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CHAPITRE IV

Lamb badine, Vous lisez une méditation solennelle et, au tournant d'une phrase, vous vous apercevez que l’auteur plaisante. Il prend le ton épique pour chanter les héros les plus humbles, les occurrences les plus vulgaires. Il devient lyrique à propos d’un plat. Il écrit une dissertation qui débute par un historique remontant aux premiers âges du monde pour prouver que le cochon de lait demande à être rôti. Vous aviez toujours cru que le malade et le mendiant étaient à plaindre ; il établit triomphalement que le malade est roi et que le mendiant est le seul homme indépendant qui soit sur terre. Il énonce un truisme, une vérité de La Palisse, une absurdité, en termes lapidaires, Sterne et son modèle Rabelais avaient de ces procédés-là.

Telle est sa pratique dans la vie : dire des folies était sa grande jouissance. On en sait les raisons et qu'il rit plus d’une fois pour ne pas pleurer ou éviter à sa sœur Mary un attendrissement dangereux. Il obéissait d’ailleurs à son tempérament. Chez les imaginatifs les déceptions sont de tous les instants. Les uns s’irritent, les autres rient. Lamb est de ces derniers. Dans les circonstances solennelles, mariage ou enterrement, la réalité ne répondant pas sans doute à sa haute conception de ces graves cérémonies, il perçcoit, inconsciemment peut-être, une incongruité, et ne peut tenir son sérieux. La première vue de la mer est un désappointement et il rit de sa naïveté qui lui faisait probablement attendre le spectacle de l'océan tout entier embrassé d’un coup d'œil. Les choses les plus vraiment grandes ont à certains moments des sollicitations au rire : la diction grande et pesante d'un Milton

invite la parodie. Certaines idées d'auteurs, loin-cherchées, sont exquisement plaisantes. C’est une jouissance peu ordinaire que de suivre un esprit bizarrement construit qui va vous conduire on ne sait jamais où — plus le détour est inattendu, plus charmé est le sourire. Lamb a un sens de l’humour exigeant. Il demande à être flatté de toutes les façons. Un homme qui a ce sens du ridicule aussi développé ne peut guère écrire sérieusement ni naturellement. Il est la victime du développement anormal d’une faculté. Il ne peut écrire qu’en aflichant une affectation voulue, qui est encore une manière de badiner. Un sens aigu du ridicule met celui qui le possède en crainte d’encourir le ridicule. Comme désespérant de jamais l’éviter, il va au devant. C’est souvent la politique des timides. Or Lamb est un timide. Il a conscience de la petite part de vérité qu'il peut apporter au monde pour sa contribution personnelle : modestement il s’en exagère peut-être l’insignifiance. Il sait combien la vérité a peu de valeur par elle-même : banale, évidente, ce n’est vraiment pas la peine de l’énoncer. La concevoir tout entière, pénétrer dans ses profondeurs, est une entreprise où il n’est donné qu’à de rares esprits de réussir. Toujours il reste un alliage de fausseté imputable à notre jugement incertain. Toujours on sent une insuflisance de pénétration due à notre courte vue. Comment, avec cette conscience intime, être froidement aflirmatif, dogmatiquement sérieux ? Le badinage est le plus sûr refuge pour un esprit comme le sien, (esprit plutôt suggestif que compréhensif, qui ne prétend pas à beaucoup de clarté ni de précision dans les idées, ni dans sa manière de les exprimer.» De tels esprits écoutez ce qu'il dit : « Leur garde-robe intellectuelle (pour l'avouer franchement), contient peu de pièces entières. Ils se contentent de fragments et de lambeaux de la vérité. Elle ne se montre pas à eux de face — elle leur présente un trait ou son profil tout au plus. Demi-mots et lueurs, germes et essais bien rudimentaires de système, voilà tout Le bout de ce à quoi ils peuvent prétendre. Ils lèvent quelque gibier d'aventure et laissent à des têtes plus dures(r), à des constitutions plus robustes, à Le forcer.La lumière quiles éclaire n’est

(:) Ambiguité plaisante. Voilà une métaphore que l’Ecossais « arrêterait comme un suspect en pays ennemi ». Tout au moins n’y verrait-il que le sens ordinaire de tête inintelligente et non celui de tête dure au travail, xésistante, solide.

ni constante ni polaire, mais changeante et mobile: croissant et de nouveau décroissant. Leur conversation s’en ressent. lis lanceront au hasard un mot à propos ou hors de propos et se contenteront de le laisser passer pour ce qu’il vaut, Ils ne sauraient toujours parler comme s'ils avaient prêté serment de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, mais, qu'ils parlent ou qu’ils écrivent, il faut les entendre avec des restrictions. » C’est donc par défiance de soi que Lamb badine. S'il parle de choses insignifiantes on ne pourra ainsi l’accuser de donner de l’importance à des bagatelles. S'il a, après tant d’autres, plus sages peut-être et plus profonds que lui, son mot à dire sur les éternels problèmes de la vie et de la mort, on ne pensera pas à le chicaner. Il n’a aucune prétention. Il badine..….

On badine avec de l'esprit. Lamb en avait beaucoup. Mais il avait mieux que cela. Il avait de l'humour. Aperçoit-il Wharry, le vieux bencher, personnage ténu et fugitif, il est frappé de «sa démarche singulière, trois pas et un saut se succédant régulièrement. Les pas étaient de petits efforts, comme celui d'un enfant qui commence à marcher ; le saut relativement vigoureux, comme un pied est à un pouce. Où il avait appris cette figure, sa raison d'être, sont des points que je n'ai jamais pu découvrir. Ce n'était pas gracieux en soi et cela ne semblait pas plus pratique qu'une marche ordinaire. C’est l’extrême ténuité de son corps qui, je le soupçonne, lui fit adopter cette allure. C’était un essai d'équilibre. » C’est là un croquis comique. Il vient s’imprimer de lui-même sur la rétine de l'observateur amusé. Les commentaires s'imposent à son esprit. Où donc celui là at-il appris cette figure ? etc. Il ne faut pas d'esprit pour cela. Toutes les remarques sont inspirées par l'aspect comique de l'original. Le mot d'esprit exige un travail de l'intelligence. Ici, le railleur lit sa raillerie écrite pour ainsi dire sur le sujet qui s'offre à sa vue. Il voit l’homme exécuter une figure de danse. Il lui saute aux yeux qu'elle n’est pas gracieuse, que ce genre de marche ne présente aucun avantage. Et la réflexion lui vient que sans doute ce corps instable essaie ainsi de se tenir en équilibre. Cest là voir le comique et en jouir.

Voici maintenant une anecdote sur ses amis les quakers (r) :

(1) Imperfect Sympathies.

« Je voyageais dans une diligence avec trois quakers, boutonnés dans la plus étroite non-conformité de leur secte. Nous nous arrëtämes pour casser une croûte à Andover, où un repas, moitié thé, moitié souper, fut placé devant nous. Mes amis s’en tinrent au thé. Moi, de mon côté, je soupai., Quand l’hôtesse apporta la note, le plus âgé de mes compagnons s’aperçut qu’elle avait compté les deux repas. On réclama. Notre hôtesse jeta des clameurs et s’entéta. Quelques timides représentations furent faites par les quakers, que l’esprit échauffé de la bonne dame ne sembla nullement disposé à admettre. Le conducteur entra avec son ordinaire avertissement péremptoire. Les quakers tirèrent leur argent et l’offrirent formellement — tant pour un thé — moi, humble imitateur, offrant le mien pour le souper que j'avais fait. Elle ne voulut rien rabattre de ses exigences. Alors tous trois ils remirent leur monnaie dans leur poche, ce que je fis aussi, et ils rompirent, le plus âgé et le plus grave menant la tête, et moi fermant la marche, qui crus ne pouvoir mieux faire que de suivre l'exemple de ces graves et justifiables personnages. Nous montâmes. Le marchepied se replia. La voiture partit. Les murmures de notre hôtesse, non indistincts ni équivoques, au bout d’un instant ne nous parvinrent plus : et alors ma conscience, que cette scène curieuse avait un moment suspendue, commençant à m'élancer un peu, j'attendis, dans l'espoir que ces personnes sérieuses allaient présenter quelque justification pour l’apparente injustice de leur conduite. A ma grande surprise ils n’en soufflèrent mot. Ils se tenaient cois ainsi qu’à une de leurs assemblées. A la fin le plus âgé rompit le silenceen demandant à son voisin immédiat: «Sais-tu où en sont les indigos à l’India House ? » et cette question agit sur mon sens moral comme un soporifique jusqu’à Exeter ».

C'est là une petite scène comique. Elle est comique par le contraste qui éclate entre la gravité des personnages consciencieux et le caractère bas de filouterie d’auberge que revêt leur conduite. Lamb l’a bien vue et il l’a rendue de telle façon que nous la voyons nous mêmes. Il l'a vue comique, averti par la jouissance qu'elle avait procuré à son sens de l'humour, et, parce qu'il ne s'est pas trompé, nous aussi nous la voyons telle. Avec beaucoup d'esprit serait-il arrivé aux mêmes fins ? L'esprit peut fournir du comique de mots. Il n’y en a pas iei.

Dans Une dissertation sur le cochon de lait rôti, lorsque Bo-bo, surpris par son père mordant à même une des « victimes prématurées » de son imprudence incendiaire, veut faire apprécier à l'auteur de ses jours la délicatesse du mets, c'est la plus petite moitié qu'il offre. Voilà un trait de comique vrai.

Le comique, le comique d’observation, le comique vrai, n’est-ce pas là par quoi vivent les humoristes? Voyez ce que l’on cite d’eux : de Rabelais, le monologue de Panurge menacé de la noyade ; de Cervantès, les dialogues entre l’imaginatif chevalier et son prosaique écuyer ; de Sterne, de George Eliot, les parties dialoguées, toutes scènes d'excellente comédie. Et les fables de La Fontaine sont-elles autre chose ? Et si, dans Aristophane et dans Molière. on ne déclare pas tout en bloc de l'humour, c'est qu'il faut défalquer toutes les scènes de comique mécanique, coups de bâton, fausses sorties, etc., et celles, confidences, conciliabules, etc., qui trouveraient aussi bien leur place dans tout autre genre d'action. Qu'est l'ironie sans la force comique ? Et n'est-ce pas parce qu'ils ont cette vive faculté de représentation que l’on voit les mêmes auteurs exceller dans la pathétique et dans l'humour ? Le bon humour n'est pas plus la moquerie que le bon pathétique n'est de l’attendrissement.

Pourquoi a-t-il fallu que chez nous, dans l’inflexible séparation des genres, le drame et la comédie aient été tenus si complètement séparés ? Nous aurions eu un envisagement plus complet de la vie où le rire et la pitié vont de pair. Non, il fallait qu’un personnage ridicule ne fût que cela ! Alceste était déjà presque une hardiesse. Combien plus riche et plus vrai le Malvolio de Shakespeare, mi-ridicule, mi-touchant! La vue du comique avec le pathétique fait les humoristes plus complets et plus séduisants. L'humour, quoique indépendant du pathétique, atteint, allié avec lui, ses plus belles manifestations.

Lamb a dont, au service de son badinage, la riche faculté de l'humour. De quelle nature était son humour ? D'après ce que nous savons de lui, il ne pouvait qu'être fortement imprégné de sentiment. Connaissant l’homme, nous pouvons nous attendre à trouver sa raillerie sans la moindre méchanceté, sans fiel aucun. L'étude de la facon dont il observait nous fait attendre une plaisanterie portant sur le moral plutôt que sur le physique. Le portrait de Wharry est presque .une exception. IL a été choisi surtout parce qu'il était un exemple d'humour sans ce mélange de sentiment qu'on a souvent déclaré indispensable.

L'observation de Lamb porte sur l’homme moral. Le visible

concret ne sera donc représenté, en règle générale, que s'il accuse l'invisible abstrait qu'il vêt. Il arrivera même que ces traits extérieurs seront peints avec des couleurs morales. Tel personnage irascible portera une « perruque colère » (1). Tel autre, qui ne brille pas non plus par l’aménité de ses manières, aura Qun gilet rouge et colère » et «une démarche péremptoire » (2).

Des portraits humoristiques tracés par Lamb il semble qu'on puisse faire trois parts. La première comprendrait les croquis d'originaux qu'il a connus autrefois et qui ne sont plus. La deuxième serait faite des caractères de personnes vivantes et chères. La troisième enfin consisterait en personnages composites, pour ainsi dire, représentatifs d'une manie, d'un travers, d'une folie, œuvre d'un moraliste comme l'on entendait ce mot au xvue siècle. Cette classification qui, au premier abord, semble tout artificielle et toute de surface, on verra par la suite qu'elle a une raison profonde et qu'elle marque des manières assez différentes de l'humoriste. c

Lorsque Charles Lamb évoque les figures du passé, elles n'ont pas la richesse et la complexité des familiers de son âge mûr. L'humour est moins abondant et moins délicat. C'est qu'en effet, dans l'enfant, cette faculté dormait. N'est-ce pas un enfant timide et craintif qui a vu les vieux benchers « dont l'air et le costume revendiquaient l'esplanade — entre qui et soi on laissait en passant de larges espaces » ? Il a connu, de beaucoup d'eux, surtout l'extérieur. C'étaient pour le jeune Charles des personnages redoutables et c'est bien ainsi qu'Elia les peint. Voyez Thomas Coventry « dont la personne était quadrangulaire, le pas massif et éléphantin, la face carrée comme celle du lion, sa démarche péremptoire et maîtresse du chemin, indétournable de sa route comme une colonne mouvante, l'épouvantail de ses inférieurs, l'intimidateur de ses égaux et de ses supérieurs, qui faisait une solitude

( Boyer, dans Christs Hospital five-and-thirty years ago.

(2) Thomas Coventry dans The old Benchers of the Inner Temple.

Rapprocher ce passage de Heine : «Je vois toujours le docteur Saül Ascher (le docteur de la raison) avee ses jambes abstraites, son habit étriqué d'un gris transcendental, son visage anguleux et comme congelé, qui aurait pu servir de planche à figures pour un manuel de géométrie ».

d’enfants partout où il passait, car ils fuyaient son insupportable présence, comme ils auraient évité un des ours du prophète Elisée. Sa voix grondante était à leurs oreilles un tonnerre, qu'il leur parlât en plaisantant ou pour les gourmander ; ses accents invitatoires étant bien, de tous, les plus répulsifs et les plus horrifiques. Des nuages de tabac, aggravant les terreurs naturelles de sa parole, s’échappaient de chaque narine majestueuse, obscurcissant l'air. Il en prenait non par pincées mais par poignées — et, pour l’aller chercher, il plongeait sous les énormes pattes de son gousset à l'antique; son gilet rouge et colère, son habit tabac foncé, de sa teinte originelle et adventice, à boutons d’or obsolète, »

Le personnage est presque apocalyptique. Si Lamb, homme, l'avait connu familièrement, on sent qu'il eût été différent. Il y aurait eu plus de clair-obscur dans le portrait. Au moral, Thomas Coventry était serré, thésauriseur plutôt qu’avare, et, après l’avoir vu avec ses yeux d'enfant, Lamb l’apprécie avec son jugement d'homme et lui accorde la circonstance atténuante d’avoir pu, grâce à sa «fixité et unité de dessein », euphémisme ingénieux, faire des libéralités intelligentes « qui nous laissent nous autres

‘hommes généreux insouciants traînant la jambe à une distance incommensurable en arrière ».

C'est une assez piètre figure que Samul Salt, l’homme de loi indolent, à la réputation usurpée de grand savoir due en partie à sa constante gravité, mais surtout à la collaboration discrète de son clerc Lovel. L'humour de Lamb ne ménage guère cet éternel distrait et faiseur de bévues, que son homme de confiance stylait comme un enfant et souvent en vain. Cependant Salt est poétisé, en quelque sorte, par la mention de l'amour profond et indécourageable que sa beauté sans vie, ses yeux sans éclat, avaient su inspirer à une pauvre fille. On voit, par l'exemple de ces deux portraits, comment Lamb, après avoir ri assez impitoyablement de ses héros, pour empêcher l'esprit de rester sous l'impression de ce comique presque cruel, conclut sur une note indulgente ou sentimentale.

De la même manière sont traitées les figures des maîtres d'école de l'essai Christs Hospital il y a trente-cinq ans. Boyer, le « pédant enragé », régent cruel et colérique, et Field, l'éducateur coupablement négligent de son ministère, sont présentés avec un

rire qui, si l'éloignement rassurant et oublieux le purge de toute colère, n’est pas tout inoffensif. Lamb n’omet aucun de leurs traits ridicules ou même odieux. Mais il garde sa, bonne humeur. De là l'impression d’un humour bienveillant.

Si nous passons aux connaissances d’un âge plus mûr, aux collègues de South Sea House, nous constatons aussitôt un gain en humour doucement souriant. Lamb a vraiment joui ici du personnage comique. Ceux de tout à l’heure ne lui ont paru tels qu'après coup. Cependant, s’il ressent de la pitié pour des imperfections inéluctables, n'ayant pas à ménager les susceptibilités d'hommes disparus, il n’a pas cherché à atténuer leurs ridicules. Présente-t-il Thomas Tame, le commis à la marotte nobiliaire, il est ému en pensant que cette illusion était le decus et solamen de sa misérable existence, mais il n’en dit pas moins ceci, qui, certes, est assez dur: «Tandis qu’il vous tenait à converser, vous vous sentiez l'esprit tendu au dernier degré durant le colloque. La conférence terminée, vous aviez tout loisir de sourire de la relative insignifiance des prétentions qui venaient de vous imposer. Son intellect était des plus bornés. Il n’atteignait pas à la hauteur d’un dicton ni d’un proverbe. Son esprit était dans son état originel de papier blanc. Un enfant à la mamelle l’aurait mis à quia ». Qu'on s’imagine le noble collègue lisant ces lignes. Pourrait-il en rire ?

