CHAPITRE V
Lamb, dans son passage dans le journalisme, avait été un fournisseur d’entrefilets spirituels (1). C'est alors, vers l’âge de vingtsix ans, qu'il « tomba dans la société de gens cultivant l'esprit et que, y montrant quelques dispositions, il commença à faire métier de diseur de bons mots (2). »
Les témoins de sa vie s’accordent à nous le représenter un bon mot à la bouche. Son bégaiement, loin d’être un obstacle à son succès, le favorisait au contraire. Tout l'auditoire souffrait du pénible enfantement. Chacun aurait voulu aider à la délivrance. Tout à coup enfin, naissait un avorton de calembour. Ce n’est pas merveille si alors éclatait un «tonnerre recognitif ! »
Il accouchaït d’autre chose que de calembours. « Ses bons mots, dit Hazlitt, brûlent comme des larmes », et ailleurs, Gil approfondit une question d’un jeu de mots ».
Il a maintes fois plaidé la cause de l'esprit verbal. Un jour, il cite un passage de Davenport. Dans cette apostrophe pathétique suggérée par le nom de Fitzwater (fils de l’eau) : € pense à ton nom et deviens le fils des larmes », il voit « un exemple frappant de la compatibilité du jeu de mots sérieux avec l'expression de la plus profonde douleur » et appuie sa remarque d'exemples de Shakespeare et de Wither (3).
Il s’est complu au milieu d’une littérature qui se délectait parmi
(1) Newspapers thirty-five years ago.
(2) Confessions of a Drunkard.
(3) Notes on the Garrick Plays. Voir aussi Specimens from the Wrilings
of Fuller, the Church Historian — la note finale,
les pointes. Chez ces auteurs ingénieux il fréquentait assidûment. Ila voulu que le public eût part à son régal et il lui a donné des extraits de Fuller, tous choisis pour leur ingéniosité, mais qui avaient en outre d’autres mérites. Voici d’ailleurs comme il les présente. Son jugement a d'autant plus de prix à nos yeux qu'il caractérise assez sa propre manière. « Les écrits de Fuller (x) sont ordinairement désignés sous le nom d’ingénieux et avec assez de raison, car, tel était son penchant naturel pour les pointes que, je n'en doute point, dans la plupart des occasions, c'eût été s’écarter de son chemin que de s’être exprimé sans elles. Mais son esprit n'est pas toujours une lumen siccum, une sèche faculté de surprendre ; au contraire, ses pointes sont souventefois profondément trempées dans la passion et le sentiment humains ». N'est-ce pas ainsi que l'esprit d'Élia devient de l'humour ?
« Ce qui est ingénieux est bien près d’être vrai », a dit Joubert, qui plaide pro domo, non sans plausibilité. Lamb se défend non moins habilement. «Il vaut mieux, dit-il, qu'un auteur soit nâturel dans une affectation qui lui plaît que d’affecter un (soi-disant) naturel qui lui serait étranger ». Voici Joubert avec la même note: « Que chacun garde donc avec soin les singularités qui lui sont propres, s’il en a de telles. On doit toute déférence à la raison; on doit de la complaisance à la coutume: mais on en doit aussi à sa coutume particulière, dont la pratique mêle à nos travaux un plaisir de caprice qui devient bientôt celui des lecteurs ». Combien vrai pour Élia !
Il y faut, bien entendu, un tact délicat. Lamb sait bien que si « l'on peut avoir dans la conversation de l'esprit plus qu'il n’en faut», du moins € on n'en doit mettre dans un livre que la dose qu'il faut (2) ». Il sait aussi réserver esprit, ingéniosité, affectation, pour le badinage, toujours d'accord avec Joubert qui déclare : € Quand l'abus de l'esprit est un badinage, il plaît; quand il est sérieux, il déplait. Il est d'autant plus agréable qu'il trahit le plaisir de plaire ». Les grands morceaux de critique littéraire de Lamb sont d'une belle tenue et d’une langue simple et naturelle.
