pour son air de bonne bourgeoisie qu'ils ne le regardent comme une merveille à cause d’une endossure légèrement saillante de sa personne, qui ne va pas à une bosse, ou, si elle est une bosse, innocente comme la bosse du buflle et couronnant d’égales qualités de douceur. » Ajoutez à cela qu'il y voit peu et n’entend goutte. Il a débuté dans la vie comme voyageur de commerce et de cette époque il a rapporté une anecdote sur laquelle il vit et vivra jusqu'à la fin de ses jours : une chevauchée épique aiguillonnée par les taons et par l’empressement du cavalier à profiter d’une baisse sur les serges… «A vingt-cinq ans, nous le trouvons établi mercier dans Bow Lane.» A force d'économie, il conquit sa retraite à Enfield, où aujourd'hui il est un gros personnage. Et, chose importante pour Lamb, et qu’il signale non sans ironie, € son nom est un passeport qui fait taire les ricanements que les gens d’Enfield réservent aux étrangers toujours vus par eux d’un mauvais œil. » Il s'accorde parfaitement avec lui. I] l'emmène dans ses promenades. Les deux compagnons entrent ensemble dans mainte auberge où, pour hôte et hôtesse, Lamb avait toujours une plaisanterie. Mary se trouva bien du changement. « Elle est rajeunie de deux ans et demi » (2). Tout pourtant n'était pas parfait dans cette nouvelle installation. S'il faut en croire Patmore, les Lamb étaient indignement exploités. Les Westwood leur demandaient pour la table la plus ordinaire possible, un prix suffisant pour couvrir deux fois la dépense de l'entière maisonnée. Ils leur firent un jour payer plus cher un thé supplémentaire parce que le monsieur âgé, c’est-à-dire Wordsworth, avait mis tant de sucre dans sa tasse (3).

(1) Letter to Gilman. Nov. 30, 1829.

(2) Letter to Gilman. Oct. 26, 1829.

(3) Le « Père Westwood » est à Charles et à Mary « aussi naturel » (Letter to Wordsworth. Jan. 22, 1830) que le vieux Norris du Temple qui avait été soixante ans leur ami et l’ami de leur père. Leur connaissance ne date pour-

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C'était néanmoins une amélioration. Mais c'était en même temps une abdication — et toujours un exil. Ecoutez Lamb, et faites le départ entre l’exagération plaisante, surtout si vous pensez qu'il s'adresse au chantre de la nature, Wordsworth, et la sincérité qui est toujours au fond de ses écrits :

« Nous n'avons rien à faire avec nos aliments (1) que de les manger ; avec le jardin, que de le voir pousser ; avec le collecteur de taxes, que de l’entendre frapper à la porte ; avec la servante, que de l’entendre gronder... Nous avons otium pro dignitate, une insignifiance respectable. Cependant, au milieu de cet oubli où je me suis moi-même condamné, dans cette stagnation, quelques importuns regrets de la vie, pas tout à faits tués, se lèvent, me soufflant qu'il y avait jadis un Londres, et que j'étais de cette ancienne Jérusalem. Dans mes rêves je suis dans Fleet Street, mais je m’éveille et en pleurant je me rendors. Je suis dur à mourir, Héloïse obstinée dans ce détestable Paraclet. Qu’ai-je gagné à la santé ? Un ennui intolérable. Et aux lever et coucher tôt et aux repas sobres ? Que rien ne m'est plus. Oh que les poètes menteurs ne soient jamais crus, qui traitreusement invitent l'homme à quitter les gais parages des rues ! ou figurez-vous bien qu’alors ils ne pensent nullement à un village. Au milieu des ruines de Palmyre je pourrais me ceindre pour la solitude, ou rêver au bruit du ronflement des Sept Dormeurs ; mais avoir autour de soi la petite image agaçante d’une ville ; des campagnards qui n’ont pas l’air de campagnards ; des boutiques de deux mètres carrés, une demi douzaine de pommes, et quatre sous de pain d'épices dédaigné, au lieu des aristocratiques fruitiers d'Oxford Street ; et, au lieu des immortels bouquinistes et marchands de vieilles estampes, une bibliothèque circulante qui croupit, où l’image mise en montre est un « Valentin » de l’an dernier, et où la renommée des dix derniers romans écossais n’est pas encore parvenue, — (morbleu, ils commencent tout juste à avoir vent de Red Gauntlet) — avoir une plate église nouvellement plâtrée, et souhaiter que ce soit seulement une cathédrale ! Les malandrins eux-mêmes ici sont dégénérés ; l'aristocratie du lieu est composée d'agents de change ; les passants sont trop nombreux pour assurer votre repos ou vous permettre de flâner en sifflant ou en bayant aux corneilles, trop rares pour former les beaux spectacles indifférents de Fleet Street. L'hiver, qui, au plus épais, emprisonne et force à garder la chambre, est encore plus supportable ici que les mois de liesse. Parmi ses livres, au coin du

tant guère de plus de soixante semaines, » Ils avaient dù commencer à être les pensionnaires des Westwood tout en habitant encore leur maison qui était attenante à la leur.