Evans, le caissier, et John Tipp, le comptable, sont suflisamment ridicules. Le premier, dernier vestige d’une race d’élégants éteinte, les cheveux poudrés et frisés, « assis à son comptoir le matin, mélancolique comme un matou,... faisant sa caisse d’une main tremblante comme s’il craignait que tous ceux qui l’entouraient fussent des professionnels du détournement ; dans son hypochondrie prêt à s’en croire un, » ne s’épanouissait que le soir, en société, où il brillait dans la chronique secrète et dans les souvenirs du Londres de jadis. L'autre, « tenait un comptable pour le plus grand personnage du monde et il se regardait comme le plus grand comptable qui existàt (1). John néanmoins n'était pas sans son dada. Le violon distrayait ses heures inoccupées. Il chantait certes avec d'autres accents que n’en accompagnait la

() Parson Adams, dans Joseph Andrews, a la mème opinion des maîtres d'école et de lui-même,

lyre d'Orphée (1). A vrai dire il criait et râclait abominablement ». Entouré de musiciens et de choristes, « qui mangeaient son mouton froid, buvaient son punch et louaient son oreille, il siégeait au milieu d'eux, tel le seigneur Midas. Mais à son pupitre Tipp était un tout autre être... Tous les devoirs de l’homme consistaient à faire des certificats de dividende ». Il montrait le sérieux méticuleux d’un comptable plein de son importance. « Pour Tipp la forme était tout. La forme présidait à sa vie. Ses actions étaient réglées à la règle. Sa plume s'égarait aussi peu que son cœur. » Et voici le trait racheteur : Q Il faisait le meilleur exécuteur testamentaire du monde, aussi était-il sans cesse importuné de ces fonctions qui provoquaient sa colère et flattaient sa vanité dans une égale proportion. Il juraïit (car Tipp jurait) contre les petits orphelins dont il défendait les droits avec une ténacité égale à l’étreinte de la main du mourant qui avait recommandé leurs intérêts à ses soins.» Enfin, un dernier trait ajoute au ridicule de cette figure qui commençait à l'être passablement, mais il est compensé par une qualité si rare et si belle, que l'admiration l'emporte sur la moquerie. Le personnage comique s'élève presque à la hauteur d’un héros : « La nature, certes, s'était plue à doter John Tipp d’une mesure suffisante de l'instinct de conservation. Il y a une couardise que nous ne méprisons pas, parce qu’elle n’a, dans ses éléments, rien de vil ni de perfide ; ce qu’elle trahit, c'est elle-même et non pas nous : c'est pure affaire de tempérament; l'absence du romanesque, de l'esprit d'entreprise ; elle voit un lion sur le chemin (2) et n'ira pas. avec Fortinbras, «magnanimement chercher querelle sur une pointe d’aiguille (3), » quand quelque soi-disant honneur est en jeu. Tipp ne monta jamais de sa vie sur le siège d'une diligence, jamais il ne s’appuya sur la balustrade d’un balcon, ni ne marcha sur la crête d’un parapet, ni ne regarda dans un précipice, nine tra un coup de fusil, ni n’alla faire une partie sur l’eau, nine vous y aurait laissé aller, s’il avait pu l'empêcher ; et l'on n’a pas non plus rapporté de lui, que, par amour du lucre ou cédant à l’intimidation, il abandonna jamais un ami ni un principe. » Ce rebondissement de la raillerie sur les Fortinbras donne à Tipp le beau rôle, en

(x) Milton. P. L. III. x.

(2) Proverbes. 26. 12.

(3) Hamlet, IV, 4.

somme. L'énumération des circonstances où Tipp ne se serait pas aventuré en contient de si improbables que l'attention, sollicitée par l’absurdité des suggestions, se détourne de l’objet de sa risée. C’est là ce qui tempère si efficacement la raillerie de Lamb. On s'aperçoit qu’il cherche moins un triomphe qu’un amusement innocent. Mais, encore une fois, croit-on que Evans ou Tipp aurait trouvé l'humour de leur collègue si innocent? Sir Roger de Coverley, personnage d’ailleurs purement imaginaire, envers lequel Bain montre avec beaucoup de justesse qu'Addison n'a pas été si tendre qu’on veut bien le dire (x), est encore plus ménagé pourtant que tous ces originaux d’Elia. Que l’on compare au Dr. Primrose : on saisira toute la différence. La bonté de Lamb, son humanité plutôt, est dans ce fait qu’il ne néglige jamais de balancer les ridicules par quelque trait aimable ou touchant qu'il est bien rare que la nature d’un homme n'offre pas.

Bien différente est la deuxième partie de ses portraits humoristiques. Ce sont des espiègleries d’un cœur aimant. Lamb joue à une personne chère le bon tour de la présenter plus ou moins familièrement et plaisamment au public. C’est un badinage qui exige un doigté infiniment délicat. Les gens, en général, sont comme Bridget : ils n'aiment pas qu’on leur dise leurs vérités. Nos défauts, nos travers, nos ridicules, sont des endroits exquisement sensibles ; nous n’aimons pas prêter à rire. George Dyer a une naïveté qui rend possibles les plus invraisemblables mystifications. Rien plus que la crédulité ne rend un homme ridicule. Elle est un triomphe pour la malignité. Lamb, dans son essai Oxford pendant les vacances commit la faute de l'oublier. Une note touchaïit à la confiance charmante » du poète. L'essayiste avait mis tout son art à envelopper cette « vérité ». Il reconnut qu'il avait fait fausse route. Il effaça cette tache. Dyer était distrait. Cela n'est pas un défaut dont on ait à rougir. Certains racontent volontiers leurs distractions. Ils en tirent même vanité. Le trait était pardonnable à un poète «toujours poétisant ». C'est sur lui que Lamb a insisté dans deux essais. Beaucoup, après avoir lu Oxford pendant les vacances, seraient heureux d’être traités comme le fut Dyer par l'humour d’Élia.

() Baïn. Rhetoric and Composition. Il, p. 262.

D'abord il nous apparaît en érudit dans le recueillement d’une vieille bibliothèque,

«€... affairé comme un ver après quelque archive moisie, dénichée sur quelque travée rarement explorée, en un coin d’Oriel. À force de pâlir sur les livres, il en est presque devenu un. Il en avait l'attitude passive, posé près des antiques rayons. Je brülais de le rhabiller de cuir de Russie et de lui assigner sa place. On l’aurait classé comme un grand Scapula.

« Dyer est assidu dans ses visites à ces savants séjours. Une considérable partie de ses modestes ressources, je le crains bien, se consume en voyages entre eux et Clifford’s Inn, où, comme une colombe sur le nid de l’aspic, il a depuis longtemps établi son inconsciente résidence, parmi un incompatible assemblage de procureurs, clercs de procureurs, huissiers, fomenteurs de chicane, instigateurs de procès, vermines du Palais, au milieu desquels il demeure « en une calme et innocente paix » (1). Les griffes de la loi n’ont pas de prise sur lui; les vents de la chicane passent par dessus son humble logement ; le dur officier du shériff soulève son chapeau en passant ; la discourtoisie de ces hommes de sac et de corde (2) ne s’attaque pas à lui; nul ne s’avise de lui faire violence ni injure ; aussi volontiers iriez-vous « frapper une idée abstraite ».

« Dyer s’occupe, à ce qu’il me dit, depuis nombre d’années laborieuses, de rechercher tout ce qu’il peut rassembler de curieux touchant les deux Universités, L’ardeur avec laquelle il se livre à ces occupations libérales, n’a pas, je le crains, reçu tous les encouragements qu’elle mérite, ici pas plus qu’à Cambridge, Conseils et doyens se soucient de ces questions moins que quiconque. Satisfaits de téter les fontaines de lait de leur Alma Mater sans s’enquérir de l’âge de la vénérable dame, ils tiennent plutôt pareilles curiosités pour impertinentes — irrespectueuses. Ils ont leur bonne glèbe in manu, et ils ne se soucient guère d’aller fourrager dans les titres de propriété. C’est du moins ce que je tiens d’autres sources, car Dyer n’est pas homme à se plaindre.

« Dyer bondit comme une génisse sauvage quand je l'interrompis. A priori il n’était guère probable que nous dussions nous rencontrer à Oriel. Mais Dyer aurait fait de même si je l'avais accosté dans ses promenades habituelles de Clifford’s Inn ou du Temple. Outre uneirritante myopie (résultat d’études tard-prolongées et de veillées à la lumière de l'huile nocturne) Dyer est le plus distrait des hommes. Il passa l’autre jour chez notre ami M. de Bedford Square ; et ne trouvant personne au

(1) Citation condensée de Milton. Paradise Regained. IV, 433.

(2) Pour remplacer par cette plaisanterie de Furetière (Roman bourgeois. Ed. Janet, I, 25), dont un héros appelle ainsi un homme qui aime les sacs à procès, ce jeu de mots intraduisible de Lamb : legal nor illegal discourtesy.

logis, il fut introduit dans le vestibule où, demandant de quoi écrire, d'un dessein bien arrêté, il vous inscrit son nom sur le livre — qui d’ordinaire se trouve dans ces endroits pour enregistrer les déceptions du visiteur inopportum ou malheureux — et prend congé avec maintes cérémonies et protestations de regrets. Quelque deux ou trois heures après, ses destinées ambulatoires l'amènent de nouveau dans les mêmes parages, et de nouveau la paisible image du cercle familial au foyer de M. — Mrs. M. présidant comme une reine Lare, avec la jolie A. S. à ses côtés — frappant irrésistiblement son esprit, il se présente une deuxième fois (oubliant que l’on ne devait « sûrement pas rentrer de la campagne avant huit jours »), et, déçu une deuxième fois, demande de quoi écrire, comme devant ; de nouveau on produit le livre, et, sur la ligne qui précède immédiatement celle où il se dispose à imprimer son second nom (son rescrit) — son premier nom (à peine séché) se détache et le regarde comme un autre sosie, ou comme si un homme rencontrait soudain son propre double! — On conçoit l'effet. Dyer torma mainte bonne résolution contre le retour de pareilles absences. J’espère qu'il ne les tiendra pas trop rigoureusement.

« Car, chez G. Dyer, être absent du corps, c'est parfois (soit dit sans profanalion) (1) être présent devant leSeigneur (2). Au moment même où, te rencontrant en personne, il passe son chemin sans te reconnaître — ou, si tu l'arrêtes. il sursaute comme une créature surprise, (3) — à ce moment, lecteur, il est sur le mont Thabor, — ou sur le Parnasse — ou compagnon de sphère de Platon (4), — ou avec Harrington, édifiant des «républiques immortelles » — formant quelque projet d'amélioration pour ton pays, où pour ton espèce, — d'aventure méditant quelque gracieuseté, quelque politesse particulière, qu'il te ménage à toi-même, et dont la conscience, lui revenant, l’a fait ainsi tressaillir comme un coupable à ta brusque apparition.

« Dyer est charmant partout, mais on l’apprécie surtout dans des lieux comme ceux-ci. Il ne tient guère à Bath. Il est hors de son élément à Buxton, à Scarborough ou à Harrowgate. Le Cam et l'Isis pour lui « valent mieux que toutes les eaux de Damas » (5). Sur la colline des Muses il est heureux et sage comme un des Bergers des Montagnes Délectables ; et, quand il va et vient avec vous pour vous montrer les halls et les collèges, vous croyez avoir avec vous l'interprète de la Maison Belle (6) ».

(1) Hamlet, I, n, 37.

(2) 2 Corinthiens, V, &.

(3) Réminiscence de Wordsworth.

(4) Réminiscence de Milton. 1! Penseroso. S$:.. unsphere the spirit of Plato.

(5) 11 Rois, V. r2.

(6) Ces dernières lignes sont faites d’allusions au Voyage du Pèlerin de Bunyan, ce livre de foi naïve tout compact d’allégorie rêvée, que Lamb chérissait tant.

De l'absence d’esprit, peu grave ridicule, on s’accuse volontiers soi-même. Cela laisse supposer des préoccupations supérieures. Mais on aurait mauvaise grâce à en tirer soi-même, devant autrui, cette conclusion. Lamb, sur le sujet de son ami Dyer, est à l'aise pour le faire. Il ne s’en fait pas faute, comme on voit. C’est en somme un délicat panégyrique qu'il a tracé. Si, avec une malice souriante, il insinue l’humble simplicité de l’homme en disant qu’ «il ne tient guère à Bath et qu'il n’est pas dans son élément à Buxton... », c’est-à-dire dans Les lieux les plus mondains de toute l'Angleterre, il conclut sur une idéalisation vraiment gracieuse et poétique de l'innocent rêveur. Une objection s’élèverait encore contre le procédé. Il ne sourit à personne de se voir donner pour un être inoffensif. Et, de fait, Lamb lui-même conçut un jour quelque pelit dépit de ce que Coleridge lui avait, dans une effusion tendre et flatteuse, attribué comme qualité la douceur.

Ilest bien diflicile d'exercer son humour sur un ami, de lui faire jouer un personnage comique, sans le charger de ridicule. Le problème semble insoluble. La plus prochaine approche vers une solution a été faite par Lamb. Une autre fois Dyer éveilla sa verve par un nouveau trait de distraction : une chute à l’eau en plein midi. Lamb, sur le coup, fit à Mrs. Hazlitt, dans une lettre (1), un récit très vif et très comique de l'aventure. IL y avait là le germe d'un amusant essai. Il l'écrit et c’est un charmant badinage autour de l’anecdote (2). Dyer n'apparaît pas plus ridicule qu'un homme distrait qui, « bâton en main, et en plein midi, s’avance tranquillement au beau milieu d’un ruisseau et y disparaît totalement », sa présence signalée au témoin atterré seulement par « l'apparition argentée d’une bonne tête blanche qui émergeait, auprès de laquelle un bâton (la main restant invisible qui le brandissait) pointait en l’air, comme cherchant le ciel » et, qui, sauvé et soigné et enivré par un cordial généreux, s’attendrit au souvenir du péril passé, « discourt des dangers auxquels, dans sa vie, il a échappé par miracle et... entonne des lambeaux d’hymnes de délivrance, oubliés depuis son enfance ». Il n’est guère possible de le mettre moins en scène. L'humour s’éparpille autour de lui. Élia, inspiré en partie par le Lycidas, apostrophe le ruisseau, misérable

(1) Letter to Mrs. Haslilt. November 1833.

(2) Amicus Redivivus.

semblant de rivière, indigne sépulture d’une existence si précieuse. Sans doute il fut tenté par « l'aspect bienveillant du poète blanchissant » et il voulait avoir en lui « le génie tutélaire de ses eaux »? Pensait-il € y gagner le nom de ruisseau Dyérien » (1). Puis ce sont des souvenirs classiques de noyades et de suicides, des conjectures sur les déceptions de la mort, à la porte de qui une âme qui a déjà été sur le point d’entrer, frappera donc deux fois, apprenant ainsi au hideux personnage à plaindre Tantale. Quelle émotion dut courir parmi les ombres élyséennes des poètes antiques quand elles attendirent l’arrivée de leur infatigable scoliaste ? Tout cela est un badinage, dont Dyer n’est que l’occasion sans qu'aucune raillerie tombe sur lui. Les autres acteurs de la scène sont moins ménagés : ce sont «les passants qui, arrivant un peu trop tard pour participer à l'honneur du sauvetage, par troupes philanthropiques accoururent empressés pour communiquer leurs avis quant aux soins à donner; prescrivant diversement l'emploi ou le non-emploi des sels, etc. La vie, cependant, se retirait rapidement, au milieu de l’étouffement des jugements en conflit, quand quelqu'un, plus avisé que les autres, par une pensée lumineuse, proposa d’envoyer quérir le médecin. Tout banal qu'était le conseil et quoi qu'il fût impossible, semblerait-il, qu il échappât, l'avouerai-je, dans cette conjoncture critique, ce fut pour moi comme si un ange eût parlé. » Au tour de l'auteur ! Et voici venir celui du docteur. Mais ce n’est pas ici le lieu d’examiner ce portrait. Il a suffi d'indiquer comment, dans un essai où G. Dyer, héros de l'aventure racontée, semblerait devoir faire tous les frais du comique, l'humour se joue autour de luiet le ménage plus qu'on ne s'y attendrait, plus même que l’on ne s’en rend compte dans une lecture rapide. Ce sera souvent le cas chez Lamb. La réalité, la plupart du temps, lui fournira le point de départ de son badinage. Mais il ne s'appuie sur elle que pour faire les premiers pas. Sa fantaisie humoristique, une fois stimulée, se suflit à elle-même. Il suce tout le comique d’un sujet avec la même jouissance qu'éprouve Jacques, dans Comme il vous plaira, à en sucer la mélancolie. Le lecteur ne triomphe pas du personnage

G) Lamb pense à Piérien, de Piérius, montagne de Thessalie consacrée aux Muses ou Piérides.

ridicule. Il l'aime, ce personnage, pour avoir servi de prétexte à déployer une ingéniosité plaisante si riche et si variée. Sa jouissauce est complexe et fine.

Le crayon espiègle et tendre d’Élia pouvait tracer un portrait affectueusement moqueur de sa sœur Mary. Qui, mieux que cette fille sensée, savait n'être pas parfait ? De qui, moins que d’une sœur, presque soi-même en définitive, peut-on dire, sans un mouvement de pudeur, les grandes qualités ? C’est là qu'il faut savoir suggérer plutôt que décrire. On enveloppera l'éloge, on accusera la critique sur des vétilles, on feindra même de présenter comme ridicules des points admirables que le lecteur découvrira avec d'autant plus de plaisir sous l’apparente condamnation et qui ainsi seront indiqués en ménageant la modestie et le sentiment de réserve du sujet. Voilà ce que réussit Lamb, avec mille autres nuances trop subtiles pour être analysées, auxquelles seules la lecture du morceau peut rendre justice.

