‹ Charles Lamb: Sa vie et ses œuvresChapitre 17 sur 28 · CHAPITRE.II · texte numérisé non relu

CHAPITRE.II

Il était à craindre qu'un homme chez qui Le cœur parlait si haut et qui avait tant de motifs de s’atiendrir sur lui-même ne versât dans le sentiment. On l'a vu d'abord, à limitation de Bowles, produire des sonnets plaintifs, expressifs de son tempérament mélancolique, où l'amoureux déçu. le frère aimant, épanche sa peine et sa tendresse. Puis viennent les accents maladivement pathétiques de Rosamund Gray. Enfin dans John Woodvil le sentiment est encore en excès. Une réaction se produit, en partie détente d’une nature nerveuse chez qui le rire vient succéder aux larmes, en partie triomphe d’une vitalité résistante, d’un bon sens solide, d’un fin sens critique, qui, aidé de la méditation intérieure et de la lecture de la saine et humaine littérature élisabéthaine, arrive à une conception plus complète de la vie. Pourquoi s’appesantir obstinément sur le drame et ne pas jouir également de la comédie ? Ne se mélent-ils pas à chaque instant ? Contre l'attendrissement qui est une faiblesse etun danger n’avons-nous pas la ressource de la plaisanterie ? N'y a-t-il pas une sorte d’hypocrisie à jouir de nos sentiments tendres ? Une pudeur enfin nous dicte la réserve.

Cette nature portée à l’attendrissement a lutté avec succès. La retenue que Lamb s’est constamment imposée rehausse l'effet de ses passages pathétiques.

D'abord, en artiste consommé, il avait compris toute la force d'émotion qu'il y a dans un récit simple et sans commentaire : tel celui du Vieux Coche d’eau de Margate.

« .…. C'était un grand garçon, apparemment très pauvre, très infirme et très patient. Son œil était toujours sur la mer avec un

288 CHARLES LAMPB

sourire... Il était avec nous sans être des nôtres. Il entendait sonner la cloche du dîner sans bouger ; et, quand quelques-uns de nous tiraient leurs provisions — viande froide et salade — il n’en produisait pas et semblait n'en pas sentir le besoin. Ün biscuit unique était tout ce qu’il avait emporté en prévision d’un jour et d’une nuit, peut-être deux, que ces bateaux mettaient souventefois à accomplir leur voyage. Dans une plus intime connaissance, qu’il sembla ne rechercher ni ne décliner, nous apprîimes qu’il allait à Margate, dans l’espoir d'y être admis à l’'Hospice pour prendre les bains de mer. Son mal était la scrofule, qui paraissait l'avoir rongé par tout le corps. Il exprimait grand espoir de guérison ; et quand nous lui demandâämes s’il avait des amis là où il allait, il répondit : « Je n’ai pas d'amis. »

L'auteur n'insiste pas. Inutile d'appuyer le trait. Le frisson est produit. Sterne n'aurait pas ainsi lâché le sujet. Quel est l’art le plus sincère ? Tous les jours, dans la vie, nous côtoyons de semblables infortunes. Un regard de pitié et nous passons.

L'aventure de Barbara S. comporte plus de développements. Sans hâte, ce qui témoigne d’un plaisir à s'arrêter sur une idée aimable, Lamb raconte la touchante anecdote. C'est une enfant de onze ans. Naguère encore figurante dans un théâtre de Bath, elle vient d'être promue à de petits rôles. Elle se sent déjà femme par la conscience de nourrir de ses gains toute son indigente famille. Elle connaît la faim. Tout récemment elle se réjouissait de la perspective d’un poulet dont elle devait manger en scène. Il avait été outrageusement saupoudré de sel par un camarade, un comique mal inspiré. Elle dut rejeter précipitamment la première bouchée et ne put se tenir de fondre en larmes. C'est cette petite fille affamée qui, un samedi de paie, reçoit du vieux caissier brouillon, au lieu de la demi-guinée gagnée, une guinée entière. Quand elle prend conscience du poids insolite qui charge sa petite main, le premier mouvement de cette enfant honnête par nature, et non par principe, c'est de rendre l'argent auquel elle n'a pas droit, Puis un conflit se livre en elle. Le caissier n’a pour elle que des bontés ; oui, mais il est riche. Cet argent achèterait des bas à ses petites sœurs, qui alors pourraient l'accompagner aux répétitions. Instant critique ! Sa vertu triomphe. Une force extérieure à ellemême l’entraîne. Elle retourne sur ses pas et avertit de son erreur le vieux caissier, qui empoche la différence avec un phlegme mortifiant. — C'est vrai; la note est juste. Toutes les circonstances

rendent l'enfant intéressante et sympathique, rehaussent son mérite et concourent au pathétique du petit drame. Certaines digressions badines, qu'on accuserait à première vue de retarder inutilement le récit, viennent comme faire excuser l'insignifiance du sujet.

