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CHAPITRE II

Avant sept ans, Charles avait fréquenté l’école de William Bird. Triste école, triste maître. « La salle de classe donnait sur un jardin décoloré et noirci de suie dans la ruelle qui conduit de Fetter Lane à Bartlett’s Buildings (1). » Un sous-maître (2), épave pitoyable de la vie, enseignait à lire, écrire et calculer, aux garcons le matin et aux filles le soir. Le maître, Bird, était «un homme de taille moyenne (1), ramassé, corpulent, ayant quelque chose du gentleman et ce ton radouci, surtout quandilinfligeait une punition, qui terrifie bien plus les enfants que la mine et les gestes les plus irrités. On ne donnait pas souvent le fouet ; mais, quand on le donnait, la correction avait lieu dans une salle réservée attenante, d'où nous pouvions seulement entendre les plaintes, sans rien voir. Cela rehaussait la pompe et la solennité. Mais le châtiment ordinaire était la bastonnade, un coup ou deux, sur la paume de la main, de cette arme, presque tombée en désuétude aujourd'hui — la férule. Une férule était une sorte de-règle plate, s'élargissant à l'extrémité... en forme de poire — mais sans rien de la douceur du fruit — avec, au milieu, un délicieux trou à faire lever les ampoules, à la manière d’une ventouse. J'ai un souvenir intense de cet instrument de torture oublié et de la méchanceté, proportionnée à l’apparente douceur, avec laquelle les coups étaient appliqués. L'idée des verges emporte avec elle quelque chose de risible ; maïs j'ai beau faire, je ne puis reporter mon souvenir sur cet instrument à faire lever les ampoules sans

(x) Contributions to Hone’s « Every Day Book» — Captain Starkey. (2) Il y avait dans cette même école une maîtresse, Mrs Reynolds, à qui plus tard Lamb fit une pension et qu’il reçut souvent à son foyer.

autre chose qu’une terreur sans mélange, Pour se donner un air plus formidable... Bird portait une de ces robes d’indienne à fleurs, jadis en usage chez les maîtres d'école, et dont nous avions coutume d'interpréter les étranges figures comme des hiéroglyphes de souffrance et de douleur. Mais, abstraction faite de nos craintes enfantines, Bird, je le crois, était, somme toute, un maitre humain et judicieux.

« Oh ! comme je me rappelle nos jambes encoincées dans ces incommodes pupitres inclinés, où nous étions assis coude à coude, et les injonctions d’avoir à tracer une belle cursive, chose impossible dans cette position ; le premier modèle que je copiai, avec sa leçon morale, « l’art embellit la nature » ; les bâtons etles jambages du début, dont il reste, je le crains, encore des traces dans ce manuscrit ; les regards obliques allant faire ‘école buissonnière dans le jardin, qui semblait railler notre emprisonnement; le prix d'orthographe, qui faillit me tourner la tête. ! »

Ces souvenirs restés dans l’âme douce et sans révolte de Charles parlent surtout de sévérités inhumaines, d’un régime de terreur pour l’âme, d'emprisonnement étroit pour le corps. Il n’était pas de ces écoliers intrépides qui bravent la férule et oublient la souffrance infligée dans un bon tour joué au tyran toutpuissant. Son timide cœur d’enfant aimant ne trouvera pas là les paroles encourageantes et rassurantes qui lui manquaient peutêtre au logis. On sentira plus tard, dans un passage des Essais, que le contact avec ces dures réalités, loin d’endurcir l’enfant, le rendit plus timide et plus doux.

Une plus dure épreuve l’attendait à sept ans (1). On songe à lui faire donner une instruction plus sérieuse que n’en pouvait offrir la pauvre petite école de Bird. Ilentrera à Christ’s Hospital comme boursier. Pour être admis, il faut être présenté par un des

(1) Mr. Macdonald suppose que, entre l’école de Bird et Christs Hospital, doit se placer une troisième école située dans le sud de Londres. Il s’appuie sur une allusion qui se rencontre dans l’anecdote du gâteau donné à un mendiant sur le pont de Londres. Cependant les deux récits que nous avons de l'aventure, l’un dans Roast Pig, l'autre dans une lettre à Coleridge du 9 mars 1802, ne concordent pas. L'un dit : « In my way to school ( it was over London Bridge]». L'autre : « In my way home through the Borough». Dans la deuxième version l'enfant reviendrait de chez «sa bonne vieille tante ».

gouverneurs (1) de cette fondation charitable. Or, le patron de John Lamb, Samuel Salt, jouissait d’une certaine inffuence auprès d'un des gouverneurs, Timothy Yeats. Il faut encore une sorte de garantie pécuniaire. Samuel Salt satisfera à cette exigence. Des registres d'admission de l’école, il ressort que « Charles Lamb, fils de John Lamb, scribe (scrivener), fut adm's sur un engagement pour cent livres signé par Samuel Salt, Esq., et sur la présentation de Timothy Yeats, Esq. » IL fut admis le 17 juillet 1782, mais ne fut pas habillé avant le 9 octobre.