(1) Letter to Wordsworth. Jan. 22, 1830.

feu, à la chandelle, une douceur vous fait oublier que vous êtes à la campagne ; mais, avec la lumière, reviennent les champs verts, et alors mes regards deviennent fixes et, dans un accès de folie furieuse, je suis capable de me plonger dans l'étang de Saint-Giles. Oh! qu’aucun Londonien natif ne s’imagine que santé, repos, occupation innocente, échange d’aimables propos, étude récréative, puissent rendre la campagne autre que parfaitement odieuse et détestable! Un jardin fut la prison primitive jusqu’au jour où l’homme, avec un bonheur et un courage prométhéens, s’en tira par un heureux péché. De là sortirent Babylone, Ninive, Venise, Londres, les merciers, les orfèvres, les tavernes, les théâtres, les satires, les épigrammes, les jeux de mots — tout cela vint dans la période urbaine et de ce côté-ei de l’état d'innocence... Un journal est l'unique lueur de consolation que je reçoive ici; il vient de la riche Cathay avec les nouvelles de l'humanité. »

Lui qui jadis, au temps de sa servitude, se plaignait de l'hiver, où il ne lui était jamais donné, enfermé qu'il était dans « son antre de Leadenhall », de voir la lumière du jour, il le voit s'éloigner

avec regret.

«Je redoute, écrit-il en février (1), la perspective de l'été, avec ses jours de toute la journée. Pas besoin de son aide pour rendre la campagne ennuyeuse. Avec du feu et à la chandelle je puis rêver que je suis dans Holborn. Avec des ciels clairs qui éclairent le logis jusqu’au coucher, je ne le puis... Qu'on me donne Londres en temps d'incendie et de peste, plutôt que ces brises tièdes, cet air sain de la campagne et cet exercice sans but ! »

L'air de la ville leur est heureusement apporté par les amis, que leur installation leur permet encore de recevoir. Ils mangent à leur «table d'hôte » et, après diner, on se retire dans son particulier (2). Ils peuvent traiter quatre personnes (3). Ils ont même un lit pour accommoder un hôte ou deux (4).

Ce lit a bientôt une occupante. Emma Isola, qui récemment encore passait auprès d'eux ses vacances de Noël, de retour en Suflolk, à Bury, dans la famille de clergyman où elle est institutrice, a pris une dangereuse fièvre cérébrale (5), dont, en mars, elle

(1) Letter to B. Barton. Feb. 95, 1830.

(2) Letter to W. Ayrton. March 14, 1830.

G) Letter to Novello. May 14, 1830.

(4) Letter to B. Barton. June 98, 1830.

@) Letter to Mrs. Hazlitt. March. 4, 1830.

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se remet lentement (1). Cela a été un «coup terrible » pour eux : Lamb attend qu'elle soit assez bien pour supporter le voyage : ilira alors la chercher. Le temps vient. I1 se met en route et la femme du clergyman, son mari étant absent, lui fait les honneurs du logis très hospitalièrement. «La pauvre Emma, dès que nous fâmes seuls, raconte Lamb avec sa franchise habituelle (2), m'emmena dans un coin et me dit : « Surtout, n'est-ce pas, modérez-vous après dîner, pour l'amour de :moi, et, quand nous rentrerons à Enfield, vous boirez autant que vous voudrez et je ne dirai pas un mot.» Tout se passa bien. Mrs. Williams, la femme du clergyman, fut enchantée de lui. Ils firent des acrostiches l’un sur l’autre. Au retour, sur la diligence, Lamb est entrepris par un de ces esprits bien informés qui étaient son aversion et qu'il a peints dans son essai L'ancien maître d'école et le nouveau. » Que pensez-vous que sera la récolte de navets, cette année? (3) demande cet homme curieux de faits. — Cela dépendra des gigots bouillis », vint la réponse, ahurissante par son absurdité, du citadin qui n'avait jamais pensé à ces intéressants légumes qu’en corrélation avec le plat national dans la composition duquel ils entraient. Il faut ajouter, pour enlever à cette sortie le caractère d’impertinence qu’elle prendrait, dénuée de tout commentaire, que les deux compagnons de voyage, s'ils furent moins communicatifs, restèrent cependant amis pendant le reste du trajet. La manière de Lamb désarmait donc toute rancune. Au bout d'un mois Emma retournait en assez bonne santé, à Bury, « pour une longue année » (4).

Une nouvelle besogne charitable sollicite Lamb. Hone, l’éditeur de l’Every Day Book et du Table Book, n’a nullement réussi dans ses entreprises de librairie. « De bons amis (5), ont ouvert pour lui un café dans la cité, mais leurs moyens ne se sont pas étendus jusqu'à l'achat des cafetières, jusqu’au crédit pour les revues, les journaux et autres accessoires ». Il faut prendre l’initiative d’une souscription. Lamb fait des démarches. Il se sous-

G) Letter to W. Ayrton. March 14, 1830.

(2) Letter to Mrs. Hazlitt. May 24, 1830.

(3) Letter to Sarah Hazlitt. May 24, 1830. Letter Lo Mrs. Williams. April »,

(4) Letter to Sarah Hazlitt. May 24, 1830.

G) Letter to Southey. May 10, 1830.

abonne au Times que prend Hone pour son établissement naissant. C'était, en ce temps là, assez onéreux. Comme sous-abonné, il versait 100 fr. par an. Avec le port (the two-penny post) cela pouvait bien monter à 162 fr. (1). N'oublions pas qu'il faisait une rente de 30 livres (950 fr.) à Mrs. Reynolds. Il eut un autre pensionnaire : Morgan, ami de Southey, qui, atteint de paralysie et soudain réduit au dénuement le plus complet, reçut de lui une somme annuelle de ro livres (250 fr.). Quand Godwin se trouva dans le besoin, on eut recours à une souscription. Mr. Forster a retrouvé dans les papiers de Lamb une liste sur laquelle Lord Byron, entre autres, figure pour 25 guinées. Charles Lamb, dont les ressources étaient limitées et qui avait, on le voit, d’autres misères à secourir, donna 50 livres (1250 fr.).