Plus exquis est le sentiment de l'essai La Saint Valentin. Pour remercier une fillette de « mainte faveur qu’elle lui avait accordée sans le savoir ; car, quand un aimable visage nous salue, ne fûtce qu'en passant près de nous et ne doit jamais plus nous connaître, non plus que nous, nous devons en avoir comme une obligation », un jeune artiste s'ingénie à peindre en secret un merveilleux travail, « toutes les plus jolies histoires d'amour ;... œuvre magique. Iris en teignit la trame. Sans être vu, il voit l’heureuse fille développer ce valentin, danser, battre des mains, à mesure que, un à un, se déployaient les jolis emblèmes... C'était comme quelque présent des fées, un cadeau du ciel, comme, dans leur piété familière, nos ancêtres disaient d’un bienfait, le bienfaiteur restant inconnu ». Autour de cette jolie scène «respire un air délicat », comme autour de ce château de Duncan où hantaient les hirondelles.

Est-ce une trouvaille exquise de sentiment, ou n'est-ce pas plutôt l'expression qui jaillit spontanément d'un cœur délicatement affectueux, que ce trait de l'essai Mackery End? Lamb retrouve une vieille ferme oubliée et éprouve un plaisir tel qu'il n'en avait pas éprouvé depuis longtemps. « Car, ajoute-t-il, quoique je l’eusse oubliée, nous n'avions jamais oublié que nous y étions venus ensemble ». Cette double conscience qu'il s’attribue, l’une particulière à lui-même pour les choses indifférentes, l’autre faite de celle de sa sœur et de la sienne fondues pour les choses de sentiment, marque mieux que rien ne pourrait le faire l'union intime de deux cœurs.

Avec ces nuances délicates on comprend que le sentiment, chez lui, n'est pas cette chose un peu grossière dont on a tant abusé depuis Rousseau.

Sa sincérité et sa réserve donnent du premier coup à ces passages une forme définitive. Les corrections apportées avec tant de soin aux rédactions successives de ses essais n'ont pas porté sur les endroits pathétiques, mais sur ceux de verve badine.

Son invention humoristique débordait quelquefois. Son cœur avait une pudeur et un tact parfaits.

Sa sincérité paraîtra dans l'examen du portrait de son vieux père déchu. Il a eu la discrétion de le présenter sous le nom imaginaire de Lovel, l'homme de confiance du bencher Samuel Salt. Nous connaissons ce petit homme industrieux, vif, gai, chevaleresque, plein de qualités aimables.

« Je l'ai vu, dit Lamb, dans son vieil âge et au déclin de ses facultés, pris d’un tremblement sénile, au dernier degré lamentable de la faiblesse humaine, — « reste désolé de ce qu'il avait été» —... Parfois... il parlait de sa vie passée et disait comment, tout jeune enfant, il était arrivé de Lincoln pour entrer en place; et comment sa mère avait pleuré en se séparant de lui, et comment il était retourné la voir, au bout de quelques années d'absence, avec sa belle livrée neuve, et comment elle s'était récriée à ce changement et pouvait à peine croire que c'était là « son gars ». Et puis, l'excitation tombait, il pleurait, et alors je souhaitais que cette triste seconde enfance eût encore une mère pour lui faire poser sa tête sur son giron. Mais notre mère commune à tous, peu de temps après, le reçut doucement dans le sien. »

Les souvenirs du vieillard sont mis dans les termes mêmes qu'il devait employer en les racontant. Les paroles de sa mère sont celles mêmes que sa bouche dut proférer. La conclusion même, qui paraît plus artificielle, a cette vérité supérieure que trouvent les poètes. La pensée consolante sur laquelle tombe le passage est le sentiment même que le fils dut éprouver à la mort de son père. On peut être convaineu que l'expression n'a pas pris forme sous la plume de l'écrivain, qu'elle ne s’est pas fondue dans son cerveau à la chaleur de l'inspiration. Elle y était. Il l'y a retrouvée. Cette aflirmation n'est pas téméraire en parlant d'un homme qui s’est étonné lui-même d'avoir dit d'un auteur, de Defoe, les mêmes choses, presque dans les mêmes termes, à vingt ans de distance.