« Bridget Élia est ma ménagère (1) depuis de longues années. J'ai à Bridget des obligations qui s'étendent au-delà de la période de la mémoire. Nous faisons ménage commun, vieux garçon et vieille fille, dans une sorte de solitude à deux, goûtant un bonheur si passable au demeurant que, pour ma part, je ne me sens nullement l’envie de me retirer sur les montagnes, avec la progéniture de l’imprudent roi, pour pleurer mon célibat. Nous nous accordons assez dans nos goûts et dans nos habitudes — mais encore, comme qui dirait, tout en différant. Nous sommes généralement en harmonie, avec quelque bisbille à l’occasion — comme il convient entre proches parents. Nos sympathies sont plutôt sous-entendues qu’exprimées, et une fois qu'il n’arriva de simuler un ton de voix plus tendre qu’à l’ordinaire, ma cousine fondit en larmes et se plaignit que j'étais changé. Nous sommes tous deux grands liseurs dans des directions différentes. Tandis que je suis penché (pour la millième fois) sur quelque passage du vieux Burton ou de l’un de ses étranges contemporains, elle s’absorbe dans quelque moderne histoire ou aventure dont les provisions assidûment rafraichies alimentent journellement notre commune table de lecture. Le récit m'agace. Je m'intéresse peu à la marche d'événements. A elle, il lui faut une fable — bien, mal ou médiocrement racontée — pourvu qu'il y ait de la vie qui s’y agite et bon nombre d'incidents heureux ou malheureux. Les fluctuations de la fortune dans la fiction et presque dans la vie réelle ont cessé de m'intéresser ou n’opèrent sur moi que languissamment. Des

(1) Mackery End, in Hertfordshire.

humeurs et des opinions sortant de l’ordinaire — des tètes qui présentent quelque distorsion divertissante — les singularités d'auteurs, sont ce qui m'agrée le plus. Ma cousine a une répugnance native pour tout ce qui sonne singulier ou bizarre. Elle ne peut digérer ce qui est ingénieux, irrégulier ou bien hors de la voie des sympathies communes. Elle « tient la nature pour plus habile ». Je puis lui pardonner son aveuglement aux magnifiques obliquités de la Religio Medici ; mais il faut qu'elle me fasse des excuses pour certaines insinuations irrespectueuses qu'il lui a plu de lancer récemment touchant l’intellect d’une mienne chère favorite de l’avant-dernier siècle — la trois fois noble, chaste et vertueuse, encore que de cervelle quelque peu fantasque et originale, haute dame Margaret Newcastle.

« Ça été le sort de ma cousine, plus souvent peut-être que jene l’aurais souhaité, decompter parmi ses compagnons et les miens des librespenseurs. des chefs et des disciples de philosophies et de systèmes neufs; mais elle ne chicane ni n'accepte leurs opinions. Ce qui était bon et vénérable à ses yeux d'enfant garde toujours sur son esprit son autorité. Elle ne fait pas de tours de main ni de passe-passe avec son entendement.

« Nous sommes tous deux enclins à être un peu trop aflirmatifs, et j'ai observé que le résultat de nos discussions était uniformément celui-ci — que. dans les questions de fait, de date et de détail, je me trouve être dans le vrai et ma cousine dans l'erreur. Mais, quand nous différons sur des questions de morale, sur quelque chose qu'il convient de faire ou de laisser en repos, quelle que soit l’ardeur d'opposition ou la fermeté de conviction avec lesquelles je m’embarque, je ne manque jamais à la longue de me rallier à son opinion.

« Il me faut toucher les faibles de ma parente d'une main légère, car Bridget n’aime pas qu'on lui dise ses vérités. Elle a la fächeuse habitude (pour ne pas dire pis) de lire en société: et, dans ces momentslà, elle répondra oui ou non à une question sans en bien saisir l’objet, ce qui est irritant et dérogatoire au plus haut point à la dignité du poseur de la dite question. Sa présence d'esprit est à la hauteur des épreuves les plus pressantes de la vie, mais l’abandonnera parfois dans les moindres occasions. Quand le cas le requiert et est une affaire importante, elle sait parler admirablement à propos; mais, dans les matières qui ne sont pas choses de la conscience, on l’a vue parfois laisser échapper nne parole moins opportune.

« Son éducation dans sa jeunesse n’a pas été fort attentivement suivie; et elle a été heureusement privée de tout cet équipage d’enjolivements féminins qu'on dénomme arts d'agrément. Le hasard ou quelque dessein l’a de bonne heure jetée dans un vaste cabinet de bons vieux livres anglais, sans grand choix ni prohibition, et elle a brouté à son gré ce beau et sain pâturage. Si j'avais vingt filles, elles seraient élevées exactement de cette façon. Je ne sais si leurs chances de contracter

L'HUMOUR 3or

mariage n’en seraient pas diminuées ; mais je réponds d’une chose, c'est que cela fait (au pis aller) de très incomparables vieilles filles.

« Dans le malheur elle est la plus sûre consolatrice ; mais, dans les petits ennuis et les tracas, qui ne font pas sortir la volonté pour les combattre, elle empire parfois les choses par un excès de participation. Si elle ne divise pas toujours votre peine, dans les moments meilleurs de la vie elle ne manque jamais de tripler votre satisfaction. Elle fait une compagne excellente au théâtre ou en visite; mais surtout en voyage ».

Par une entente parfaite de la manière antithétique, en opposant de petits travers à de grandes qualités, Lamb atteint ce résultat, que les éloges, parce qu'ils sont mêlés de quelque critique, trouvent plus facilement créance. Un portrait uniquement flatteur met trop son original en dehors des conditions et des sympathies humaines.

L'espièglerie est charmante : QIl faut qu’elle me fasse des excuses ! » et plus loin : « Bridget n'aime pas qu'on lui dise ses vérités ». Se représente-t-on Charles composant ce portrait à côté de Mary, la menaçant plaisamment de dénoncer tel ou tel ridicule, tel ou tel travers, et finissant par lui lire ce morceau où elle figure tellement à son honneur ? Remarquez que cependant il a dit toute la vérité.

Pourra-til dire toute la vérité sur son frère John, l'égoïste tyrannique, et ainsi faire de lui un portrait aimable ? Cela paraît un tour de force. Ce n’en était pas un pour Lamb. Son art est tout de sincérité ; il ne faut pas louer son habileté. Il faut se dire qu'il aimait l’homme avec tous ses graves défauts et que son affection lui faisait envisager avec tendresse toutes les manifestations de cette personnalité chère. Ne savons-nous pas rapporter devant une personne aimée des traits d'elle qui paraissent aimables, présentés tels qu'ils sont vus par des yeux aimants, et qui changeraient tout à coup d'aspect, si on leur appliquait le jugement sévère qu'ils encourent ? Même lorsque notre raison nous éclaire sur ses défauts, notre cœur nous souffle des interprétations favorables. C’est dans cet esprit que Lamb a tracé le portrait qu'on va lire (1).

« James est un cousin inexplicable. La nature a ses unités, que le premier critique venu ne saurait pénétrer ; ou, si nous les sentons, nous

(1) My Relations.

ne pouvons les expliquer. La plume d’Yorick, et de nul depuis, aurait pu dessiner James Élia entier — ce délicat clair-obscur shandyen qui constitue son fait. Il me faut clocher à sa suite en ma pauvre manière antithétique, comme les destinées n’ont donné grâce et talent.

« James Élia donc (à l’œil d’un observateur ordinaire du moins) semble fait de principes contradictoires. Véritable enfant de l’impulsion, froid philosophe de la prudence, le flegme de la doctrine de mon cousin est invariablement en guerre avec son tempérament, qui est éminemment sanguin. Avec toujours quelque projet ffambant neuf dans sa cervelle, James Élia est l’adversaire systématique des innovations et le décrieur de tout ce qui n’a pas subi l'épreuve del’âge et de l'expérience. Avec cent belles idées se pourchassant l’une l’autre à toute heure dans sa fantaisie, il bondit au moindre pas fait par autrui vers le romantique ; et, guidé en tout par son propre sens, il veut que vous vous guidiez, vous, sur le sens commun en toutes occasions. Avec un grain d’excentricité dans tout ce qu’il fait ou dit, il n’a souci que de vous empêcher de vous compromettre en faisant quelque chose d’absurde ou de singulier. Comme un jour je laissai échapper à table que Je n’aimais pas certain plat populaire, il me pria en tout cas de ne pas le dire, car le monde me croirait fou. Il déguise un goût passionné pour les œuvres de haut art (dont il a amassé une collection choisie), sous le prétexte de n’acheter que pour revendre, afin que son enthousiasme ne donne aucun encouragement au vôtre. Pourtant, s’il en était ainsi, pourquoi ce morceau du tendre et pastoral Dominiquin reste-t-il toujours accroché à son mur ? La prunelle de ses yeux lui est-elle beaucoup plus chère ? Et quel marchand de tableaux sait parler comme lui ?

«Tandis que l’on voit les hommes en général faire gauchir leurs conclusions spéculatives selon le pli de leur humeur individuelle, ses théories à lui ne manquent pas d’être diamétralement opposées à son tempérament. Il est courageux comme Charles de Suède, d’instinct ; ménager de sa personne, par principe, comme un quaker en voyage. Il m'a prêché toute ma vie la doctrine de s'incliner devant les grands. — la nécessité des formes et des manières à l'avancement dans le monde. Lui, il ne vise à rien de tout cela, à ce que je puis voir, —— et il a une fierté qui se redresserait en. présence du Khan de Tartarie. 11 est plaisant de l’entendre discourir de la patience — la vantant comme la plus vraie sagesse — et de le voir pendant les sept dernières minutes qu'on apprêle son diner. La nature dans un jour de hâte ne bâtit jamais un ouvrage plus branlant que lorsqu’elle façonna cet impétueux cousin, et l’art ne produisit jamais un orateur plus fini qu’il ne sait se montrer sur ce sujet favori des avantages du calme et du contentement dans l’état, quel qu'il soit, où le sort nous a placé. Il triomphe sur ce thème quand il vous tient dans une de ces courtes diligences qui, avant de prendre la direction de l’ouest, stationnent, de très encombrante laçon, au bas de la rue de John Murray — où vous montez

quand la voiture est vide et devez attendre qu’elle ait complété son chargement — des trois quarts d’heure de rude épreuve pour certains. Lui s'étonne de votre impatience — « Où pourrions-nous être mieux que nous ne le sommes, « ainsi assis, ainsi délibérant ? (1) » — « préfère, quant à lui, l’état de repos à la locomotion, » — l'œil cependant fixé sur le cocher, — tant qu’enfin, perdant toute patience, de vous en voir dépourvu, il éclate en remontrances pathétiques auprès du drôle qui nous fait ainsi poser au delà du laps de temps qu’il avait annoncé et déclare péremptoirement que, «le monsieur qui est dans la voiture est, décidé à descendre si l’on ne part pas à l'instant même. »

€ Très prompt à inventer un argument ou à découvrir un sophisme, il est incapable de vous suivre dans l’enchaînement de la moindre discussion. À dire vrai, il en fait voir de belles à la logique et semble sauter aux conclusions les plus admirables par un procès qui n’a rien de commun avec elle. Assez conséquemment à cette pratique, on l’a entendu nier, en certaines rencontres, qu'il y eût en l’homme telle faculté que la raison ; et il s’étonne comment l’homme a bien pu venir à en former l’idée — appuyant sa négation de toute la puissance de raisonnement dont il est capable. Il a des idées spéculatives contre le rire, et il soutiendra que le rire ne lui est pas naturel à lui, quand d'aventure, l'instant d’après, ses poumons claironneront comme Chanteclair. Il a les meilleurs mots du monde et déclare que l'esprit lui est en aversion. C'est lui qui a dit en voyant au jeu les élèves d’Eton : « Quel malheur de songer que ces beaux et nobles jeunes gens vont tous, dans quelques années, se changer en de frivoles membres du parlement! »

« Sa jeunesse fut fougueuse, ardente, tempêtueuse ; et avec l’âge il ne montre aucun symptôme d’accoisement. C’est là ce que j’admire en lui. Je haïs les gens qui vont au devant du Temps. Je ne suis pour aucun compromis avec cet inévitable spoliateur. Tant qu'il vivra, James Élia se donnera carrière. Cela me fait du bien, quand je m'achemine vers la rue où m’appellent mes occupations journalières, par quelque belle matinée de mai, de le rencontrer suivant d’un pas décidé une direction toute contraire, portant beau, le visage rayonnant et animé qui indique quelque emplette en vue, — un Claude ou un Hobbéma ; car une grande partie de son enviable loisir se passe chez Christie et chez Philips, ou je ne sais où ? à se faire adjuger quelque avantageux tableau ou bibelot du même genre. En ces occasions, il m'arrête le plus souvent, pour me faire un court sermon sur l'avantage qu'une personne comme moi possède sur lui d’avoir son temps occupé par une besogne que force lui est de remplir ; il m’assure que souvent le temps lui pèse; il souhaite avoir moins de loisirs et s'éloigne — le cap à l’ouest ! Ohé! — fredonnantunair, vers Pall Mall, parfaitement convaincu qu'il n’a convaincu, tandis que moi je poursuis dans ma direction opposée sans rien fredonner.

(1) Paradise Lost, IX, 164.

« Il est plaisant aussi de voir ce professeur d'’indifférence faire les honneurs de sa dernière acquisition. alors qu’il l’a mise en bonne place. Il vous faut la regarder sous tous les jours, jusqu’à ce qu’il ait, lui, trouvé le meilleur: la plaçant à cette distance, puis à cette autre, mais toujours réglant le foyer de votre vision sur le sien. Il vous faut vous faire une longue vue de vos doigts, pour saisir la perspective aérienne, quoique vous l’assuriez que, pour vous, le paysage fait bien meilleur effet sans cet artifice. Malheur à l’infortuné qui non seulement n’est pas au diapason de son enthousiasme, mais qui laisserait entendre mal à propos qu’il préfère une de ses acquisitions antérieures à l'actuelle ! La dernière est toujours son meilleur coup — sa « Cynthie de la minute (1) ». — Hélas, j'ai vu plus d’une douce Madone entrer — un Raphaël! — garder son ascendant quelques brèves lunes — puis, après certaines dégradations intermédiaires, du salon sur le devant à la galerie sur le derrière, et de là au cabinet obscur, — adoptée tour à tour par chacun des Carrache, sous de successives attributions descendantes de filiation qui lui amortissent la chute — consignée au débarras, lieu d’oubli, sortir enfin, un Lucca Giordano ou un simple Carlo Maratti! — ce que voyant, méditant sur les vicissitudes et l’inconstance de la destinée ici-bas, mes pensées se sont reportées sur la condition changée des grands personnages, sur cette lamentable épouse de Richard IH,

.... dans la pompe emmenée, Ainsi que le doux mai vint-elle ici parée ; Aünsi que la Toussaint, la plus courte journée — Congédiée ! (2).

« Avec beaucoup d’amitié pour vous, James Élia n’a qu’une sympathie limitée avec ce que vous sentez ou faites. Il vit dans un monde à lui, et fait de vagues conjectures sur ce qui se passe dans votre esprit. Il ne pénètre jamais la moelle de vos habitudes. Il dira à un pilier de théâtre, que M. Un Tel, de tel théâtre, est un comédien plein de naturel, comme une nouvelle! il m’avisa, pas plus tard que l’autre jour, de certains jolis chemins verts qu’il avait découverts pour moi, sachant que j'étais grand marcheur, dans mon voisinage immédiat — moi qui fréquente ce même lieu autant dire quotidiennement depuis vingt ans ! I n’a pas grand égard pour cette classe d'émotions qu’on est convenu d'appeler sentimentales. Il applique la définition de mal réel aux souffrauces physiques exclusivement, et rejette toutes les autres comme imaginaires. Il est affecté par la vue, ou la simple supposition, d’une créature qui souffre, à un point que je n’ai jamais constaté ailleurs que chez les femmes. Une tendresse constitutionnelle à cette classe de souffrances peut en partie expliquer ce trait. C'est la gent animale surtout

(1) Pope. EÉpistles, 1l, 19.

(2) Richard IX, V. 7, 80.

qu’il prend sous sa protection spéciale. Un cheval poussif ou écorché par l’éperon ne manque pas de trouver en lui un avocat. Un âne surchargé est désormais son client. Il est l’apôtre des bêtes : l’ami qui ne fait jamais défaut à ceux qui n’ont personne pour s’occuper d'eux. La contemplation d’un homard bouilli vivant ou d’anguilles écorchées vives, le torture à ce point que « de pure pitié il est près de mourir » (1). Cela chassera le goût de son palais et le sommeil de son oreiller pendant des jours et des nuits, Avec le sentiment intense de Thomas Clarkson (2), il ne lui a manqué que l'esprit de suite et l’unité de dessein de ce « véritable compagnon de joug du Temps (3) », pour faire, en faveur de la création animale, ce qu’il a fait, lui, pour la création nègre. Mais mon indomptable cousin est peu fait pour des desseins qui exigent la coopération. Il ne saurait attendre. Ses plans d'amélioration doivent être mûris en un jour. Pour cette raison il n’a fait qu’une figure ambiguë dans les sociétés de bienfaisance et dans les ligues pour l’allégement des souffrances humaines. Son zèle lui fait constamment distancer et fâcher ses coadjuteurs. Il pense à soulager — tandis qu’eux, ils pensent à discuter. Il s’est fait blackbouler dans une société de secours aux.... parce que la ferveur de son hr manité s’évertuant laissait derrière elle l’appréhension formaliste et la procédure tatillarde de ses collègues. Je considèrerai toujours cette distinction comme une patente de noblesse dans la famille Élia ».

Que l’on remarque, dans ce portrait, l’art à la fois sincère et prestigieux de Lamb. Il a dit la vérité. Tous les traits de John sont là. Voulez-vous connaître cet égoïste tyrannique ? Dégagez le caractère pièce à pièce, froidement. Voici ce que vous trouverez. Plein d’indulgence pour lui-même, John est intolérant vis à vis d'autrui. Ce qui est bon pour lui ne l’est pas pour vous. Il est douillet. La fierté lui convient : à vous l'humilité. Il peut être impatient : vous devez être patient. Il déploiera de l’ingéniosité dans la discussion, mais, quant à suivre votre argumentation, n'y comptez pas. Il dénigre la gaieté et l'esprit... chez les autres : ïl rit et fait des mots, etc. Ce trait surtout le résume. & IL vit dans un monde à lui et ce qui se passe dans votre esprit ne l’occupe guère. » Mais le ton régnant de bonne humeur vous empêche d’attacher à ces constatations autrement d'importance. Vous aviez vu le caractère sous un aspect aimable, celui-ci : Impulsif lui-

(x) Spencer. F'aerie Queene, 1, xx, 1.