Quel était le milieu où il entrait? L'école comptait einq cents élèves, tous envoyés là par la charité. Au dire de Leigh Hunt (2), les fils de la gentry pauvre et de bourgeois de Londres abondent, avec un nombre égal de fils de boutiquiers des plus humbles et même de domestiques. Parfois un fils de noble s'y faufile. Leigh Hunt cite deux élèves dont l’un allait retrouver son père, maître de maison, au salon, tandis que l’autre descendait dans le sous-sol, à la cuisine, auprès du sien qui était cocher. Dans ce milieu mêlé, il n'y avait pas, aflirme le même auteur. d'esprit de caste. Chacun est là au même titre. Lamb lui-même vantera plus tard, dans un essai sur son ancienne école, les avantages de ce mélange profitable aux uns comme aux autres. La tenue générale des écoliers y gagne. L'élève de Christ’s Hospital n’a pas la mine basse l'esprit de servilité de ceux des autres établissements charitables. La vie en commun sous un régime d'égalité décourage les préjugés, fait cesser les malentendus qui entretiennent la haine irréfléchie de classe à classe, et elle engendre des sentiments vraiment démocratiques.

Cette école surtout ne semble pas avoir favorisé la vanité. L'enfant, en effet, était désigné aux regards curieux du passant par une sorte de livrée de la charité. Outre ce caractère humiliant, cet uniforme a quelque chose d’assez ridicule. Il est « de l'espèce la plus grossière et la plus bizarre », écrit Leigh Hunt. Voici sa

(1) Le corps des gouvernéurs, véritable conseil d'administration, était constitué, d’après les règlements de l'Ecole, par le Lord-Maire et la cour des Aldermen, par un certain nombre de commoners, citizens et freemen de la Cité de Londres, par le Président (un alderman), le Trésorier, le vice-Trésorier, tous les almoners, renters, scrutiners et auditors. Chaque gouverneur avait le droit, à son tour, de présenter un enfant.

(2) Autobiography.

composition : une sorte de robe boutonnée, en grossier droguet bleu, tombant sur les talons et serrée par une ceinture de cuir rouge à la taille, d’oùelle s’évase en plis plutôt raides, des culottes courtes, des bas de laine jaune, des souliers à boucle, un rabat. Les enfants vont généralement tête nue, n'ayant comme couvrechef qu’une petite calotte de laine noire qu'ils tiennent ordinairement à la main. En hiver, ce costume se complète d’un gilet jaune. Ce costume quasi-monacal est d'autant plus étrange que, dans ce pays, la robe ecclésiastique, qu'il rappelle dans la plupart de ses détails, n’est pas portée dans la rue. Certaines fiertés, sans doute exagérées, ne pouvaient s’y faire. Les lecteurs des Essais d'Elia se rappelleront ce Favell pour qui l'habit bleu était une véritable tunique de Nessus. Désigné par sa haute taille à l'observation moqueuse de ses concitoyens, il essayait d'échapper à ce supplice en suivant, au lieu des voies fréquentées, les plus obscures ruelles de la capitale, entraînant à sa suite Lamb, moins honteux que lui, mais qui, probablement, se laissait convaincre sans trop se faire prier, et n’était pas fâché, lui non plus, étant donné le caractère que nous lui connaissons, de se soustraire à de gênantes marques d'attention. Il semble que ce sentiment soit celui des présents écoliers de Christ’s Hospital. Si vous les rencontrez aux alentours de l’école, dans Newgate Street, un jour de sortie, la remarque vous frappe qu’ils vont la tète baissée, gènés, un peu honteux, et qu'ils n’ont pas l'allure dégagée, la confiance en soi de la généralité des écoliers anglais. Ils sont tout autres dans leur école. Regardez-les à travers les grilles qui séparent la cour de la rue : ayant mis bas leur lourde et encombrante capote, vêtus d’un jersey de couleur et de leur culotte courte, ils prennent joyeusement leurs ébats. Seules, alors, leurs jambes jaunes, dont la couleur brutale tire l'œil, les distingue des autres écoliers.

Donc, à l’âge de sept ans à peine, cet enfant, qui est un faible, un tempérament nerveux etsensible, que jamais rien n’a tenté de s’éloigner du foyer, qui refusait de sortir et se cramponnait désespérément à la sécurité du logis, quelque pauvre, monotone et triste qu'il fût, passe brusquement de l'intimité de la famille à la promiscuité de cette école. Le voilà perdu au milieu des cours, au milieu des immenses salles de classe, dans le solennel réfectoire, dans le dortoir vaste comme une église !