Ce sont bien les sentiments inspirés à Lamb par la mort récente de son frère John que nous trouvons exprimés si sineèrement et si pathétiquement dans l'essai Enfants du Rêve.

« Je supporlai sa mort, dit-il, assez bien, à ce qu’il me sembla, d’abord, mais ensuite elle me hanta, me hanta ! et, si je ne pleurai pas... pourtantil me manquait, tout au long du jour, et je ne sus qu'alors combien je l’avais aimé. Sa bonté me manquait, son humeur contra-

riante me manquait, et je souhaïtai qu'il fàt vivant, pour quereller avec lui, (car nous nous querellions Lee) plutôt que de ne jamais plus l'avoir...

C'est bien cette mort qui évoque devant lui l'image de son passé. Et la fiction des enfants d'Alice ne doit pas être une pure mise en scène inventée pour les besoins de la composition. Il faut croire que la disparition complète d’une branche du tronc familial éveille en lui un sentiment qui peut-être y sommeillait, la tristesse de mourir tout entier. Elle ravive le regret d'Alice et de la nouvelle famille qu'elle et lui auraient pu fonder. En tout cas, pour qui connaît sa vie, ce morceau, en dépit de détails souriants introduits comme pour couper l'allure solennelle des confessions, est le plus pathétique de tous les essais d’Élia.

On vient de constater le souci de Lamb de mitiger le sentiment par le mélange de traits d'humour. Il évite les accents purement pathétiques. Une seule fois il s’est laissé emporter et sa pitié a parlé avec une sombre et touchante éloquence : c’est lorsqu'il a décrit le foyer du pauvre. Il faut citer le morceau si l’on ne veut pas donner de lui une impression incomplète.

« Il est des foyers qui ne sont pas des foyers ; le foyer de l’homme très pauvre... Les lieux de plaisir à bon marché et les bancs des cabarets où la foule se presse, s'ils pouvaient parler, en donneraïient un témoignage lamentable, C’est là que l’homme très pauvre court chercher une image du foyer qu’il ne saurait trouver chez lui. Pour une grille affamée et un combustible indigent, qui ne suflit pas à entretenir la chaleur naturelle aux doigts de tant d’enfants grelotiant avec leur mère, il trouve au cœur de l'hiver toujours un âtre flambant, et un coin de grille où chauffer sa pitance de bière. Au lieu des criailleries d’une femme, efflanquée par la famine, il rencontre des attentions souriantes au delà des mérites du peu qu'il peut dépenser. Il a des compagnons, ce que lui refuse son foyer, car l’homme très pauvre ne reçoit pas de visites. Il peut voir comment va le monde et parler un peu politique. A la maison il n’est pas question de politique, si ce n’est de la domestique. Tout intérêt, réel ou imaginaire, tout sujet qui élargit l’esprit de l’homme et le mettrait en sympathie avec l'existence générale est refoulé dans la considération absorbante du manger à gagner pour la famille. Au delà du prix du pain, toute nouvelle est dénuée de sens et impertinente. À la maison il n’y a pas de gardemanger. lei il y a du moins une illusion d'abondance; et, tandis qu’il fait cuire son maigre bout de viande de boucherie devant les barreaux

