CHAPITRE III
L'observation de Lamb s'exerce autour de lui dans le cercle restreint des objets familiers. C’est par une action lente et continue que l'impression se fait. La première vue de la mer fut un désappointement. Les montagnes de la région des Lacs, qu'il vit lors de sa visite à Coleridge, « ne firent pas sur lui une impression bien forte tant qu'elles furent présentes. » Elle s’accentue quand il la retrouvera dans son souvenir, c’est-à-dire familière, devenue partie inhérente de sa personnalité. Son œil ne cherche d’ailleurs ni les formes, ni les couleurs. Cela paraît bien dans sa critique d'art, qui ne porte jamais que sur les qualités intellectuelles, pour ainsi dire, d’un tableau. Il admire le Titien, mais c'est pour sa force d’évocation, pour sa puissance à suggérer des idées. Il a dit lui-même, dans une lettre à Barron Field (1), qu'il ne connaît pas le moins du monde la langue du peintre. Et il se moque d'un parodiste qui lui a fait décrire les costumes des'poissardes de Calais. « Il ne voit pas, ajoute-t-il, les formes ni les figures ». Au phénomène il substitue son impression. La belle image que reçoit la fillette, le jour de la Saint-Valentin, en est un exemple typique. Lamb énumère, mais sans véritable description, les sujets merveilleux dont Le « Valentin » était enluminé, au point que nous croyons le voir, mais, lorsque nous attendons quelque allusion au coloris, il se contente de dire, à l’aide d’une citation de Milton : « Iris en avait teint le tissu » et nous montre l’enfant heureuse dansant et battant des mains à la vue des jolis emblèmes. On a vu son allusion à un coucher de soleil dans les montagnes, « Nous arrivämes
(1) Letter to Barron Field, Oct, 4, 1827,
le soir, écrit-il à Manning (1). au milieu d'un somptueux soleil, qui transmuait toutes les montagnes en des couleurs, pourpre, etc., etc. Nous nous croyions entrés au pays des fées. » Essaie-t-il, après Pope, de rendre le pittoresque des cartes à jouer (2), «les jolis costumes antiques, rappelant les hérauts dans un cortège — les brillants écarlates assurant le triomphe — les noirs contrastants, aux coups meurtriers — « Sa Majesté de Pique à la barbe fleurie », c’est surtout ce dernier trait, emprunté à Pope, qui est imagé. Les autres épithètes sont trop générales ou dans un tout autre ordre d'idées que le pittoresque.
C'est le caractère moral, pour ainsi dire, qui le frappe dans les lieux. Ils ont une psychologie. Son cher Temple, où il est né, est studieux et recueilli, avec ses retraites classiques, ses édifices d’apparence libérale, ses cadrans solaires qui philosophent, la fraiche éloquence de ses fontaines. Il voit en South Sea House comme un être qui n'est plus que l'ombre de lui-même. C'est toujours le même corps, imposant, mais vide: l’âme s'en est envolée. L'activité d'autrefois à fait place à une demi-mort. Ses beaux restes sont éloquents.
Dans les lieux il retrouve l'intérêt humain. Il y lit ou croit y lire l'âme de ceux qui les ont habités. A Blakesware il se trouve en communication avec l'esprit des anciens hôtes du manoir. Il fait passer dans sa conscience le sentiment de la vraie noblesse, de la grandeur, de l'antique vertu. Si les aspects éternels de Ja nature, les montagnes, la mer, lui parlent peu, c'est qu'ils ne prennent pas l'empreinte des homes qui ont vécu parmi eux. Une autre excellente raison suflirait à expliquer leur manque d'action sur lui, c'est leur étrangeté. S'il avait grandi en leur présence, il en aurait pu être tout autrement. C'est peu à peu que l'esprit du manoir de Blakesware est entré en lui. Il ne le décrit pas en visiteur que frappent les traits extérieurs, mais en hôte tout imprégné du caractère profond du milieu. Nous sommes transportés avec lui dans cette atmosphère contemplative et mystérieuse. Il sent plutôt les objets avec son cœur qu'il ne les voit avec les yeux. Ce sont des sentiments de vénération qu'il exprime plutôt
() Letter to Manning. Sept. 24, 1802.
€) Mrs. Battle's Opinions on Whist.
qu'il ne décrit. IL est la «comme dans un temple saint. » Il éprouve de la gratitude pour «les amples proportions du logis et des jardins, la richesse des appartements, solide, ennemie du clinquant », qui lui font voir « les accidents contrastants d’une grande fortune. » Et si, dans sa description, un mot ressort avec force, quand il dit que les tapisseries peuplaient les murs, on sent que c'est encore là un mot de reconnaissance.
