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CHAPITRE VI

A la base du style de Lamb, il y a l'attrait que le mot exerce sur son esprit. Lamb «y boit la pensée (1) ». Il a goûté au suc des mots. S'il est vrai, comme le dit Joubert, que «la science des mots enseignerait tout l’art du style », il est douteux qu'aucun auteur anglais fût jamais plus à même que Lamb d’être un styliste. Il est remonté à leur source, pour ainsi dire, en allant aux vieux auteurs qui les employaient avec toute leur force originelle. Il les a suivis dans leur cours, versé quil était dans la littérature du xvine siècle aussi bien que dans celle du xvire. Il a sauvé de l'oubli des mots qui étaient dignes de vivre. Il en a créé quelquesuns. Son dictionnaire, dans ses limites, laisse les plus récents incomplets. Non seulement il voit tous les emplois du mot qu’un bon historique doit mentionner, mais il en aperçoit encore tous les emplois possibles. Il a donné à plusieurs une acception nouvelle. Il aurait pu dire avec le Dante : « Aucun mot ne m'a jamais forcé à dire ce que je ne voulais pas, mais j'en ai forcé plus d’un à dire ce qu'il ne voulait pas ». Il a fait cela en respectant le génie de la langue. Pas de gallicismes ni de germanismes chez lui, et pour cause, mais beaucoup de bons vieux mots anglais sentant le terroir. Quelques latinismes, tout au plus, et très heureux (2). IL

() Joubert.

@) Voici quelques latinismes : Abhorrent from {Oxford in the Vacation) — Difficulty, dit d'une jeune fille qui fait des difficultés, se tient sur la réserve. {Dream Children). — Obvious to, exposé à. /Chimney Sweepers). — There are who, imitation du latin sunt qui. (Renouvelé de Tyndale, I. Cor. VII, 5 : there be that...)

Parmi les créations on pourrait citer : constellatory {constellatory impor-

est donc créateur. Et, s’il est vrai, comme le dit Vauvenargues en reprochant à Rousseau d'avoir manqué d'invention dans l’expression, que l'invention est l'unique preuve du génie, Lamb y a tout au moins ce titre. S'il a innové, c’est en restant dans la tradition pure de la langue.

Le style de Lamb est donc un style de mots. La phrase ne vient

tance — On the Acting of Munden).— Obolary {obolary Jew).— The two Races of Men, que le Murray explique : that contributes an obolus; or possessing only oboli or small coins, impecunious, hésitant à tort, le contexte indiquant clairement le premier des deux sens.— Romancical/romancical writers — The Decay of Beggars) que le Century Dictionary donne avec la mention : rare, sans autre exemple que celui d'Élia et pour cause, — Loco-motor, euphémisme amusant par lequel sont désignés les voleurs dans Distant Correspondents. Le mot a été recréé depuis, identique, mais d’une application technique bien différente. — Boy-rid, appliqué au maître d’école pour qui la présence perpétuelle des élèves dans sa vie est une véritable plaie, est heureusement formé sur le modèle de bed-rid (Old & New Schoolmaster) — Defiliation est très expressif /Chimney Sweepers).

Parmi les demi-inventions : le verbe {o antiquate dans l'essai, On the Acting of Munden. Ce mot, qui généralement signifie rendre une expression, une mode, obsolète, désuète, Lamb lui fait dire : rendre antique, donner la dignité de l’antique, comme le fait bien comprendre le mot «ennoblir » qui l'accompagne. À un degré supérieur de création on trouverait les mots anti-socialities, euphémisme délicat pour désigner d'une touche légère les -incompatibilités de deux collègues /Christs Hospital) et sub-appearance, mot heureusement composé pour exprimer la subordination de l’apparition d’un ami à celle de son alter ego. (bid.). Notez que anti-socialities ne figure pas encore dans le Murray. Du même genre sont sub-insinuation, sub-reference, sub-indicative. Des emplois comme le suivant n’équivalent-ils pas à une création ? L'auteur y révèle un sens très fin de la signification radicale du mot. Ccla sonnerait mal, dit-il à peu près, qu’un grand monarque eùt décliné ses affections sur la fille d’un boulanger /Decay of Beggars).. (How would it sound in song that a great monarch had declined his affections upon the daughter of a baker! }

L'emploi des mots dans leur sens étymologique est une riche mine à exploiter dans le badinage. Des « probations caniculaires » {Love me love my dog) est heureusement dit de ces épreuves que certaines dames font subir aux gens par leur petit chien. — ÆEmbowelment, pour désigner par un mot encombrant les pesantes entrailles d’une horloge, est plus logique que celui des dictionnaires avec un sens tel qu’on l’attendrait plutôt d’un mot disembowelment (The Old Benchers).— Extra-domiciliate est un agréable latinisme. /Roast Pig). — Absentee, appliqué à Dyer à l'esprit absent, est hardi /Amicus Redivious). — Capitulatory, appliqué aux monuments des morts, est moins satisfaisant. — Legendary {my more legendary aunt. — Witches), prenant le sens de : qui sait plus de légendes, devient en réalité un mot nouveau. — Constellated également, dans constellated under Aquarius. (Newspapers thirty-five years ago), puisqu'il y prend le sens de :

pas d’un bloc, si l'on peut dire, mais elle s’agrège autour d'un mot. C'est de lui qu’elle dépend, de lui aussi le développement, bien souvent. C’est donc le contraire d’un style coulant, facile, comme celui d’Addison. Il sera fait d’arrêts, de heurts, légers d’ailleurs. Le mot arrête l’attention. Tous les eflorts du style tendront à l'amener, à le mettre en valeur, à le faire attendre, à le lancer. Certes, il y a ici, on l’a vu, d’autres éléments, mais celui-ci est peut-être le plus marquant. Le mot, arrivant dans l'esprit de Lamb chargé de toutes les associations qu'il comporte, se fait sentir sur toute la phrase et sur les phrases qui suivent. Il étend ses ramifications sur tout le paragraphe. Et cela serre le style. Il sert de crampon à défaut des formules conjonctives, qui sont absentes, dans ce style, moderne par ce côté.

Son style est court, en effet, généralement, et fait de petites phrases, qui se succèdent identiques de construction quand il convient d’insister sur une idée. C’est la manière de Macaulay, superficiellement du moins ; c’est, bien souvent, le même développement régulier, parallélique. Mais là s’arrète la ressemblance, car le style de Macaulay ne se forme pas autour d’un mot, il s’amplifie vers le paragraphe. Et puis, à force de répandre à flots la clarté, Macaulay ne laisse rien à faire à l’esprit du lecteur; on le lui a reproché. Rien ne répugnait tant à Lamb: il le dit quelque part (1) : Je hais ces auteurs qui vous guident par la main, vous crèvent les yeux d’un excès de clarté et semblent en somme vous traiter en petits garçons, vous prendre pour des sots. Si lui, il manie et remanie son idée, s’il la présente sous toutes ses faces, c'est qu’il traite de matières ténues et fuyantes, évanescentes, c’est qu'il s’efforce autour de distinctions subtiles, de nuances de

né sous la constellation de.., — Enfin, la vigoureuse dextérité de l'artiste dans le maniement de la langue, dont il a pénétré à fond le génie, paraît dans ces expressions prégnantes, comme disent les Anglais : 1 awoke into sleep (Wit:hes). — 1 stammered out a bow {The Superannuated Man). — Love winged my cousin in (Mackery End) et cette expression hardie, appliquée à cette chimère de l'Océan qu’est le moderne bateau à vapeur : chimneying and furnacing the deep. A côté de cette constatation palit celle de mots créés comme societarian {Decay of Beggars) ou citisenry (ibid.), ou de mots formés en plaisantant comme bi-geny (Rejoicings), re-script (Oxford), hindshifters {Distant Correspondents), re-presentment (Dream Children).

@) Letter to Wordsworth. About 1803, /Thanks for your letter and present.)