Après avoir, en juin, publié son volume Vers d'Album (2), il songe, dès le 1° juillet, à aller habiter Londres. Le projet est mis à exécution. On s’installe au n° 34, Southampton Buildings. Holborn. Mary n'y resta pas longtemps. « J'ai ramené ma sœur à Enfield, écrit-il à Moxon (3), sûr qu'il n'y avait pas d'espoir de guérison pour elle à Londres. Son état d'esprit est déplorable au delà de tout exemple. Je me demande presque avec terreur si elle a assez de force à son âge pour s’en tirer jamais. Il faut qu'elle soit soignée ici et qu'elle ne voie ni n’entende rien au monde hors de sa chambre de malade. D'entendre dire simplement que Southey s'était présenté à notre appartement l'a totalement bouleversée. Voyez-le donc... et excusez-moi auprès de lui de ne pas lui écrire. Je n'ose ni écrire ni recevoir une lettre en présence de Mary. » Il retourne à Londres « seul et de très méchante humeur (4). » Il est peu satisfait de l'accueil fait à ses Vers d'album. Le 18 septembre, il voit mourir, à l’âge de cinquante-deux ans, Hazlitt, qu'il avait fréquemment visité au cours de sa maladie. Avec quelques autres fidèles il suivit le convoi funèbre jusqu'au cimetière de Ste-Anne, Soho. où le corps fut déposé. En décembre, frère et sœur sont à Enfield. assez bien portants et assez gais (5).

() Letter to Hone. June 17, 1830.

(2) Letter to B. Barton. June 28, 1830.

G) Letter to Moxon. 1830. /I have brought my sister. .:) (4) Letter to B. Barton. Aug. 30, 1830.

@) Letter to G. Dyer. Dec. 20, 1830.

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Vers le milieu de l’année 1831, Lamb a un regain d'activité. IL veut être utile à son ami Moxon, le libraire. Moxon tente de lancer une publication nouvelle, l'Englishman's Magazine. En août, Lamb lui donne ses deux morceaux sur Elliston, en octobre, Les Journaux il y a trente-cinq ans, qui figurent tous deux dans son recueil de 1833. Il inaugure une nouvelle série d'essais, dans le même périodique, sous l'appellation générale de Peter’s Net, le filet de Pierre, qui « n'entend pas donner que des choses plaisantes » (1). « Tout est poisson qui tombe dans mon filet », dit-il avec le dicton anglais. « Une signature exige que tout soit caractéristique de l'unique personnage Élia, ou de l'unique personnage Pierre, exigence qui autrefois le mettait à la gêne. » Comme premier morceau de cette série il écrit Les souvenirs d’un membre de l'Académie Royale. C’est de l'Élia de qualité moins exquise : des anecdotes d’un peintre, véritable commerçant, àpre au gain et avare. Ayant à peindre un cygne sur un transparent commandé par le Vauxhall, il achète une oïe. La bête posera d'abord pour l'image de l'oiseau plus noble et puis, mise à la broche, elle fera rentrer l'artiste dans ses débours... Lamb lui-même a jugé le morceau à sa juste valeur en l'excluant de son recueil. IL n'avait pas pour ses enfants une tendresse aveugle ; il savait rester vis à vis de lui-même un critique pénétrant et impartial. C’est une qualité assez rare pour qu'on la signale.

Au même moment, il écrivait une extrdvaganza en vers, Satan en quêle d'une épouse. Southey. Coleridge et Porson venaient de produire, en collabortion, une courte pièce, La promenade du diable. C’est là, nous dit Talfourd, ce qui suggéra à Lamb l’idée de ce morceau. La pièce de Southey et Ci (pour parler comme Talfourd) est satirique et contient des allusions à des personnages contemporains. Celle de Lamb est dictée par un pur amour de la drôlerie et des jeux de mots. C’est alerte, et la langue a une forte saveur de terroir — mais cela n'a aucune intention moralisante.Cette bouffonnerie sans but est bien caractéristique de Lamb, pour quile comique est en lui-même un but. La conception elle-même de cette folie nous renseigne sur un des petits côtés de son génie. Le diable choisit pour femme la fille d’un tail-

() Letter to Moxon. Aug.183r.

leur. On sait quelle source de jeux de mots cette profession est pour un Anglais. Inutile d’insister sur ce jeu d'esprit. Qu'il suflise de dire que le ton en rappelle assez celui de l'Audibras de Butler.

Ce petit poème fut publié à part. Moxon annonce un jour à Lamb qu'il lui reviendra un peu moins de dix livres sur sa vente. Lamb ne veut pas en entendre parler. Il n’en touchera pas un sou (1). Et voici pourquoi. L'Englishman's Magazine, au sort duquel il s'intéressait tant, y collaborant, suggérant des collaborateurs possibles (2), avait dû être abandonné en octobre. Or Lamb, qui déjà, en septembre, en recevant de l'argent de Moxon pour ses articles, avait protesté qu’il le considèrerait comme acquis seulement si le périodique doublaït le cap du 1° janvier suivant (3), sent l'argent « brûler dans sa poche » et, très embarrassé pour le rendre, trouve une solution qui « partagera la perte en deux et le laissera tranquille possesseur de ce qu'il détient ». On peut juger par là de sa délicatesse dans les matières d'argent.