L'initiation fut pénible. Elle était en effet quelque peu terrifiante :

« J’étais un garçon hypocondre, dit-il (1), et la vue d'un élève aux fers, le jour où je revêtis pour la première fois l’habit bleu, n’était pas précisément faite pour calmer les terreurs naturelles de l'initiation... On me dit qu'il s'était enfui. C’était là la peine pour la première faute. Comme novice, on me mena bientôt après voir les cachots. (Etrange méthode et peu encourageante.) C’étaient de petites cellules carrées, vrais cabanons, où l'enfant avait tout juste la place de s’allonger sur de la paille et une couverture, — on y substitua plus tard, je pense, une paillasse — avec un filet de jour oblique tombant d’un orifice pratiqué dans le haut, à peine suffisant pour permettre de lire. Là le pauvre enfant était enfermé toute la journée, sans voir d'autres personnes que le portier qui lui apportait son pain et son eau (et à qui défense était faite de lui parler), ou l’appariteur, qui venait deux fois la semaine le faire sortir afin qu'il recût la correction périodique, laquelle était presque accueillie avec joie, parce qu’elle le séparaïit pour un moment de la : solitude. Et c’est là qu'il était enfermé seul, la nuit, hors de la portée de tout son, pour y subir toutes les borreurs auxquelles pouvaient l’exposer la nervosité et la superstition inhérentes à son âge. C'était là la peine pour la récidive. Te plairait-il, lecteur, de voir ce qu'il advenait de lui à la troisième faute ?

L’inculpé qui, pour la troisième fois, avait failli et dont l'expulsion était cette fois jugée irrémissible, était amené, comme à quelque solennel autodaté, affublé d'un accoutrement hideux et des plus terrifiants, tout vestige de l’habit bleu de naguère soigneusement effacé, il était exposé vêtu d’uue casaque à l'instar de celles qui jadis faisaient les délices des allumeurs de réverbères de Londres, et coiffé d’un bonnet de même étoffe. L'effet de cette dévestiture était tel que pouvaient l’attendre ses ingénieux inventeurs. Avec ses traits pâles et effrayés, c'était comme si un de ces défigurements de l’enfer du Dante s'était abattu sur lui. Sous ce déguisement il était amené dans la grande salle, où l’attendaient, au grand complet, ses condisciples, dont, désormais, il ne devait partager les leçons et les jeux en commun jamais plus ; la présence imposante du steward qu’il allait voir pour la dernière fois, de l’appariteur, faisant fonctions de bourreau, et qui avait revêtu sa robe de cérémonie pour cette occasion, et de deux autres visages,'de plus sinistre présage, parce que, sauf en ces extrémités, jamais visi-" bles. C’étaient les gouverneurs, car deux d’entre eux, de leur propre mouvement ou pour obéir à la charte de l'Ecole, avaient toujours accoutumé de présider à ces ultima supplicia ; non pas pour apporter quelque adoucissement à la peine (c’est ainsi du moins que nous l’en-

(1) Christ’s Hospital five-and-thirty years ago.

tendions), mais pour la voir appliquée dans toute sa rigueur. Les vieux Bamber Gascoigne et Peter Aubert, je m'en souviens, étaient collègues en une occasion où, l’appariteur pâlissant un peu, on envoya chercher un verre d’eau pour le préparer aux mystères. La fustigation était, selon l’ancienne pratique romaine, longue et solennelle. Le licteur faisait, à la suite du coupable, tout le tour de la salle. Le cœur généralement nous défaillait trop, après avoir assisté à ces répugnants préliminaires, pour que nous nous rendions de visu un compte exact du degré de souffrance physique infligé. Les rumeurs, bien entendu, disaient le dos noueux et livide. Après le supplice, le malheureux était remis, revêtu de son san-benito, à sa famille, s’il en avait une (mais communément ces pauvres diables étaient sans famille), ou à l'officier de sa paroisse qui, pour augmenter l’effet de la scène, était prié de se tenir de l'autre côté de la porte de la salle. »

On s’imagine facilement l'impression que dut faire ce déploiement de sévérité féroce sur cette âme sensible de sept ans. Non peut-être qu'il redoutàt pour lui ces cruels châtiments, sentant en lui la volonté de bien faire ou tout au moins un éloignement décidé du mal. Mais la pensée qu'il est sous une règle aussi impitoyable n’est pas faite pour aider un enfant à surmonter la tristesse de son premier exil du foyer. Il y avait une menace plus redoutable pour lui : c'était la tyrannie des moniteurs. Charles, à la distance de trente-cinq ans, sent encore son cœur bondir au souvenir de l'oppression de ces jeunes butors. L'un d’eux réveillait, & au milieu des nuits d'hiver les plus froides — et cela non pas une fois, mais nuit après nuit — et faisait descendre de leur lit, en chemise, pour recevoir des coups administrés avec une lanière de cuir, une douzaine d'enfants, parce qu’il plaisait à ce surveillant à peine sevré, quand il entendait bavarder après le coucher, de rendre les six derniers lits du dortoir (1) responsables d'une faute qu'ils n'avaient ni l'audace de commettre ni le pouvoir d'empêcher. Cette exécrable tyrannie éloignait brutalement du feu les plus jeunes d’entre nous quand, par les temps de neige. nous avions les pieds morts de froid ; et, sous les peines les plus cruelles, nous interdisait la satisfaction d’une gorgée d’eau, quand, dans les insomnies des nuits d'été, nous étions enfiévrés par la saison et les ébats de la journée. »