Devons-nous appeler cela observation ? Sentiment des lieux serait plus exact. Les lieux ont un génie que l'observation est souvent impuissante à pénétrer. Il se révèle par une sorte d’intuition. Defoe la possède. C’est ce qui donne tant de réalité à l’île de Robinson Crusoë. C’est ce qui nous rend si présentes les localités dans le Colonel Jack et le Journal de la peste. Sterne l'ignorait complètement, lui qui, dans son Voyage sentimental, donne une sèche énumération, en affectant une désinvolture méprisante, des étapes qu'il doit parcourir pour se rendre à Lyon. Cowper avait une réelle sympathie pour les lieux. L'île d'Haydée, dans Byron, est plus que décrite ; elle est sentie. De même l'entrée de Don Juan à Londres révèle ce don.
Lamb vous mène à Oxford pendant les vacances. Vous vous sentez envahir avec lui par le génie du lieu. Il plaisante, mais l'illusion est plus réelle qu'il ne veut le laisser paraître.
« Je puis ici, dit-il, jouer le gentleman, faire l'étudiant. Pour qui, comme moi, s’est trouvé frustré dans ses jeunes années de la douce nourriture de l'institution académique, aucun lieu n’est aussi plaisant, pour y passer quelques oisives semaines, que l’une ou l’autre des deux Universités... Ici je puis faire ma promenade sans être molesté, Je prends le grade ou la qualité qui me plaît. II me semble être admis ad eundem (1). Je rattrape les occasions passées. Je puis me lever à la cloche de la chapelle et rêver que c’est pour moi qu’elle sonne. Suis-je en humeur d’humilité, je puis être Sizar ou Servitor. Quand le paon se réveille en moi, Gentleman Commoner (2), je fais la roue. Dans mes moments plus graves, je passe maître ès arts... J'ai vules huissiers à
(1) Ad eundem gradum. C’est l'obtention d’un grade de l'Université de Cambridge, par exemple, sans examen, par un gradué de l’Université d'Oxford : ce que nous appelons équivalence.
(2) Le Sizar (Cambridge), le Servitor (Oxford), c’est l'étudiant pauvre qui servait aux autres la ration (size) journalière. Le Gentleman Commoner c’est l'étudiant riche qui mangeait à la table des Fellows (agrégés).
verge à la vue trouble et les chambrières en lunettes s’incliner ou me tirer la révérence quand je passais, commettant la sage méprise de me croire quelque chose de ce genre. Je vais toujours de noir vêtu, ce qui favorise cette idée. Seulement, dans le révérend quadrangle de Christ Church je ne saurais me contenter à moins que de passer pour un Docteur Séraphique.
« Les allées, à ce moment, sont si bien à vous — les grands arbres de Christ’s, les bosquets de Magdalen ! Les halls désertés, leurs portes ouvertes, vous invitant à vous y introduire inaperçu et à rendre vos devoirs à quelque Fondateur ou à quelque noble ou royale Bienfaitrice, (qui aurait dû être nôtre) dont le portrait semble sourire à leur orateur méconnu et m’adopter comme leur. Puis, entrevoir, au passage, les dépenses et arrière-cuisines (redolentes d’hospitalité antique) ; les cavernes immenses des cheminées de cuisine, cordiales retraites (1) ; fours qui cuisirent leurs premiers pâtés, il y a quatre siècles ; et broches qui ont rôti pour Chaucer ! Pas un des plus humbles marmitons qui ne me soit sanctifié à travers son imagination, et le Cuisinier passe Maître Queux. »
Pénétrez maintenant à sa suite dans une des bibliothèques de l'Université :
«... Quel endroit où se trouver qu’une vieille bibliothèque! Il semble que toutes les âmes de tous les écrivains qui ont légué leurs labeurs à ces Bodléiennes reposent ici comme dans quelque dortoir (2) ou état intermédiaire. Je n'éprouve pas le besoin de manier, de profaner les feuilles, leurs suaires. J'irais tout aussi volontiers déloger une ombre. Il me semble aspirer le savoir quand je vais parmi leur feuillage et l'odeur de ces vicilles couvertures parfumées des vers est fragrante comme la fraîcheur première de ces pommes scientiques (3) qui croissaient parmi le bienheureux verger ».
De même que, sans s'embarrasser du détail pittoresque des lieux. l'observation de Lamb dégage leur personnalité profonde, de même, quand elle s'attache à l'homme, insoucieuse du corps, cette simple gaine, elle va droit à l’âme informante. Si elle s'arrête à un trait, à un geste, c'est qu'ils révèlent le moral. De Thomas Tame, Lamb ne regarde pas la figure pour elle-même. Il ne voit que la courbe du dos, révélatrice de la condescendance habituelle
(1) Caves... cordial recesses. Inspiré par Milton : Caves of cool recess.