Durant l'année 1832 le Journal de Crabb Robinson nous fait entrevoir quelques scènes d'intérieur chez les Lamb. Au mois de mars, il écrit : « Je me rendis à pied à Enfield, et trouvai les Lamb en excellent état, — non pas en parfaite santé, mais, ce qui vaut mieux, calmes et gais. Je passai une très agréable soirée à jouer au whist. Lamb était très causeur et absolument tel que je pouvais le souhaiter. » Et de nouveau en juillet : €... arrivai chez Lamb au bon moment, avant le thé. Après le thé, Lamb et moi nous fimes ensemble une bonne promenade. Il jouissait d’une santé excellente et était assez gai, et il a été ce soir tout à fait éloquent dans ses éloges de Miss Isola. Il dit qu’elle est la fille la plus sensée et la meilleure causeuse qu’il connaisse. Il lui enseigne l'italien, sans lui-même savoir cette langue, » Sans doute, lisaient-ils ensemble Le Tasse, à l'aide de la traduction de Fairfax (4). L'année suivante, ce sera l'Enfer du Dante qu'ils liront à la faveur de la traduction de Cary. Deux mois après, le même Crabb Robinson mena Walter Savage Landor voir Lamb. «Nous eûmes à peine une heure pour bavarder avec eux, mais cela suffit pour que Landor

(1) Letter to Moxon. Oct. 24, 1837.

(2) Letter to Moxon. Aug. 1831.

G) Letter to Moxon. Sept. 5,183r.

(&) Letter to Cary. Sept. 9, 1833.

ÉLIA : 267

se déclarât enchanté de la personne de Mary Lamb et charmé de la conversation de Charles Lamb, quoique j'aie trouvé que Lamb n'était nullement à son aise et bien que Miss Lamb fût restée tout à fait muette.» Tous deux étaient intimidés par la présence d’une personne qui ne leur était pas familière.

Les apparitions d'Emma Isola, qui appelle Lamb oncle, égaient le logis. Dans les intervalles lucides de Mary, Charles ne s’absente guère. Il ne verra pas les Wordsworth en février à leur passage à Londres, car il ne peut se décider à passer la nuit hors de la maison (1). Les recevoir sous son toit, il ne le peut pas, n'ayant pas de lit pour eux. D'ailleurs, on sait le danger de ces réceptions pour Mary. IL se sent «gêné et à l’étroit de toutes parts. » Il néglige Coleridge. Au reçu d’une lettre où celui-ci demande quel grief son ami peut bien avoir contre lui, Mary pleure de pure affection et Charles verse des « ondées moindres, mais non moins sincères (2) ». Sans doute aussi Coleridge est dans son cas: il est également chez des étrangers. On va le voir et on est reçu par les Gilman. Cela décourage parfois les meilleures volontés. Ils sont l'un et l’autre victimes d’une nécessité inéluctable. Ils ne peuvent être absolument chez eux. Pour Coieridge, c'est le déplorable état de sa santé où l'a réduit l'abus de l’opium. Pour Lamb, c’est le cas terrible de sa sœur.

Mary était-elle malade, alors Lamb fuyait la maison lamentable. Il faisait parfois alors d’assez longues excursions. Il allait par exemple à Widford, à vingt-deux milles de Londres, voir la famille de son vieil ami défunt, Norris (3). Il marchait. Un jour qu'Emma Isola l'accompagnait, la pauvre fille, les pieds couverts d’ampoules, dut rester couchée pendant deux ou trois jours. IL en avait aussi, mais n'y faisait pas attention. Les deux filles de Norris « compactes de bonté massive » (4) comme disait Lamb dans la lettre où il sollicitait pour elles l'intervention charitable de H. C. Robinson, avaient « recueilli leur mère à un foyer malheureux

(x) Letter to Moxon. Feb. 1832.

(2) Letter to Coleridge. April 14. 1832.

(3) Souvenirs d’une dame Coe, née Elizabeth Hunt, ancienne élève de Goddard House School, tenue par Betsy et Jane Norris, recueillis par Mr. E. V. Lucas. (Athenæum. June 7, 1902.)

(4) À Death-Bed.

dans ce misérable village du Hertfordshire où. depuis des années, elles s'étaient donné bien du mal pour établir une école de filles sans résultat. » Elles avaient aussi à leur charge un frère, Robert, un pauvre sourd, simple d’esprit avec cela. Mrs. Norris était le bon ange du village : médecin, garde-malade, en un mot la providence de quiconque était dans la peine. C'était chez ces bonnes gens que se rendait Lamb. Il leur apportait la gaieté. Au diner, il faisait rire tout le monde, donnant à ses commensaux des noms qu'il forgeait pour la circonstance, faisant entrer ces noms dans de courtes pièces rimées burlesques, taquinant innocemment le bon Richard, qu'il apaisait ensuite en flattant sa gourmandise ou en l'emmenant avec lui dans ses longues promenades, grande fête pour le pauvre innocent dont personne ne voulait. Pour les écolières elles-mêmes sa venue était une fête. Elles obtenaientun demi-congé. Il n'y avait d'ailleurs pas de choix. Il rendait tout travail impossible. A peine arrivé, il prenait le chemin dela classe et, passant la tête dans l'entrebâillement de la porte, il criait : « Eh ! Betsy ! — Comment va, Jane? — Oh! Mr. Lamb, » disaient-elles, et c’en était fait du travail de la journée. C'était lui désormais qui se chargeait des enfants. Il leur enseignaït un catéchisme de sa façon. Il leur faisait réciter l’oraison dominicale à rebours, bref, il avait, pour les amuser, toutes les inventions plaisantes qu'avait son père pour égayer une veillée de Noël (1). I1les emmenait à certaine boutique qu'elles connaissaient bien et là, se penchant au dessus de la demiporte, et frappant le plancher de son bâton, il appelait familièrement la marchande qui, du fond de l'arrière boutique, criait : Ah! Mr. Lamb, il me semblait bien avoir reconnu votre coup de canne. — Oui. c'est moi, répondait-il, et j'ai mon argent sur moi. Donnez à ces demoiselles pour douze sous de... ceci ou cela, » Malgré tout. paraît-il, les enfants avaient un peu peur de lui, parce qu'il n'était pas comme tout le monde.