L'ÉCRIVAIN 37 sentiment. Mais il sait, avec Boileau, qu’il y a des obscurités élégantes. Il sait que c’est un art de ménager certaines obscurités pour ainsi dire nécessaires : «elles font imaginer à l'esprit ce qu'il ne serait pas possible à la clarté de lui faire voir. » Il sait enfin, pour avoir lui-même joui de ce plaisir, que «le mot, comme dit Joubert, appartient au lecteur qui l’a cherché comme à l’auteur qui l’a placé. »

Aussi ce style exige-t-il presque une initiation. Ce n’est pas à dire, comme le prétend De Quincey, qu’il ne soit pas à la portée du grand nombre. Les multiples éditions des Essais d’Élia détruisent son objection. Leur légère obscurité même entre pour une part dans leur succès. C’est peut-être la séduction qui a agi sur nous, lecteur étranger, qui paraîtrons bien osé de prétendre goûter pleinement et surtout au titre de la langue un auteur que ses qualités particulières de langue semblent réserver à l'appréciation privilégiée de ses concitoyens. Joubert, ici encore, viendra nous justifier. & IL serait singulier, ditil, que le style ne fût beau que lorsqu'il a quelque obscurité, c’est-à-dire quelques nuages : et peutêtre cela est vrai quand cette obscurité lui vient de son excellence même, du choix des mots qui ne sont pas communs, du choix des mots qui ne sont pas vulgaires. Il est certain que le beau a toujours à la fois quelque beauté visible et quelque beauté cachée. Il est certain encore qu’il n’a jamais autant de charmes pour nous que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n’entendons qu’à demi ». Lamb a eu le grand art de faire de son style une langue que même ses compatriotes n’entendent qu’à demi. Il aime flotter entre deux interprétations. C'est le triomphe de son badinage. Pour cela il lui fallait une certaine imprécision. Il y a excellé (1). Dans son badinage culinaire si heureux, il

(1) Dans Oxford during the Vacation, il dit : I proceed Master of Arts. Proceed est le terme propre, technique. Le sens apparent est donc : je passe maître ès art. Mais le contexte favorise l'interprétation : je m'avance (à limitation de l’incedo regina de Virgile) et comme dans son treizième sonnet il avait dit : L walked gowned ; comme encore dans la phrase précédente, il dit : {strut a gentleman commoner.

Il y a dans la comparaison entre la moderne horloge et l'antique cadran solaire, outre l’extrême bonheur de l'expression et la poésie de la conception, une certaine imprécision qui est délicieuse. Dans cette phrase intraduisible pour toutes ces raisons : What a dead thing is a clock with its

déclare, du moins, dans cette jolie lettre à Chambers sur la dorade, que ces sujets sont naturellement obscurs. Bien entendu, c’est lui qui se plaît à les obscurcir. Il n’a pas le vocabulaire du praticien, cela va sans dire. Il n’en a nullement besoin. Son plaisir est de traiter ces sujets dans un tout autre vocabulaire. Si, pour exprimer son enthousiasme plaisamment exagéré, il a des épithètes hautement laudatives, telles que savoureux, ambrosiaque, transcendant, fameux, ravissant (1), elles ne sont nullement caractéristiques ni particulières. Les épithètes péjoratives sont de la même nature (2). On a vu que, quand il parle du cochon de lait, le sens flotte constamment de telle sorte qu'on ne sait si l’auteur traite d’une viande ou d’une créature morale. « Avec quelle égalité il tourne au bout de sa ficelle. » Le mot égalité s'applique-t-il à la révolution régulière de la pièce de rôti ou à l'humeur inaltérable de la gentille créature ? « Le voici maintenant cuit à point. Que voilà bien l'extrême sensibilité de cet âge tendre ! il a pleuré ses jolis yeux — radieuses gelées — étoiles filantes ! » Les deux interprétations se confondent de nouveau. « Sa mémoire est odoriférante », comme celle des saints! « Il a une digne sépulture dans l'estomac reconnaissant du gourmet judicieux et, pour une pareille tombe, il serait content de mourir (3). » Sont-ce des qualités comestibles ou morales dont on nous entretient ? Qu'on se rappelle encore que la résistance offerte à la dent par le délicat «tégument » rissolé est qualifiée par une épithète qui s’appliquerait à la résistance d’une femme : elle est presque pudique et en même

ponderous embowelments of lead and brass, its pert or solemn dulness of communication, compared with the simple, altar-like structure, and heartlanguage of the old dial, le sens de dulness of communication ne peut se comprendre bien que par son opposition avec heart-language et ce dernier mot, comme beaucoup de mots composés, a lui-même du vague. Nous arrivons à préciser quand nous réfféchissons que le langage silencieux du cadran solaire s'adresse au cœur sans passer par l'oreille, tandis que les communications que nous fait l'horloge vont à l'oreille sans rien dire au cœur. Peut-être le sens est-il plus apparent pour les lecteurs doués d’une compréhension plus vive que la nôtre. Nous avouons qu'il nous a fallu réfléchir. Ce n’est pas peine perdue.

(1) et palatable !

(2) crude, raw, unseasoned, etc.

G) Notez ici que les idées s'appellent mutuellement, sinon les mots. Estce l’idée de sépulture qui a éveillé l’odeur de sainteté ou vice-versa ?

temps fragile (1). Un passage parallèle appuiera cette remarque. C'est dans des termes identiques que Lamb exprime la résistance que présente à la dent « opposée » la chair de la morue : « cette fermeté virile combinée avec une sorte d'abandon féminin (2) ». Lamb n'a pas plus besoin ici du vocabulaire technique de l’art culinaire que le vocabulaire pittoresque ne lui est nécessaire pour décrire un édifice ou une tasse à thé. Un relevé de ses épithètes montrerait qu'elles appartiennent presque toutes à la langue de la critique ou du sentiment.

Avec ses épithètes abstraites, ses substantifs abstraits en grand nombre, on ne songe pas à lui reprocher d’être abstrait. C'est que pour le fond il sait toujours se tenir près du concret. Il regarde autour de lui et note les objets, tout insignifiants en apparence, qui l'entourent. Il ne peint pas l’homme en général, mais ses collègues, ses parents, ses amis. De plus, les mots abstraits, employés avec le souvenir de leur premier sens physique, donnent à sa langue quelque chose de concret. Enfin son style, éminemment figuré, est, pour user des épithètes qu'il applique à celui de Sir Philip Sydney « plein, solide, circonstancié ». « Nous porterions un mépris comme bracelet» dit-il quelque part (3), et c’est un exemple entre mille. Par là il rompt avec le xvirre siècle, dont le souci avait été d'ordonner, de systématiser et de nommer, dont les méthodes favorites avaient été l'analyse et la généralisation. Il a des façons vives, précises, frappantes, de s'exprimer, que Johnson pouvait avoir dans la conversation, mais qu'il se gardait bien, dans sa recherche d’une noblesse de convention, d'employer dans ses écrits. Veut-l faire toucher du doigt l’inconséquence, au milieu de la croyance générale au pouvoir surnaturel des sorcières, des autorités du temps, il met sa pensée dans cette forme vigoureuse, parce que concrète : « Aucun juge de paix, dans sa simplicité, ne semble avoir hésité à lancer contre elles un mandat d'arrêt et aucun garde niais à le leur présenter — comme s'ils mettaient Satan en état d’arrestation : «Sa pensée forte et originale lui suggère une expression plus frappante encore quand il admire les

(:) Cor, brittle.

(2) Letter to C. Chambers. Sept. 1, 1817. Le mot anglais s’adapte mieux aux deux sens : coming-in-pieces.

(3) Popular Fallacies. XVI.

sorcières de Shakespeare : € Celui-là serait un courageux sheriff, avec toutes les forces du comté sur les talons, qui mettrait la main au collet des Sœurs Fatidiques. Elles ressortissent à une autre juridiction. » Cette faculté de concrétiser tient de la faculté poétique.

Poétique est souvent l’épithète chez lui. Mais n'est-il pas poète ? Qui, si ce n’est un poète, aurait pu écrire ce passage si délicatement ingénieux sur les cadrans solaires, et qui s’harmonise si bien avec la citation d'Andrew Marvell, le poète des jardins ; ou le frais début de l’éloge des ramoneurs ; ou l’ange-enfant ?

C’est un poète qui, renonçant à l'attitude de logicien, de dialecticien, qu'il prend dans le badinage, prouve par des images, des comparaisons, plutôt que par des raisonnements. Jamais il n’a d’épithète banale, ou, s’il emploie l’épithète traditionnelle, consacrée, c’est par moquerie. II a même pour ainsi dire renouvelé l’épithète. Elle est chez lui ce qu’elle devrait toujours être, un abrégé de phrase. Aussi a-t-il souvent recours aux épithètes composées (1).