(2) L’anti-esclavagiste.

(3) Wordsworth. Sonnet on Clarkson.

même, John combat très charitablement chez autrui cette tendance dangereuse. Passionné d'art, il voudrait ne pas encourager chez vous des goûts dispendieux. Il est courageux. Fier lui-même, il prêche aux autres une attitude plus compatible avec leurs intérêts mondains, et ainsi de suite. Sa compassion à la douleur physique, si elle part d'une horreur personnelle pour les douleurs du corps, ne fait-elle pas de lui un bienfaiteur de l'humanité, un protecteur des animaux, et agissant, notez-le bien? Et nous restons finaleme sur cette noble impression d’un caractère chevaleresque. Ët l’homme dont aucun ridicule ne semble avoir été épargné, dont aucune faiblesse ne paraît avoir été voilée, sort de cette analyse grandi bien plutôt que déuigré. Et c’est là l'effet de l'humour de Lamb, dans ses portraits de gens en vie.

On conçoit que si Élia, au lieu de faire le portrait nuancé de son cousin James Élia, avait campé le personnage de l’égoïste tyrannique, la manière humoristique eût été tout autre. Elle eût été ce que nous la voyons dans la dernière série de ses portraits humoristiques. Ce sont des caractères à la façon de La Bruyère : la joueuse, l’'emprunteur, l’illusionniste, l’éternel comédien. Comme La Bruyère, il a eu sous les yeux des personnages qui incarnaient ces passions, ces travers, ses sentiments. Mais il ne s’est pas fait scrupule de rassembler des observations éparses, recueillies un peu partout, et dans la vie et dans les livres. Sur la donnée son invention et son esprit ont encore pu broder. C'est là le triomphe de son humour. On jouit d’un spectacle comique. Si la douce émotion de la pitié, de la sympathie, peut s’allier délicieusement avec le rire, le sentiment de la réprobation nuirait à la pureté de la gaieté. Aussi le jugement moral, comme dans la comédie, (autrement l’Avare de Molière serait odieux et la pièce un drame) est suspendu. Il est vrai que, la plupart du temps, les travers envisagés ne font de tort à perspnne et n’ont rien en eux-mêmes de haïssable. Mais l'emprunteur, surtout quand il emprunte dans le dessein bien formé de ne pas rendre, pouvons-nous le considérer sans un mélange de réprobation, de colère même ? L’emprunteur Bigod n’éveille en nous aucun de ces sentiments. Il est admirable ! Insouciant, d'humeur égale, le teint rose! « Quelle magnifique confiance en la Providence ne manifeste-t-il pas, — ne se mettant pas

plus en souci que le lis des champs! Quel mépris pour l'argent, — qu'il n'estime pas davantage (le vôtre et le mien surtout) que de l'écume ! Quelle libérale confusion de ces distinctions pédantesques de meum et tuum! où plutôt quelle noble simplification du langage (dépassant Tooke (r),) qui résout ces prétendus contraires en un pronom adjectif unique, clair, intelligible ! Combien près il approche de la communité (2) primitive — dans les limites de la moitié du principe tout au moins ».

La raillerie est encore apparente ici, quoique la bonne humeur n'en soit pas affectée. Mais voici la comédie et aussitôt l'humour gagne en qualité.

« Ayant eu l'honneur d’accompagner mon ami à diverses reprises dans ses perambulations par cette vaste cité, j'avoue que je fus très frappé d’abord du nombre prodigieux de visages qui revendiquaient une sorte de respectueuse accointance avec nous. Il eut un jour l’obligeance d'expliquer le phénomène. Il paraît que c’étaient ses iributaires; les entreteneurs de son trésor; des messieurs, ses bons amis, (c’est ainsi qu'il voulut bien s’exprimer) à qui il avait à l’occasion eu l’obligation d’un prêt. Leurs multitudes ne le déconcertaient point. Il concevait plutôt de l’orgueil à les compter ; et, avec Comus, il semblait heureux d’être « nanti d’un si beau troupeau » (3) ».

Si l’auteur intervient, c'est comme un autre personnage comique. Il s'étonne du nombre de relations respectueuses de son ami : il interroge et l’explication le satisfait. IL est d’ailleurs tout à fait la dupe du personnage. Il serait lui-même honoré de combler les vides de son trésor. Il demande au « lecteur,... qui peut parfois avoir dans sa poche quelque argent disponible, s’il n’est pas plus répugnant à la bienveillance de sa nature de refuser à un homme comme celui-là, que de répondre non à un pauvre belître de quémandeur (cet emprunteur bâtard) qui, par sa mine marmiteuse, vous dit qu’il ne s'attend pas à mieux et dont, par conséquent, vous heurtez moins, par un refus, les idées préconçues et l'attente ».

(1) Horne Tooke qui, dans son livre, The Diversions of Purley, efforçait d'expliquer que tous les mots se ramènent à des noms ou des verbes. La théorie est exposée par Hazlitt dans son portrait de Horne Tooke (Spirit of the Age).

(2) Actes II, 44.

G) Milton. Comus, 151.

C’est le procédé inverse de l'ironie. Lamb décrit son personnage avec admiration. Il abonde dans son sens et plus ce procédé est complètement appliqué, plus il y a d'humour. La joueuse convaincue parle selon sa folie qui est d'accorder un sérieux exagéré à des occupations frivoles. L'auteur lui donne la réplique et renchérit sur elle. Il trouve moyen de voir dans les cartes des éléments de séduction que leur zélatrice elle-même ne soupçonnait pas. Les deux personnages, bien entendu, sont inconscients du rire qu’ils provoquent.

« Un feu clair (1), un âtre propre, et la rigueur du jeu », c'était là le célèbre souhait de la vieille Sarah Battle (aujourd’hui dans le sein de Dieu), qui, après ses dévotions, aimait par dessus toute une bonne partie de whist. Elle n’était pas de ces joueurs tièdes, de ces jouailleurs sans conviction, qui ne voient pas d’inconvénient à être des vôtres s’il vous manque un quatrième au whist ; qui affirment qu’ils n’ont pas de plaisir à gagner ; qu'ils aiment gagner une partie et perdre l’autre ; qu'ils peuvent passer une heure irès agréablement devant une table de jeu, mais que cela leur est égal de jouer ou non; et qui prieront un adversaire qui s’est trompé de carte de la reprendre et d’en jouer une autre. Ces insupportables baguenaudiers sont la plaie d’une table de jeu. Une de ces mouches-là vous gâte un pot entier. De ces gens-là on peut dire qu’ils ne jouent pas aux cartes, mais qu'ils jouent seulement à y jouer.

« Sarah Battle n'était pas de cette engeance. Elle les détestait, comme moi, de toul son cœur et de toute son âme, et elle ne se mettait pas volontiers à la même table qu'eux. Elle aimait un partenaire décidé, un ennemi acharné. Elle n’acceptait ni ne faisait de concessions. Elle haïssait les faveurs. Elle ne faisait jamais de renonce et n’en laissa jamais passer une chez son adversaire sans exiger l’application la plus rigoureuse des règles du jeu. Elle combattait un bon combat: d’estoc et de taille. Elle ne tenait pas sa bonne épée (ses cartes) « comme un danseur » (2). Elle se tenait assise droite comme un i et elle ne vous montrait ses cartes ni ne cherchait à voir les vôtres. Chacun a son faible, ses superstitions ; et je lui ai entendu déclarer, sous le manteau de la cheminée, que les cœurs étaient sa couleur préférée.

« Je ne l’ai jamais de ma vie — et j'ai connu Sarah Battle pendant une grande partie de mes meilleures années — vue tirer sa tabatière quand c'était à elle à jouer ; ni moucher une chandelle au milieu d’une partie, ni sonner un domestique qu'elle ne fût terminée. Elle n’engagea

Q@) Mrs. Battle’s Opinions on Whist.

(2) Antony and Cleopatra, UI, r1, 36.

jamais ni n’encouragea une conversation variée durant son cours. Comme elle observait avec énergie, les cartes étaient les cartes ; et, si jamais j'ai vu un dégoût sans mélange peint sur son beau visage du siècle dernier, ce fut celui que lui inspirèrent les airs pris par un jeune homme d’un tour d'esprit littéraire, qu’on avait avec peine décidé à faire un quatrième ; et qui, dans l’excès de sa franchise, déclara qu’il pensait qu’il n’y avait pas de mal à se détendre l'esprit de temps en temps, après des études sérieuses, à des récréations de ce genre ! Elle ne put souffrir de voir sa noble'occupation, à laquelle elle bandaiït toutes ses facultés, considérée sous ce jour. C'était sa tâche, son devoir, la chose qu'elle était venue au monde pour faire, — et elle la faisait. Elle se détendaït l’esprit ensuite en lisant un livre... »

De quel personnage rions-nous ? De Mrs. Battle, de son sérieux frivole, de ses superstitions sottes, ou du joueur insupportable qui interrompt la partie pour tirer sa tabatière ou moucher une chandelle, ou du jeune littérateur mal avisé à qui sa remarque dédaigneuse attire une verte repartie ? Et, dans un autre essai (x), rionsnous des hésitations, des gaucheries du parent pauvre qui « entre souriant et embarrassé ; vous tend sa main et la retire »; qui, « voyant que le turbot est petit, ne veut pas entendre parler de poisson et pourtant se laisse dire et en accepte un morceau contrairement à son intention première »; qui est Qtrop familier et néanmoins trop timide »; qui, « sous prétexte de pauvreté, refuse de jouer au whist et vous en veut de son exclusion du jeu»; ou rions-nous de sa victime, de la mauvaise humear, du dépit de Fhôte énumérant les griefs de sa vanité mise au supplice par la révélation malencontreuse d’une humiliante parenté, par des compliments maladroïts donnant à penser que sa famille n’a pas toujours été aussi-florissante, par d'inopportunes questions sur les armes qu'il s’est fait graver sur vélin et que le parent ne connaissait pas ? Nous rions des uns et des autres, et nous rions de nousmême que nous reconnaissons dans le tableau comique. Nous rions encore d'autre chose, pour peu que nous soyons au courant de la vie de Lamb et de son caractère. Car alors nous savons que le train de maison qu'il laisse entrevoir dans Parents pauvres n’est nullement le sien, qu’il est le dernier homme à attacher de l'importance aux manières aisées des gens du monde et qu'il était

(1) Poor Relations,

heureux de voir une Mrs. Reynolds assise au foyer et flattée des égards qui lui étaient marqués. Et, si nous ne savons pas qu'il badine, nous le devinons. Cela est plus difficile à montrer. Détachez certains passages du morceau, citez-les comme de la satire et l’on vous donnera raison. L'effet d'ensemble est autre. On sent le rire partout. Si nous prenions une assertion tout à fait au sérieux, nous serions mystifiés. Il n’y a pas de victime là où tout le monde l’est. Le personnage ridicule est un fou, vu par un fou, entre les autres fous. Et la folie de tous est également douce et innocente. Aussi rit-on sans arrière pensée. L'humour de Lamb est «un festin pour tous voisins » (1), où aucun plat n'a d’arrière goût amer.

On n'aura pas manqué de remarquer combien, en même temps, cet humour est intellectuel. Ce n’est pas l'humour d’un homme qui, pris par le comique d'un personnage, d'une scène, vient décrire le personnage, raconter la scène, avec les mots que lui suggère son plaisir. L'humour de Lamb s'accumule autour d’une idée. C'est l'idée de l'emprunteur, de la joueuse convaincue, qui s'offre à son esprit. C'est elle qu'il poursuit, qu'il épuise. Il lui fait un corps de la substance de ses observations. S'il a plus particulièrement sous les yeux tel modèle, il ne s’interdit pas de prendre un trait à tel autre ni d'en ajouter de son propre fonds qui soient conséquents au caractère. Il exploite toutes les possibilités du sujet. Sur le thème fourni par la réalité les variations badines se développent. C’est pourquoi il est oiseux de chercher, avec les éditeurs, commentateurs, biographes et dévots de Lamb, si, par exemple, Mrs. Battle est la grand'mère Field qui vivait à Blakesware et mourut dans la chambre hantée, ou si des traits ne sont pas empruntés à Mrs. Burney, femme de l'amiral et habituée des mercredis du Temple. Mrs. Battle résume en elle toute l'expérience que Lamb a eu des joueurs réunis autour de sa table, sans compter tout ce qu’elle tient de la nature de son créateur. Est-ce à Mrs. Field où à Mrs. Burney que revient l'honneur des distinctions ingénieuses et subtiles entre les divers jeux, si caractéristiques du délicat badinage d'Élia ? Laquelle des deux joua la partie d'ombre de la Boucle de cheveux enlevée et fit, à ce propos, ces précieuses observations

(@) AU neighbours’ fare. (A Dissertation upon Roast Pig). ° |

dont Élia envoya la substance à Mr. Bowles pour son édition de Pope, observations qui malheureusement « arrivèrent trop tard pour être insérées »? De même on s’est demandé si le capitaine Jackson était Randal Norris, le sous-trésorier de l'Inner Temple, ou l'amiral Burney. Qu'on relise le morceau (r) et que l’on dise si l’on voit un homme individuel dans sa complexité, envisagé sous un aspect autre que sa manie de grossir et d’embellir tout ce qui le touche. Cette manie n’est pas si rare. On peut l'observer dans bien des gens. Au lieu de la traiter dans l’abstrait, ce qui n'est pas favorable au comique, l’humoriste l’incarne dans un homme. Il montre cet homme dans son rôle d'amphitryon, faisant les honneurs d’un « os dénudé ». Il met dans sa bouche ce qu'il appelle lui-même les ordinaires « paroles hospitalières, aiguillons de l’appétit et antiques concomitants des tables fumantes et des plats chargés de victuailles : Vivons tandis que nous le pouvons; — taht qu'il y en aura ne nous privons pas; — il en reste en plein ; — ne vous laissez manquer de rien. » Il va de soi que cet homme mettra sur son assiette une croûte de fromage en faisant remarquer que « plus près de l’os, meilleure la viande ». Tout cela est un développement logique de l’idée.

On ne voit pas le capitaine Jackson et cependant il vit devant nous. Voit-on davantage le cottage, la table du souper, l'ameublement, la glorieuse chambre du poète Glover? Et pourtant on croit avoir tout cela devant les yeux. Bien mieux, nous avons présent à l'esprit le naïf équipage de noces dont le pauvre capitaine se rappelait si volontiers la splendeur. Élia «se souvient vaguement de quelque chose comme une chaïse attelée de quatre chevaux». C’esttout; mais quelques rimes d’une vieille ballade donnent la note qu'il convient. C’est une impression substituée à une description. Lamb est un aussi puissant illusionniste que son héros. Il atteint l’effet plus par la suggestion que par la représentation directe des choses.

C’est ainsi encore qu'ayant été frappé de la vue d’une femme qui était un phénomène de laideur, il n’essaie même pas de tracer d'elle un portrait grotesque. Il se retranche derrière cette habile excuse : « Le tout ensemble, déclare-t-il, défie la particularisa-

(x) Captain Jackson.

tion » (x). Mais il parvient à nous donner l’idée de quelque chose d’unique et de monstrueux par une allusion à Stonehenge, le Carnac anglais. Cette remarque qu’ «on ne pourrait dire du visage de Mrs. Conrady qu'il serait mieux si seulement elle avait un nez », suggère des traits disparus sous la graisse débordante. Enfin, nous voyons le visage figé dans une expression immuable, aussi laid après un certain temps de familiarité que le premier jour. Et nous comprenons que Mrs. Conrady régnât sans rivale ! Et nous admettons, en riant avec Élia, que, s’il est vrai comme le dit Plotin, et après lui Spenser, qu'une belle âme habite un beau corps, l’âme de Mrs. Conrady ne devait guère se connaître en architecture.

Le principal personnage comique de Charles Lamb, c’est Charles Lamb lui-même. A la rigueur son propre personnage aurait pu lui suflire. Il ne lui coûte rien de prêter à rire aux gens si leur plaisir est à cette condition. Il ne croit pas la dignité d'Élia compromise pour cela. Il n’est pas de ces raiïlleurs qui n’entendent pas la plaisanterie. Il la provoque, il va au-devant d'elle. Il est humoriste jusqu'aux moelles. L'anecdote qu'on va lire, réelle ou imaginaire, ne saurait être placée mieux qu'à la porte de cette galerie comique. Elle en est véritablement la clef.

« Je suis de ma nature, dit-il, dans l'Eloge des ramoneurs, extrêmement sensible aux affronts de la rue; aux gausseries et aux gouailleries de la populace; au triomphe mal éduqué qu’elle laisse paraître devant le faux pas accidentel ou le bas éclaboussé d’un gentleman. Pourtant je puis endurer l’humeur joviale d’un jeune ramoneur avec quelque chose de plus que du pardon. L’avant-dernier hiver, arpentant Cheapside avec ma précipitation accoutumée quand je prends la direction de l’ouest, une glissade perfide me mit sur le dos en un instant. Je me ramassai assez endolori et honteux, mais, en dehors, essayant de faire bon visage, comme si de rien n’était, quand le rictus fripon d’un de ces jeunes malins rencontra mes yeux. Il était là, me montrant de son doigt noirci à la foule et particulièrement à une pauvre femme (sa mère, je suppose), et les larmes, tellement la chose était d’un comique achevé (à son avis), se frayaient un chemin. aux coins de ses pauvres yeux rougis, rougis par maintes autres larmes, et enflammés par la suie, pourtant pétillant à travers tout cela d’une telle joie, courte trève à la désolation, que Hogarth... mais Hogarth l’a fixé (comment l'aurait-il

QG) Popular Fallacies. X.

laissé échapper ?) dans En Marche pour Finley, qui se moque du pâtissier. Il était là, tel qu’il est dans le tableau, inamovible, comme si la plaisanterie devait durer à jamais, avec un tel maximum de jubilation et un tel minimum de malignité dans sa gaieté (car le rire d’un vrai ramoneur n’a absolument aucune méchanceté), que je me serais résigné, si l'honneur d’un gentleman avait pu le souffrir, à rester sa cible et sa risée jusqu’à minuit ».