Il aimait les enfants. Il serait assez étrange qu’un homme qui a tant écrit pour eux ne les eût pas aimés. Dès 1805, dans une lettre à Hazlitt (2), se trouve une allusion à une petite amie de douze ans, Louisa Martin (3). que Lamb appelle familièrement et affec-

(1) The Old Benchers.

(2) Letter to Hazlitt. Nov. ro, 1805, (3) Une lettre de Lamb à Wordsworth du 22 février 1834 dit de Louisa

ÉLIA 269

tueusement « Singe » : « Cela veut faire la dame et se donne des airs. Elle a obtenu qu’on l'appelle Mademoiselle, par grâce ! » Dans une lettre, non publiée, de Mary Lamb à Dorothy Wordsworth, on lit que l'enfant de John Hazlitt, une petite fille, aimait tant Charles Lamb, que, lorsqu'on l'attendait, elle arrêtait les étrangérs dans la rue et leur disait : « Mr. Lamb vient ce soir ». Charles et Mary Cowden Clarke (née Novello) dans leurs Souvenirs d'écripains, relatent une petite scène où Lamb, qui a apporté une friandise rare pour les enfants, trop exquise pour eux, font remarquer les aïinés, intéressés à la garder pour eux-mêmes, observation à laquelle il fait la sourde oreille, distribue le « nanan » avec des mines héroï-comiques et ces taquineries si chères à ce petit monde. Puis c’est Patmore qui nous dit combien Lamb prenait de plaisir avec les petits et à leur raconter d'étranges et folles histoires, Souvent il emmenait une de ses petites amies. On ne passait jamais devant un guignol sans s'asseoir. Et, s'il voyait un groupe de petits visages affamés dévorant des yeux l’étalage d’un pâtissier, il entrait dans la boutique et faisait une distribution de gâteaux. Il était très généreux, dit Mrs. Coe. Les mendiants avaient toujours quelque chose de lui, ce qu’il tirait de sa poche au hasard, jusqu'à trois schellings (3 fr. 55). « Le pauvre diable, disait-il, il en a plus besoin que moi ; et j'en ai en plein.»

Une fois ou deux il prit une canne à pêche pour se livrer au passe-temps vanté par son cher Isaac Walton. Mais il ne put jamais se décider à mettre le ver à l’'hamecçon. Il préférait passer la moitié de la matinée à épier les truites et à leur jeter du pain. On se rappelle que, tout enfant, il restait en contemplation devant les vandoises et Les brochets de l'étang de Blakesware. Et le voici précisément encore qui s’achemine solitaire, à la veille de sa mort, comme au début de sa vie, vers le petit bois du vieux domaine. Là, pendant des heures, il s’oublie à lire quelque vieux bouquin (il en avait toujours un ou plusieurs sur lui), assis dans un arbre qui lui offrait un siège naturel. Et, lorsque les enfants venaient le chercher pour le repas, il préférait parfois rester là à manger un morceau de pain et de fromage.

Martin : « C’est... après ma sœur, peut-être, la femme la plus exemplaire que j'aie jamais connue.» ... et, plus haut : « Pendant trente ans elle a été éprouvée par moi et je répondrais sur mon àme de sa bonne conduite. »

Son costume n’a pas changé. Il est toujours vêtu de noir, comme il convient à un clerc. Il a l’air d'un ministre dissident pauvre, tant ses habits sont roux et ràpés. Il porte la culotte courte, des guêtres et une haute cravate. Il frappe les cailloux de sa canne dans sa démarche méditative. Il fume dans une pipe en terre noire. Très maigre etles pommettes saillantes, voilà pour sa personne. L'expression de ses yeux, le sourire de sa bouche, devaient faire oublier tous ces détails un peu ridicules.

On aime surtout à se le représenter égayé par la compagnie jeune de cette Emma qu'il a adoptée, récompensé de sa bonne action. La jeune fille a besoin de mouvement, de gaieté. Un jour, elle entraînera Lamb à Londres, dont il avait oublié le chemin. Ils iront à l'Opéra (1). Une autre fois on ira voir jouer Miss Kelly (2). Ils couchent chez Moxon ; la familiarité de Moxon même est un peu le fait d'Emma. Ne va-t-il pas l’'épouser bientôt ? Il est, avec Forster, le futur auteur d’une « Vie de Goldsmith », Proctor, Cary et Miss Kelly, un des fidèles de ces dernières années.

En janvier et en février 1833 l’Athenæum publie son dernier essai, Sur la stérilité de la faculté imaginative dans les productions de l’art moderne. Lamb ne produira plus qu’une courte pièce de vers de temps en temps, entre autres son épilogue à la pièce de Sheridan Knowles, l'Epouse. Il s'occupe de son second recueil, qui va paraître chez Moxon sous le titre Les derniers essais d'Élia. La publication en est retardée par une opposition faite par le libraire Taylor (3), qui sans doute réclame la propriété littéraire de ces essais, se basant apparemment sur un précédent contrat conclu pour la publication des Æssais d'Élia. Enfin le volume paraît. Taylor et lui sont en procès (4). Lamb ne semble d'ailleurs pas éprouver la moindre inquiétude. Quelques malédictions plaisantes à l'adresse du malheureux qui a osé « porter une main sacrilège sur Élia » (5) sont toutes les traces que ce désagréable incident a laissées dans la correspondance de Lamb.

Au printemps de 1833, Lamb, « chassé de maison en maison

() Letter to Moxon. (Emma has tiesed me...) (2) Letter to Moxon. March 19, 1833.

G) Letter to Hone. March 6, 1833.