L’humoriste tire de l’épithète des effets très comiques. Il s'émerveille de l'affectation du ministre unitarien qu’on voyait, entre dix et onze heures du matin, lire un volume de théologie sur une promenade fréquentée. « J’admirais comme il allait s’effaçant, évitant les contacts séculiers. Une rencontre illettrée (2) avec un

() Voici quelques épithètes. Dans Mackery End, il écrit : Those slender lies (of cousinship) that prove slight as gossamer in the rending atmosphere of a metropolis... C’est hardi. Cela résume tout un raisonnement. Séparez le groupe the rending atmosphere du contexte, il devient inintelligible. De même dans My first play, Sheridan’s easy autograph est hardi et piquant, suggérant que Sheridan donnait plus facilement sa signature que de l’argent. En voici d’autres typiques : À gait... path-keeping [Benchers). Les eaux de la Tamise « yet scarcely trade-polluted » (ibid). — Well-ingredienced soups {Chimney-Sweepers). — The odious cry, quick-reaching from street to street (ibid). — Hope-stirring tread {Beggars). — So goodly-propertied and meritorious-equal damsels (AU Fools Day) sans doute emprunté à quelque vieil auteur. — Pomp-famed Hare-Court {Benchers). — Un-Europe-tainted (Distant Correspondents). — Cold scrag-of-mutton sophism (Popular Fallacies. VI): — The all-sweeping besom of societarian reformation... is uplift œith many-handed sway... {[Beggars). — Fishy consummation /Distant Correspondents) et feathered metamorphosis sont des formes poétiques très hardies. Brick and mortar knaves {Blakesmoor), tarpaulin ruffians (Distant Correspondents), sont des épithètes très expressives.

(2) Ambigu. Jlliterate encounter, par opposition à witty, learned encounter, assauts d'esprit, de savoir.

crochet de commissionnaire ou un panier à pain aurait vite mis en fuite toute la théologie que je possède... (1) »

Qualificatifs et substantifs suffiraient à la rigueur à la phrase de Lamb. Il peut presque se passer du verbe. Des passages entiers n'en ont pas. Seulement dans le récit, l’'anecdote vive, il demandera au verbe son mouvement en avant. De là une grande solidité et cohésion, et une brièveté expressive (2). Il est volontiers épigrammatique. On peut détacher de son texte des pensées gravées en style lapidaire (3). Il y a de ses phrases qui sont passées dans l’usage des écrivains (4).

Nouveauté, variété et souplesse, avec une grande individualité, sont les caractères principaux du style de Lamb. Chose étrange, cette individualité trèsréelle,expression d’un tempérament original, s'est formée en partie par assimilation. On ne peut séparer l’individualité d'Élia de l'expression, du mode de pensée élisabéthains, qu'elle a dans ses plus curieuses manifestations. On a noté, au cours de la biographie, quel tour de main Lamb avait au pastiche. Il ne s’agit plus guère de cela, mais de constater que, selon l’inspiration du moment, selon le sujet qu'il traitera, il aura la manière, le vocabulaire, de tel ou tel auteur du grand siècle.

Dans l'humeur réfléchie, nous avons un écho de Sir Thomas Browne, avec sa langue composite, hyperlatine, ses accents solennels, non sans un accompagnement en sourdine d'humour discret, ses allitérations, son rythme nombreux (5). À moins que, plus arti-

(1) Comment rendre la netteté et l’ambiguité voulue de ceci : Thy wife 100, that part-French, better-part English woman”? Cela veut-il dire : plus anglaise que française ? Ce n’était pas la peine alors de s'exprimer ainsi. La finesse est d’insinuer que l’élément anglais est en elle ce qui vaut le mieux. /Two Races of Men).

(2) Seldom readers are slow readers {On Books).— Fast feeders (Popular Fallacies. XIV). — À frequent playgoer (On the Tragedies of Shakespeare).

() Credulity is the man’s weakness, but the childs strength.— Not childhood alone but the young man till thirty never feels practically that he is mortal. — Competence to age is supplementary youth, etc.

(4) Par ex : There is more in these matters than philosophy can inculcate.

(5) La musique de ces mots est du Browne : Dolefully trailing a length of reluctant gratefulness, with ropy weeds pendent from locks of watchet hue. (Amicus Redivivus). De lui aussi cette ingénieuse façon de rafraîchir une allusion usée : « The grim feature (Death), by modern science so often dispossessed of his prey, must have learned by this time to pity Tantalus » (ibid.). Si l’on oubliait où l’on a rencontré cette expression, illaqueation or pendulous suffocation, on pourrait, non sans apparence de raison, la cher-

ficiellement, Lamb ne lui emprunte sa diction magnifique pour ménager un effet de grandiloquence comique.

Quand il s’abandonne à sa fantaisie humoristique, qu’il décrive le cauchemar où le plonge l'audition d’un oratorio ou d’une suite de musique concertante, ou qu’il fasse le panégyrique de l’emprunteur ou des mendiants, il tombe tout naturellement dans le style de Burton. De Burton il a le mouvement vif, par petites phrases qui se suivent toutes dans le même sens, appuyant toutes sur un fait énoncé qu’elles précisent de plus en plus, entraînées par une chaleur d’enthousiasme. Un développement de Burton montrera quelle ressemblance existe entre eux dans cette veine. « Considérez, dit-il, combien libre, combien heureux, combien tranquille, combien divin à côté (de l’homme marié) est le célibataire, comme celui-là (Plaut. Miles Glor. 3. 1) l’a dit dans sa comédie..…., et ce pour quoi tous mes voisins m'admirent et m'applaudissent: je n’ai jamais eu de femme; considérez en quel contentement, tranquillité, décence, abondance, agrément et gaieté il vit! Il n’a à s'occuper que de lui, nul à qui plaire, aucune responsabilité, nul pour lui faire la loi, nullement astreint à la résidence, pas de cure à desservir, peut aller et venir n’importe où, vivre où il veut, son propre maître et faire ce qu’il lui plaît. Considérez l'excellence des vierges, Virgo Cœlum meruit (Hier.), le mariage remplit la terre, mais la virginité le Paradis : Elie, Elisée, Jean-Baptiste étaient célibataires; la virginité est un joyau précieux, une noble couronne, une fleur jamais flétrie : car pourquoi Daphné fut-elle changée en un laurier vert sinon pour montrer que la virginité est immortelle ? (ici une citation), la virginité est une belle peinture, comme Bonaventure l’appelle, etc. » Cette abondance d'arguments, cette verve, ces allusions, ces citations, n’est-ce pas la manière de Lamb dans maint passage ? Chez Burton, évidemment, il a su en prendre et en laisser. Il n’a nullement procédé comme Sterne, qui, fréquemment, l’a pillé, lui prenant des passages entiers avec les citations latines et la référence entre parenthèses. Lamb avait plus de goût et surtout il cherchait des effets moins gros. Il a su emprunter à chacun ce qu’il avait de bon, laissant là le choquant ou le maladroit. IL a pris à Burton ce style souple, varié, presque essoufilé

cher dans l’Hydriotaphia où elle serait supposée faire pendant à cette autre, a too-wilful application of the plant cannabis outwardly.

parfois — toujours court, si différent de la lourde construction latine de beaucoup de ses contemporains.

Dans la veine spirituelle, Lamb rappelle Fuller. Il trouve luimême des mots comme cette définition du nègre par Fuller: l’image de Dieu taillée dans l’ébène. Il s'inspire de lui. Fuller dit d'un personnage de petite taille: « Son âme n'avait qu'un petit diocèse à visiter, et partant n’en pouvait que mieux s'occuper de l’informer (1) efficacement ». Lamb parle quelque part (2) de « s’écarter du diocèse de la conscience stricte ». Ces deux mots spirituels de Fuller, l’un sur les simples d'esprit, populairement appelés des innocents : « Leur tête parfois si petite qu'il n’y a pas de place pour l'esprit ; parfois si longue qu'il n'y à pas d'esprit pour tant de place », l’autre sur un théologien : «Il avait une tête d’une grande capacité avec assez de coins et de recoins et assez spacieux pour loger tous les tours et détours de la controverse », ont dû suggérer cette déclaration de Lamb (3) : « Ma tête n’a pas beaucoup de cases, ni spacieuses; et j'ai dû l’emplir des curiosités de cabinet qu'elle peut contenir sans migraine. » Si Lamb raconte que, dans son enfance, enflammé d’un saint zèle par la lecture des traits héroïques des premiers confesseurs de la foi, il approchaïit sa main des flammes du bûcher... sur l’image de son livre, Fuller, enfermant dans une phrase éloquente tout un raisonnement dirigé contre ceux qui s’indignent des faiblesses accidentelles des chrétiens, avait dit : « ...comme si le feu de Smithfield n’eût été autre chose que celui qui est représenté dans le Livre des Martyrs ! »

Traite-t-il des mœurs, comme dans Galanterie moderne et Plaintes d'un célibataire sur la conduite des gens mariés, la manière d’Addison s'impose à lui. Alors il devient, si l'on peut dire, plus didactique. Le moraliste apparaît. Sa langue devient plus sobre, elle est moins imagée. Les pointes disparaissent. Aucune trace d’archaïsme. Élia ne se trahit que par, çà et là, une épithète caractéristique (4), une idée que nous reconnaissons

(1) Dans le sens où Rousseau dit: « Quand même une âme humaine informerait cette huître ».

