CHAPITRE PREMIER
Les pages qui précèdent ont essayé de faire pénétrer le lecteur dans la connaissance intime de l’homme que fut Lamb.
L'homme plaira ou ne plaira pas. Il n’est pas de ces caractères devant lesquels on peut rester indifférent.
Ceux qui prisent par dessus tout la grande correction de vie, l'aspiration à s'élever socialement, et la volonté et l'énergie, ces qualités ordinairement tenues pour distinctives du caractère anglais, n’estimeront guère ce commis résigné qui, conscient d'une sûre vocation littéraire, dérobe lâchement à la littérature les heures serviles qui lui assurent une modeste vie matérielle ; cet esprit sans ambition qui, honoré de l’amitié de quelques hommes porteurs des plus grands noms de la littérature anglaise de son temps, s’est complu dans la société d’individualités que lui recommandait seule l'irrégularité de leur vie ou quelque obliquité dans leur caractère ; cet indolent écrivain qui ne produit que par accès, à l’instigation du besoin senti ou prévu, du désir de servir l’entreprise d’un ami, et qui, s’il se plaint à mainte et mainte reprise des empiétements des fâcheux, se réjouit, au fond, de leur intrusion interruptive de sa tâche ingrate ; ce caractère faible, sujet à des attaques de mélancolie si seulement le ‘temps est sombre et égale-
ment à des accès de gaieté folle sans motif apparent, buveur réeidivant perpétuellement au mépris de serments réitérés, au détriment de sa santé, de son repos, du repos et de la sante de cette sœur pour laquelle, cependant, on l'a vu capable des plus grands sacrifices, fumeur invétéré, impuissant à se corriger de ce qu'il considère lui-même comme un vice nuisible, incitateur à la boisson ; cet éternel gamin qui ne pouvait résister à la tentation d'un calembour ou d'une mystification à commettre, alors que l'âge, semblerait-il, aurait dù apporter son sérieux et sa gravité; cet amuseur de la galerie, humoriste génial à l'ordinaire, cela est vrai, mais parfois, en véritable échappé d'atelier, prenant plaisir à décontenancer les gens graves, à interrompre les plus solennelles conversations par un indigne jeu de mots. À ces juges sévères Lamb n'eût pas songé à présenter sa défense. Il les aurait rencontrés dans la vie qu'il eût fait tout pour les affermir dans leur hostilité instinctivement flairée.
On peut aimer Lamb sans admirer tout indistinctement dans
son caractère. Cependant on ne peut souhaiter qu'il eût été exempt de ses faiblesses. Elles sont parties constitutives de son génie. Sans elles Lamb eût été autre. Elles lui ont soufflé l'indulgence, la pitié, trop sujettes à déserter le cœur de l'homme fort. De plus, beaucoup d’empire sur soi laisse ignorer bien des côtés de notre nature faillible. Les grands connaisseurs du cœur humain ont eu pour la plupart de grandes faiblesses.
Il est heureux qu'il n'ait pas été un écrivain de profession. Son mérite est justement d'avoir été un irrégulier, un amateur de lettres, ce caractère plus fréquent autrefois, qu'il est regrettable de voir disparaitre de plus en plus et que Sainte-Beuve vante en parlant de Joubert, cet homme qui eut plus d'une aflinité avee Lamb.
Ses dévots exaltent sa sagesse, sa pensée profonde, sa pénétrante critique de la vie, sa grande connaissance du cœur humain.