(4) Letter to Cary. Sept. 9, 1833.

(G) Letter to Moxon. 1833 /Many thanks...)

ÉLIA 291

par la maladie de Mary » (1) « répudie » Enfield. Il a «pris la résolution subite (Mary ayant une rechute) de l'emmener à Edmonton chez des gens qui l'ont soignée dans sa dernière attaque ». « Ses attaques empiètent annuellement (2). La dernière a duré trois mois, suivis de deux mois d’une dépression des plus terribles... Bref, pendant la moitié de sa vie, écrit-il, elle est morte pour moi, et l’autre moitié est rendue inquiète par la crainte et la pensée de la secousse suivante. Avec une pareille perspective, il m'a paru nécessaire qu'elle ne vécût plus avec moi pour être agitée par de continuels déménagements ; aussi suis-je venu vivre avec elle chez un Mr. Walden et sa femme qui prennent des malades et qui ont convenu de nous loger et de nous nourrir nous seuls. Ils l’ont déjà eue à soigner. Je la vois peu: hélas ! je l’entends trop souvent. Sunt lachrymæ rerum ! » Les Walden sont « pleins d’attentions et plus jeunes » que les Westwood. Edmonton est de trois ou quatre milles plus rapproché de Londres, avec plus de facilités pour le trajet. Voilà ce que se dit Lamb pour se consoler.

Il a en effet besoin de consolations. « Pour m’accabler un peu plus, dit-il à Wordsworth, une circonstance s’est produite, cujus pars magna fui, et dont, à tout autre moment, je me serais réjoui. Je suis sur le point de perdre ma vieille et unique compagne de promenade, dont l'humeur joyeuse était «la jeunesse de notre maison », Emma Isola. Je l’ai maintenant ici pour un court moment, mais elle est trop nerveuse pour qu'il soit bon qu'elle reste sous un pareil toit. Aussi fera-t-elle de courtes visites, — elle ne sera plus de la maison. Avec mon approbation absolue et plus que mon agrément, elle va être unie à Moxon à la fin d'août. »

Le bonheur des deux jeunes gens devait l’égayer. Emma est revenue à Edmonton avec une montre que Moxon lui a donnée. Lamb écrit à son ami cet enfantillage aimant (3) : « Pour l'amour de Dieu ne donnez plus de montres à Emma : une lui a tourné la tête. Elle est arrogante et insultante. Elle a dit quelque chose de très désagréable à notre vieux cadran du couloir, comme s’il n'était pas à l'heure, et pourtant il ne lui avait pas donné de

(1) Letter to Mrs. Hazlitt. May 31, 1833.

(2) Letter to Wordsworth. End of May nearly (1833). (3) Letter to Moxon. July 24, 1833.

272 CHARLES LAMB rendez-vous. Elle nous entraîne dans les champs, parce que là les gamins postés pour épouvanter les oiseaux vous demandent : «Pardon, monsieur, pouvez vous nous dire l'heure ? » et elle leur fait des réponses ponctuelles ». Et ce badinage si jeune continue tout au long du billet,

Le mariage eut lieu le 30 juin. Lamb s’y montra assez sobre, il le constate lui-même avec plaisir quelques jours après (1). Une heureuse coïncidence vint marquer cette journée. Ce jour-là même Mrs. Walden prenant un verre de vin et le vidant à la santé de Mr. et Mrs. Moxon, cette circonstance opéra comme un choc électrique et rendit la raison à Mary. C’est elle-même qui écrit ces détails aux nouveaux mariés. Et Charles tout heureux, écrit bientôt après : « Votre lettre a interrompu une septième partie de piquet que nous faisions... Nous passons encore notre temps aux cartes, à la promenade, à la lecture. Nous attaquons bientôt Le Tasse... Jamais on ne vit un tel calme, ni un tel rétablissement. » Emma ne fut pas une ingrate. Fréquentes continuent à être les relations entre la nouvelle famille et les Lamb. En septembre, en effet, Lamb, avec Mary et Emma, lit l'Enfer du Dante dans le texte (2) et, en novembre, Lamb et Emma se trouvent ensemble à Londres. « Dites-lui, écrit-il à son mari (3), dites-lui que je l'aime chaque jour davantage et que chaque jour elle me manque moins. Dites-le lui de la part de son oncle aimant, puisqu'elle m'a permis de prendre ce nom ». Et, plus loin : « Je me porte bien et je suis heureux, dites-le à Emma ». Il craindrait, en laissant supposer à Emma que, l'ayant perdue, il s'ennuie, de gâter le moins du monde son bonheur. Combien de pères ont pour leur propre fille des attentions aussi délicates, une affection si pure de tout mélange d'égoisme ? Moxon et Emma, de leur côté, semblent avoir été de bons cœurs. En février 1834 on fête dans Dover Street (4), chez Moxon, l’anniversaire de Lamb. Il les voit assez souvent.

En ce même mois de février, Mary, «après un court intervalle de lucidité de quatre ou cinq mois » (6), est reprise de son mal. A une amie d'Emma, une Miss Fryer, qui lui avait écrit pour le

@) Letter to Mr. & Mrs. Moxon. Aug. 1833.

(2) Letler to Cary. Sept. 1833.

G) Letter to Moxon. Nov. 29, 1833.

(4) Letter to Miss Fryer. Feb. 14, 1834.

@) Letter Lo Wordsworth. Reb. 22, 1834.