Il n'est pas de tâche plus ingrate que de relever les traits spi-
@) Notes on the Garrick Plays. Voir aussi Specimens from the Writings of Fuller, the Church Historian — début.
(2) Joubert.
rituels d’un auteur. Tirés de leur milieu, ils sont une déception. D'autre part, on a mauvaise grâce à attirer l'attention sur eux. Le lecteur aime à trouver, pour son propre compte, l’équivoque, l’ambiguité, l'expression paradoxale. Menez-le par la main devant elle, il pense : eh quoi ! ce n’est que cela ! Il semble puéril de relever que Lamb, lorsqu'il emploie par exemple ce vieux mot anglais, le verbe agnize (1), est guidé par un autre sentiment que le charme de l’étrangeté ou de l’archaïsme, et que, dans un morceau où il semble faire mystère de son identité, il l’emploie malicieusement, suggérant aux perspicaces et aux lecteurs avertis son nom de Lamb, en latin Agnus.
L'ambiguité nous guette à chaque pas dans ses écrits. On aura l'occasion de revenir sur ce point en traitant de l'écrivain. Il a ce sens des mots qui fait les grands stylistes. Outre la caresse qu'est l’ambiguité pour la perspicacité du lecteur, elle a souvent le mérite de condenser, en moins d'espace, plus de substance. Dans le début tout spirituel de l'essai Assemblée des Quakers, où Lamb vante la solitude parfaite de ces réunions silencieuses, il vous dit que là vous serez « singulier, mais non sans quelqu'un pour vous maintenir en contenance » (2). Du moins est-ce ainsi que notre traduction péniblement arrive à rendre un des deux sens de la phrase ; on y peut entendre : « seul et non sans appui »— et : € vous singularisant et empêché de perdre contenance par d’autres qui se singularisent avec vous ». L'esprit goûte un plaisir délicat à flotter entre les deux interprétations.
A l'esprit de Lamb et à l'attention qu'il lui fait attacher aux mots, dont il découvre toutes les possibilités, sont dues toutes ces trouvailles que l’on touchera dans un prochain chapitre. Ainsi rencontre-t-il des hardiesses comme ce trait, au sujet de ses cauchemars d'enfant : « Tout le long du jour je rêvais éveillé et, la nuit (mais la traduction, hélas, est impuissante) le sommeil m'éveillait, (I awoke into sleep) et la vision était une réalité ».
C’est son esprit qui lui dicte la forme épigrammatique de ces aphorismes qu’il prononce volontiers au cours d’un développement
. (1) « You have. set me down in your mind as... a votary of the desk... Well, I do agnize something of the sort. » Oxford in the vacation. (2) « Singular, yet not without some to keep thee in countenance ». A
Quakers’ Meeting.
ou pour le conclure, et que leur absurdité rend si délicieusement comiques.
On a vu quel rôle important le paradoxe, jouait dans son humour. Dans le détail, dans l'expression, on le retrouve. «Le riche coucher de soleil de Jeremy Taylor sent la lampe » n'est paradoxal que de forme. C'est vrai. La critique n’en est que plus frappante et plus propre à se graver dans l'esprit. Cette affirmation au sujet de la tante d'Élia que « la félicité solitaire l’avait aigrie » (1), par la contradiction surprenante qui éclate dans les termes, donne une valeur nouvelle à une observation qui est vieille comme le monde.
Lamb plaint le maître d'école moderne de ne pouvoir jouir d'aucun spectacle sans en tirer une leçon de science ou de morale. « Rien ne se présente à lui que gàté pour avoir traversé le milieu sophistiqueur des applications morales (2) ». Il résume, sous cette forme épigrammatique, tout ce qu'il a dit et répété sur l'imcompatibilité des préoccupations morales et de l’émotion esthétique. Ailleurs, il faut le reconnaître, ce n’est que le plaisir de donner un choc à nos habitudes logiques d'esprit, comme lorsque, distinguant avec sa subtilité ordinaire, entre silence et silence, il énonce cet aphorisme : « La négation elle-même a un plus et un moins positifs » (3).