de la grille banale, ou qu'il mâchonne ses provisions froides plus humbles, son appétissant morceau de pain et de fromage avec un oignon, dans un coin où nul ne critique sa pauvreté, il jouit de la vue du solide rôti qui fera le repas du cabaretier et de sa famille. Il s'intéresse à sa confection; et, en aidant à enlever du feu le trépied, il sent qu'ily a en effet quelque chose qu’on appelle bœuf aux choux, ce qu’il commençait à oublier au logis. Cependant il fuit sa femme et ses enfants. Mais quelle femme et quels enfants ? Les gens prospères, qui trouvent à redire à cette désertion, s’imaginent quelque famille contente et bien tenue comme celle qu'il retrouve au foyer. Mais regardez la physionomie des pauvres femmes qui suivent et persécutent leur homme jusqu'à la porte du cabaret, où il va entrer, alors qu’une sorte de honte le retiendrait si la misère plus forte ne le poussait à en franchir le seuil. Ce visage, écrasé (1) par le besoin, où chaque" trait riant, chaque irait conversable, est depuis longtemps effacé par la misère, — est-ce là un visage auprès de qui rester à la maison ? Est-ce plutôt une femme ou un chat sauvage ? Hélas ! c’est le visage de l'épouse de sa jeunesse qui jadis lui sourit, Il ne sait plus sourire. Quelles joies peut-il partager ? Quels fardeaux peut-elle alléger ? Oh ! c’est bel et bien de parler de l'humble repas partagé ensemble! Mais s'iln’y a pas de pain dans l'armoire ? L'innocent babil des enfants désarme la pauvreté de son aiguillon. Mais les enfants des gens très pauvres ne babillent pas. Ce n’est pas l’un des traits les moins terribles de cette condition qu'il n'y a pas d'enfantillage dans ces demeures. Les pauvres, me dit un jour une vieille garde malade sensée, . n’élèvent pas leurs enfants, ils les traînent. Le petit mignon insouciant de la «nursery » plus riche, dans leur taudis se transforme bien vite en une personne prématurément réfléchie. Personne n'a le temps de le dodiner, personne ne pense qu'il vaille la peine de le caresser, de le dorloter, de le faire sauter à bout de bras, de lui faire ses caprices. Il n’y a personne pour sécher ses larmes sous les baisers. S'il pleure, il ne saurait qu'être battu. On a dit, et le mot est joli, qu’ « un bébé est nourri de lait et de flatteries ». Mais l'alimentation de ce bébé pauvre a été peu consisiante, peu nourrissante ; la réponse à ses petites ruses de bébé, à ses efforts pour attirer l'attention, d'amères et incessantes objurgations. Il n’a jamais eu de jouet ni su ce qu'est un hochet. Il a grandi sans le refrain berceur de la nourrice ; il n’a pas connu la mignotise patiente, la caresse consolante, la nouveauté attrayante, le joujou plus dispendieux, ni l'invention improvisée, moins coûteuse, pour diverür l’enfant, les mille propos insensés (les plus sensés pour lui), les sages impertinences, les mensonges salutaires, l'intervention de l'histoire appropriée qui met un terme aux souffrances du moment et éveille les passions du jeune émerveillement. On n’a jamais chanté pour lui ; personne ne lui a jamais dit de conte enfantin. On l'a trainé, pour vivre

@) Esaïe IIL. 15. : écraser la face des afigés..…

ou mourir comme cela tomberait. Il n'a pas eu de jeunes rêves. Il est entré bratalement dans les réalités de fer de la vie. Un enfant n’existe pas pour les gens très pauvres comme un gentil jouet; ce n’est qu’une bouche de plus à nourrir, une paire de petites mains à habituer de bonne heure au travail. Pour la nourriture, il est le rival du père et de la mère jusqu’au jour où il sera leur collaborateur. Il ne fait jamais leur joie, leur distraction, leur consolation : il ne les fait pas redevenir jeunes en leur rappelant leur jeune temps. Les enfants des gens très pauvres n’ônt pas de jeune temps. Cela fait saigner le cœur d'entendre les propos échangés quelquefois dans la rue entre une femme pauvre et sa fillette, une femme appartenant à la catégorie supérieure des pauvres, dans une condition un peu au-dessus de celle des êtres sordides que nous venons de considérer. Ce n’est pas de jouets, de livres enfantins, de congés d’été (choses de cet âge). de telle chose qu’on ira voir, du spectacle promis, de progrès scolaires loués. C’est de repassage et de blanchissage, du prix du charbon ou des pommes de terre. Les questions de l’enfant, qui devraient être les épanchements mêmes d’une curiosité oisive, portent la marque d’une prévoyance attristante. Cela est devenu femme avant d’avoir été enfant. Cela a appris à aller au marché : cela marchande, débat les prix, cela envie, cela murmure ; cela est avisé, malin, futé ; cela ne babille jamais. N’avions-nous pas sujet de dire que le foyer des gens très pauvres n’est pas un foyer? »