Ce n’est pas à dire que Lamb va faire le bouffon pour notre plus grande joie. Il a trop de goût et de tact. Il n’en a d’ailleurs nullement besoin. La comédie est partout. Dans notre vieil y a une foule de déconvenues, par exemple, qui, si elles sont pénibles sur le moment et nous font nous attendrir sur nous-mêmes, sont risibles, après la première cuisson passée. Nos grands chagrins d'enfant, envisagés par nous quand l’âge nous en a éloignés, provoquent chez nous un sourire mi-compatissant, mi-moqueur. Rousseau n’a pas connu cette charmante émotion, lui qui prenait tout au tragique. Ses confessions en sont attristées et parfois rebutantes. Une fois, une fois seulement, et comme par hasard, il a effleuré cette heureuse veine. C’est dans ses souvenirs d'enfance. Forcé d'aller se coucher, après avoir salué tout le monde à la ronde, lorgnant du coin de l’œil le rôti auquel il lui faut renoncer, il ne peut s'empêcher de lui dire d’un ton piteux : adieu, rôti! (1). Ce passage si joli n’a pas de pendant chez lui. Or, écoutez cette anecdote de l’enfance de Lamb et jugez quel charme et quelle vérité il y a à des confessions faites sur ce ton.

«Je me rappelle un remords de conscience (2)... du temps que j'allais à l’école. Ma bonne vieille tante, qui jamais ne se séparait de moi à la fin d'une journée de congé sans glisser dans ma poche un bonbon ou quelque douceur, m’avait renvoyé un soir avec un plumcake fumant, sortant du four. Sur mon chemin (il fallait passer London- Bridge) un vieux mendiant à tête grise me salua. (Je n’ai pas le moindre doute, aujourd’hui, qu'il ne fût une contrefaçon de mendiant). Je n’avais pas de sous avec quoi le consoler et dans la vanité de l’abnégation et dans la fatuité même de la charité, en véritable écolier, je lui fis présent du gâteau tout entier. Je continuai ma route un moment, léger et fier, comme on l’est en ces occasions, sous la douce caresse de ma conscience satisfaite: mais, avant que j'eusse atteint l'extrémité du pont, mes

(x) Rousseau. Confessions. Part. I. Liv. I.

(2) 4 Dissertation upon Roast Pig.

meilleurs sentiments revinrent, et je fondis en larmes, pensant combien j'avais été ingrat envers ma bonne tante, d'aller donner son bon présent à un étranger que je n’avais jamais vu auparavant, et qui pouvait être un mauvais drôle pour ce que j'en savais; et puis je pensai au plaisir que ma tante aurait à penser que moi (moi personnellement, et non un autre), je mangerais son délicieux gâteau. Et que lui dirais-je la . prochaine fois que je la verrais? — Combien j'avais été méchant de me dessaisir de son gentil présent! — et le parfum de ce gâteau épicé revenait à ma mémoire et le plaisir et la curiosité que j'avais éprouvés à le Jui voir faire, et sa joie quand elle l'avait envoyé au four du boulanger et combien elle serait désappointée que, finalement, je n’en eusse point eu dans la bouche le moindre morceau. Et je blâmai mon impertinente inspiration aumônière et mon hypocrisie déplacée de bonté; et surtout je souhaitai de ne jamais revoir le visage de ce vieil imposteur propre-à-rien, insidieux, blanchi dans le mensonge. »

Quelle vérité dans cette petite comédie ! C’est parce qu'ils ne voient pas uniquement le côté pathétique des choses, mais les embrassent d'un regard plus compréhensif, que les humoristes sont les meilleurs critiques de la vie. Leur note est plus juste aussi. Envisager dans le plus grand sérieux indistinctement les grands et les petits incidents de notre existence, c'est commettre une erreur de proportion dont les autres esprits se rendent trop souvent coupables.

C'est surtout à un écrivain qui prend volontiers le ton des confessiôns que l'humour est précieux. Lamb ne s'ouvre jamais à nous qu'avec cette pudeur. Mais, son humour, encore une fois, n'est pas cette chose si simple qu'on puisse dire qu'ici, de nouveau, ils’exerce uniquement sur lui-même. S'il met sous nos yeux amusés une idiosyncrasie d'original, sa raillerie, outre qu’elle se détourne à l’occasion sur le lecteur, a souvent une troisième cible à ses traits. C’est son vieil auteur préféré, le tant séduisant égotiste Sir Thomas Browne, de son propre aveu, «tête extravagante et irrégulière (1). » |

Elle est très curieuse et bien piquante cette attitude de Lamb vis à vis d’un écrivain qui l’enthousiasmait. Il l’a traité comme il traitait ceux qui lui étaient chers. La raillerie est parfois une expression exquise de l'affection. Elle est souvent le véhicule discret et charmant de la flatterie délicate. Certain genre de raillerie

(1) Religio Medici. Sect. VI.

suppose que son objet a quelque valeur. Sinon, elle ne s'y adresserait pas. Certains attendrissements ne trouvent d'issue que dans la raillerie, comme il nous arrive, dans certaines humeurs aimantes, d'employer des mots insultants qui sont l'inverse de notre pensée. Lamb appelait «singe » une fillette qu'il chérissait. Cet enjouement rend l'émotion plus précieuse. La gaieté est encore ce qu'il y a de meilleur au monde. Quel raffinement plus heureux que de montrer à quelqu'un non seulement que vous l’aimez, mais que sa présence ou sa pensée vous met en joie, fait éclater votre bonne humeur. Sir Thomas Browne opère ainsi sur Lamb.

Ce n’est donc pas un esprit de critique qui l’incite à le railler. La magnifique rhétorique paradoxale et finement humoristique de Sir Thomas Browne était ses délices. A force de s'y plonger, il l’avait imbibée. C'est plutôt le phénomène d’une nature qu’une affinité extraordinaire attire et fond dans une autre, qu’une assimilation graduelle due à une fréquentation étroite et prolongée. On a été jusqu'à dire : pas de Thomas Browne, pas de Lamb, exagération évidente. Au contraire, nous nous demanderions si, Lamb n'ayant pas connu cet auteur, il n'aurait pas de lui-même trouvé des accents presque identiques. Quoi qu’il en soit, dès que ses rêveries deviennent quelque peu graves et profondes, sa pensée se coule dans le moule de celle de Browne. Déclare-t-il ses goûts, parle-t-il de ses sentiments, le vieil égotiste du xvur° siècle renaît en lui. Ilen est lui-même amusé, d'autant plus que, si les accents sont les mêmes et la qualité de la pensée, la pensée elle-même, les sentiments, diffèrent. Et il s’égaie de prendre, sous une forme identique à la sienne, précisément le contre-pied de la pensée de cette personnalité qui le hante. 11 semble le parodier alors que la personnalité de l’autre s'impose à lui et il regimbe comiquement contre cette personnalité envahissante en la contrariant dans toutes ses idées. Mais sa révolte même est aimante, Sa familiarité moqueuse est celle que l’on a seulement avec ses meilleurs amis.

Il y avait plus d’un point de contact entre Lamb et cet esprit libéral qui, dans un temps où il y avait quelque mérite à le faire, avait secoué courageusement le joug de l’autorité et examiné, pour son compte, avec son propre bon sens, les grands problèmes remis en question, n'y trouvant pas de réponse le plus souvent, mais content, comme Lamb, «d’avoir levé un lièvre et le laissant à

forcer à des têtes plus fortes », — qui, comme Lamb encore, était curieux surtout de se connaître lui-même et disait: «Le monde que je regarde est moi-même ; c’est le microcosme de mon propre être sur quoi je jette les yeux; pour l’autre, je ne l'emploie que comme mon globe et le tourne parfois pour ma récréation. » Mais, à côté de cela, il sont bien des dissemblances, et Lamb se plaît malicieusement à les accuser. L'auteur de Religio Medici fait-il l'aveu que, malgré qu'il connaisse « pas moins de six langues, outre le jargon et patois de plusieurs provinces, ait non seulement vu plusieurs contrées, examiné la nature de leur climat, la chorographie de leurs provinces, la topographie de leurs cités, mais compris leurs diverses lois, coutumes et polices, cependant tout cela ne peut persuader l’obtus de son esprit de concevoir une telle opinion de soi qu'il voit dans des têtes plus agiles et plus infatuées, qui n’ont jamais regardé un degré au delà de leur nez »; que, bien qu'il connaisse «le nom et quelque chose de plus de toutes les constellations comprises dans son horizon, la plupart des plantes de son pays, — cependant, les têtes de capacité, et qui ne sont pas pleines pour une poignée ou mesure raisonnable de connaissances, pensent qu'elles ne savent rien tant qu'elles ne savent tout; et, cela étant impossible, elles en viennent à l'opinion de Socrate et savent seulement qu'elles ne savent rien » ; cette superbe modestie chatouille l'humour de Lamb et lui tire cet aveu d'ignorance, où l'on suit presque point par point la contre-partie des assertions de son inspirateur :

« Des pièces et des traités anglais (1) (bric-à-brac, curiosités, vieilleries), m'ont fourni la plupart de mes idées et de mes manières de sentir. Dans tous ce qui touche à la science je suis en retard sur le reste du monde d’une Encyclopédie tout entière (2). Je n'aurais guère fait figure au milieu des franklins ou gentilshommes campagnards du temps du roi Jean. Je sais moins de géographie qu’un écolier de six semaines d'ancienneté. Pour moi une carte du vieil Ortelius est aussi authentique qu'Arrowsmith. Je ne sais où l’Afrique peut bien se fondre dans l’Asie ; si l'Ethiopie se trouve dans l’une ou dans l’autre de ces deux grandes divisions; et je ne puis davantage former la plus loin-

(1) The Old and the New Schoolmaster.

(2) « Un marin babillard, dit Sir Thomas Browne, qui sait seulement nommer les gardes de la grande ourse et l'étoile polaire. croit me dépasser de toute une sphère. »

taine conjecture sur la position des Nouvelles Galles du Sud ou de la Terre de Van Diemen. Cependant j'entretiens une correspondance avec un ami très cher qui habite la première nommée de ces deux T'erræ Incognitæ. Je ne sais pas un mot d’astronomie. Je ne sais pas où chercher l’Ourse ou Chariot; la place d'aucune étoile, ni le nom d'aucune d'elles en les voyant. Je devine Vénus uniquement à son éclat ; et si le soleil, par un matin de sinistre présage, se montrait d’abord à loccident, je crois bien que, tandis que le monde entier autour de moi serait haletant de crainte, seul je resterais sans terreur, par pure incuriosité et manque d’observation. En histoire et en chronologie j'ai quelques données vagues, telles qu'on ne peut se défendre d’en ramasser au cours d’études mêlées, mais je ne me suis jamais, de propos délibéré, mis à ma table pour lire une chronique, fût-ce de mon propre pays. J'ai d'exitrèmement vagues appréhensions des quatre grandes monarchies, et tantôt l’'assyrienne, tantôt ia perse, flotte comme la première dans ma fantaisie. Je fais les plus lointaines conjectures touchant l'Egypte et ses rois pasteurs. Mon’ ami M. (1), avec beaucoup de peine, parvint à me faire croire que j’entendais la première proposition d’'Euclide, mais il m’abandonnait avec désespoir dès la deuxième. J’ignore absolument les langues modernes ; et, comme un plus grand esprit que moi (2), je possède « peu de latin et encore moins de grec ». Je suis étranger aux formes et à la contexture des arbres, des herbes et des fleurs les plus vulgaires — non pour cette circonstance que je suis natif de la ville, car j'aurais apporté au monde le même esprit inobservateur si je l’avais vu pour la première fois « sur les bords feuillus du Devonshire » (3) — et je ne suis pas moins perdu parmi les objets purement citadins : outils, machines, opérations mécaniques. Non pas que j’affecte (4) l'ignorance, mais ma têle n’a pas beaucoup de cases, ni spacieuses ; et j’ai dû l’emplir des curiosités de cabinet qu’elle peut contenir sans souffrir... »

Sir Thomas Browne se dit-il « d’une constitution si générale qu’elle s'associe et sympathise avec toutes Les créatures », Lamb, qui, cette fois, prend texte de cette déclaration et reproche plaisamment à «l'auteur de Religio Medici » de « monter sur les aériennes échasses de l’abstraction », écrit ses Sympathies impar-faites, où il s’accuse, avec une exagération badine, d’être «un faisceau de préventions ». Enfin Sir Thomas Browne afliche-t-il un dédain stoïque de la mort, disant que, «s’il n’y avait pas une

(@) Manning.

(2) Shakespeare.

(3) Wordsworth. Excursion. III.

(4) Au sens où le dit Montaigne, c’est-à-dire, rechercher avec soin.

vie future en laquelle il espère, toutes les vanités de ce monde ne le décideraient pas à respirer un moment de plus », tantil a «une idée abjecte de cette commune voie de l'existence, de cette dépendance où nous sommes vis à vis du soleil et des éléments », Lamb

aussitôt :

« A mesure que les années (1) et diminuent et s’accourcissent, j’attache plus d'importance à leurs périodes et voudrais bien poser mon doigt inefficace sur le rayon de la grande roue. Il ne me satisfait pas que je passe « comme la navette du tisserand » (2). Ces métaphores ne me consolent ni n’adoucissent l’amère potion de la mortalité. Je ne me soucie pas d’être emporté avec le courant qui emporte sans heurt la vie humaine vers l'éternité ; et je suis reluctant contre l’inévitable cours de la destinée. Je suis amoureux de cette terre verdoyante, — dela face de la ville et de la campagne — des solitudes rurales indicibles et de la douce sécurité des rues. Je voudrais fixer ici mon tabernacle. Je veux bien m'’arrêter à l'âge où je suis arrivé, — moi et mes amis, — n'être ni plus jeune, ni plus riche, ni plus beau. Je ne demande pas à être sevré par l’âge; ou à tomber, comme le fruit mûr, comme ils disent, dans la tombe. Tout changement, sur cette mienne terre, soit de régime, soit de logement, m'inquiète et me trouble. Mes pénates prennent pied d'une terrible fixité, et ne sont pas déracinés sans effusion de sang. Ils ne quittent pas volontiers les bords laviniens. Un genre d’existence nouveau me déconcerte.

« Soleil, et ciel,. et brise, et promenades solitaires, et journées oisives d'été, et le vert des champs, et les sucs délicieux des viandes et des poissons, et la société, et le verre joyeux, et la lumière des chandelles, et les conversations au coin du feu, et les innocentes vanités, et les bons mots, et l’ironie elle-même, — ces choses s’éteignent-elles avec la vie ?

« Une âme peut-elle rire, voit-on le rire secouer ses flancs décharnés quand on plaisante avec elle ?

« Et vous, mes mignons nocturnes, mes in-folios ? Faudra-t-il que je renonce aux délices intenses de vous tenir (brassées énormes) embrassés ? Faudra-t-il que le savoir me vienne, en supposant qu'il vienne du tout, par quelque gauche expérience d’intuition et non plus par ce procès familier de la lecture ?

« Goûterai-je des amitiés, là-bas, ne retrouvant pas les souriants indices qui me les désignent ici, — la face reconnaissable, — la « douce assurance d’un regard » (3).

(à) New-Year’s Eve.

(2) Job. VII, 6, Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand. G) Matthew Roydon. Essay on Sir Philip Sidney.

Aucun passage, peut-être, n’est plus que celui-ci caractéristique de l'humour de Lamb. C’est une méditation solennelle, disent certains critiques, etils y lisent une mélancolie profonde. Ils doivent pourtant déjà être avertis que l’occasion du morceau est Le malin plaisir de dire tout le contraire de ce qu’a dit Sir Thomas Browne. Ils oublient ensuite que, comme lui, Lamb a beaucoup de choses « débitées rhétoriquement », qu'il nous a donné avis qu’il ne parle pas toujours sous la foi du serment. Cela certes ne veut pas dire que, pour badiner, pour le plaisir d'être paradoxal, nouveau ou piquant, il va faire le sacrifice de sa sincérité. Non, il est toujours vrai, mais il faut prendre ses vérités avec quelque «tempérament ». Donc, au fond, nous avons ici la pensée sérieuse de Lamb ; à la surface règne un air sérieux — mais entre les deux se glisse le rire (1). À ceux qui se refuseraient à le voir, il suffirait de montrer les endroits où le rire aflleure, où il finit même par jaillir. Cela est tangible dans les dernières phrases de La précédente citation. S’il fallait achever la démonstration, un regard jeté sur un autre passage analogue ne laisserait plus place pour le moindre doute.

C'est, dans les Ærreurs populaires, l'essai « Que nous devons nous lever avec l’alouette (2). » Pourquoi nous lèverions-nous ? dit Lamb, (qui sans doute fatigué de son éternel « je » use maintenant du « nous » plus nouveau mais plus majestueux.) Il a expliqué qu’il paie en migraine ses levers matinaux. (Aussi, continue-t-il, tandis que les gens affairés enfilent bien vite leurs vêtements, sont déjà debout et à leurs occupations, contents d’avoir mis doubles leurs bouchées de sommeil, nous préférons nous attarder au lit et digérer nos rêves. » Lamb développe cette idée avec son habituel bonheur d'expression et son ingéniosité un peu précieuse ordinaire. « Ils nous semblent, continue-t-il, avoir autant de signification que les choses de l’état de veille ; ou plutôt nous toucher de plus près à mesure que de plus près nous approchons, par l’âge, du mode des ombres, vers lequel nous nous hâtons. Nous avons serré la main aux affaires du monde; nous en avons fini: nous

(x) Ce phénomène est très heureusement rendu par cette phrase de J. Sully /An Essay on Laughter) : fun sandwiched in between a look of seriousness on the surface and a real seriousness of meaning below.