Fort heureusement pour lui, Charles se trouva dans une

(:) Les élèves étaient donc couchés deux par lit.

situation particulière qui le défendit de la sévérité des maitres et de la tyrannie des moniteurs. Famille et protecteur n'étaient pas loin. « S'il avait une plainte à formuler, on ne manquait pas d'y prêter attention. » Cela lui valait encore des privilèges que ses camarades lui enviaient. Grâce à l'intervention du sous-trésorier de l’Inner Temple, Mr. R. Norris, vieil ami de son père, il obtenait de fréquentes sorties extraordinaires. La nourriture de l’école était pitoyable, mal préparée, à peine suffisante. IL avait des suppléments. C'était la tante Hetty qui « clopin-clopant lui apportait de bonnes choses. » Elle arrivait, s'asseyait «sur les marches du trou au charbon, ouvrait son tablier et en sortait sa jatte avec quelque morceau délicat qu'elle avait fait mettre de côté pour lui.» Les sentiments de Charles, en ces occasions, sont faciles à conjecturer. C’étaient «de l’amour pour la porteuse ; de la honte pour la chose apportée et la manière dont elle l'était ; de la sympathie pour ceux qui étaient trop nombreux pour y participer ; et, par là-dessus, la faim (l'aîné, le plus puissant des appétits !) prédominante, renversant les remparts de pierre de la honte, de la gêne et d’un troublant excès de timidité. » On se représente ces entrevues. Charles « méprisait » la bonne vieille en retour de ses bontés. Le mot est de lui, grossi par la violence du remords. Devant le cercucil de la tante Hetty, ces souvenirs l’assaillent et son ingratitude d'enfant accroît ses regrets. L’écolier était pourtant Gun bon petit cœur, … doux, patient, ennemi du mensonge », mais il n'échappait pas aux pelits travers communs aux enfants, et par lesquels bien des hommes restent toujours enfants. Il ne savait pas! Pourquoi la tante Hetty, aussi, était-elle si négligente des apparences ? Si son affection avait été plus souple, plus intelligente, tous deux en auraient été rendus plus heureux.

D'un autre côté, Charles échappa, par sa bonté et sa faiblesse même, aux brutalités de ses condisciples. On l’aimait. Un témoignage en est donné par son camarade Le Grice, qui cite, à l'appui, ce fait qu'on ne l’appelait jamais Lamb tout court, quoiqu'il n’y eût pas d'autre élève du même nom, mais Charles Lamb. Le même Le Grice attribue aussi une part des égards que maîtres et élèves avaient pour lui à son bégaiement. En somme, pour lui, l'école dépouilla beaucoup de l’horreur qui noircit le début de ce chapitre. « C'était, dit Le Grice, un garçon aimable et doux, très sensé et

observateur aigu. Il avait l'air innoffensif : son teint était brun clair, avec une expression qui aurait pu vous induire à le croire d'origine juive. Ses yeux n'étaient pas de même couleur ; l'un était noisette, l’autre avait des mouchetures grises dans l'iris, mêlées comme on voit les taches rouges dans le jaspe sanguin; son pas était d'un plantigrade, ce qui rendait sa démarche lente et particulière, ajoutant à l'air posé de sa personne... Sa structure délicate et sa difliculté de parole, que l'agitation augmentait, le rendaient incapable de se mêler aux jeux violents... Tandis que les autres étaient tout feu et tout au jeu, lui glissait le long des cloîtres, concentré en lui-même, tout comme un jeune moine. Ces habitudes: et ces sentiments étaient éveillés et entretenus en lui par des circonstances particulières : il était né et avait été élevé dans l’Inner Temple; et ses parents continuèrent à habiter ce quartier tant qu'il fut à l'école, de sorte qu'il passait de «cloître en cloître » et c'était là tout le changement que son jeune esprit eût jamais connu. »

Voici quel était ce régime monastique, d'après Leigh Hunt : « Nous nous levions, dit-il, au son de la cloche, à six heures en été et à sept heures en hiver; et, après nous être peignés, nous être lavé les mains et la figure, nous allions, à une nouvelle sonnerie de cloche, déjeuner. Tout cela prenait environ une heure... Après déjeuner on allait en classe, où l’on restait jusqu'à onze heures, hiver et été, et puis on avait une heure de récréation. Le dîner avait lieu à midi. Ensuite une petite récréation jusqu'à une heure, puis, de nouveau, en classe pour y rester jusqu'à cinq heures en été et quatre en hiver. A six heures, souper. Après souper, récréation, en été jusqu'à huit heures. En hiver, on se couchait immédiatement après souper, Le dimanche, les heures de classe des autres jours se passaient à l’église, matin et soir ; et comme on nous lisait la Bible, chaque jour, avant chaque repas, et en nous couchant, sans compter les prières, bénédicité et gràces, nous rivalisions avec les moines en exercices religieux. » Cette règle ne faisait pas nécessairement des esprits religieux. Il était même à craindre que l’accoutumance engendrât l'indifférence et la lassitude une révolte. Lamb contracta ici des habitudes religieuses plutôt qu'un sentiment profond de piété. Il raillera, dans un essai, Le Bénédicité, l'impertinence de certaines pratiques plus machi-

nales que sincères. Un esprit pénétrant, épris avant tout de sincérité, s’accommode mal d’un formalisme routinier. Le résultat le plus appréciable du régime fut d'imprégner son esprit d’expressions, de phrases, d'images bibliques. Il y paraît dans ses écrits.