Dans le domaine du sentiment se place l'amour du monde qui nous entoure. Les poëtes de la génération de Lamb allaient chercher dans la nature, dans les montagnes, presque sur les frontières de l'inconnu, les sujets d’un lyrisme romantique parfois un peu déclamatoire. A Lamb le terre à terre des spectacles qu'il trouvait dans son voisinage immédiat a suffi. Il a aimé l’accoutumé, le familier. Dès son enfance il s’est attaché aux objets entourants. Ils entrent en lui peu à peu : ils finissent par faire partie de sa personnalité. Ils ne disparaissent qu'avec un arrachement. De là son horreur de la nouveauté. Elle blesse en lui une sorte de conscience conservatrice. Tout changement lui tire des plaintes. Il s'indigne contre ceux qui ont modifié les aspects de son Temple bien-aimé, supprimé la fontaine archaïque dans la vieille cour où il est né, gothicisé l'entrée d’Inner Temple Hall... enlevé ie cheval ailé qui la couronnait, et « ces fresques représentant les vertus ». « Il faut qu'on lui rende compte de toutes ces choses, qui lui manquent si fort. » Un de ces jours ils s’aviseront de bannir les cadrans solaires, qui parlent si poétiquement au cœur, pour les remplacer par «ces choses inertes que sont les horloges modernes, avec leurs

pesantes entrailles de plomb et d’airain, la vivacité impertinente ou la solennité de leur terne langage »! Où s’arrêtera-t-on ? On veut maintenant chasser les mendiants de la capitale. Q Ils lui sont aussi indispensables que les cris de Londres. Un coin de rue n’est pas complet sans eux. On ne peut plus se passer d'eux que du chanteur ambulant; et, dans leur accoutrement pittoresque, ils sont aussi décoratifs que les enseignes du vieux Londres. » On a porté une main sacrilège sur le vieux manoir de Blakesware où son enfance avait conçu sa première vénération de la grandeur. «S'il avait vu ces vils faiseurs de platras à leur besogne destructrice... il lui aurait semblé que les mécréants s'attaquaient à son cœur ». Ce sentiment conservateur est partout chez lui. Il ne reconaîtrait plus ses livres, ses «vétérans dépenaillés » sous des reliures solides et luxueuses. Il aime à y retrouver les cornes et les macules qui rappellent de précédentes lectures. Il va même jusqu'à dire, avec une pointe de comique exagération : Q Il valait mieux que notre famille eût vu échapper cet héritage, dont nous filouta le vieux Dorrell, que d’avoir, à l'heure qu'il est, deux mille livres in banco et d'être privé de l’idée de ce spécieux vieux gredin. » Il aime ses idées. Demi-Janus, incapable de regarder devant lui, condamné. à la rétrospection, il s’attarde amoureusement à contempler son passé embelli par la magie du recul. Il chérit Élia enfant, il s'apitoye sur ses jeunes souffrances. Il le voit au théâtre à sept ans et jouit de son émerveillement, Il s'attendrit sur les simples plaisirs de ses années de pauvreté partagées avec sa sœur Mary, l'achat longtemps médité du vieil in-folio, le retour triomphal au logis en traînant le lourd volume, la nuit passée à en collationner les pages et à réparer à la colle les feuillets détachés ou déchirés, les simples promenades à la campagne les rares jours de liberté avec les humbles provisions mangées dans quelque modeste cabaret, hospitalité précaire ! les soirées au théâtre dans la galerie populaire, après la longue attente à la porte et la bousculade dans l'escalier, la dernière nuit de décembre passée à établir le budget et à décider des économies pour l'avenir (1), les longues soirées hivernales de solitude à deux à lire un livre tandis que Mary en lisait un autre sans interruption ni communication orale, ou celles où il lisait à

() Old China.

haute voix Milton ou Shakespeare à Mary attentive (1) ou encore la partie de piquet avec elle, partie « qui ne devrait jamais finir » (2).