(2) Popular Fallacies. XIV.

nous en sommes acquitté. Pourquoi nous lèverions-nous ? Nous n'avons ni sollicitations à poursuivre, ni affaires à diriger. Le drame s’est fermé sur nous au quatrième acte. Nous n’avons rien à attendre ici-bas que, dans peu de temps, un lit de souffrances et un congé. Nous nous plaisons à goûter par avance la mort par les. ombres que la nuit apporte. Nous sommes déjà a demi familiarisé avec les âmes, nous n'avons jamais beaucoup vécu dans le monde. Le désappointement tira de bonne heure un voile sombre entre nous et ses décevantes illusions. Nos esprits ont grisonné avant nos cheveux. Les puissants changements du monde déjà n'apparaissent que comme la vaine étofle dont sont faits les drames. Nous n'avons pas demandé à la vie autre chose que ce que les images mimiques des théâtres nous offrent. Ces types eux-mêmes sont devenus plus vagues. Notre heure semble avoir sonné. Nous sommes RETRAITÉ. » C’est un badinage un peu macabre, mais c'est un badinage. L’allusion à sa retraite, allusion ambiguë, laisse passer la plaisanterie. Vers la fin, un trait précise cette attitude. Lamb n'a plus peur, dit-il, des formes affreuses du monde invisible. « Nous nous sentons atténué au point d'égaler leurs maigres essences et nous avons donné à l’existence incorporelle la main d'une approche à mi-chemin. » Qui ne voit là une allusion à sa personne ténue ?

Ne pas voir le rire dans ces passages «argue une insensibilité ». Nier la mélancolie qui, en s’exagérant plaisamment, cherche à donner le change sur elle-même, c’est se laisser mystifier. Cette part d’insaisissable fait le charme inimitable de l'humour de Lamb. Aussi cette alliance intime, imbrisable, du rire et de la mélancolie est une note caractéristique. Qui donc autre a donné, en plaisantant, ce frisson d’épouvante par une expression aussi vive de l'horreur de la mort, tout en nous laissant notre bonne humeur, ce qui paraissait un problème insoluble ? C’est par là qu'il attire et retient comme une chose un peu mystérieuse. C'est tout un homme avec sa personnalité pathétique et légère qui est là. On est en présence d'un cas singulièrement attachant: on sent un homme gravement atteint, mais le malade plaisante et rit de ses accès. Lamb parvient à nous égayer en nous montrant comiquement son cœur blessé. Son rire est une réaction. Après une plongée dans les songeries attristantes, une remontée dans la gaieté. Pouréchapper

à la hantise des pensées sombres, il «saisit toutes les bribes de plaisir » possibles. Quand la pensée de la mort s'offre, terrible, à chaque dépression morale ou physique, vite il se raccroche à la vie et jouit de ses moindres joies, « soleil, ciel et brise, etc. ». La mélancolie a ses charmes, dans ses approches du moins. Burton les à énumérés. Mais bientôt le décor change, tout à coup la folie menace. Une crainte morale et physique s'empare de l'homme à ces hallucinations. Lamb aime à « communier avec son âme immortelle ». Mais il en sent le danger, instinctivement et par réflexion. Il recherche la solitude et la fuit avec presque autant de soin. La solitude « imparfaite », comme il dit paradoxalement, l'effraie et le glace, homme, presque autant qu’elle donnait des terreurs à l’enfant. Le mystère l'entoure. On sent encore chez lui un frisson quand il parle des sorciers auxquels, dans son bon sens d'homme, il ne croit plus. Il n'aurait pu vivre autrefois où l’on croyait au surnaturel. C’est pourquoi il aime tant la « douce sécurité des rues » et la « douce assurance d'un regard ». Il songe avec effroi aux temps préhistoriques. La nuit lui inspire une terreur physique. Aurait-il pu vivre vivre au temps où il n’y avait pas de chandelles ? Entouré de « bienveillants visages humains » il se sent «remparé » contre les noires pensées obsédantes, et le soulagement amène une réaction et fait éclater sa gaieté parfois folle. Rassuré, il plaisante son humeur sombre. Et son rire a du prix par la profondeur de mystère sur lequel il plane. Car nous sommes tous un peu dans le cas d’Élia. L'énigme pathétique de la vie se pose à chaque instant devant nous. Nous aimons qu'on nous enseigne à la regarder dans une autre humeur que la sérieuse ou la tragique. Cela nous réconcilie à l'existence. Rien n’est plus consolant que de savoir rire de sa misère. Songez-donc ! exploiter en elle une source nouvelle de jouissances. Celle-là au moins n’est pas près de tarir.

Le plus souvent chez Lamb humour et sentiment vont de pair. Ils sont intimement unis. Faut-il essayer de les séparer ? L'essai Vieux Chine invite l'expérience. L’attendrissement s'y marie harmonieusement avec le sourire amusé. C’est que le sentiment très profond s’y exprime d’un ton légèrement paradoxal et qui frise l'absurde. De cette expression sort le comique du morceau

d’ailleurs d’un pathétique infiniment doux. Les regrets de Bridget ont, tels qu’elle les présente, une apparence de déraison. Elle regrette d’être riche ! Pauvre, on était plus heureux. Aujourd'hui désire-t-on la moindre chose ? On n'a qu'à l'acheter. Jadis on se tâtait durant des semaines et l'achat faisait tort à quelque autre plus urgent : témoin cet in-folio de Beaumont et Fletcher, formidable prodigalité de quinze ou seize schellings qui força l'acquéreur à traîner quatre ou cinq semaines de plus son habit plus que mûr. Se redresse-t-il davantage aujourd'hui dans ses beaux vêtements noirs ? Achetait-il une estampe, «il regardait la gravure et pensait à l'argent — puis, de nouveau, il regardait la gravure et pensait à l'argent ». Aujourd'hui, il n'a qu'à entrer chez le marchand et acheter une forêt d’estampes, si le cœur lui en dit. Et leurs parties de campagne, les jours de congé ? (On n'a plus de congés, maintenant qu'on est riche). On partait chargés de provisions, avec l'inquiétude de l’accueil précaire réservé par le cabaretier chez qui on les mangeait. Aujourd'hui on a toutes ses aises — mais ce n’est plus cela. Le théâtre lui-même avec les ennuis de l’attente devant la porte lente à s'ouvrir, la bousculade, l'ascension pénible jusqu'à la galerie supérieure où l'on triomphait, la dificulté vaincue, avec le léger sentiment de honte de se trouver à ces places populaires, le théâtre avait des charmes qu'il n’a plus aujourd'hui que l’on a qu'à payer son fauteuil d'orchestre et entrer de plain pied. Manger des fraises avant qu'elles devinssent tout à fait communes, des petits pois tandis qu'ils étaient encore chers, c'étaient là des régals. Quels régals a-t-on aujourd'hui ? « Car, explique Bridget, c'est ce rien de plus que l’on s’octroie au-delà de ce à quoi les pauvres gens peuvent prétendre qui constitue ce que j'appelle un régal — quand deux personnes vivant ensemble, comme nous, s'accordent un luxe d’un prix minime, qui est du goût de tous deux, tandis que chacun s'excuse et qu'il est tout disposé à prendre pour sa part les deux moitiés du bläme ». Son cousin va dire, elle le sait, qu'il est bien agréable, l’année finie, de pouvoir joindre les deux bouts, alors que jadis, le 31 décembre, la nuit se passait en efforts inutiles pour équilibrer le budget. Mais c'étaient de longs conciliabules, avec des projets d'économie, qui se terminaient par des rires. On ne rit plus aujourd’hui. On n'a plus de ces calculs à la fin de l’année, plus de ces promesses flatteuses

que l’année qui vient vous traitera mieux, Ce beau discours de Bridget, outre qu'il semble, dans sa forme, un défi à la raison, a un autre tort dans son argumentation. L'aimable fille n’a oublié qu'un point, mais il est d'importance capitale. On était plus heureux alors, c'est vrai, mais on était plus jeune. Elle est absurde sa plainte, absurde de bout en bout, absurde et dans sa forme et dans son fond. Et cependant elle est charmante comme ces « absurdes petits grotesques couleur d'azur qui, sous prétexte de représenter des hommes et des femmes, flottent incirconscrits par aucun élément dans ce monde d'avant la perspective — une tasse de Chine ». Et Lamb et son lecteur ont cette émotion délicieusement complexe que donne la fusion du pathétique et du comique.

Friser l’absurde et côtoyer le paradoxal, voilà les ressources les plus fréquentes de l'humour de Lamb, C’est par là qu’il se distingue des purs humoristes de l'observation. Ses titres seuls renseignent — Eloge des ramoneurs, Plainte au sujet du déclin des mendiants de la capitale, Dissertation sur le cochon de lait rôti. On dirait des gageures. Eloges et boutades — éloges de ce que l’on s’attendrait le moins à voir louer, la maladie, la pauvreté, la folie, l'emprunteur, le menteur, l’artificiel dans la comédie et dans le comédien ; boutades contre ce qui plaît généralement, la musique, la mer, l'affection entre gens mariés, des traditions respectables comme l’usage de dire le bénédicité avant le repas. Quelon ne s'effraie pas. La raillerie d'Élia, on le sait de reste, n’a rien d’agressif, ni de révolutionnaire. Le paradoxe manié par lui n’a pas le choc bien rude. S'il chante les ramoneurs (1), rassurez-vous, ce n’est pas les vieux balayeurs de cheminée qui « n’ont rien de séduisant », mais « ces tendres novices, la joue en fleur sous leur première nigritude, .….alouettes matinales qui, dans leurs ascensions aériennes, bien souvent devancent le soleil, points obscurs, pauvres taches d’encre — innocentes noirceurs,.… jeunes Africains denotre cru,— ces quasi-lutins ecclésiastiques qui promènent l'habit sans en être plus fiers; » dont les dents blanches, brillant « comme lorsqu'un nuage de sable tourne vers la nuit sa doublure d’argent », sont comme un reste de noblesse quirappelle que, chez ces malheu-

(1) The Praise of Chimney Sweepers.

reux, se trouvent de jeunes fils de famille enlevés à l'affection des leurs. — Se plaindre de voir les mendiants diminuer viendrait certes à l'esprit de peu de gens (1). Mais vous ne voyez donc pas la dignité qui sort de la profondeur même de leur désolation! Le seul état de mendiant peut convenir à un roi déchu. Denys, devenu maître d'école, n’excite que le mépris. Les poètes l'ont bien compris. Voyez-vous un roi épouser la fille d'un boulanger”? Non, mais la fille d’un mendiant. Paupérisme, indigent, pauvre, sont des expressions de pitié, mais de pitié mêlée de mépris. Méprise-t-on un mendiant? Les pauvres se jettent à la tête leur pauvreté. Qui pense à peser sa bourse contre celle d'un mendiant? Lui envoie-t-on l'huissier ? Le poursuit-on en dommages et intérêts ? Lui demandet-on de servir de caution ? Ses guenilles sont les insignes de sa profession. Jamais elles ne sont démodées, jamais il ne suit la mode cahin-caha... Bref, ilestle seul homme libre au monde.

Passe pour le ramoneur, pour le mendiant et même pour quelques autres personnages de même farine — après tout la cause n'était pas si désespérée. Vous le reconnaissez bien maintenant. Mais la maladie ? Comment faire son éloge ? C’est un défi au bon sens. Nullement. Lamb, aujourd'hui convalescent, s'aperçoit bien qu'il vient de se réveiller d'un «rêve magnifique » (2). Car qu'estce autre chose que «de rester au lit et de tirer sur soi des rideaux diurnes, et, excluant le soleil, d'introduire un oubli total de tous les travaux qui se poursuivent à sa clarté ? — de devenir insensible à tous les actes de la vie, sauf aux battements d’un pouls affaibli ? »

« S'il est une solitude royale, c’est le lit du malade. Comme il y trône en maître ! Quels caprices ily fait sans contrôle ! De quelle main royale il manie son oreiller, qu'il retourne et bouscule et déplace et abaisse et enfonce et aplatit et façonne aux exigences toujours changeantes de sestempes battantes !

« Il change de bord plus souvent qu'un politicien. Le voilà étendu tout de son long, puis il se met en chien de fusil, obliquement, transversalement, la tête et les pieds en travers du lit ; et nul ne l’accuse de tergiversation. Derrière les quatre rideaux il est absolu. Ils sont sa Mare Clausum.

« Comme la maladie agrandit les dimensions de l’homme à ses pro-

(1) À Complaint of the Decay of Beggars in the Metropolis. (2) The Convalescent.

pres yeux! Il est son propre objet exclusif. Un égoïsme suprême lui est inculqué comme son unique devoir, C’est pour lui les deux Tables de la Loi. Il n’a d’autre pensée que de guérir. De ce qui se passe en deçà ou au delà des portes, pourvu qu’il ne les entende pas crier, rien ne le touche.

« I n'y a pas bien longtemps il se préoccupait fort de l'issue d’un procès d’où dépendait la fortune ou la ruine de son meilleur ami, On le voyait courir pour le compte de cet ami en cinquante coins de la ville à la fois, remuant ce témoin, rafraîchissant cet avoué (1). L'affaire dévait venir hier. Il est absolument aussi indifférent à la décision que si la cause devait être jugée à Pékin. D’aventure, par quelques chuchotements qu’il y a eu dans la maison et qui n’étaient pas destinés à son oreille, il en saisit assez pour lui faire comprendre que les choses ont été tout à rebours hier au tribunal et que son ami est ruiné. Mais le mot « ami » et le mot « ruiné » ne le font pas plus broncher que si c’était de l’hébreu. Il ne doit penser qu'à guérir.

« Quel monde de soucis étrangers se noïent dans cette considération absorbante !

« Il a revêtu la solide armure de la maladie; il a pour enveloppe le cuir épais de la souffrance; il garde ses sympathies, comme quelque rare cuvée, sous clef, pour son usage personnel exclusif.

« Il est là sur son lit qui se prend en pitié, qui hogne et se lamente à part soi ; il gémit sur lui-même ; même ses entrailles se fondent (2) en lui de penser à ce qu'il souffre ; il n’a pas honte de pleurer sur lui-même,

« Il ne cesse de méditer ce qu’il pourrait se faire de bien à lui-même, à étudier de petits stratagèmes et des soulagements artificiels.

« Il faït tout un monde de sa personne, se partageant, par une fiction bien permise, en autant d'individus distincts qu’il a de membres endoloris et souffrants. Parfois il médite — comme d'une chose indépendante de lui — sur sa pauvre tête malade, ct sur cette douleur sourde qui, somnolent ou éveillé, y pesa toute la nuit dernière comme une masse de plomb ou comme quelque substance palpable de souffrance qu’on n'aurait pu ôter sans ouvrir le crâne même, semblait-il, pour l'en tirer. Ou bien il prend en pitié ses doigts allongés, moites, amincis. Sa compassion s'exerce sur tout son être, et son lit est une véritable discipline d’humanité et de tendresse de cœur.

« Toutes ses sympathies vont vers lui-même ; et d’instinct il sent que nul ne saurait aussi bien lui rendre cet office. Il ne désire que peu de spectateurs à sa tragédie. Seul ce visage ponctuel de la vieille gardemalade lui plaît, qui annonce ses bouillons et ses cordiaux. 11 l'aime pour son impassibilité, et parce qu'il peut, devant lui, laisser échapper

(x) Allusion à une coutume anglaise de verser aux hommes de loi un refresher pour qu'ils continuent à occuper dans une affaire qui a été remise par la Cour.

(2) Cf. Psaumes 22, 15.

ses exclamations fiévreuses sans. plus de réserve que s’il s’adressait à la colonne de son lit.

« Les affaires du monde, il est mort pour elles. Il n’entend pas ce que c’est que les affaires, ni les occupations des mortels ; il a une vague idée que pareille chose existe seulement quand le docteur fait sa visite journalière: et même sur les lignes de ce visage affairé il ne lit pas une multiplicité de malades, mais son unique idée est qu’il est, lui, le malade. Vers quel autre lit de douleur il se hâte, le bon docteur, quand il sort de sa chambre avec mille précautions, pliant sa mince douceur avec grand soin, de peur du moindre froissement (1), c'est là une spéculation à laquelle il ne saurait à présent s’arrêter. Il pense seulement au retour régulier du même phénomène demain à la même heure.

« Les rumeurs domestiques ne le touchent pas. Quelque vague murmure, signe que la vie va son train dans la maison, le berce, sans qu'il sache distinctement ce que c’est. Il ne doit rien savoir, ni penser à rien. Les domestiques qui vont et viennent sur le lointain escalier, marchant comme sur du velours, tiennent doucement son oreille éveillée, aussi longtemps qu'il ne s'inquiète pas autrement que de vaguement deviner ce qu’ils peuvent bien faire. Une connaissance plus précise serait un fardeau pour lui : il peut tout juste supporter le poids de la conjecture. Il ouvre l’œil faiblement au coup assourdi du marteau encapuchonné et le referme sans demander « qui était-ce ? » Il est flatté de l’idée générale que l’on prend de ses nouvelles, mais il ne se soucie pas de savoir le nom de qui en prend. Au milieu du calme général et du silence solennel de la maison il est sur son lit de parade, et il a conscience de sa souveraineté ».

La convalescence équivaut à une déposition.