(2) Onthe Artificial Comedy of the Last Century.

(3) The Old and the New Schoolmaster.

(4) Invidious par exemple.

comme lambesque (1), ou une espièglerie qu'Addison, dans sa grande tenue et dans son goût plus classique, ne se serait pas permise (2).

D'autres fois sa langue aura la concision épigrammatique, l'éclat un peu sec de Bacon, par exemple, dans ses Pensées détachées sur les livres et sur la lecture, dans certains passages du moins.

Aussi peut-il arriver que certain lecteur, averti de ce que le style de Lamb a de recherche archaïque, de ce qu'il charrie d’allusions, de citations, de réminiscences, tombe, en ouvrant le livre pour la première fois, sur un passage d’allure parfaitement moderne, directe, modèle de prose sobre et idiomatique, et croie qu'on l'a trompé. Si ce lecteur pourtant, au lieu d’être novice, connaissait un peu son auteur, il aurait tôt fait de retrouver çà et là des traits d'originalité, quelque chose de jamais vu ailleurs qui fait qu'un morceau de Lamb, fût-il le moins caractéristique, ne saurait par erreur être attribué à Hazlitt, à Leigh Hunt, malgré une certaine ressemblance dans les goûts comme dans les procédés.

Prenez Hazlitt. Comme Lamb c'est un égotiste : il est presque constamment autobiographique. Comme lui il se penche volontiers sur le passé qui éveille en lui des regrets. Comme lui, il accumule les phrases courtes, pleines de substance, fortement pensées et vibrantes d’un sentiment éprouvé, colorées par le riche reflet que jettent les réminiscences des grands écrivains dans la familiarité desquels Hazlitt a vécu. Comme Lamb, il a de fréquentes citations qui illuminent ses pages. Mais regardez seulement ses citations. Elle ne se fondent pas dans son texte de manière à former un tout harmonieux. C’est qu'il va les chercher dans sa mémoire. Ce ne sont pas comme chez Lamb parties intégrantes de son esprit.

Lamb cite non pour le simple plaisir de répéter par la bouche d'un autre ce que lui-même a déjà bien dit, ni pour s'appuyer d’une autorité ; il cite en humoriste. Véritable parodie, la citation prend un sens insoupçonné jusqu'alors.

‘ Avant que le péché paût le ternir ou le chagrin le flétrir, La mort vint dans sa sollicitude opportune,

(1) Vicarious gluttony. ; (2) Comme cette exclamation : « Des enfants, la belle affaire! comme si les rues n’en regorgeaient pas ! »

s'applique au cochon de lait ! IL adapte la description qu'a faite Milton (1) du Limbe des fous pour en faire le Limbe des Comédiens (2).

Ilest rare qu'il ne transforme, condense, combine, adapte, recréant pour ainsi dire au lieu de se borner à reproduire. Ce sont des demi-souvenirs, de vagues réminiscences, qui flottent dans son esprit. Il ne sait peut-être pas où il a vu cela, ou, s’il le sait, il ne se soucie pas d'aller vérifier. A force d’avoir séjourné en lui, c’est devenu du Lamb. La preuve c'est qu’il donnera comme vers une citation modifiée de la prose de Walton (3); ou une impression d'une idée de Wordsworth est restée en lui : c’est la note du coucou, fantôme de voix (4). Or Wordsworth dit seulement :

Coucou ! t’'appellerai-je oiseau, Ou n'’es-tu qu’une voix errante ? (5)

A moins qu'il ne soit intervenu ici encore un autre souvenir de Wordsworth, de son phantom of delight (6). Dans le roi Jean Shakespeare donne comme exemple d’excès ridicule :

Dorer l'or fin, peindre le lis, Jeter un parfum sur la violette... (7)

Vouloir attendrir la chair du cochon de lait, déclare Lamb, ne prenant que l'essence de la pensée, c'est « rafliner une violette ». George Dyer, à l’arrivée inattendue de son ami Lamb dans la bibliothèque où il s’absorbaït, «tressaille comme une créature coupable surprise ». Shakespeare (8) et Wordsworth (9) sont ici combinés. Cette phrase de Lamb : « La prose a ses cadences » (10),

(r) Paradise Lost. Ill, 445.

@) To the Shade of Elliston.

(3) My first Play : «Was nourishd, I could not tell how.» Walton avait dit (Ch. IV) «Grass-hoppers, and some fish, have no mouths, but are nourished.… man £nows not how».

(4) The note of the cuckoo, a phantom of a voice (My first Play). À slender image of a voice dans Captain Jackson.

(5) Wordsworth. To the Cuchkoo.

(6) Wordsworth. She was a phantom of delight.

(7) King John. IV. 11, 11.

(8) Hamlet. I, 1, 148.

(9) Intimations of Inmortality.

(1x0) Popular Fallacies. XV.

est adaptée de l'expression de Milton, «la paix a ses victoires » (1). De la « mort poudreuse » de Shakespeare (2), il fait, avec un gain, nous semble-t-il, les « morts poudreux ». La jolie expression (intraduisible), qui montre George Dyer co-sphered with Plato, lui est suggérée par ce trait du Penseroso où Milton parle de unsphere the spirit of Plato. Mais ce ne sont plus là des imitations.

Il lui arrive de prendre un malin plaisir à dépister le lecteur. Où done avons-nous déjà lu ceci, qui nous frappe comme une vieille connaissance ?

— ? T'was said He ate strange flesh (3).

Les souvenirs de l’auteur semblent bien précis : il se rappelle la coupe du vers. Or. voici l'original :

It is reported thou didst eat strange flesh (4). Cela ressemble beaucoup à une mystification. Et ce vers : To feed our mind with idle portraiture,

dont l'origine est indiquée par une allusion à Enée et à Didon, à quelle traduction versifiée est-il emprunté ? Dryden dit :

. With an empty picture fed his mind.

Ce vers est donc de Lamb ? Tout comme cet autre où, plaisamment, il se cite lui-même :

Through the green plains of pleasant Hertfordshire (5),

ou celui-ci :

A remnant most forlorn of what he was (6),

(2) Sonnet to Cromwell.

(2) Macbeth. V. v, 93,

G) Christs Hospital.

(4) Shakespeare. Antony & Cleopatra. I, 1v, 6.

G@) Dans My Relations. Le sonnet dont la citation est tirée n'a pas été publié.

(6) Old Benchers. Citation tirée de: Written on the Day of my Aunts Funeral.

ou lorsqu'il appelle l'enfant «un jouet pour une heure » (r), le Lamb d'Élia mettant entre guillemets cette citation du Lamb de la Poésie pour les Enfants. Enfin, au dernier degré de l'échelle, la prétendue citation, avec toute l'apparence de l'antiquité la plus authentique. C'est, dans l'essai Old Benchers, ce vers renfermant une antithèse puérile, bien digne d'un vieil auteur :

Of building strong, albeit of paper hight,

appliqué au Paper Building,un des édifices du Temple. Qui, au vu de ce dernier trait, ne se rendrait compte de la tendance ordinaire des citations de Lamb ? Elles sont un des éléments les plus charmants de son badinage.

Essayons de voir comment il les emploie. Cette apostrophe que le mélancolique Jacques de Comme il vous plaira lance aux égoïstes compagnons du cerf mourant, Lamb la jette à la « bourgeoisie grasse » en lui montrant le mendiant : « Regardez ce pauvre banqueroutier accablé (2) ». Il y a dans cette application un délicieux mélange de convenance et d’incongruité. Mais reportezvous au passage de Shakespeare. Le personnage qui raconte le trait de Jacques parle en humoriste. Il fait moraliser son philosophe non sans une pointe de ridicule. Ce ridicule Lamb l’a senti et il ne fait que l’accentuer un peu.