ÉLIA 273

consoler, Charles Lamb proteste qu'il est habitué à cette situation et donne sur leurs rapports à ces moments et le genre de folie de sa sœur des renseignements précieux (1):

« En dehors des moments de violence, ses divagations me valent mieux que le bon sens de ce moude. Son cœur est obscurci, non enseveli; il se fait jour parfois; et on peut discerner une forte intelligence luttant contre les flots qui l'ont submergée. Nulle part je ne saurais être plus heureux que sous le même toit qu’elle. Sa mémoire est anormalement fidèle, et dans les àges écoulés, si nous pouvons désigner ainsi les plus lointains souvenirs de notre pauvre existence, elle va chercher des milliers de noms et de choses qui jamais ne se seraient représentés à mon esprit, et des milliers d’autres dans les dix années qu'elle a vécues avant moi. Ce qui s’est passé depuis sa plus tendre enfance jusqu’à sa majorité, est ce qui surtout revit (choses importantes comme choses insignifiantes) dans son cerveau, avec la vivacité d’une réelle présence. Pendant douze heures ininterrompues elle fera sans répit défiler toute sa vie passée, sans rien oublier, lançant aux Walden nom après nom, comme un rêve ; choses sensées et sornettes ; vérités et erreurs pêle-mêle (2); un salmigondis auquel contribueraient l’inspiration et la possession. »

Le 25 juillet 1834 mourait Coleridge. Un peu avant de mourir, il avait, sous le titre du poème qu'il avait composé à Nether Stowey alors que Charles était son hôte (3), écrit :

Charles et Mary Lamb, Chers à mon cœur, que dis-je ? pour ainsi dire mon cœur. SAC SE M08 182

37 ans !

(1) Letter to Miss Fryer. Feb. 14, 1834.

(2) Talfourd, qui fréquemment assista à de semblables scènes, dit que les divagations de Mary étincelaient souvent de brillantes descriptions et de beautés fragmentaires. Elle s'imaginait être au temps de la reine Anne ou de Georges I‘, et décrivait dans le meilleur style de l’ancienne comédie, les dames vêtues de brocard et les manières de cour, comme si elle eût été élevée dans ce milieu. Tout cela était sans ordre et sans liaison, de telle sorte que l’auditeur ne pouvait retenir grand’chose de ses discours; mais ces morceaux ressemblaient à ces bijoux que sont les tirades de Congreve, mais tombés de leurs montures... Parfois même un filon de logique folle régnait d’un bout à l’autre, rapprochant les choses les plus dissemblables par essence, mais les rassemblant en un ordre étrange par une association verbale.

(3) This lime tree bower my prison.

Le coup sembla d'abord laisser Charles Lamb insensible. « Quand j'appris la mort de Coleridge, écrit-il, ce fut sans chagrin » (x). Il faut dire que Coleridge avait eu une agonie de plusieurs mois, que dès longtemps du reste sa vie était compromise, et qu'il avait traversé de longues et cruelles souffrances.

« 11 me semblait qu'il était depuis longtemps sur les confins de l’autre monde — qu’il avait soif de l'éternité. Je m'attristai alors de ne pouvoir m'attrister. Mais, depuis, je sens quelle grande partie de moi ilétait. Son grand et cher esprit me hante. Jene puis penser une pensée, je ne puis formuler une critique sur les hommes ou sur les livres, sans me tourner vers lui et me rapporter à lui. Il était l'épreuve et la pierre de touche de toutes mes cogitations. Il avait été un Grecian à Chrisl’s Hospital où j'étais Deputy Grecian : etcette même subordination et déférence vis à vis de lui, je l'ai gardée au cours des relations de toute une vie... Il fut mon ami de cinquante ans sans un dissentiment. Jamais je n’ai vu son semblable... »

Il ne pouvait se faire à l’idée de cette mort. «Coleridge est mort », répétait-il presque à chaque instant aux amis qui le virent à ce moment et qu'il interrompait par cette exclamation accompagnée, selon son habitude, de quelque jeu de mots, facétie macabre qui le séduisait peut-être par son impertinence. Sa pensée ne pouvait se détacher de cet événement. Nous ne dirons pas, avec son biographe Mr. Aïnger, que ce fut pour lui le coup de la mort. Il avait supporté d’autres épreuves et, à l’âge qu'il avait alors, bientôt soixante ans, on ne meurt plus d’un cœur brisé. Non, malgré la mort de Coleridge, malgré la demi-mort pour lui de Mary, il continua à vivre, comme poursuivent leur existence les vieillards, plus cramponnés à la vie que jamais. Rien ne changea à ses habitudes. 11 continua à aller, tous les troisièmes mercredis, chez son ami Cary au British Museum. Et même, le ton de ses dernières lettres est aussi gai que jamais. Témoin les trois lettres ou billets qu'il écrivit à Cary en septembre et en octobre, et surtout la lettre où il s'excuse (d'avoir été vu sortant ivre de la maison d’un clergyman » (2), exagération plaisante aussi remplie de bonne humeur que pas une. Nous le voyons encore diner chez Talfourd

@) Written in Mr. Keymer's volume. Nov. 24, 1834. (2) Letter to Cary. Oct. 1834. {I protest I know not.)

ÉLIA 279

avec Proctor, Forster et Barron Field, qui raconte cette soirée. Pour la dernière fois nous entendons Lamb juger une œuvre littéraire. Il prend le poème Henri et Emma de Prior et montre quelle fade paraphrase c’est de l'antique ballade, The Nutbrowne Mayde. Il cite le dénouement de Prior. Henri déclame à sa dévouée Emma :

En moi vois l'héritier du puissant Edgar,

Comte illustre ; qu’il fut terrible à la guerre

La Loire le confesse, car elle a senti son épée

Et tremblante s’enfuit devant le seigneur breton.