Voici maintenant quel était le cours des études. Il y avait deux divisions principales : école de grammaire inférieure, école de grammaire supérieure. Celle-ci était divisée en quatre classes ou bancs. Les deux classes inférieures étaient désignées communément sous le nom de Petit et Grand Erasme (de ce fait que les petits et les grands entretiens d'Erasme étaient expliqués dans ces deux classes respectivement). Les élèves des deux classes supérieures étaient appelés Grecians et Deputy Grecians, comme qui dirait hellénistes et sous-hellénistes. Dans la classe des Grecians on restait au moins trois ans, généralement quatre (la classe comprenant alors des élèves de dix-neuf ans et de quinze ans), et de là, chaque année, on envoyait un élève ou deux à l'Université. Beaucoup quittaient l’école vers l'âge de quinze ans. Peu de ces derniers arrivaient à la division des sous-hellénistes. Ils étaient néanmoins, à leur sortie, aptes à choisir entre la médecine, le droit et l’enseignement.

Le Petit Erasme expliquait Ovide, le Grand Erasme, Virgile, Térence et le Testament grec; les Deputy Grecians étudiaient Homère, Cicéron et Démosthène, les Grecians, Sophocle et Euripide et les mathématiques.

« L'école de grammaire supérieure et l'inférieure se tenaient dans la même salle ; et seule une ligne-imaginaire marquait leurs limites. » Le révérend James Bowyer avait la charge de la première, le révérend Matthew Field était régent de la seconde. Il faut lire dans l'essai Christs Hospital il y a trente-cinq ans toute la partie qui décrit les méthodes de ces deux maîtres et le contraste frappant que présentaient leurs départements respectifs. Du côté Field c'était l’oisiveté la plus entière, la gaieté exubérante (les verges restant inactives), la lecture de tout autre chose que les classiques, la fabrication de toutes les inventions imaginées par les écoliers pour tuer le temps. Le maître était souvent absent ou, s'il était présent, « cela ne faisait aucune différence ». Et ainsi une centaine d'enfants passaient quatre ou cinq années de leur

éducation pour finalement ne pas dépasser la troisième fable de Phèdre. Du côté Bowyer le tableau change. Tandis que les élèves de Field s’amusaient tranquillement dans leur «petite Gosçen », les disciples de Bowyer pâlissaient sur Xénophon et Platon, « dans un silence aussi profond que celui prescrit par le philosophe de Samos ». Là, c'était le règne de la terreur.

On voit ce que Charles put faire pendant ses premières années d’études sous le premier de ces maîtres. La question a été souvent débattue de savoir si, lorsqu'il quitta l’école, il appartenait, comme le prétend Leigh Hunt, à la division des Deputy Grecians. Certains disent qu'il était seulement parvenu à ce qu’on appelle Greek form, ou classe de grec. La discussion semble oiseuse ; il nous suflit de savoir qu'il a été sous la discipline de Bowyer. Quel était donc l’enseignement de ce maître ? (1)

S'il était brutal au point d'envoyer, d’un coup de poing, un élève rouler sur le sol, à ce que rapporte Coleridge dans ses Propos de Table (2), il était en même temps, de l'avis de Coleridge (Biographia Litteraria), un excellent pédagogue. « A l’école, dit-il, j'eus l’inestimable avantage de trouver un maître très sensé, quoique, en même temps, très sévère..... Il nous envoyait à l'Université latinistes ethellénistes excellents et hébraïsants passables. Cependant, nos connaissances classiques étaient les moindres des bons effets de sa direction zélée et consciencieuse... Il nous donnait à faire des préparations de Shakespeare et de Milton et c'était la besogne qui demandait le plus de temps et de peine, si l'on voulait échapper à sa critique. J’appris de lui que la poésie, même celle des odes de la plus haute envolée, et, en apparence, les plus désordonnées, avait une logique à elle, aussi sévère que celle de la science, et plus difficile, parce que

() I dit lui-même dans une lettre à G. Dyer, du 22 février 1831 : « Mine is a sort of deputy Grecian’s hand...»