(2) Sir T. Browne (Religio Medici} appelle les cimetières et les églises «les dortoirs des morts ». C’est l’étymologie du mot cimetière.
G) Scientlial apples. Milton. Paradise Lost. IX. 836.
à cet entiché de noblesse : le trait est autant psychologique que physique. L'emprunteur a les ouïes roses de l'homme dont la conscience est calme. La netteté du costume des quakers, la blancheur du linge des quakeresses, disent leur pureté d'âme, La ténuité du corps de l'acteur Suett et la légèreté de son humeur se tiennent.
Dans le domaine moral il remarque les petites contradictions du caractère ou son homogénéité. Un caractère bien marqué et très cohérent excite chez lui un enthousiasme mitigé de gaieté. Il relève les traits qui font la joueuse convaincue et rigoureuse, son maintien correct et sévère, sa haine des joueurs tièdes, son attention indétournable, ses superstitions, ses préférences pour un jeu solide et grave, comme le whist, son dédain des jeux vulgaires avec leurs formules peu grammaticales,son mépris des jeux de pur hasard, sa joie du triomphe qui lui assure, moyennant une tactique savante, un enjeu de peu de valeur en réalité mais aussi passionnant que la conquête d'une couronne ou d'un royaume. IL écoute les paroles magiques de l'illusionniste qui, porté à voir lui-même tout en beau, évoque des prestiges devant les yeux du corps et de l'esprit de son entourage. Il suit l'acteur qui, passant du théâtre dans la vie privée, y emporte avec Jui les planches, et dont la nature est d'être hautement artificiel. Ce ne sont pas là des psychologies compliquées. Elles ne demandent pas grand effort de pénétration. Ces personnages sont une manie, un travers, une illusion incarnée. L'emprunteur insouciant est de la même famille. La donnée posée, on peut en déduire tous les traits qui formeront la figure du héros. Quelques détails vus sufliront à lui donner de la consistance et une certaine individualité. À côté de cela, il est des natures moins franchement accusées, faites de contradictions, vivantes antithèses. Celles-là demandent une observation plus minutieuse, plus patiente, plus fouilleuse, qui ne peut s’exercer que dans un commerce plus intime et plus prolongé. C'est le cas de Mary. Son frère attentif l’a analysée avec une pénétration süre, nullement déjouée, plutôt aidée, par un ‘amour sans aveuglement, plein d'attention et de prévenance. Il a vu les petits défauts et les grandes qualités de cette fille sensée et aimante, son souci et son soutien. Les traits contradictoires de son énigmatique frère se sont imposés à son observation. C'était là une leçon qu'il était forcé d'apprendre. Certains traits de ces personnes qui lui touchaient de si près l'avaient fait souffrir, tandisque
d’autres avaient été sa joie. Il n'aurait pourtant pas voulu que rien changeât en elles. Comme il les aimait ainsi, il aurait déploré la moindre altération. C’est dire qu'il voit leurs faibles avec tendresse. S’ilestun observateur pénétrant, il n’est pas un observateur indifférent. Il l’a dit lui-même, ce qui lui devientindifférent est bien près de lui inspirer de l’aversion. C’est donc son émotion qui échauffe ses descriptions, ses portraits, et nous les recommande. Si Lamb est un ami, rien de ce qui le touche ne saurait nous laisser froid. Nul n’est moins objectif. Il n’a rien du tempérament dramatique. Il ne se projette pas dans ses personnages, oublieux de sa propre personnalité. La sienne imprègne la leur. Ils ne sont pas laissés à leurs propres mérites. Dans leur présentation il transparaît une admiration esthétique. Ce n’est pas un commentaire distinct. Cela se dégage des mots eux-mêmes de la description ou du portrait. Mème dans le personnage de Mrs. Battle, qui est celui où il s’est le plus approché de l’objectivité dramatique, il y a une joie de l'écrivain qui se communique au lecteur. L'objet n'agit donc pas sur nous par son mérite intrinsèque : ce mérite fût-il petit, présenté par Lamb, l’objet prend aussitôt une valeur. La personnalité de l’auteur, qui imprègne toute son observation, est ce qui nous intéresse et nous plaît.