Sa sagesse est celle d’un contemplatif pour qui la vraie vie est celle du rêve et qui s'écarte le plus possible du contact des réalités. Mais il ne faut pas s'adresser à lui pour la conduite de la vie. S: pensée, engagée dans cette voie par de grandes infortunes, encouragée à y persévérer par les lectures vers lesquelles il se tourne en sa détresse, eflleure dans une humeur mi-badine, mi-solennelle, les questions profondes plutôt qu'elle n'y pénètre profondément,
L'HOMME Dieh
Les effleure-t-elle même ? La vérité est qu'il s'éloigne avec terreur de la métaphysique. Seulement ses pages, plus particulièrement celles d'humeur méditative, comme New Year's Bve, mais même les plus frivoles en apparence, en recouvrent un substratum. S'iln'a pas été ce qu'on peut appeler proprement un profond penseur, il est du moins un penseur, ce qui est bien quelque chose, et surtout un penseur indépendant, personnel et de tous les instants. Quelque objet que choisisse sa pensée, elle va droit à lui. Sur lui elle travaille devant nous. Nous voyons cette fleur s'ouvrir fraîche et nouvelle. Il en jouit lui-même. Il semble que, comme nous, il la rencontre pour la première fois. Le spectacle de ces éclosions est un charme qui nous attend à chaque pas dans ses écrits. La plupart des auteurs ont dans leurs livres des solitudes : leur pensée se lasse et se laisse suppléer par la mémoire. La pensée de Lamb ne sommeille jamais. Non seulement elle est constamment active, mais elle est toujours d'une qualité particulière et rare, et cela suflit, à défaut de grande profondeur, pour lui donner un pouvoir de séduction extraordinaire. Sa critique de la vie est celle d’un homme très éprouvé, très intelligent et très bon. Elle se borne d’ailleurs à des lueurs, des demi-intuitions. La vie est composée de vanités et ce sont ces vanités qui en font le prix. Elle vaut surtout par deux choses, le rêve, la méditation ou communion avec notre àme et le commerce avec les morts dans leurs livres et avec les vivants dans les intimités sans prétention et où l’on s’abandonne. Il est doux de rendre de bons oflices, de se voir entouré de visages familiers, amis et heureux. Ces modestes jouissances à notre portée et qui ne demandent pas d'effort pour les atteindre doivent nous satisfaire. On peut sans doute en concevoir de plus hautes, de plus nobles; mais il faut savoir imiter le joueur de whist qui, malade, peut se plaire au whist du malade (1), une partie de piquet à deux et jouée pour l'honneur, et s'arranger ainsi d'un mobile inférieur d'action. Lamb s'accommode de la vie telle qu'il la trouve, sans espoir ni volonté d’y rien changer. Il ne croit guère au progrès. Tandis que ses amis se passionnent pour les idées de justice, de liberté, acclamant la Révolution française, il étudie le cœur humain, qui est toujours le
(1) Mrs. Battle.
même, soit dans l'idiosyncrasie complaisamment étalée d'un Sir T. Brouwe, soit dans le. scrupuleux examen de conscience d'un quaker. La vie, malheurensement, est déformante; l'enfant est ennemi du mensonge et son. âme est pure ; l’homme devient lâche et succombe aux passions. Si du moins il voyait plus clair que l’enfant! Hélas, l'illusion nous berne: nous sommes, au mieux, des fous. Heureux quand nous ne nous croyons pas sages! Ce jugement de la vie n’est pas nouveau et ne témoigne pas d’une pénétration bien vive. Il est surtout une leçon de modestie et de modération. Pour sa connaissance du cœur humain, il l’a tirée d'une habitude d'introspection et des livres. IL connaît l’homme plutôt que les hommes. Le moindre homme d'action les connaît autrement que lui.
Il a surtout connu les grandes souffrances du cœur, ses incertitudes, ses faiblesses, ses illusions, ses vanités, les nuances subtiles du sentiment qu'il pouvait étudier en lui. Mais il a ignoré les bassesses, les turpitudes, les noirceurs. Vers les scélérats, les traitres, il ne fait qu'une approche imparfaite. Il ne les a pas connus. De là vient qu'il a presque de la tendresse pour Richard IIT et pour Jago. Son Matravis ne vit pas. Les âmes tortueuses, il ne les pénètre pas. Wainwright eut son affection. L'hypocrisie seule lui était pénétrable et antipathique. Encore ne dut-il pas avoir trop à en souffrir dans la vie. Le caractère de Joseph Surface, dans l'Ecole de la Médisance, ne lui déplaît pas pourvu qu'il ne soit pas rendu par un jeu trop réaliste. Il semble avoir conçu le mal comme une abstraction. De là sa bonne humeur. Elle a pour fondement sa pureté d'âme.
Ses dévôts parlent encore d’héroïsme. Le mot est un peu gros et l’aurait désobligé lui-même. La vérité est que, dans un moment pressant, il n'écouta que son cœur. Le sacrifice accepté (était-ce bien un sacrifice ? Il liait sa vie à l'être qu'il aimait le plus au monde, sa sœur) il n'eut plus qu'à rester opiniàtrement dans la voie prise. Il se laissa trainer, comme il le dit lui-même, dans le cortège de la vie, opposant à tout une force d'inertie qui fait sa contünuité de direction. On l’avait mis à South Sea House, à East India House : il y resta. S'il lui avait fallu montrer quelque initiative, qu'aurait-il fait? Mary et lui sont des faibles résignés. Ils sont à la fois soutiens et victimes l’un de l’autre; victimes, par
la faute d'une sensibilité trop exquise : soutiens, cela est évident pour le cas de Mary, cela n’est guère douteux pour celui de Charles. Charles en effet a besoin de s'appuyer sur autrui. La religion fut pour un temps un soutien. En littérature, il s’est appuyé sur Shakespeare, en faisant ses Contes, sur Chapman, pour ses Aventures d'Ulysse, sur les Elisabéthains, à peu près partout, soit dit sans préjudice de sa grande originalité très réelle. Dans sa vie, il en est de même. Il lui faut la société de ses semblables, «la douce assurance d’un regard ». Seul, il tombe à plat. Sans Mary et l’intérieur qu’elle lui fit, il se serait probablement dépensé tout à l’extérieur. Qui sait quelle vie il eût menée? Les excès l’eussent tué. Il aurait fui la solitude imparfaite, celle dont on jouit seul, à l’égal de la mort. On a vu combien il avait la terreur de l’action. Une décision à prendre l’anéantissait. C’est cela qui lui dicta la prévoyance, l’économie. S'il ne fut pas positivement un héros, il fut du moins une âme extraordinairement aimante et dévouée.