Il nous montre un petit ramoneur qui laisse voir ses dents blanches. « C’est, dit-il, comme lorsqu'un nuage de sable tourne vers la nuit sa doublure d'argent» (3). On est surpris de voir apporter cette perle miltonnienne en ce lieu où rien ne la faisait attendre. Mais en même temps on reconnaît, charmé, combien, au milieu d'associations si différentes de celles qu'elle comporte pour le lecteur du Comus, elle est singulièrement à sa place. Ce sont là de ces effets étrangement heureux dont seul un Lamb est capable.

Il est curieux de constater cette propriété parfaite dans la citation alors même (ce qui semble contradictoire) que Lamb l’applique à un objet indigne et produit ainsi un effet de parodie. La même particularité persiste quand il joue sur les mots et

(1) The Old and the New Schoolmaster.

(2) As you like it. I, 1, 55.

(3) Milton. Comus.

détourne la citation de son sens. Chose plus curieuse encore, malgré son apparente irrévérence, il nous fait aimer et admirer l'auteur qu'il cite. Ces traits heureux ont excité et excitent encore son enthousiasme ! Il se communique à nous comme par un courant sympathique. Ces expressions de ressouvenir, ces citations, si l'on peut les appeler ainsi, prennent, serties dans son texte, une valeur nouvelle.

Et non seulement il nous fait découvrir dans ce qu'il cite des mérites que nous n'y avions peut-être pas soupçonnés, comme le long extrait d'Andrew Marvell que sa présentation nous fait voir si joli, mais, par la parfaite harmonie avec laquelle il l'encadre dans son texte, ille fait sien. On ne peut concevoir le début si ingénieusement poétique de l'essai Les pieux Benchers sans la jolie pièce de vers qui en complète le gracieux ensemble.

On lui a reproché certaines prétendues profanations des textes sacrés. C’est être bien susceptible. Comme il ne prend de libertés qu'avec ce qu'il aime, ce serait une preuve que la Bible lui était chère. De même ses espiègleries vis à vis d'auteurs qu'il aimait, nous le savons, Milton, Wordsworth, par exemple, semblent dire: voilà une belle chose ; ne peut-on, sans l'avilir, se permettre avec elle certaines familiarités ? Une âme aimante et délicate sait jusqu'où elle peut aller sans dommage. Ou plutôt, son but n'étant pas de railler, elle n’a pas à se modérer. Elle joue avec ce qu'elle aime. Quel est le passage d’un auteur ou de la Bible que Lamb nous a gâté ?

Ses réminiscences nous remettent en mémoire ce mot de Doudan : «Le littérateur proprement dit est un être singulier : il ne regarde pas exactement les choses avec ses propres yeux ; il n’a plus ses impressions à lui; on ne saurait retrouver l'imagination qui était la sienne ». C’est le cas pour Lamb. Comment, par exemple, a-t-il vu le cochon de lait « avec l'extrême sensibilité de cet âge tendre, pleurer ses jolis yeux — radieuses gelées — étoiles filantes » ? Dans une pièce de Ben Jonson (1), une cabaretière s’informant de la manière dont se comportent deux cochons de lait qu’elle a mis à la broche, obtient, sur leur degré de cuisson, ce

(1) Bartholomew Fair. I, x.

Ursula. — How do the pigs, Mooncalf ?

Mooncalf. — Very passionate, mistress, one of’em has we pt out an eye.

renseignement précis quoique badin dans la forme : «Très tristes, madame, l'un d'eux a pleuré un œil ». D'autre part Donne, dans une de ses églogues, fait allusion à la croyance ancienne que là où tombait une étoile filante on trouvait une gelée (r). Et voilà dans sa complexité riche, la genèse du détail d’un rien charmant. Ce sont là de ces heureuses curiosités de la littérature dont les cases de son cerveau se sont garnies.

Dans son style très allusif, presque inévitablement certaines allusions devaient se reproduire. Le retour des mêmes idées appelle leur retour. Une nuance évoque l’ingénieuse expression héraldique de Shakespeare dans Hamlet (2) «with a difference (3)». Si Field, l’insouciant régent de Christ’s Hospital, tenait sa férule «comme un danseur » (4), ce n’est pas ainsi que Mrs. Battle tenait sa bonne épée (ses cartes) (5). L'abstinence se présente à son esprit sous l'aspect de « Daniel mangeant ses légumes » (6). Rappelant le journaliste Daniel Stuart qui, quoique habitant en face de l'exposition de tableaux de Somerset House, n'avait jamais, de son propre mouvement, traversé la rue pour y entrer, Lamb fait, jouant sur les mots, cette sortie plaisante : (Nous regrettons parfois de n’avoir pas observé la même abstinence que Daniel (7) ». Un lieu de délices est toujours « une petite Goscen (8) ». Une menace est Qun lion au chemin (9) ». Un plaisir qui, par sa persistance. se change en peine, rappelle «ce livre décevant de Patmos (10) ». Un grand ennui provoque cette exclamation : (Oh ! qui me délivrera

G) Donne, Eglogues.

As he that sees a star fall runs apace, And finds a jelly in the place.

(2) Hamlet, IV, v, 183.

(3) Mackery End. Sanity of true Genius. John Woodovil et ailleurs. (4) Antony & Cleopatra. II, 11, 36.

(5) Letter to Southey. July 28, 17998... She of Neufchatel {Joan of Arc) in the print, holds her sword « like a dancer ». (6) Milton. Paradise Regained. II, 278, d’après Daniel. 1, 12. Le passage est cité deux fois, dans Imperfect Sympathies et dans Grace before Meat. (5) Newspapers thirty-five years ago.

(8) Gen. XLVI. 27. Chris?s Hospital..., The Old Benchers, On the Artijicial Comedy.

(9) Proverbes XXVI, 13. South Sea House, The Old & the New Schoolmaster, Poor Relations. (10) Révélations. X, 10, À Chapter on Éars, Popular Fallacies, XVI.

de ce corps de mort! (1) » Ce sont les dangers d’une manière très accusée. Les tics sont proches. |

Lamb, pour finir aussitôt àvec les quelques reproches qu'on peut lui faire, a aussi presque abusé de l’apostrophe. Son lyrisme l'y menait. D’autres figures de rhétorique sont d’une fréquence qui feraient croire à un procédé mécanique. Telles le parallélisme antithétique et l'accumulation des clauses illustratives. Cela menace de marquer son style et de l’exposer à l'accusation de maniérisme. On commence à lire certains essais et il semble qu'on puisse prévoir la marche et la tournure du développement subséquent. A vrai dire cela n’est pas pour nous déplaire. Nous aimons à reconnaître la main de Lamb même dans l'aspect tout extérieur de ses produits. Leur détail intime d’ailleurs est toujours inattendu.

Lui reproche-t-on de la recherche et d’être inconséquent avee lui-même qui recommande à Coleridge le naturel, c'est-à-dire « l'expression juste, l'expression simple, l’expression la plus convenable au sujet mis en question, à la pensée qu'on a, au sentiment dont on est animé, à ce qui précède, à ce qui suit, à la place qui attend le mot »(2)? Mais, s’il ne nous donnait «que la moitié de ce qu'il a pensé, le luxe exquis de son intelligence » (3), s'il nous apportait « moins la ressemblance que l'essence de ses pensées, leur suc, leur extrait, leur vertu » (4), l'expression naturelle pour lui «n’était pas la plus usitée, mais celle qui était conforme à l'essence » (5). Son naturel à lui n'était pas le naturel vulgaire, mais le naturel exquis. On peut s'assurer d’ailleurs que son style ne s’est pas superposé à la pensée comme un vêtement se superpose au corps; qu'il &« n’a pas pour objet d’orner de parer ou de diamanter son discours » (6). On ne saurait paraphraser Lamb. Il s'y perdrait toujours quelque chose et ce quelque chose serait l'essentiel.

Il est parfois précieux, dira-t-on encore. Mais « l'esprit est souvent précieux. Il ne l’est pas toujours, mais il est rare qu'il n'y

G) Romains. VII, 24. Letter to Barton. Jan. 9, 1824. On some of the Old Actors, Confessions of a Drunkard.

(2) Joubert.

(3) Philarète Chasles.

(4) Joubert.