Et ainsi de suite pendant une douzaine de distiques. Puis il fait remarquer la modeste simplicité avec laquelle le noble jeune homme se découvre à sa maîtresse dans l’ancien poème :

Or, entends,

En Westmoreland

Qui est mon héritage, (dans une parenthèse, pour ainsi dire)

Je vous mènerai

Et, avec une bague,

En mariage

Je vous prendrai

Et ferai dame

Aussitôt que pourrai.

Ainsi avez-vous conquis

Un fils de comte

Et non un banni.

« Comme il aimait ses vieilles rimes et avec combien de justice ! » ajoute Barron Field, Jusqu'au dernier moment il resta tel que nous l'avons toujours connu et c’est un accident seul qui le mit au tombeau.

Cet accident survint un peu avant Noël. « En faisant sa promenade matinale quotidienne, raconte Talfourd, sur la route de Londres jusqu’à l'auberge où la chevauchée de John Gilpin est peinte, il buta contre une pierre, tomba et s’abima légèrement le visage. Les blessures semblaient en voie de guérison, quand un érysipèle se déclara, et cinq jours après, il succomba à cette maladie, presque sans souffrance. Le vendredi soir Mr. Ryle,

d'India House, qui avait été nommé avec moi son exécuteur testamentaire quelques années auparavant, vint me trouver et me dit qu'il était en danger. Je me rendis à Edmonton le lendemain matin et je le trouvai très faible et presque insensible à ce qui se passait autour de lui. De temps en temps on percevait quelques mots qui semblaient prouver que son esprit, dans sa faiblesse, était tout entier à des pensées aimables et hospitalières. Son dernier correspondant, Mr. Childs (1), lui avait envoyé en présent un dindon, au lieu du cochon de lait suggéré : et les phrases entrecoupées qu'on pouvait saisir parlaient de quelque réunion d'amis pour le manger. » Talfourd brode-t-il sur la réalité ? Le fait est que, dans sa lettre du 31 décembre 1834 à H. C. Robinson. il ne mentionna nullement ces détails. Comme il arrive dans l’érysipèle, le délire s'était alors emparé du malade. «Sa raison l'avait pour ainsi dire abandonné, écrit Talfourd. et je ne crois pas qu'il eût conscience de ma présence... Ryle l'avait vu la veille ; alors il avait tout son bon sens, causait de choses ordinaires, et dit qu'il était simplement faible et serait guéri dans un jour ou deux. » Dit-il réellement dans son délire les choses que Talfourd lui attribue ? Si ce n’est exact, si Talfourd, qui le connaissait bien, qui d’ailleurs avait sous les yeux ses dernières lettres. a arrangé la scène, elle est tout au moins bien vraisemblable. Il est curieux, en effet, de Le retrouver, à la veille de cette dernière crise, après la chute même qui devait avoir cette issue fatale, écrivant un billet qui nous le représente entre ses deux sources d'inspiration les plus charmantes, les livres et la gourmandise. Le 22 décembre, il envoyait un mot à Mrs. Dyer (2) au sujet d'un livre qu'il avait dû oublier chez elle, « livre qu'il avait été chercher tandis que les tripes étaient en train de frire » (3), ajoutant que, si on ne le retrouvait pas, il ne € pourrait plus jamais souffrir les tripes ». Mais laissons Talfourd continuer son récit : « Je ne crois pas qu'il me reconnut; et, après avoir essayé d'appeler son attention, je

@) La lettre de Lamb à ce M. Childs, du 15 sept. 1834, mentionne l'envoi de ses Essais. Il prête à son correspondant son unique exemplaire de ses Essais d'Élia pour un mois. En retour, il sollicite le prêt d’un « grogneur » du Norfolk « qu’il ne gardera qu’un jour ».

(2) Letter to Mrs. Dyer. Dec. 29, 1834.

(3) Cétait, avec le pied de bœuf, son mets préféré, nous dit Moxon.

ÉLIA dE le quittai, ne croyant pas sa mort si proche. Au bout de moins d'une heure sa voix s’affaiblit peu à peu, tandis qu'il murmurait encore les noms de Moxon, de Proctor et de quelques autres vieux amis, et il mourut aussi paisiblement que l’on s'endort. Le samedi suivant ses restes furent déposés dans le cimetière d'Edmonton, dans une tombe profonde, creusée en un endroit que, environ quinze jours auparavant, il avait désigné à sa sœur, au cours d'une promenade, un après-midi d'hiver, comme le lieu où il désirait être enterré. » Sa maladie n'avait duré que quatre jours.

Mary, inconsciente du malheur qui la frappait, put néanmoins aller au cimetière et désigner cet endroit à un des exécuteurs testamentaires de son frère. Là, à deux minutes de marche de Bay Cottage, « dans le cimetière désolé qui entoure l'antique église, dont la tour carrée, trapue. crénelée, montre ses tons éteints à travers de sombres masses de lierre », on déposa les restes mortels de Charles Lamb. Là Mary et lui, inséparables dans la vie, se sont réunis dans la mort. Sur la laide pierre, qui marque l'endroit où le « doux Élia » repose, sont gravés les vers de son ami Cary.

Depuis, dans l'antique nef de l’église, on a placé une tablette murale ornée des médailons de Charles Lamb et de W. Cowper, avec l'inscription suivante :

« À la mémoire de Charles Lamb, le doux Élia, et l’auteur des Contes tirés de Shakespeare. Né dans l’Inner Temple, 1995, élevé à Christ’s Hospital, mort à Bay Cottage, Edmonton, 1834, et enterré à côté de sa sœur dans le cimetière attenant.

Au centre de son être logeait Une âme sanctifiée par la résignation :

Oh, il fut bon, si jamais homme bon vécut, »

Ces vers sont tirés du tribut payé à la mémoire de Lamb par son vieil ami Wordsworth,

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