Ceux qui l’ont connu ne parlent de lui qu'avec tendresse. « Le plus aimable des hommes, dit Mrs. Balmanno (1). Plein de qualités attachantes, il vivait au profond du cœur de ses amis ; même ceux qui ne le connaissaient que par un rapprochement accidentel ne manquaient jamais de garder toute leur vie le souvenir de son génie et de sa simplicité rares et pour ainsi dire uniques. »
Ses lecteurs sont dans le même cas:la douce figure de leur essayiste les conquiert. On n’est pas l’ami de Sterne : outre la perversion de son imagination indélicate. qui vous repousse, il est enclin à devenir trop bouflon. On a vite découvert en lui un épicurien de la sensibilité. On finit par douter de sa sincérité. Addison est trop supérieur, trop distant, trop moraliste. Son ironie, qui n’est pas si inoffensive qu'on veut bien le dire, nous le fait craindre un peu. Steele, Dick Steele, comme ses contemporains l’appelaient familièrement, est plus humain, et, si l'on peut dire, il est plus de nos gens. C’est un aimable camarade. On aimerait à mieux le connaître. Cowley bavarde agréablement : il s'ouvre à nous, sur un ton de confidence, sans que son personnage nous attire particulièrement : il est trop philosophe, trop sage. Walton
(@) Mrs, Balmanno, Pen & Pencil,
est un homme doux, pacifique, aimable, qu'on aurait plaisir à rencontrer dans une humeur idyllique passagère. Lamb, outre une personnalité aimable, a une originalité riche qui renouvelle à chaque instant l'intérêt. Comme le « Mélancolique Jacques » de Comme il vous plaira, il est «plein de substance ». Il a presque une aussi «infinie variété » que la Cléopâtre de Shakespeare. Dans ce qu'il vous a dit vous découvrez ensuite une nuance qui vous avait échappé, une intention que vous n'aviez pas vue. On ne se lasse pas de l’entendre. Il est heureux de causer avec vous et son bonheur est communicatif. Non qu'il cherche à vous instruire ; encore moins cherche-t-il à briller. Mais le commerce humain par la parole est pour lui une des grandes jouissances qui soient sur terre. Il aime à goûter son « mot sur votre palais ». Il aime à être aimé, Il est peu exigeant. Une dose de naïveté et d'illusion chez vous n’est pas pour lui déplaire, pourvu qu'elle soit accompagnée d’un bon naturel, comme chez G. Dyer et chez Martin Burney. Une certaine fatuité même, si c’est là votre nature, ne le rebute pas, mais ajoute un charme à votre composé. Exemple : Ayrton. Peutêtre n'êtes-vous pas flatté d’être en compagnie si peu choisie, surtout que vous y rencontrerez encore des irréguliers dont le seul mérite est d'être de gais compagnons, recommandés, quoique peu recommandables, par quelque excentricité dans leur nature. Pardonnez aux erreurs du cœur ; et passez sur cette promiscuité. Montrez-lui la même indulgence qu'il vous témoigne. Nul n'est parfait. À celui qui sait vous inspirer quelque sympathie pour l'étudiant pauvre coupablement orgueilleux au point de rougir d'un père, ne passerez-vous pas quelques imperfections autrement innocentes ? Songez que s’il se laisse aller à aimer ceux que tout le monde haïit, c'est par un sentiment de révolte chevaleresque contre les jugements tout faits et non réfléchis du commun des hommes.
Il ne blessera aucune de vos susceptibilités. On allèguera sa boutade contre les Calédoniens. Il leur reproche de ne pas entendre la plaisanterie : c'était un défaut capital à ses yeux. Je crois bien que les Ecossais ne lui en ont jamais gardé rancune. Luimême en comptait plusieurs parmi ses meilleurs amis. Il se déclare incapable d'aimer les nègres. La raison? Ils sont noirs ! Le juif ou le quaker qui lui tiendrait rigueur de ses inoffensives
boutades se montrerait bien mal partagé sous le rapport du sens de l'humour. Et alors, qu’a-t-il à faire du livre d'Élia ?