€) Leigh Hunt insiste sur la brutalité de Bowyer « qui vous pinçait sous le menton et par les lobes des oreilles jusqu’au sang. Bien des fois il lui arriva de soulever de terre un élève de cette façon. C'était, à vrai dire, un absolu tyran, colérique et capricieux ; il concevait pour les mêmes élèves des sympathies et des antipathies violentes ; il choyait certains sans raison apparente, quoiqu'il penchât pour les élèves serviles, et, peut-être, pour les fils de personnes riches ; el il persécutait les autres d’une manière vraiment terrible...»

plus subtile, plus complexe, et dépendant de causes plus nombreuses et plus fugitives. Dans les vraiment grands poètes, disaitil souvent, il ÿy a une raison à donner, non seulement pour chaque mot, mais pour la position de chaque mot... Dans la correction des compositions anglaises, il se montrait impitoyable pour la phrase, la métaphore, l'image là où elle n’était pas soutenue par un sens solide, ou bien où le même sens aurait pu être exprimé avec une force ou une dignité égales par des mots plus simples. » Il s'élevait contre la convention : « Lyre, luth, harpe, muse, Pégase, Parnasse, Hippocrène — à quoi tout cela rimait-il ? Il laissait s’accumuler quatre ou cinq compositions du même élève : les plaçant devant lui, il demandait si telle ou telle phrase ne pouvait tout aussi bien se trouver dans une thèse ou dans l’autre... » (1). C’est là une méthode intelligente et féconde, et si Charles Lamb, trop jeune et sorti de l’école après un trop court séjour dans la classe de Bowyer, n'a sans doute pu tirer de l’enseignement de ce maître tout le profit que Coleridge, peut-être avec une dose d’exagération introduite par la vision grossissante du souvenir, prétend en avoir recueilli, on peut du moins supposer, avec Ainger, que ces principes firent souvent l’objet des discussions de leurs soirées littéraires, alors qu’ils se rencontraient tous les jours à la taverne, et qu'ainsi Coleridge fut le canal par lequel la doctrine de Bowyer s'infiltra dans l'esprit de Charles Lamb.

Aüïnsi donc le bon sens natif, le fin goût critique d’Elia, ont pu se développerici sous une saine discipline. Mais d’autres influences, peut-être plus puissantes, agissaient sur lui. D'abord, et cela a été bien remarqué par son camarade Le Grice, son passage du cloître du Temple au cloître de Christ’s Hospital fait son enfance d’une tenue. Son existence se continue dans un milieu calme et antique. La grandeur avec le recueillement agit puissamment sur son esprit naturellement porté au respect. Ce futur humoriste a un besoin inné de vénération. Nous l'avons vu à Blakesware « adorant comme en un temple saint ». Nous le verrons plus tard, avant que

(1) Leigh Hunt. Autobiography. — A propos de son horreur des banalités, Leigh Hunt, qui n’est pas tendre pour lui, qui d’ailleurs ne se souvient pas de ces corrections intelligentes que lui attribue Coleridge, dit : « Son objection à une banalité devait elle-même être banale ». — Les meilleurs exercices selon Leigh Hunt étaient des abrégés à faire d'essais du Spectator.

l’âge, amenant une certaine réaction, ait modifié considérablement sa première attitude, vénérer Coleridge presque à l'égal d'un dieu. Christ’s Hospital lui impose par sa calme grandeur. L'antique maison l'adopte. comme sien. Il n’est plus qu'une partie, un membre infime de ce grand corps. Il en partage «l'esprit de suite, l'intelligence, la conscience collective » (x). Il est fier de lui appartenir. Les mêmes circonstances qui lui ont rendu cher le Temple, où il est né, lui font aimer l’école. Lei ce sont «les antiques et solennels cloîtres avec leurs traditions, les spacieuses salles de classe, les hauts dortoirs, le réfectoire imposant orné de tableaux par Verrio, Lily et autres, l’un d'eux surpassant en dimension et en majesté presque tous les autres tableaux du royaume » ; c'est « la solennité des cérémonies, soit publiques, soit intimes, prières, hymnes, antiennes, noëls et chants funèbres aux accents plaintifs entonnés par les élèves sous les cloitres sonores aux rares funérailles de quelque camarade. » Et ainsi se forme et se développe en lui cette religion du passé que tout semble favoriser, le Temple, Blakesware et Christ's Hospital. Est-ce par contraste avec la médiocrité du foyer ? Il finit par aimer profondément cette école où l'initiation avait été pénible. Une autre école se serait à la longue fait accepter par lui. La résignation, en effet, est un trait de son caractère. Mélancolique par tempérament, hypocondriaque, dit-il lui-même, il n'est pas prompt à l'espoir. Il se confente de la réalité telle quelle. A force de volonté, sans doute, ou grâce à une sagesse naturelle, il parvient à voir les choses par leur beau côté. Il aurait donc fini par aimer vraisemblablement une école moins adaptée à son caractère, comme plus tard il supportera la vulgarité du bureau où s’écoulera toute sa carrière de commis. Pour Christ's Hospital il conservera un culte attendri. Il n'en aïma pas moins le foyer. Bien au contraire. Il n’en était pas tellement éloigné qu'il y eût danger qu'il l’oubliât, assez, cependant, pour que, à ses yeux, il s’idéalisât. Il a lui-même prétendu, avec une pointe de paradoxe, que l’internat, dans les conditions où il le connut, est une « école d'affection filiale. » Ses arguments lui sont fournis très probablement par sa propre expérience. L'enfant qui ne quitte pas la maison ne peut opposer