« La salle du Trône se réduit à une vulgaire chambre à coucher... Adieu tout ce qui faisait la maladie pompeuse !... Dans quel néant, puissant monarque, n’es-tu pas aujourd’hui tombé ! »

Que d'art dans cette plaisanterie : le paradoxe n’est agréable qu'à condition d’être développé avec la plus grande plausibilité. L'ingéniosité vraiment merveilleuse de Lamb réussit à réaliser ce qui, au premier abord, semblait infaisable. Cette thèse de la royauté du malade, qui permet untrès spécieux éloge de la maladie, est soutenue triomphalement. En même temps que l'esprit est agréablement surpris de la nouveauté de la conception, satisfait de l’habi-

() Afin de régler les honoraires du médecin (appelés douceur) aussi déli-

catement que possible, on déposait en un lieu apparent l’argent enveloppé de papier de soie,

leté avec laquelle le tour de force est accompli, le sens du comique est flatté par une interprétation à rebours des effets de la maladie, dont les tortures se transforment en de douces jouissances de l'amour de soi. Des traits spirituels sont délicieusement humoristiques, comme cette brusque conclusion ambiguë : « Sa compassion s'exerce sur tout son être ; et son lit est une véritable discipline d'humanité et de tendresse de cœur. » Il faut que Lamb ait un tour de main extraordinaire pour qu'il puisse, dans cette présentation comique de la maladie, glisser des traits aussi exacts que celui qui exprime, avec une vive réalité, résultat de l'expérience, ces douleurs dons la tête, « cette masse de plomb ou palpable substance de souffrance qu’on n'aurait pu ôter sans ouvrir le crâne même ». Cela est tellement entouré qu'aucune impression pénible n’a le temps de se produire. Mais ce sont des traits de vérité comme ceux-là qui donnent du corps au badinage.

Hazlitt a justement remarqué le goût de Lamb pour les distinctions fines. C’est une des manifestations les plus caractéristiques de son esprit critique. Il s’efforce vers une notation exacte du trait individuel d’un auteur, d’un ouvrage. Ce souci de particularisation s’accuse vivement dans sa langue. C’est lui qui lui dicte souvent son expression antithétique. À propos de l’Auguste de Ben Jonson et de ses hommes de lettres, il remarque «la libéralité économe par laquelle la grandeur, semblant écarter quelque part de ses prérogatives, a soin de n’en rien perdre d’essentiel; les prudentes libertés d’un inférieur qui flattent par une hardiesse de commande et caressent avec une sincérité complimenteuse (1). » Ce nuancement scrupuleux est un des dons les plus précieux du critique. Quand Lamb remarque que «la propreté des Quakers semble être quelque chose de plus que l'absence de son contraire », l’observa-

tion est éloquente. Quand il caractérisera le ton dogmatique des Ecossais en disant: «Ils font, à proprement parler, moins des affirmations que des annonciations », l'expression est lumineuse. Il badine volontiers sur ces nuances délicates. C’est d'elles en grande partie qu’est fait le portrait du parent pauvre. Le début de Sympathies imparfaites effleure une distinction entre l'amitié et

(1) Characters of Dramatic Writers. — Ben Jonson.

la camaraderie. « Je puis, y dit Élia, être l'ami d’un digne homme, qui, par ailleurs, ne saurait être mon camarade ». Beaucoup de ses essais ou de passages de ses essais se ramèneraient à cette formule : il y a livre et livre, cadeau et cadeau, plat et plat, calembour et calembour. Dans le charmant badinage qu’est l'essai Correspondants éloignés on verra quelle source d'humour ces distinctions sont pour lui. Il distingue d’abord entre la correspondance qui s’'échange dans le pays et celle, nouvelle pour lui, qu'il entreprend avec un ami vivant aux antipodes. Pensant au monotone monde des mers qui les sépare, il ne peut concevoir comment un griffonnage de sa main ira jamais jusqu’à l’autre bord.

« C’est une sorte de présomption de compter que vos pensées vont vivre jusque-là. C’est comme si l’on écrivait pour la postérité. On met un pli à la poste dans Lombard Street et, au bout de vingt-quatre heures, un ami qui habite le Cumberland le reçoit aussi frais que s’il arrivait dans la glace. C’est comme si l’on se parlait à l'oreille à l’aide d’un long cornet acoustique. Mais supposez un tube jeté de la lune, vous à un bout, et l’homme (1) à l’autre bout, cela refroidirait un peu l’entrain de la conversation de savoir que le dialogue tenu avec cet intéressant théosophiste prendrait, dans sa transmission, deux ou trois révolutions d’un plus haut luminaire. Quant aux nouvelles : chez elles, le point le plus désirable, je le suppose, c’est qu'elles soient vraies. Mais quelle garantie puis-je avoir que ce que je vous envoie aujourd’hui pour vrai, ne va pas, avant que vous le receviez, se changer inexplicablement en un mensonge ? Par exemple, notre ami mutuel P. est, lors du présent griffonnage (mon maintenant), en bonne santé, et jouit d'une jolie part de réputation mondaine. Vous êtes heureux de l’apprendre. C’est bien naturel et d’un ami. Mais, lors de la présente lecture (votre maintenant), il peut très bien être sous les verrous ou à la veille d'être pendu, ce qui raisonnablement devrait diminuer un peu vos transports (je veux dire d’apprendre qu’il se porte bien, etc.) ou tout au moins les modifier considérablement...

« Je vais, ce soir, au théâtre, voir Munden et rire. Vous n’avez pas de théâtre, m'avez-vous dit, je crois, dans votre pays de damnées réalités (2). Naturellement vous vous passez la langue sur les lèvres et vous m'enviez ma félicité. Réfléchissez seulement un instant et vous corri-

(1) L'homme dans la lune, cela va sans dire.

(2) Lamb avait une affection pour le mot damned pour la seule raison qu’il était considéré comme indigne d’un gentleman et condamné par le cant régnant. Il y a là une bien innocente révolte, Il ne lui déplaisait pas de donner un léger choc aux susceptibilités exagérées des gens du bon ton.

gerez cette émotion maligne. Eh quoi! c’est dimanche matin pour vous, et 1823. Cette confusion de temps, cet énorme solécisme de deux présentis, est, dans une certaine mesure, chose commune à toute correspondance. Mais, si je vous faisais savoir à Bath ou à Devizes, que j'attendais le régal ci-dessus pour ce soir, bien que, au moment où vous recevriez la nouvelle, ma belle débauche de rire fût chose faite, pourtant il resterait encore pendant un jour ou deux, comme vous le sauriez bien, sur mon palais intellectuel, un goût, une saveur, qui vous fournirait un encouragement raisonnable à nourrir une certaine portion, au moins, de cette désagréable passion que c'était mon intention de produire. Mais dans dix mois, votre envie ou votre sympathie serait aussi inutile qu’une colère passée sur les morts. Non seulement la vérité, dans ces longs intervalles, se désessencie, mais (et cela est plus fort) on ne saurait risquer une fiction crue dans la crainte que, en cours de route, elle ne mûrisse en une vérité ».

Voilà, s’écriera-t-on, un badinage singulièrement alambiqué ! Oui, mais que de jolies choses et vraies ! Ce n’est certes pas la première fois que ces remarques sont faites. On a déjà observé que notre plaisir est accru par la pensée que d'autres ne le goûteront pas. Il a déjà été constaté que, quand nous faisons allusion, sans avoir l'air d'y attacher autrement d'importance, à ce qui nous arrive d’heureux, nous jouissons d’un intime sentiment de triomphe. Mais cela a-t-il jamais été dit de façon aussi gaiement ingénieuse et aussi inoffensive sous son allure hardie et provocante ? N'’est-il pas piquant de s’excuser sur ce ton agressif ? Ces traits de satire, Lamb les emploie à appeler un sourire charmé sur les lèvres d’un ami. Cette façon de discussion en forme, procédant par points et s’armant du distinguo, est une attitude plaisante par elle-même. Lamb emprunte le cadre où placer des pensées sérieuses. Par contraste, on y attend des choses folles. IL y fait entrer des vérités qui ne sont pas toujours bien gaies, mais qui, ainsi mises dans un milieu grave, où le contraste exigerait une folle gaieté, flottent entre le sérieux et le rire. Beaucoup dépend de l'observation des proportions. Rompre l’accord entre l'expression et la pensée, entre l'appareil déployé et l'effet produit, est une des ressources de l'humour. Lamb n’en a négligé aucune.

Ce sont des distinctions qui font la trame du badinage gastronomique dont Lamb nous a laissé de si jolis spécimens, véritables dissertations de dialecticien argumentant avec toutes les ressources de la scolastique la plus subtile, des thèses où le disputant, plein de

son sujet éminemment grave et passionnant, s’échauffe et se hausse aulyrisme. Aucun vocabulaire n’est assez éloquent pour rendre sa pensée enthousiaste. Métaphores, images, comparaisons, s’accumulent, empruntées à une autre langue que celle demandée par le sujet. « Ces sujets délicats sont nécessairement obscurs » (x). L’effort est disproportionné avec l’insignifiance de la matière. De là une grande partie de l'effet comique.

Voyez comme, pas à pas, il procède à préciser à force de distinctions, nuances, éliminations, limitations. Il s’agit d’une question d'importance! La cuisson du cochon de lait.

« Il demande à être rôti! » Certes, « de toutes les délicatesses que contient le mundus edibilis tout entier il n’en est pas de plus délicate » — C’est le « princeps obsoniorum ». Il est bien entendu, tout d’abord qu'il «ne parle pas des pourceaux adultes — de ces créatures dans l’âge ingrat, qui tiennent le milieu entre le cochon de lait et le porc — mais d’un jeune et tendre nourrisson, âgé de moins d’une lune, encore innocent de la porcherie (2), sans la tache originelle de l’ amor immunditiæ, faute héréditaire du premier père, encore manifestée — la voix non encore muée, mais tenant le milieu entre le fausset de l’enfant et un grommellement, doux avant-coureur ou præludium d’un grognement.

« Il n'est pas de saveur comparable, je le soutiens, à celle du rissolé croustillant, doré, bien soigné, pas trop rôti. Les dents elles-mêmes sont invitées à leur part du plaisir de ce festin en vainquant la timide, fragile résistance — avec l’oléagineux adhésif — oh ! ne l’appelez pas gras ! mais une suavité indéfinissable qui s’y achemine — la tendre fleuraison du gras — du gras moissonné dans son bouton — cueilli dans sa pousse — dans l’innocence première — la crême et la quintessence de la nourriture pure encore du cochon enfant — le maigre n’étant pas du maigre, mais une sorte de manne animale — ou plutôt, gras et maigre (s’il le faut) à ce point fondus et confondus que tous deux ensemble ne font qu’un unique résultat ambrosiaque ou une substance commune. »

Vit-on jamais pareille somme de talent dépensé sur un objet si futile ? Peut-être l’insistance de Lamb à appliquer à l’animal les réflexions qu’inspirerait la considération d'un jeune enfant n’estelle pas d’un goût parfait. Elles s'adaptent si heureusement, elles produisent un effet si irrésistiblement comique, qu’on est forcé de

G) Letter to C. Chambers. Sept. 1, 1819.

(2) Guiltless of the sty, en imitation de guiltless of the fire. Milton, Paradise Lost. IV.

lui pardonner son irrévérence. Elle va un peu loin pourtant quand elle profane deux vers d'un poème de Coleridge, que l’on ne peut désormais lire sans sourire dans l'Epitaphe d'un Enfant. Lamb se console de la mort prématurée du «tendre nourrisson » qu'il voit « dans le plat, son second berceau, » en pensant qu’il serait devenu « un glouton,un malpropre, un animal entêté, désagréable, se vautrant dans toute sorte de sale conversation (1). A ces péchés il échappe heureusement.

Avant que le péché eût pu le flétrir, le chagrin le ternir, La mort est venue dans sa sollicitude opportune. »

La parodie tentait Lamb. Il la maniait avec tant de bonheur ! On voudrait tout citer de ce délicieux badinage si caractéristique de sa manière. Donnons encore un passage de nuancement :

« Ilestla meilleure des saveurs. L’ananas est fameux. Il est à vrai dire presque trop transcendant, — un délice, sinon coupable, du moins si près d’être coupable que réellement une personne de conscience tendre ferait bien de réfléchir, — trop ravissant pour le goût mortel, il blesse et écorche les lèvres qui l’approchent.— Comme les baiïsers des amants, il mord : il est un plaisir qui confine à la douleur par ce que son goût a d’excessif et d'’insensé ; mais il s’arrête au palais ; il n’a rien à faire avec l’appétit; et la faim la plus grossière pourrait le troquer conséquemment contre une côtelette de mouton.

« Le cochon de lait (laissez-moi faire son éloge) n’est pas moins provocatif de l’appétit qu’il ne donne satisfaction à la scrupulosité du palais scrutateur. L'homme fort peut s’en repaître et le débile ne refuse pas ses doux sucs. »

Lamb, il va sans dire, n'était ni gourmet, ni gourmand. Il s'était complu à adopter cette attitude vis à vis de ses amis, qui savaient à quoi s’en tenir et pour lesquels la plaisanterie avait d'autant plus de relief. Recevant des présents de gibier, de volaille ou de poisson, il remerciait le donateur par un badinage de ce genre. Témoin cette lettre à Chambers, du 1°" septembre 1817, où la virtuosité est au moins égale à celle déployée dans l'essai, et dont le succès, sans doute, lui inspira de recommencer au profit des lecteurs du London Magazine.

(1) Dans l’ancien sens de manière de vivre, fréquentations. Filthy conversation, vie, conduite infàme, lui est suggéré par 2 Pierre. IL, 9.

On se demande quel sujet est rebelle à l'humour de Lamb. Il sait rester un critique admirable en plaisantant, Il serait à croire que le don du poète de concrétiser toutes choses est parent de celui de l'humoriste. C’est bien ainsi que procède Élia dans cette fine analyse des jeux de mots. C’est encore dans cette lettre à Barron Field dont il a fait l’essai Les correspondants éloignés. Il s'excuse de ne pouvoir en envoyer à son ami.

« Tant s’en faut qu’on puisse les emballer et les expédier au delà des mers, qu’ils supportent à peine d’être transportés à la main de cette pièce dans la voisine. Leur vigueur est à l’instant de leur naissance. Leur nourriture, pendant leur brève existence, est l’atmosphère intellectuelle des assistants : ou cette dernière est le fin limon du Nil — le melior lutus — dont le sein maternel est aussi indispensable que le sol pater à leur génération ambiguë (1). Un jeu de mots, qui donne à l'oreille comme un cordial baiser qui claque a le parfum d’un baiser (2) : vous ne pouvez pas plus le transmettre dans son parfum premier que vous ne pouvez envoyer un baiser. N’avez-vous pas essayé parfois de servir à quelqu'un un jeu de mots de la veille et y avez-vous réussi ? Non qu'il ne fût pas nouveau pour la personne, mais il ne semblait pas venir de vous dans sa nouveauté ; il ne s’emboîlait pas. C’était comme lorsque vous prenez sur la table d’un cabaret de village un journal vieux de deux jours. Vous ne l’avez pas encore vu, mais cette vieillerie vous irrite comme un affront. Cette sorte de marchandise avant tout exige un prompt remboursement. Un jeu de mots et son rire recognitif doivent être co-instantanés. L’un est le vif éclair, l’autre le tonnerre formidable. Un moment d'intervalle et le lien est brisé. Un jeu de mots se reflète sur le visage d’un ami comme dans un miroir, Qui consulterait sa chère physionomie, si la surface polie mettait deux ou trois minutes (pour ne pas parler de douze mois, mon cher Field) à renvoyer sa copie ? »

Les illustrations font venir un sourire, soit qu'elles semblent ambitieuses et légèrement pédantesques, comme ce « limon du Nil — Melior lutus », etc. soit qu'elles exagèrent comme ce « formi-

() Tout ceci inspiré par un passage d'Antoine et Cléopâtre et mêlé de réminiscences de Pope, de Juvénal et peut-être de Lucrèce. ;

(2) Effort impuissant pour rendre les ingénieuses et spirituelles paroles de Lamb. Comme toujours, joignant l'exemple à la démonstration, il joue sur le mot smack, à la fois : baiser qui claque et parfum. De plus une réminiscence de Shakespeare (King Lear. Il, 1, 8), l’épithète ear-kissing, vient augmenter la difficulté de rendre ce passage. Il est bien caractéristique de sa manière spirituelle,

dable tonnerre » qui accueille le jeu de mots, soit enfin qu'elles se présentent sous un aspect absurde, comme ce miroir qui mettrait douze mois à renvoyer votre image. Sans doute il n’est pas diflicile d’être pédantesque, exagéré, absurde — encore faut-il l'être avec bonheur. Mais si l'on est tout cela en disant des choses extrêmement sensées, alors on y a quelque mérite. Or, non seulement Lamb se montre, sous cette surface plaisante, plein de bon sens, mais il fait des observations très fines et très délicates.

Jusqu'ici on n’a guère vu qu'un humour tout en teintes fondues. On à parlé de rire. Le mot sourire charmé serait infiniment plus . exact. On sait que, dans sa conversation, dans ses actions, Lamb n'avait pas toujours cette distinction, cette réserve. Artiste, il en savait le prix. Sa réponse absurde au maître d'école avide d’informations, l'avanie qu'il fit au contrôleur du timbre, les mystifications auxquelles il se livra vis à vis de ses amis, decrétant Hazlitt mort, façonnant pour Barton un cadre burlesque (x), et ses calembours trop fréquents, parlent d'une autre tenue, Élia se garde de ces excès. Cependant, il ne peut toujours se retenir de lancer un trait drôle. C’est là du gros comique, de la drôlerie, de la farce. Telle, dans son énumération des livres qui ne sont pas des livres, biblia a-biblia, la mention de ces échiquiers reliés, au dos orné d’un titre. Tel, ce passage de La plainte d'un célibataire sur la conduite des femmes mariées :

« Mais ce dont j'ai parlé jusqu'ici n’est rien à côté des airs que ces créatures se donnent quand elles viennent, comme elles font généralement, à avoir des enfants. Quand je considère combien peu les enfants sont une rareté, — que chaque rue, chaque impasse en fourmille, — que les plus pauvres gens les possèdent communément en la plus grande abondance, — qu’il y a peu d’unions qui ne soient bénies d’une ou deux de ces fameuses aubaines, — combien souvent ils tournent mal et trompent les espérances follement caressées par leurs parents, tombent dans le désordre, qui aboutit à la pauvreté, à la honte, à la potence, etc. — je ne puis, en dépit que j'en aie, dire quel motif de fierté on peut bien trouver à les avoir. S'ils étaient de jeunes phénix, par exemple, dont il naquît un seul par an, il pourrait y avoir là un prétexte. Mais quand ils sont si communs... »

(1) En compagnie de Hood. Voir Bernard Barton and his Friends, par E, V. Lucas.