Son observation nous renseigne sur ses goûts, sur lui-même. C'est lui-même, c'est son propre esprit qu’il peint quand il observe ce que l’Ecossais n'est pas. C’est sur sa propre psychologie que, le plus souvent, il s’est appesanti. C’est encore, en définitive, la source d’information la plus sûre. Là son goût des distinctions subtiles trouve à se satisfaire. Il note des nuances de sentiment. IL aime la solitude, mais c’est celle dont on jouit au milieu d’une assemblée silencieuse, comme celle des quakers, ou au foyer, à côté d’une personne chère qui se tait... Dans son amour pour ses chers livres, il y a mille nuances. Leur extérieur doit répondre aux sentiments divers qu'ils flattent en lui. La possession d’un Milton ou d’un Shakespeare ne conférant aucune distinction, il veut les voir habillés sérieusement d’une reliure courante. Un Thomson doit être un peu dépenaillé et corné ; un Tom Jones et un Vicaire de Wakejield gagnent à avoir cette odeur particulière (supérieure au cuir de Russie)que possèdent les volumes en vogue d'une bibliothèque de prêt. La Vie du duc de Newcastle par sa duchesse est
digne d’un riche et durable écrin. Il aime à lire Sir Philip Sydney, Jeremy Taylor, les œuvres en prose de Milton, dans les vieilles éditions aux reliures solides et coûteuses. Les noms des poètes ne sonnent pas indistinctement doux à son oreille. Marlowe, Drayton, Drummond of Hawthornden et Cowley ont une plus suave caresse que Milton et Shakespeare. La lecture de ceux-ci exigerait un bénédicité préliminaire ou un service de musique solennelle. Rien ne vaut lire à la chandelle. La bouderie a des jouissances supérieures. La négligence soupconnée d'un ami vous ouvre un horizon inattendu sur son ingratitude particulière et sur l’ingratitude des amis et des hommes en général. Vous voilà agrandi à vos propres yeux, le seul ami véritable, le seul homme vertueux au monde. Sa moisson de nuances de sentiment a été si abondante que ses essais, on peut le dire en sont remplis.
Aussi, son champ d'études étant surtout lui-même, parle-t-il le plus souvent à la première personne. Cet égotisme, loin d'être déplaisant, est un de ses principaux charmes. Il s'était fait par la lecture, une psychologie curieuse. À rechercher, comme il l'a fait, dans les anciens drames, le sens moral des ancêtres, à se perdre complaisamment dans la mentalité curieuse de vieux auteurs bizarres et subtils, il avait pris une âme variée. C’est cette âme singulière qu'il regarde. En donnant les produits de son observation de lui-même, qui, en somme, nous renseignent sur l’homme en général, il ne nous les impose pas comme axiomes. Ce sont là: phénomènes d’une idiosyncrasie peut-être ridicule. Une boutade impersonnelle contre la musique concertante ne serait pas accueillie de tous avec le même sourire amusé que la déclaration égotiste d'Élia. Il y a plus de modestie à dire : je suis cette créature absurde, que de,laisser entendre : voyez quelle créature absurde est l'homme, que je dénonce du haut de mon esprit supérieur. Cependant l’égotiste n’est pas toujours ce personnage aimable et dénué de prétention. Rousseau est encombrant. Il est trop préoccupé de ce que son individualité a de personnel et d'unique. Lamb ressemblerait plutôt à Montaigne ; si, à la différence de Montaigne, il ne nous donnait pas que la fleur, l’essence de ses pensées, de ses sentiments. Il a une réserve et un choix, une discrétion d’allusion, dont Montaigne, doué d’ailleurs d’une curiosité intellectuelle
plus vaste, n'avait aucune’idée.
A cette facilité de trouver en lui et autour de lui des sujets d'intérêt, il a gagné de jouir de la vie la moins mouvementée, la plus casanière. Il nous offre la même ressource de jouissances en nous montrant combien les sujets abondent sous notre main. Seulement il faut, comme lui, être un méditatif et un poète. Car c’est la poésie qui était en lui quise répandait sur les humbles objets familiers. Ce que, faute de cette faculté poétique, qui est Le don le plus précieux pour le bonheur de la vie, nous voyons comme plat et prosaïque, Lamb le voyait aussi proprement romantique que les scènes les plus grandes de la nature. Tant il est vrai que la poésie n'existe pas en dehors de nous.
Plus que de l'observation, en somme, il y a donc chez Lamb une infiltration lente dans son esprit et dans son cœur des qualités intimes et morales des objets et des hommes au milieu desquels il vivait. Il les a sentis les uns et les autres dans ce qui constituait leur essence, leur génie particulier. Il les a aimés comme parties constitutives de sa personnalité. Ils devenaient ses idées, et il chérit ses idées. Les unes étaient attendrissantes et les autres plaisantes ; la plupart éveillaient à la fois ces deux émotions.