(1) Recollections of Christ's Hospital.

l'affection active, les soins désintéressés du père et de la mère à l'indifférence des soins mercenaires. De plus, toutes les petites aspérités auxquelles la vie journalière en commun s'irrite de se heurter continuellement trouvent plus patient celui qui ne les rencontre que de temps à autre. Les vieux parents, dans une familiarité constante, finissent quelquefois par voir diminuer leur tribut de respects. Un manque d'égards envers eux est constaté avec peine, chez ses frères et ses sœurs, par le fils que tiennent éloigné les nécessités de ses études ou de sa carrière et qui revient d'exil avec un véritable culte filial. John Lamb, dont l'enfance s'est écoulée à la maison, n'aura pas pour son père et sa mère vieillis et infirmes les prévenances affectueuses, le pieux dévouement de Charles. |

A l’école, il forme des amitiés solides. « Les amis d'école de l'élève de Christs Hospital, a-t-l dit, sont ordinairement ses intimes pour le reste de sa vie. » Il eut des admirations significatives. Ce furent ces garçons spirituels et rieurs, Charles Valentin Le Grice et Allen, et James White, le facétieux amphytrion du banquet des ramoneurs, l’auteur des Lettres de Falstaff, qui déjà, très vraisemblablement, montrait des dispositions pour le pastiche burlesque. Surtout il s’attacha aux pas de Coleridge. Vers les premiers, il se sentait attiré par la séduction de l'esprit léger et de la gaieté. Personne n’a rapporté qu'il ait alors essayé de rivaliser avec ces modèles. Il était trop timide apparemment et la honte de son bégaiement le réduisait au rôle d’auditeur. Plus tard, il tirera parti de cet empèêchement mème, qui ajoutera à l'imprévu de ses bons mots. Alors, il observait simplement. Coleridge flattait un tout autre côté de sa nature.

L'enthousiasme du disciple perce encore dans l'évocation que Lamb fait, trente-cinq ans plus tard, de la physionomie de l’écolier inspiré. « Reviens à ma mémoire (1), tel que tu étais à l'aurore de tes imaginations, avec l'espérance comme une colonne de feu devant toi — le sombre pilier non encore tourné — Samuel Taylor Coleridge — Logicien, Métaphysicien, Barde ! Comme j'ai vu le passant accidentel par les cloîtres s'arrêter, figé par l'admiration (tandis qu'il pesait la disproportion entre le langage et l'habit du

QG) Christs Hospital 35 years ag'o.

jeune Mirandole), pour t’entendre expliquer, avec tes intonations profondes et mélodieuses, les mystères de Jamblick ou de Plotin, (car même en ces années ces potions philosôphiques ne te faisaient point pâlir,) ou récitant Homère dans son grec, ou Pindare, — tandis que les murs des antiques Frères Gris retentissaient des accents de l’enfant assisté inspiré. Nombreux furent les « combats d'esprit » (pour jouer un instant avec les paroles du bon Fuller) entre lui et C. V. Le Grice «que je vois tous deux semblables à un grand gallion espagnol et à un vaisseau de guerre anglais. Maitre Coleridge, semblable au premier, était construit beaucoup plus haut'de bord en savoir, massif, mais lent à la manœuvre. C. V. Le Grice, avec le vaisseau de guerre anglais, d’un tonnage moindre, mais plus fin voilier, savait tourner à tous les courants, louvoyer et profiter de tous les vents, par la promptitude de son esprit et de son invention. » Non sans avoir l'œil ouvert sur les points faibles de Coleridge, comme on le voit par ce parallèle malicieux entre les deux disputants, Charles Lamb l’admire comme une force mystérieuse de la nature. Il est suspendu à ses lèvres. Il ne peut s’éloigner de cette toujours croissante merveille. C’est que cet écolier était réellement extraordinaire. Un peu avant d'avoir dix ans il était entré à Christ’s Hospital, en juillet 1782, la même année que Charles Lamb. Il était son aîné de trois ans. La précocité de son activité spéculative était rare. Après avoir commencé comme beaucoup par la poésie, il se sent soudain irrésistiblement attiré vers la métaphysique. « À un âge très prématuré, écrit-il lui-même dans sa Biographia Litleraria, avant même ma quinzième année, je m'étais fourvoyé dans la métaphysique et la controverse théologique. Rien d'autre ne me plaisait. L'histoire et les faits particuliers perdirent tout intérêt pour moi. La poésie... elle-même, bien plus, le roman ancien et moderne, me devinrent insipides. » Il dit aussi combien il était heureux si, durant ses promenades solitaires, les jours de congé, «un passant quelconque, surtout s’il était vêtu de noir, voulait bien engager avec lui une conversation que bientôt il trouvait moyen de diriger vers son sujet favori de «la providence, la prescience, la volonté et le destin ; destin fixé, libre arbitre, prescience absolue ». Un tel phénomène de précocité commandait la déférence de ses condisciples et spécialement de Lamb. Si l’on ajoute à cela que l'âme de Coleridge était aimante,que ce grand garçon, si

supérieur à son entourage, n'avait malgré cela aucune morgue, mais que la conscience très vive qu'il avait de sa grande intelligence ne lui inspirait d'autre sentiment que le besoin de communiquer ses idées, on comprendra alors qu'à cette admiration très sincère vint s'ajouter une amitié profonde, indestructible, définitive. C’est toujours avec enthousiasme que Lamb reviendra sur le sujet de Coleridge et de son amitié,