() Joubert. «

(6) Brunetière. Revue des Deux-Mondes. 1900.

L'ÉCRIVAIN 38h

tende point. À un homme d'esprit il ne faut point reprocher de tomber quelquefois dans la préciosité, mais rendre grâce de ce qu'il reste souvent en deçà » (1). Et s’il a parfois « une étrangeté d'élégance voisine de l'affectation » ce défaut tient à des qualités et n'en est même que l'exagération. C'est, « pour ainsi dire, une indisposition légère d'homme sain et robuste : il n’y perdra pas un seul jour de vie » (2).

Mais encore faut-il s'entendre. Cette « étrangeté d'élégance voisine de l'affectation » qui serait un défaut dans le ton sérieux, est un agrément de plus dans le badinage. Alors, il est permis d'enrichir la simplicité (3). Un usage modéré de l'archaïsme donne à la plaisanterie un faux air de naïveté qui en rehausse le piquant. Le parler un peu sentencieux des vieux auteurs présente une incongruité admirable quand il exprime des idées un peu absurdes. Leurs vocables latins d’une noblesse un peu ridicule par la désaccoutumance s’assemblent en phrases sonores et pompeuses à plaisir (4). La grandiloquence avec laquelle Élia vante les mérites du cochon de lait rôti est dans l’emploi de ce vocabulaire, sinon archaïque, du moins latin (5). C’est le ton qui convient à cette érudite et grave dissertation où, selon la pratique formelle de la scolastique, l’auteur fait de son sujet un historique qui remonte aux premiers jours du monde. Lorsque Elliston, cet acteur toujours en scène, toujours grand, déclare avec un noble dédain, que, dans un diner, il ne compte pour rien le plat de poisson, les commentaires qu'appelle cette superbe sentence se coulent harmonieusement dans le moule approprié d’une phraséologie pesante et ambitieuse (6). La contemplation d’une antique tapisserie replace

(1) Nisard,

(2) Sainte-Beuve,

(3) Joubert.

(4) C'est surtout parmi ceux-ci que Lamb a puisé. En voici quelques-uns : agnize, arride, reluct, indivertible, sciential, recognitory, additaments, kindly engendure, defiliation, reduce, dans le sens de : bring back, cognilion, expletory, disordered (Shakespeare). replication, invitement, esurient, relurnine, etc.

(5) Pig...is no less provocalive of the appelile than he is salisfactory Lo the criticalness of the censorious palate (Roast Pig).

(6) It was as if he had decrced the annihilation of all the savoury esculents, which the pleasant and nutritious-food-giving Ocean pours forthk upon poor humans from her walery bosom. {Ellistoniana.)

Élia dans les temps où elle fut exécutée et son impression se traduit dans leur langue, aussi bizarrement ingénieuse que l'œuvre de l’archaïque artisan (1).

Toutes les ressources naturelles (ou, quand elles sont illogiquement employées, artificielles) du langage le plus prosaïque comme de la plus haute poésie, périphrases, métaphores, comparaisons, allusions, si vous les appliquez à faux, vous êtes ridicule et insupportable, si vous en faites un usage approprié et cependant non sans quelque inattendu, si vous en faites même un abus ingénieux et badin, vous pouvez être très nouveau et très agréable. Lamb y réussit excellemment. L'allusion. dont les hommes de la Renaissance étaient si prodigues, poussés par le désir d’étaler leur érudition, il l'emploie un peu dans le même goût, quoique dans un dessein différent, et nous avons constaté l'effet de prolongement étrange ou poétique de la pensée qu'il sait en tirer. Il a des comparaisons loin-cherchées, semble t-il, et qui seraient bizarres et d'un goût douteux dans un contexte plus grave. Bridget, accueillie par ses parents de Mackery End, « sa mémoire s'échauffe et restitue mille souvenirs à demi oblitérés,... de vieilles images effacées de noms et de circonstances plus d'à moitié oubliés lui revenant en foule, comme des mots écrits au citron paraissent lors de leur exposition à une chaleur amie »(2). Élia ne peut donner à son ouvrage «les façons fines, les vrais tournages et limages » que la nuït, à lachandelle. « La douce lumière intérieure qui les révèle, comme la flamme du foyer domestique, s'éteint dans l'éclat du soleil. » (3). Les jeunes ramoneurs «ressemblent à l’alouette matinale, en leurs montées aériennes bien souvent devançant l'aurore ». Il se sent porté vers « ces taches sombres — pauvres pâtés d'encre — innocentes noirceurs. » Il vénère «ces jeunes Africains de notre cru, — ces quasi-lutins ecclésiastiques, qui promènent l'habit sans s'en faire accroire, et, du haut de leur petite chaire (le faite de la cheminée), dans l'air piquant d'un matin de décembre, prêchent une

(1) AU Ovid on the walls, in colours vivider than his descriptions : Actæon in mid-sprout, with the unappeasable prudery of Diana; and the still more provoking, and almost culinary coolness of Dan Phæbus, eel-fashion, deliberately divesting of Marsyas.

(2) Mackery End.

(3) Popular Fallacies. XV.

leçon de patience à l'humanité. » Tout cela déploie une ingéniosité comme de vers latins, mais d’une qualité extrêmement délicate. Si l’on flairait la moindre prétention, cela serait du dernier déplaisant, malgré son habileté. Majs la simplicité d’un cœur bon et pitoyable se fait jour parmi l'apparente recherche.

L'examen des métaphores nous fera peut-être plus que tout toucher cette précision antique et mordante qui, selon Philarète Chasles, constitue ce que les Anglais appellent quaintness et qu'ils trouvent dans Charles Lamb. On peut s’en former une idée par la lecture d'une pièce du poête qui, avec Herbert, a le plus de cette particularité, c'est-à-dire Donne. Dans ce petit poème (r), l’idée de l'amant d'acheter la bien-aimée de toutes les ressources de son trésor, idée précisée par tous les mots techniques du langage des affaires, n'est-ce pas la poursuite de la métaphore poussée jusqu’en ses derniers retranchements (2)? Lamb, sans aller si loin, use fréquemment de la métaphore continuée. Les hommes de sa tour-

(:) Donne. All or None.

(2) To ride a metaphor ta death, dit plaisamment Lamb. Popular Fallacies. XI.

Voici d’ailleurs les deux premières strophes du poème de Donne :

If yet I have not all thy love,

Dear, I shall never have it all,

I cannot breathe one other sigh, to move ;

Nor can intreat one other tear to fall ;

And allmy Treasure which should purchase thee,

Sighs, tears and oaths, and letters I have spent ;

Yet no more can be due to me,

Than at the bargain made was meant:

If then thy gift of love was partial,

That some for me, some should to others fall, Dear, I shall never have it all.

Or, if then thou giv'st me all, ,

All was but all, which thou liadst then ;

But if in thy heart since there be, or shall

New love created be by other men,

Which have their stocks entire, and can in tears,

In sighs, in oaths, in letters outbid me,

This new love may beget new fears,

For this love was not vow’d by thee.

And yet it was, thy gift being general ;

The ground, thy heart, is mine, whatever shall Grow there, dear, I should have it all.

nure d'esprit, dira-t-il, € attendent rarement d'avoir mûri une proposition, mais l'apportent au marché en épi vert» (x). L'Ecossais «arrête une métaphore comme un suspect ‘en territoire ennemi ». Lamb apostrophe l'ombre d'Elliston : « Cette fabrique humaine, tant que tu fis tes brèves bouffonneries parmi nous, n'était en vérité rien moins qu'une prison pour toi, comme le vain platoniste rève que ce corps n’est guère plus qu'une maison de détention, un infâme violon, dont les cinq sens sont les fers. Tu étais trop sage pour être pressé de secouer ces chaînes, et tu reçus notification d'avoir à vider les lieux, je le crains bien, avant d’être bien prêt à abandonner ce logis charnel. C'était ta Maison de Plaisance, ton Palais des Aimables Devis (2), ton Louvre, ton White Hall. De quel nouvel appartement es-tu locataire aujourd'hui ? Quand peuton espérer ton aérienne pendaison de crémaillière ?(3) » Cela touche par un bout à l'allégorie. C’est une note d'art ancien dans une production d'ailleurs bien moderne par une légèreté de touche et une souplesse toutes nouvelles. Mais, parce qu'aucune analyse (selon nos forces du moins), ne saurait donner une idée satisfaisante de cette manière où une grâce un peu démodée, habilement rafraichie, s'unit, harmonieuse et charmante, à une habileté de main eta un tact subtil tout modernes, il nous faudra citer un passage caractéristique et nous remettre à cette citation du soin de donner une impression d'ensemble. Ce sera le morceau sur les cadrans solaires.