Le changement l'abat, l'inconnu l’effraie. La vie future lui inspire de la défiance. &« Y retrouvera-t-il ses mignons, ses in-folios ? Lui faudra-t-il renoncer à l’intense jouissance de les étreindre (brassées énormes) dans ses embrassements ? » Y retrouvera-t-il «la société, le verre qui égaie, la lumière des chandelles, les conversations au coin du feu, les innocentes vanités, les plaisanteries et l'ironie ? » Cet horreur de l'avenir obscur le rattache au présent. « Il est amoureux de cette verte terre — de la face de la ville et de la campagne — des indicibles solitudes champêtres et de la douce sécurité des rues. »

Cet amour des objets longtemps connus appelle l'amour du passé dont les vestiges se sont perpétués jusque dans le présent. Sa stabilité flatte son génie conservateur. Non qu’il se dissimule que « l'antiquité fut à ses propres yeux plate, banale et moderne » (3). Il subit un charme mystérieux. Il obéit à un besoin de vénération que ne peut satisfaire le présent mesquin. Le présent, pour lui, c'est Le tourbillon des affaires, sa responsabilité de commis, l'action, en somme, qui lui répugne entre toutes choses- Le passé, c’est le recueillement claustral, c’est la destinée du pédagogue « tournant dans un cycle perpétuel de déclinaisons, de conjugaisons, de syntaxes et de prosodies, reprenant constamment les occupations qui avaient charmé son enfance studieuse », comme lui reprenait volontiers, « pour la millième fois, quelque passage du vieux Burton ou de quelqu'un de ses étrangers contemporains ».

Pourtant, s’il aimait l'air de stabilité que les monuments vieux et vénérables donnent à l'effort humain, il ne fut jamais précisément un antiquaire. Il aimait les vieux livres, mais il détestait les nouvelles leçons : il aimait les anciens écrivains, mais, quand un ami lui apportait des feuilles du tombeau de Virgile, il les jetait dans la rue. Il n’avait aucune admiration superstitieuse pour ces reliques qui aujourd’hui atteignent des prix fous. Il regrette (4) d’avoir vu un manuscrit du Lycidas de Milton. L’effort visible du

(x) Detached Thoughts on Books and Reading.

(2) Mrs. Battle.

(3) Dans le sens où l’emploie Shakespeare.

(4) Oxford in the Vacation. Note supprimée à la révision.

poète était propre à enlever à son admirateur une partie de sa vénération. Cela lui gâtait une idée formée depuis toujours.

Il ne fut pas antiquaire à la façon de W. Scott. Le passé aboli ne parle pas à son cœur. Sa curiosité n’est pas attirée du côté des reconstitutions pittoresques. « De l’histoire et de la chronologie il ne possède que quelques vagues points, comme on ne peut manquer d'en retenir au cours d'une étude mêlée; mais il ne s'est jamais mis de propos délibéré à lire une chronique, même de son propre pays. » Cependant il aimait à retrouver le sens moral des ancêtres dans leurs écrits. Il est vrai qu'il rencontrait chez ces anciens une magnanimité, une audace à envisager les réalités, des «passions vigoureuses, des vertus vêtues de chair et de sang» (1) qu’il oppose à l'hypocrisie pusillanime de ses contemporains. Il aime ce que le passé lui montre de mâle. Et, comme l'humour se mêle à chaque instant au sentiment sincère, il prend un malin plaisir à décrire «les grands tomes morts » de South Sea House «qu'à peine trois commis dégénérés du temps présent pourraient soulever du sanctuaire de leur rayon », ou les poudriers de jadis à côté desquels ceux « d'aujourd'hui ont été rétrogradant. »

La gamme de Lamb part donc du sentiment profond, ému, mais contepu et discret, passe par le sentiment délicat, subtil, nuancé, et aboutit au sentiment qui demande la précaution de l'humour parce qu’il est peut-être un préjugé, une prévention, qu'il part d’un naturel en désaccord avec le naturel général, quand il n'est pas comiquement exagéré en vue de donner un choc, léger, à vrai dire, et pour jouer, aux sympathies du lecteur. Elia est toujours si profondément humain, sa personnalité est si aimable, qu'il lui est permis d'être agressif ou contrariant. Il nous plaît peutêtre le plus alors qu'il exprime les sentiments les plus étrangers aux nôtres — comme, pour essayer de préciser, un historien convaincu, par exemple, peut prendre plaisir aux attaques, malicieuses, mais non méchantes, dirigées contre sa science vénérée par un esprit différent du sien, mais bon et délicat ami. Cet historien jouit d’une psychologie opposée à la sienne, curieuse pour lui par conséquent, intelligente d’ailleurs et large, il faut le supposer, et qu'il faut encore imaginer, pour rapprocher le cas de celui de Lamb, infiniment aimable.

() Preface to Dramatic Specimens.

Page 1