Cette amitié prime décidément toutes les influences que l’école put avoir sur l'esprit de Charles Lamb. Tenté que celui-ci était déjà par le mystère, Coleridge l’encouragea dans cette voie. Il l'exalta même vers le mysticisme. Il agit peut-être davantage encore sur lui dans les années qui suivirent la sortie de Lamb de l'école, car alors ils se virent souvent. La poésie, à laquelle Coleridge bientôt retourna, et la métaphysique, firent l’objet de leurs discussions. Ilentretint chez Lamb une activité intellectuelle que risquait peut-être de tuer le terre à terre et la lassitude de sa vie de commis. Ille tint en face d’un idéal de pureté et de piété dont son entourage dénué d'aspirations élevées, et une tendance à la dissipation créée par le besoin de lutter contre la mélancolie envahissante et le dégoût de sa vie insipide et misérable, menaçaient de l’éloigner. C’est Coleridge qui fit d’abord de son ami un admirateur de Bowles. Il a raconté dans sa Biographia. Litteraria comment il fit des prosélytes. En moins d’un an et demi il avait fait plus de quarante transcriptions des sonnets. On verra d’ailleurs, en avançant dans ce récit, l'importance que prend l'amitié de Coleridge dans les années de jeunesse de Lamb.

Comment l’écolier de Christ’s Hospital occupe-t-il ses jours de congé et ses vacances ? Il a parlé dans deux de ses essais (1) de « charmantes excursions sur les bords de la Veco River, où, comme des loutres, ils vivaient dans l’eau la longue journée d’été » et des retours affamés, des « visites à la Tour, où, par un antique privilège, ils avaient libre accès à toutes les curiosités » et des stations devant les boutiques d’estampes. Mais nous ne nous le représentons pas bien vagabondant ainsi. Au contraire nous le suivons, avec les souvenirs de C. V. Le Grice, «à chaque demi-congé (il y en avait deux par semaine), en dix minutes, retrouvant les jardins, la ter-

(r) Recollections of Chrisls Hospital et Chrisls Hospital five and thirty years ago.

rasse ou la fontaine du Temple », et s’enfonçant dans ce & vaste cabinet de bonnes vieilles lectures anglaises où il paît à son gré dans ce beau et sain pâturage » (x). Il lit alors le Parfait Pêcheur à la ligne de Walton (2), illustré, le Voyage du Pèlerin de Bunyan, la première partie s'entend ; il reprend l’Histoire de la Bible de Stackhouse et est ébranlé par ces fameuses objections. Dans les séjours à Blakesware, on le retrouve lisant Cowley « dans l'office gaie, assis à la fenêtre en saillie où il faisait si chaud, ... la pelouse devant ses yeux, et bercé par le bourdonnement et les battements d'ailes de cette guêpe solitaire qui toujours fréquentait cette pièce » (3). Et l’on remarquera que déjà, chez lui, perçait ce goût pour le naturel et le sincère, l'absence de toute rhétorique, de toute prétention et pour cette saveur du vieux langage, qui lui recommande Walton et Bunyan. Mais il apparaît surtout que déjà lui parlent le plus ces pages où se peint le cœur d’un homme avec ses particularités aimables, naïves ou simplement curieuses.

Cependant Charles Lamb atteint sa quinzième année. C'est l’âge auquel les élèves de Christ's Hospital qui ne se destinent pas à l'Université ont coutume, on se le rappelle, de quitter l’école. Ce fut pour lui un grand chagrin de quitter cette maison dont l’âme l'avait pénétré, où il laissait des amis chers, comme, entre autres, Coleridge, qui, plus heureux, s’acheminaïent vers la vie académique. Cette vie, il l’avait rêvée et, dans la suite, il aimera à s’en donner l'illusion par un séjour de quelques journées au siège de l’une ou l’autre des deux universités. Mais lui était-il loisible de suivre ses aspirations ? On a donné comme raison à son retrait de l’école qu'il était rendu, par son bégaiement, inapte à entrer dans les ordres, condition indispensable pour obtenir une bourse de la fondation à Oxford ou Cambridge. Cette raison rend toute autre explication oiseuse. Maïs est-elle elle-même juste ? Ne fallaitil pas que, le plus tôt possible, il gagnât sa”vie et contribuât pour sa part à assurer la subsistance de la famille, dont la situation était de plus en plus précaire ? L’écolier tourne done à regret le dos à la vieille école. Le jeune moine quitte brusquement le cloître et l’habit pour rentrer dans le siècle.

(:) Mackery End.

(2) Rosamund Gray.

(G) Blakesmoor in H — shire.

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