« Quel air antique avaient les cadrans solaires, aujourd'hui presque effacés, avec leurs inscriptions morales, et qui semblaient les coévaux du temps qu'ils mesuraient, et recevoir immédiatement du ciel leurs révélations de sa fuite, tenant commerce avec la source de lumière ! Comme la ligne d'ombre y glissait imperceptiblement, épiée par l’œil de

QG) Imperfect Sympathies.

(2) The Paradise of Dainty Devices, a Miscellany. 1556.

(G) To the Shade of Elliston. Dans The Convalescent : « In this flat swamp of convalescence, left by the ebb of sichness, yet far enough from the terra firma of established health... » et dans The Superannuated Man : « It seemed to me that I had more time on my hands than I could ever manage. From a poor man, poor in Time, I was suddenly lifted up into a vast revenue ; Î'eould see no end of my possessions : 1 wanted some steward, or Judicious bailiff, to manage my estates in Time for me». Encore dans Thoughts on Books, tout le passage sur l'habillement des livres.

l'enfance, curieuse de découvrir son mouvement, jamais surpris, subtil comme un nuage évanescent ou comme les premières entreprises du sommeil (1) !

Ah ! pourtant la beauté, comme au cadran le style S'éloigne de ses traits d'une invisible marche (2)

« Quelle inerte chose qu'une horloge avec ses pesantes entrailles de plomb et de cuivre, son impertinente ou solennelle froideur de parole, à côté de la structure simple (vraie structure d’autel), de l'antique cadran solaire et de son langage cordial. Il était comme le « dieu des jardins » propre aux jardins chrétiens. Pourquoi s’est-il presque partout évanoui ? Que son usage pratique soitremplacé par des inventions plus savantes, ses usages moraux, sa beauté, auraient pu plaider son maintien. Il parlait de labeurs modérés, de plaisirs non prolongés après le soleil couché, de tempérance, de levers et de couchers tôt-aheurés. C'était le cadran primitif, l’horloge au soleil du monde naissant. Il ne se peut qu’Adam ne l’ait connu au Paradis. C'était la mesure appropriée sur quoi se réglassent les plantes et les fleurs parfumées pour croître, les oiseaux pour distribuer leurs gazouillis argentins, les troupeaux pour paître et rentrer au bercail. Le berger, « d’un art ingénieux, le sculptlait au soleil » (3), et, devenant philosophe par cette occupation même, le garnissait de devises plus touchantes que des pierres tombales. Ce fut une idée bien jolie de ce jardinier, célébré par Marvell, qui, au temps des jardins artificiels, fit un cadran d'herbes et de fleurs. Il me faut reprendre ses vers d’uu peu plus haut, car il sont pleins, comme l'était toute sa poésie sérieuse, d’une délicatesse ingénieuse. Ils ne viendront pas mal à propos, je l'espère, dans une causerie de fontaines et de cadrans solaires. Il parle d’aimables scènes de jardin:

Quelle existence merveilleuse !

Autour de moi la pomme mûre Tombe; sur mes lèvres la vigne Exprime son suc nectarin.

Le brugnon et la pêche exquise Viennent au devant de mes mains.

Butant sur les melons, dans l’herbe

(1) Spenser. Fairie Queen. I, 1v, #4.

(2) Shakespeare. Sonnets. CIV. Ces vers ingénieux se recommandaient à Lamb par un jeu de mots (intraduisible) Steal from his figure, c’est-à-dire le chiffre de l'heure et en mème temps sa figure, son corps.

(3) Shakespeare. 3 Henri VI. IE, v, 24.

To carve out dials quaintly.

combiné avec Wordsworth, Excursion. IV :

The Shepherd-lad that in the sunshine carves On the green turf a dial.

Je chois, pris au piège des fleurs.

Mais l'esprit fuit un plaisir moindre

Et rentre en son propre bonheur, — L'esprit, cet océan où tout

Rencontre aussitôt son pendant.

Mais il crée, lui, des mers et des mondes.

Bien autres et bien supérieurs.

Adieu tout ce qui fut créé :

Rien n’est, qu’une verte pensée

Flottant dans l’ombre verte. Ici

Près de la glissante fontaine,

Au pied moussu de ce pommier, Dépouillant la loque charnelle,

Mon âme vole dans les branches ; Comme l'oiseau, s’y perche et chante, Lisse ses ailes argentées,

Les agite et, avant l’essai

D'un plus long vol, fait chatoyer

Sur son plumage la lumière irisée.

Avec quel art le jardinier habile D'herbes, de fleurs, traça ce frais cadran Où, de là haut, le soleil adouci,

Suit un zodiaque parfumé. Sur lui L’abeille industrieuse règle son temps Ainsi que nous faisons. Ces douces heures, Ces heures salutaires, qui pourrait les compter Qu'herbes et fleurs? »

La délicatesse ingénieuse que Lamb reconnaît à Marvell est sienne au même titre. Les deux morceaux ne semblent-ils pas du mème auteur ? Et la lecture de cette citation, lecture faite de préférence dans l'original presque intraduisible, renseigne plus que tout effort de description. Car ce style, à la formation duquel toute la littérature anglaise antérieure a contribué et qui ne rappelle celui d'aucun auteur, malgré, çà et là, quelque chose comme un pastiche de Sir T. Browne, de Fuller, de Burton, de Bacon ou d'Addison, c'est la personnalité même de l'auteur. Et l’on n’a rien dit quand on à constaté quil abonde en tours hardis et ingénieux, qui surprennent et qui renouvellent le plaisir ; en épithètes rares ou poétiques, véritables résumés de phrases, condensant la pensée comme chez les maîtres du langage ; en substantifs, qui font le mème oflice que ces épithètes, tenant lieu de clauses entières, sujet, relatif, verbe : substantifs et adjectifs allégeant et consolidant la

phrase, la faisant sinon rapide et pleine de mouvement, du moins frappante et comme nettoyée ; en mots créés par un écrivain pénétré du génie de la langue, parce qu'il est remonté à la période où elle était écrite dans toute sa verdeur, et qui use de toutes les libertés dont usaient Shakespeare et ses contemporains, formant des dérivés, employant l'adverbe comme adjectif, d’un substantif faisant un verbe. assemblant des mots composés, toutes particularités qu'Abbott a relevées chez les écrivains du xvir® siecle; en mots rafraichis, ravivés, rendus à leur sens physique, si inattendu, oublié qu'il était, que la révélation équivaut à une création nouvelle; en périphrases heureuses, ingénieusement plaisantes; en réminiscences des grands écrivains de génie, Shakespeare et Milton par exemple, s’harmonisant merveilleusement avec leur nouveau milieu ; en allusions qui enrichissent la pensée et la prolongent, sans l’égarer, vers l’objet suggéré ; en antithèses à la fois spirituelles et vraies ; en ambiguités qui n'ont pas que le mérite de l'esprit, mais qui ont une logique et parfois une signification profonde, etc... Dites encore que sa langue est une fine essence, qu'elle est d’un homme de goût et original qui a beaucoup lu, du meilleur et aussi du pire, avec une appréciation curieuse et vive de la forme, de l'expression plutôt, en tant qu'elle rend l’idée avec relief ou un nuancement délicat et subtil, qui a lentement et comme inconsciemment obtenu en lui-même un extrait de tous ces parfums qu'il a butinés. Ajoutez que cette langue est d’une richesse surprenante, qu'il n'est pas de phrase, pour ainsi dire, dans ces essais, qui n’ait son originalité d’allure, qui ne contienne quelque nouveauté, qui ne découvre une intention plaisante, spirituelle, poétique, un trait qu'on ne pourrait, sans perte, supprimer; qu’elle invite l'examen minutieux et le récompense toujours; qu'il n’est pas, comme Lamb l’a dit des tableaux d'Hogarth, un pouce carré de ces petites toiles, les Essais, qui soit une quantité négligeable (1). Cepéndant vous n'avez pas réussi à fixer le charme qui se dégage

(1) Il n’y aurait guère que ce point de contact entre le peintre humoristique et son humoristique admirateur. L'art de Lamb est plus riche et plus composite. Hogarth n’a ni ligne ni couleur. Lamb dispose d’une palette, sinon éclatante et très variée, du moins riche en nuances, en demi-teintes, en tons évanescents. Sa touche est spirituelle. Celle d’Hogarth est plutôt gauche et rude. Même leur humour est d'essence toute différente.