Sachez que, pour vous plaire, cette amabilité ne sera pas la sienne qui, banale, se déploie et n'est qu’une variété de l'insincérité avec, à sa base, le mépris du semblable ou la lâcheté. Plutôt que de se montrer meilleur qu'il n'est réellement, il se plaira parfois à se faire pire que nous ne le connaissons pertinemment. C’est là une innocente provocation qui lui sourit. C’est une démarche souvent habile. Les gens voient l’exagération et la corrigent par une exagération contraire, toute à votre profit. D'ailleurs nullement diplomate. Ce sont coquetteries du cœur purement instinctives, habiletés irréfléchies.
Tel durent le connaître ses familiers. Tel nous le retrouvons dans ses écrits. Ses contemporains vantent sa conversation. Elle éclipsait, disent-ils, grandement ses écrits, Sa manière, sans doute, donnait cette illusion. Elle devait être quelque chose de rapprochant de ses lettres, et ses lettres ne diffèrent pas essentiellement de ses essais. De sorte que nous pouvons être assurés que c’est l'homme lui-même qui se présente à nous dans les Essais d'Élia. On sait du reste que c'était à Barron Field que fut écrite d'abord la lettre qui, revue et développée, est devenue l'essai Les Correspondants éloignés. 11 en est de même pour Un lit de mort, Le Betraité, tandis que des fragments de sa correspondance entreront dans d’autres essais.
Rien ne saurait, mieux que cette constatation, prouver que chez Lamb il n’y a pas d’attitude littéraire et que c’est bien l’homme qui parle dans ses écrits. Cela suflit à différencier ses essais des autres et fournirait une réponse à ceux qui nous reprocheraient de ne pas donner ici un historique de l'essai, cherchant des ressemblances entre les divers essayistes du passé et le nôtre, posant même les règles de l'essai, comme nous l'avons vu faire dans Ja préface d'une édition de C. Lamb. Qu'est-ce donc que l'essai? Le type est-il l'essai de Montaigne ? Montaigne pense la plume en main sur tous les sujets qui lui passent par la tête. Modestement, il intitule son livre Essais. Il aurait pu tout aussi bien écrire « Propos divers ». Bacon vientet suit son exemple, du moins quant à son titre. Son sous-titre, plus précis, marque une différence : «Conseils civils et moraux ». C’est que la genèse du livre
est essentiellement autre. Ce furent d’abord des notes prises par un homme d'action, notes auxquelles il comptait se référer dans la conduite de la vie pratique, observations qui doivent mener au succès. Cowley est un lettré qui, dans le calme de la retraite, philosophe à la manière d'Horace, tantôt en prose, tantôt en vers. Ces trois écrivains font des livres. Viennent Steele et Addison. Ceux-ci sont des journalistes. Ils doivent fournir un article périodiquement. Ils entreprennent une œuvre didactique et moralisatrice. Ils offrent à leur public des leçons agréablement présentées. Ces sermons laïques, de peur qu’on ne s'y méprenne, ont leur texte, citation latine ou autre. Ces diverses productions, qu'ont-elles de commun, que le nom, qui est arrivé à désigner une composition de peu d’étendue ? Comment surtout les comparer aux badinages d'Élia ?
Ceux qui ont aimé Lamb dans cette biographie, où paraît beaucoup de sa correspondance, l’aimeront forcément dans ses essais, où il ne se montre pas autre. L'allusion y est seulement plus discrète. Mais c'est toujours le même cœur, le même caractère, qui transparaît sous le voile de l'humour. L'expression curieuse, exquise, n’est pas plus curieuse, plus exquise, que dans maintes de ses lettres, car elle n’est pas un vêtement, mais le corps même de sa pensée. Le travail de la révision en vue de paraître devant le public n'a pas ajouté, chargé; au contraire, il n'a fait qu'élaguer les excroissances d’une fantaisie trop riche.
Si son individualité prenait ceux qui l’approchaient, comment manquerait-elle d'avoir cet effet sur ses lecteurs ? Car, sincère avant tout, il s'offre à nous tel qu'il était. Et si, au début, il allait chercher des inventions spirituelles ou comiques, où ne paraissait qu'un petit côté de son talent, lorsqu'il produisit ses Essais d’Élia, à l’âge de quarante-cinq ans, il avait eu tout le temps de prendre conscience de son originalité et s'était rendu compte qu'il n'avait qu'à se livrer au public tel qu'il se livrait à ses amis. Comme eux donc, nous nous trouvons en présence de l'homme. Si son caractère, tel qu'il a été vu dans les pages précédentes, a quelque fascination pour nous, son œuvre doit nécessairement nous séduire par les mêmes traits, car elle est leur expression exquise.