Dire que tout ce qui est spirituel chez lui est d'excellente qualité serait excessif. Le passage de l'essai Ze Bénédicité, où il joue sur les différents sens du mot grâce, montre plus d’habileté que de bon goût (4). La quantité d'esprit dépensée dans un autre, Réjouissances à l'occasion de la majorité de l’an nouveau, est hors de proportion avec les mérites du sujet. C’est une réserve qu'il fallait faire. La faute est si rare qu'on hésitait à la mentionner de peur de créer une impression exagérée.
Q) «She was one whom single blessedness had soured to the world ». My Relations. Impossible à rendre. Blessed singleness, dit Shakespeare (M. N. D. x, 1, 78) après Saint Paul. Le sens original était : l’état béni du célibat.
@) Nothing comes to him not spoiled by the sophisticating medium of moral uses. {The old & the New Schoolmaster.)
(3) À Quakers’ Meeting.
(4) « But as these exercises.… have little in them of grace or gracefulness, a nan should be sure, before he ventures so to grace them... etc. »
Lamb trouve dans l'esprit un merveilleux pouvoir d'illustration. Lui demandant toutes les analogies que c’est son don de discerner, il les accumule dans le début de l'essai Parents pauvres et produit par ce moyen un très heureux effet d’obsession.
« Un parent pauvre est un être qui ne répond à rien, — une impertinente correspondance — un odieux approchement — une conscience obsédante — une ombre prépostère qui s’allonge au midi de notre prospérité — un fâcheux memento — une perpétuelle mortification — un séton appliqué à votre bourse, une plus intolérable sangsue de votre orgueil — une défalcation sur le saccès — un reproche à votre élévation — une souillure dans votre sang — une tache à votre écusson — une déchirure à votre vêtement — une tête de mort à votre banquet — le pot d’Agathoclès — un Mardochée à votre porte, un Lazare sur votre seuil — un lion dans votre chemin — une grenouille dans votre chambre — une mouche dans votre onguent — une poussière dans votre œil — un triomphe pour votre ennemi, une apologie qui s'impose à vos amis — la seule chose qui ne soit pas nécessaïre — la grêle pendant la moisson — l’once de fiel dans une livre de miel ».
Il n'est pas une des ressources de l'esprit qu'il n'ait exploitée. L’antithèse devait le tenter, quoique son goût délicat en blamät l'emploi comme pur procédé spirituel. Même lorsqu'il la dénonce, il ne peut cacher son faible pour elle. IL loue Sir W. Temple du ton aisé de causerie qui paraît dans ses essais. À cette occasion, il remarque « qu'une fois. son esprit... l’a séduit à aligner des antithèses heureuses. » Il cite le passage. Et l’on sent que, tout en signalant là une exception prétenduement regrettable à une habitude meilleure, il s’abandonne au plaisir du morceau brillant. Il signale, dans une note à ses spécimens de Fuller, le charme du perpétuel balancement d’antithèses qui ne sont pas trop violemment opposées. C’est, selon lui, un procédé excellent dans la peinture des caractères. Il l’a lui-même volontiers employé, notamment dans le portrait de son frère John, tout en regrettant la plume de Yorick et d’être condamné à se traîner «dans sa pauvre manière antithétique. » Décrire ainsi une personnalité tient actif l'esprit du lecteur. « Par cet artifice il est comme associé à l'écrivain, — son jugement s'exerce à déterminer la prépondérance (de tel ou tel trait) — il se sent pour ainsi dire consulté quant à la déci-
sion (r). » Cependant, l’antithèse violente que les traités de rhétorique appellent oxymoron ne lui déplaît nullement. 11 a même un faible pour elle. Parmi les bonheurs d'expression qu’il signale dans les sonnets de Sir P. Sydney, on peut être sûr que les nombreux exemples de cette figure de rhétorique ne sont pas les moins admirables. Il lui sourit de dire que les récits bibliques de Stackhouse lui furent retirés à la suite d’ «un heureux malheur qui lui échut », celui d’en déchirer une page. « Le silence,. .. langage de l'antique nuit — primitif Discoureur » est un effet analogue. Moins accusé parfois, l’antinomie entre les deux termes accolés n’est que plus piquante. Les petits ramoneurs qui montrent leurs dents blanches commettent (nous ne traduirons pas) an agreeable anomaly in manners. Il n'y a pas là d’antithèse flagrante; cependant, dans une certaine mesure, les mots se repoussent. Le sens d'accord, contenu dans le premier, heurte celui de désaccord, qu'implique le second. Ce soupçon de contradiction n’est pas seulement en surface. Mais il est bien dans l’idée de Lamb, dans son nuancement subtil, de ramener le plus près possible des bonnes manières cet écart de conduite qu'est l’ostentation bien légitime des petits ramoneurs.