de la lecture du moindre essai d’Élia. Décrivez par le menu un beau visage — peignez le même, si vous êtes peintre, ce qui déjà est bien différent, — vous ne faites qu’une approche bien lointaine vers la réalité vivante. |

Ces petites œuvres étaient léchées. Lamb produisait péniblement (1). Parmi ce qui avait déjà müûri dans son esprit il choisissait encore. Des lettres à divers correspondants reproduisent les mêmes idées dans les mêmes termes. Il les reprendra, et, après un nouveau ciselage, elles entreront dans un essai (2). Parfois, pourtant, l’idée atteint du premier coup la forme définitive. Sa façon de corriger est bien celle de l'artiste : c’est la suppression (3). Certains éditeurs ont cru devoir restituer les passages retranchés : c’est une trahison. Les sentiments, il n’y touche pas ; ils sont définitifs, parce que sincères. Le moule même où se coulent ces sentiments semble aussi le plus souvent trouvé d’abord. Les corrections ne portent guère que sur les mots individuels. Nous avons deux rédactions de l'essai Un lit de mort, ou plutôt la lettre écrite à un ami, H. C. Robinson, et l’essai qu’il en tire moyennant quelques retouches. Leur comparaison montrerait quel soin méticuleux, quelle critique fine il apporte à ce travail (4).

(1) Ecrire était pour lui une tâche d’une difficulté presque insurmontable (Patmore). — Les plus enjoués des essais de C. Lamb étaient le résultat d’un travail cérébral intense ; il mettait quelquefois une semaine à élaborer une seule lettre plaisante à un ami. (W. Mathews.)

(2) Etudier les lettres et l’essai sur sa retraite. Remarquer cependant le peu d’altérations qu'exige une simple lettre à un ami pour devenir œuvre littéraire.

G) Il supprime dans la Préface des Derniers Essais un début et une conclusion, Dans l'essai On Books, plusieurs passages disparaissent, entre autres un, trop personnel, et qui n’était vraiment pas de très bon goût.

(4) En marge nous pourrons examiner ses corrections. Une négligence lui a échappé : lying dying. Elle est réparée. Une expression sujette à interprétation désobligeante : à cette heure j'espère que tout doit être fini (c'est-à-dire que le vieillard est mort), remplacée par : tout doit être fini- Un mot n’est pas dans le ton, il n’est pas assez naturel, assez simple dans cette note sincèrement émue : waxing devient getting. Oullive est changé en outlast : il importe d’insister plutôt sur l’idée de durée, parce que c’est l’idée de perte qu'il s’agit de mettre en relief. De mème, plus loin, died deviendra lost. Des mots inutiles à la clarté de l'expression sont supprimés, Ever since devient simplement since; dans the child he first knewme, first, superflu, est biffé. Quelques constructions sont légèrement retouchées. One song he had devient he had one song, plus naturel, plus logique dans le développement. Un gain sérieux est la substitution de

Tout en corrigeant, il sait ne pas effacer les traits de force de l'inspiration. Malgré les retouches l’œuvre garde une fraîcheur, une désinvolture, étonnantes. Elle ne trahit aucun effort. Il a Surtout, ce mystificateur, ce menteur plaisant, la superstition de la sincérité. Il avait découvert la supériorité de l’accent naïf sur tous les artifices du styliste. On se rappelle qu'après avoir cité un passage émouvant d'un de ses vieux dramaturges, il s’était écrié : «Je ne le lis jamais que les oreilles ne me tintent ». IL sentait que c'était un commentaire éloquent dans son absence d'artifice. On a dit de lui qu'il a fait en prose ce que Keats fit en vers, de l’art pour l’art. Rien n’est plus exagéré. Cela suppose une sorte d'insincérité : les mots, qui ne sont que le véhicule de la pensée, devenant plus importants que la pensée elle-même. Si, par exemple, sa diction est souvent poétique, c’est qu'il avait des parties de poète (1). Nous avons remarqué que, de même que Bacon, il prouve par des images. Il arrive même que, dans le feu de l’inspiration, sa phrase se colore, se rythme et tombe, comme d'’ellemême, dans l'allitération (2). Mais, à côté des passages fantaisistes ou poétiques, il faut rappeler ceux où la langue est presque exclusivement, pour lui appliquer les épithètes dont il caractérise une plaisanterie, (bonne, fraîche et sentant le terroir (3) ».

puzzle out à make out; cela marque mieux la difficulté du déchiffrement du vieux texte, Il disait d’abord : 1 cry while I enumerale these trifles, Il change enumerate en indite qui forme antithèse avec trifles. His poor good girls, un peu vite dit, se relève en his poor girls, compact of solid goodness, qui insiste davantage sur la qualité et dans une forme plus imagée, plus expressive. Plusieurs expressions sont ainsi remplacées par d’autres plus raffinées : doubtful Latin devient equivocal Latin, diverting devient pleasant. Ces épithètes sont plus lambesques. Threats of an invasion devient a threatened invasion, plus resserré, d’un style plus curieux. Nous ne parlons pas des altérations introduites dans le but d'effacer les allusions indiscrètes. Dans La veille de l’an il avait d’abord écrit : bells, the music most bordering upon heaven. Il remplace ensuite most par nighest qui est un gain considérable et qui donne une expression bien caractéristique de sa manière heureuse.

() His feeble shout of discovered daylight (Chimney Sweepers) The brandished weapon of his victorious art. pour brandished vicloriously (bid.).

(2) Il décrit l’'Ariane du Titien. Precipitous with his reeling salyr roul about him repeopling and re-illumining suddenly the waste places, drunk with a new fury beyond the grape, Bacchus, born in Jire, fire-like fings himself at the Cretan (Barrenness of the Imaginative Faculty].

(3) Popular Fallacies, TI.

De même on parle de style épigrammatique et l’on se rappelle des passages de causerie abandonnée où l’auteur raconte ses souvenirs, s'arrête en cours de route aux détails du chemin, fait une nouvelle pause, puis repart encore avec la désinvolture de la conversation familière (1). C’est le bavardage à la Cowley ou à la Sir William Temple, que Lamb admire dans l’un de ses essais et dont il retrouve si bien le secret. Et, lorsqu'on mentionne ce style bavard, il vous revient à l'esprit un de ces morceaux d’un ciselé curieux dont nous avons rencontré tant d'exemples. Et l'on admire cette surprenante souplesse et, au milieu des tons variés, la persistance de cette personnalité si caractéristique, si originale, jamais méconnaissable, qu'il n’est nulle part permis d'ignorer !

C’est là, en dernière analyse, que réside son charme. Toutes les qualités qu'on vient d'énumérer en sont des éléments, certes, mais non les principaux. Nous connaissons beaucoup d'écrivains ingénieux, brillants, débordants de fantaisie, pétillants d'esprit, riches en humour, pour lesquels l'admiration est modérée et ne va pas à un culte, ni n’engendre des dévots, comme c'est le cas pour Lamb. Ce n’est pas le mérite intrinsèque des objets décrits qui éveille notre plaisir. Ce sont des riens, le plus souvent. C’est le caractère de Lamb lui-même qui nous attire, teignant de ses couleurs l’objet mis sous nos yeux et c'est la réflexion de ce caractère dans l’objet qui arrête notre esprit. C’est à la même cause qu'Addison, que Sterne, doivent une partie de leur popularité (2). Car il y a eu des écrivains d’une philosophie plus profonde dans la critique, qui ont traité des sujets plus intéressants et dans une diction plus colorée. Lamb, comme Sterne, nous intéresse à ses moindres mouvements. Il y à chez lui ce qu'il aimait lui-même trouver dans Sir W. Temple. Il se plaisait à voir « l’homme d'Etat retiré percer dans ses essais (3) ». Heureux, il l'écoute dire la taille de ses orangers, le goût de ses pêches et de ses raisins « que des Français déclaraient égaler ceux de France ». Il est toujours agréable de sentir l'homme sous l'écrivain.

() On some of the Old Actors. Le passage commençant par : Je suis brouillé avec les dates; les parenthèses s'ouvrent dans les parenthèses et la phrase reprend comme elle peut.

(2) Disraeli /Lit. Miscel.).

G) The genteel Style of Writing.

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