On saisit toute la différence qui distingue cette saillie purement drôle du fin humour accoutumé d’Élia. Cette plaisanterie assez grosse est d’un goût facile, pour-ne pas dire plus. Elle illustre bien la distinction qu'il convient-de faire entre le vrai comique et la simple drôlerie. Il y a entre eux le même écart qu'entre un propos banal et une remarque profonde.

De même, dans le morceau sur le Déclin des mendiants de la capitale, à la suite d’un exquis badinage qui, par une argumentation très spécieuse, établit que le mendiant, qu'il ne faut pas confondre avec l'indigent, est le seul homme libre au monde, éclate cette déclaration drôle : «Si je n'étais pas le gentleman indépendant que je suis, plutôt que de consentir à être de la suite d’un grand personnage, un capitaine en lisières, où un parent pauvre, je voudrais, dans la délicatesse et la véritable grandeur de mon àme, être un mendiant ». Et de nouveau, après avoir raconté l’anecdote d'un commis qui, un jour, reçut un legs inattendu d'un mendiant auquel il avait coutume de donner son obole, Élia ne peut retenir sa verve drôle :

« Je souhaite parfois, s’écrie-t-il, avoir été ce commis de la banque.

« IlLime semble me rappeler une sorte de pauvre vieux, à l'expression reconnaissante, qui clignait et levait vers le soleil ses yeux sans regard.

« Est-il possible que j'aie pu, vis à vis de lui, défendre ma bourse d’un triple airain ?

« Peut-être n’avais-je pas de monnaie. »

Et encore pourrait-on reconnaître quelque vérité dans cette saillie. Ce mouvement est bien naturel, et peut-être plus d’un, à la suite de l’heureuse aventure du commis de banque, se fit-il, sans voir combien elle etait comique, cette réflexion.

Cette veine est accidentelle et rare. Dans deux morceaux seulement elle est envahissante. L'un, écrit à l’occasion du 1*% avril, s'en accommodait assez, tout en n'étant pas du meilleur Élia. L'autre, toute la partie anecdotique de l'essai Sur le cochon de lait rôti, est un bijou. Drôlerie, humour, esprit, s’y allient dans une combinaison harmonieuse. On aurait de Lamb une idée incomplète si l’on ne connaissait ce morceau.

« Les hommes, dit un manuscrit chinois, que mon ami M. a eu l'obligeance de me lire et de m'expliquer, durant les soixante-dix mille pre-

mières générations, mangèrent leur viande crue, dépeçant l'animal vivant de l’ongle ou de la dent, tout comme cela se pratique encore de nos jours en Abyssinie. A cette période il est fait une allusion non obscure par leur grand Confucius au second chapitre de ses Mutations Mondiales, où il désigne une sorte d'âge d’or par le terme Cho-fang, littéralement Vacances des Cuisiniers. Le manuscrit dit ensuite que l’art de rôtir, ou plutôt de griller (que je tiens pour le frère aîné) fut par hasard découvert de la manière suivante. Le porcher Ho-ti, étant allé au bois un matin, à son ordinaire, ramasser des faînes pour ses cochons, laissa sa chaumière à la garde de son ainé Bo-bo, grand dadais qui, aimant à jouer avec le feu, comme c’est le fait des polissons de son âge, laissa tomber quelques étincelles sur une botte de paille, qui, s’enflammant rapidement, communiqua l'incendie à toutes les parties de leur pauvre demeure, si bien qu’elle fut réduite en cendres. En même temps que la chaumière (manière de construction lamentable et antédiluvienne, comme on peut bien le penser), ce qui était d’une bien autre importance, une magnifique portée de cochons fraîchement mis bas, au nombre de neuf, s’il vous plaît, périrent. Les cochons de Chine ont été considérés comme un mets recherchés depuis les âges les plus reculés dont nous parlent les auteurs. Bo-bo était dans la plus grande consternation, comme bien vous pouvez penser, non pas tant à cause de la ruine de l'habitation, que son père et lui pouvait aisément rebâtir avec quelques branchages secs, et moyennant un travail d’une heure ou deux, quand ils voudraient s'y mettre, que pour la perte des cochons. Tandis qu’il se demandait ce qu’il dirait à son père, et qu’il se tordait les mains devant les restes fumants d’une de ces victimes prématurées, une odeur lui monta aux narines, qui ne ressemblait à aucun parfum qu’il eût déjà senti. D'où pouvait-elle venir? Non pas certes de la chaumière incendiée : cette odeur-là, il la connaissait ; à vrai dire ce n’était nullement le premier accident de ce genre qui fût arrivé par la négligence de ce jeune boute-feu de malheur. Encore moins ressemblait-elle à celle d’une herbe, d'une plante ou d’une fleur connue. En même temps une moiteur prémonitoire commençait à humecter sa lèvre inférieure. Il ne savait que penser. Alors il se baisse pour tâter le cochon, s’il ya en lui le moindre signe de vie. Il se brüleles doigts et, pour calmer la douleur, en vrai bénèêt qu'il était, il les porte à sa bouche. Des particules de la peau saisie par le feu lui étaient restées aux doigts et, pour la première fois de sa vie (de la vie du monde, à vrai dire, car nul avant lui ne l’avait connu), il goûta du rissolé ! Il se remit à tâter, à palper le cochon. 11 ne se brûla pas si fort cette fois ; cependant il se lécha les doigts par une sorte d'habitude. La vérité finit par se faire jour dans sa lente intelligence ; c'était le cochon qui avait cette odeur, le cochon qui avait ce goût délicieux. Et, s’abandonnant à ce plaisir nouveau-né, le voilà qui arrache de pleines poignées de la peau grillée avec la chair adhérente, et il s'en gorgeait à sa façon bestiale, quand son père fit son apparition

parmi les poutres fumantes, armé du bâton vengeur, et, voyant ce dont il s'agissait, se mit à faire pleuvoir les coups drus comme grêle sur les épaules du jeune gredin, coups dont Bo-bo ne se soucia pas plus que si ç’avaient été des mouches. Le chatouillement voluptueux qu'il éprouvait dans une région plus basse le rendait tout à fait insensible à toute sensation désagréable qui pouvait affecter cette partie lointaine. Son père eut beau le battre, les coups ne lui firent paslâcher son cochon. Ce n’est que lorsqu'il l’eut bel et bien achevé que, se rendant un peu mieux compte de sa situation, quelque chose comme le dialogue suivant s'établit :

«— Jeune vaurien, qu'est-ce que tu dévores là? Ce n’est pas encore assez que tu m’aies brûlé trois maisons avec tes méchants tours (le diable t’'emporte !) sans que tu ailles manger du feu et je ne sais quoi. Voyons, que tiens-tu là ?

«— O père, le cochon, le cochon ! viens goûter comme c’est bon le cochon brûlé. |

« Les oreilles de Ho-ti lui tintèrent d’horreur, Il maudit son fils et il se maudit lui-même d’avoir donné le jour à un fils qui mangeait du cochon brûlé.

« Bo-bo, dont le flair s’était merveilleusement afliné depuis le matin, eut tôt fait de ratisser de dessous les cendres un nouveau cochon, et, le rompant en deux,enfourra de force la plus petite moitié dans les mains de Ho-ti sans cesser de crier : « Mange, mange, mange le cochon brûlé, père, goûte donc — O mon Dieu ! » et autres exclamations barbares, tout en se bourrant comme s’il voulait s’étouffer.

« Ho-ti tremblait de tous ses membres en tenant l’objet abominable, hésitant s’il ne devait pas mettre à mort son fils comme un jeune monstre dénaturé, quand, le rissolé lui brülant les doigts, comme il avait brûlé les doigts de son fils, et leur appliquant le même remède, à son tour il en sentit un peu le goût. Il eut beau affecter de faire la grimace, ce goût ne lui fut pas absolument désagréable. Bref (car le manuscrit contient ici quelques longueurs), le père et le fils s’attablèrent bel et bien devant ce plat, et ne désemparèrent qu’ils n’eussent expédié tout le restant dela portée.

€ Il fut sévèrement enjoint à Bo-bo de ne pas ébruiter le secret, car les voisins n’auraient pas manqué de les lapider comme d’affreux criminels, qui se mêlaient de raffiner sur la bonne viande que Dieu leur avait envoyée. Néanmoins d’étranges histoires circulèrent. On remarqua que la chaumière de Ho-ti brûlait plus fréquemment que jamais. Ce n'étaient qu’incendies. Les uns éclataient en plein jour, d’autres la nuit. Chaque fois que la truie mettait bas, crac! la maison de Hoti flambait ; et Ho-ti lui même, ce qui n’en était que plus remarquable, au lieu de châtier son fils, semblait plus que jamais l'écouter. On finit par les épier, découvrir le terrible mystère et envoyer le père et le fils devant les assises de Pékin, qui n’était alors qu’un pauvre petit chef-

lieu d'arrondissement. Les dépositions avaient été entendues, l'aliment coupable produit comme pièce à conviction, et l’on allait passer au prononcé du verdict quand le président du jury demanda communication d’un morceau de cochon brülé. Il le prit en main, et tous le prirent en main, et, se brûlant les doigts, comme avaient fait avant eux Bo-bo et son père, et l'instinct leur suggérant à chacun le même remède, à la face des faits et malgré le résumé le plus lumineux qui fût jamais sorti de la bouche d’un président, — à la surprise de toute la salle, gens du lieu, étrangers, reporters, tous enfin — sans quitter leur banc, sans nulle espèce de délibération, ils rendirent à l’unanimité un verdict négatif. :

« Le président, qui n’était pas bête, ferma les yeux sur l’iniquité manifeste de cette décision: et, quand la séance fut levée, il alla en cachette acheter tous les cochons de lait qu’il put trouver par prière ou par argent. Quelques jours après on vit brûler la maison de ville de Monsieur le Président. La chose s’ébruita et désormais on ne vit plus qu'incendies de toutes parts. Combustible et cochons devinrent hors de prix dans tout l’arrondissement. Les compagnies d'assurances, jusqu’à la dernière, mirent la clef sous la porte. On batit de plus en plus légèrement, au point qu’on put craindre que la science de l'architecture ne disparût avant longtemps de la face de la terre. Et ainsi cette coutume d’incendier les maisons continua jusqu'à ce que, avec le temps, dit mon manuscrit, parut un sage, comparable à notre Locke, qui découvrit que la chair des porcs, ou même d'un animal quelconque, pouvait être cuite (brûlée, comme ils disaient), sans recourir à la nécessité de consumer une maison entière pour l’accommoder. Alors fut inaugurée la forme grossière d’un gril. Le rôtissage à la ficelle ou à la broche vint un siècle ou deux plus tard, je ne sais plus sous quelle dynastie. C’est par ces lentes étapes, conclut le manuscrit, que les arts les plus utiles et apparemment les plus obvies font leur chemin parmi les hommes. »

Plusieurs passages enfin ne peuvent se classer que sous la rubrique bonne humeur. Ce n’est ni de l'esprit, ni de l'humour, ni même de la drôlerie. La conclusion, par exemple, de Mew

Years’ Eve :

« Les antidotes prescrits contre la crainte de toi (ô mort) sont absolument froids et insultants, comme toi-même. Car quelle satisfaction est-ce pour un homme que « dans la mortil sera couché à côté des rois et des empereurs », lui qui, de son vivant, n’a jamais fort convoité la société de pareils camarades delit? — Ou, pardi ! que « tel sera l’aspect du plus beau visage? » — Eh quoi! pour me consoler, faut-il qu’Alice W-n soit un gobelin ? Par dessus tout, je suis choqué des impertinentes et malséantes familiarités inscrites sur les tombes ordinaires. Il faut

que chaque mort s’avise de me sermonner avec son odieux truisme que « Tel qu’il est aujourd’hui, tel je dois être bientôt ». Pas si tôt, l’ami, peut-être, que tu t’imagines. En attendant, je suis en vie. Je vais et viens. J’en vaux vingt comme toi. Apprends à connaître tes supérieurs. Encore une coupe de vin !...»°

Et, après avoir, au son des cloches qui tintent le glas de l’année défunte et saluent la naissance de la jeune année, chanté une chanson du « cordial, allègre Mr. Cotton », Élia conclut :

« Où sont ces piaulantes craintes de la mort, tout à l'heure exprimées ou affectées ? (1) — Passées comme un nuage — absorbées dans le rayon de soleil purgateur de la claire poésie — entraînées par un flot d’authentique Hélicon (2), les seules eaux curatrices de ces hypocondries. Et maintenant encore une coupe de vin généreux ! et une bonne année et beaucoup d’autres encore à vous tous, mes maîtres ! »

Il est un dernier point que l’on voudrait indiquer. Cet humour si peu bruyant n’est nullement contenu par le souci de rester dans le ton discret de la bonne société. Il est ainsi parce qu'il est dans la nature de l’homme d’être discret. Mais le mot propre, on le sait, n'effarouchait pas Lamb, s'il avait à l'employer. Nourri à l’école des humoristes, Shakespeare, Sterne, Fielding, il n’a pas les préoccupations d’Addison qui, lui, avait à réagir contre les excès de son temps, à polir ces concitoyens. Si Lamb avait à réagir, c'était contre le cant envahissant. Mais il n'avait nullement besoin, dans sa manière, du franc parler de Swift. Il va sans dire que rien dans son tempérament ne l’entrainait vers les polissonneries de Sterne. Il rit bonnement des insultes peu équivoques que les pauvres gens se jettent à la face (3). IL est vrai qu'un tiret tient la place des mots malsonnants. Mais ce n’est là qu’une nuance. Jamais, bien entendu, il ne se serait détourné de sa route pour ramasser ces choses plutôt grossières, On tenait à constater simplement qu'il n'était nullement bégueule. On devait bien

(1) Exprimées ou affectées. C'est significatif. Lamb veut nous laisser dans l’indécision. C’est comme lorsqu'il nous avertit que « ce qu'il nous raconte comme de lui-même m'était souvent vrai que (historiquement) d’un autre.» Preface by a friend of the late Elia.

(2) La montagne prise pour une source, erreur fréquente. V. Larousse.

(3) Popular Fallacies. IV. He has not a rag to cover, etc. His sister, etc.

penser, sa vie connue, qu'il n'allait pas faire de concessions aux «gens de bien. »

On voudrait maintenant essayer de caractériser cet humour. C'est une entreprise délicate, sinon désespérante, Il est. si personnel qu'on a créé exprès pour lui l'adjectif lambesque.

Humour charmant, va-t-on répétant. Mais cela n'avance guère. L'humour, ici, c’est l’homme. Il en a toutes les qualités. 11 ne flatte pas que l'esprit, il gagne les cœurs, comme faisait l'homme lui-même, au dire de ceux qui l'ont connu. Il est, comme sa conversation, plein d'inattendu, de saillies légères, d’aperçus profonds, de sincérité, de suggestion. Comme elle, d’un bon mot, il va au fond d’une question (r). Il descend en droite ligne de l'humour des fous de Shakespeare. Quoiqu'il ne ressemble particulièrement à aucun, il a profité des leçons de celui de Steele, d'Addison, de Swift, de Sterne, de Fielding. Il s’est enrichi chez d’autres qui ne sont généralement pas cités comme des humoristes. Il est aussi composite que l’esprit de l'homme. En même temps, il est original et inimitable. IL est l'expression d’un cœur bon, pitoyable, endolori, mais gai, parce que sage et surtout pur. À côté de lui l’humour d’Addison, si délicat, paraît manquer de profondeur ; celui de Sterne, si généreux, si débordant, manque de retenue ; celui de Goldsmith, si uni, manque d'imprévu. Dickens et Thackeray doivent beaucoup à Élia. Leur lyrisme est une exagération du sien. Mais, bien que subjectif, Lamb savait plus s’oublier qu'eux devant ses personnages. [1 mettait le commentaire dans l'expression même et n’en faisait pas une digression. Il n'avait pas les attendrissements encombrants de Dickens, ni le persiflago déplaisant de Thackeray. G. Eliot, qui l'a beaucoup aimé, a été des trois le meilleur humoriste.

Peut-être que, en dernière analyse, la principale caractéristique de cet humour, le secret de son charme, est ce quelque chose d’échappant qui fait que, le plus souvent, on ne saurait dire précisément : ici Élia raille. Lamb flotte presque perpétuellement entre le ton léger et le ton sérieux, entre le rire silencieux et le sentiment contenu. Maintenant le lecteur jouit de sa clairvoyance

(1) He probes a question with a jest. (Hazlitt.)

qui lui révèle la mystification tendue ; l'instant d’après il sourit à la pensée que cette prétendue mystification n'existait que dans sa propre imagination et qu'il vient encore d'être dupe, dupe cette fois de sa propre méfiance. Mais voilà que survient une saillie indubitablement comique. Décidément l’auteur badinaït. — Ici, sans doute, mais jusque là il était parfaitement sérieux. — Cependant... Et l’on pense à ces auteurs de comédie que Lamb aimait tant pour leur jeu artificiel. Aucune émotion n'était pénible avec eux, pas même la terreur ; on neles croyait qu'à moitié. Et ainsi son humour a été l’'équivoque qui lui a permis de se soulager de ses sentiments les plus mélancoliques. Lui-même, il avait dû finir par ne se croire qu'à moitié. Il était plus qu’un humoriste. Comme ces éternels liseurs qui arrivent à ne plus être qu'un livre, il était devenu l’incarnation même de l'humour.

Humoriste, il l’a été de toutes les manières. On sait que le mot a commencé par désigner un original. C’est dans ce sens que Sainte Beuve applique cette qualification à Joubert. Reprenant un vieux mot français dans un sens oublié et lui adjoignant une épithète, il reconnaît à Joubert de l'humeur individuelle. Il n’y a pas dans Joubert trace de comique. La note qui domine chez lui c’est la note ingénieuse, recherchée, exquise. C’est un homme qui ceultive sa propre originalité. Ce sens particulier n’a rien de commun avec le sens général que d’avoir été le sens primitif dont le second a découlé. Dans ce sens aussi Lamb a été un humoriste.

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