Certes il arrive fréquemment chez lui, comme chez les Elisabéthains, que le mot amène l’idée. Dans le badinage sur le cœur, amusant passage de la Saint-Valentin, voyez l’épithète tricorne appeler une comparaison assez inattendue et pourtant juste et expressive. € Nul emblême n'est aussi commun que le cœur, ce petit symbole tricorne de toutes nos espérances et de toutes nos craintes, le cœur percé et saignant; il est tordu et torturé en plus d’allégories et d’affectations qu'un de ces chapeaux souples que l'on porte à l'opéra ». Les feuilles des livres, dans la bibliothèque d'Oxford, ont suggéré l’idée du feuillage qui, elle-même, a entraîné celle des « pommes scientiques ». Mais ces rapprochements inattendus et souvent infiniment heureux sont de ceux que la rime suggère au poète. Si le tout se fond harmonieusement, si, loin que l'idée soit violentée ou déviée, elle est développée avec plus de nouveauté et poursuit sa route en terrain joliment accidenté, comme c’est toujours le cas chez Lamb, il n'y a pas là un défaut,
(1) Specimens from the Writings of Fuller. — Henry de Essex. Note.
comme une semblable constatation maladroitement faite pourrait le laisser croire; il y a là véritablement un don précieux, presque un don de poëte (x).
(1) Dans l'Essai : Grace before Meat, voici un passage typique : «. . at the heaped up boards of the pampered and the luxurious, they {graces) become of dissonant mood, less timed and tuned to the occasion, methinks, than the noise of those betler befitting organs would be which children hear tales of at Hog’s Norton. » Mood et son épithète dissonant ont chacun un double sens. Lamb laisse le sens qui s’adapte à l’idée qui précède et repart sur l’autre sens, celui de mode musical, qui lui suggère les verbes timed et tuned, riches aussi tous deux d’un sens double, le sens propre et le sens figuré, et naturellement appelle la comparaison des orgues. L’allusion finale à un vieux dicton qu'on retrouve chez les Elisabéthains, vient compléter la physionomie bien lambesque de cet extrait.
Voici quelques spécimens des jeux de mots de Lamb. Dans The South Sea House : & ... le solennel Hepworth, de la gravité de qui Newton aurait pu déduire la loi de la gravitation. » Dans AU Fools Day : « Remove those logical forms, waiter, that no gentleman break the tender shins of his apprehension stumbling across them », où forms a le sens de formules et de bancs. — Dans Distant Correspondants, les kangurous, avec leurs courts moignons, sont bien mal pourvus a priori pour fouiller dans les goussets. — Dans The Praise of Chimney Sweepers, au banquet annuel donné par Jem White, on n’admettait guère que les jeunes ramoneurs : « Our main body were infantry ». Thackeray (English Humorists, Hogarth, etc.) l’a repris moins heureusement : « What regiments of nursery-maids and pretty infantry !» — Dans À Complaint of the Decay of Beggars : « Those old blind Tobits .. whither are they fled ? or into what corners,.blind as themselves, have they been driven? » où blind, dans le second cas, veut dire sans issue.