CHAPITRE VII
On peut dire que Lamb est né critique. Tout jeune encore et inconnu, il se faisait écouter de ses amis, les poètes Coleridge, Southey, Wordsworth. Par lui Coleridge se voyait reprocher son enflure (1), Southey était encouragé à exploiter la veine où il excellait, la narration simple; Wordsworth était mis en garde contre sa manie moralisante capable de gâter une œuvre d'art.
Il fut avant tout un initiateur, un réveilleur. La publication de ses spécimens dramatiques, si « pleins de critique originale exprimée avec toute la fraîcheur de l'originalité » (2), a rappelé à ses contemporains que Shakespeare, quoique de beaucoup le plus grand des poètes dramatiques du siècle d’Elisabeth, n'avait pas été seul, mais qu’il était entouré d’une pléiade de génies riches et variés. Parmi eux, un particulièrement avait, par sa puissance à exciter l'horreur, par sa maîtrise de la douleur affolante et surnaturelle, exercé sur le fond mélancolique de sa nature une fascination irrésistible. On ne peut lire Webster sans se rappeler Charles Lamb. Etles rêveries bizarres et solennelles de Sir Thomas Browne, c’est par lui, elles aussi, qu’elles ont été signalées à notre admiration souriante.
Sans doute, ce retour au xvie et au xvir° siècle était dans l'air. Sans doute il se serait fait sans lui. Il n’en reste pas moins qu'il l'a hâté, qu'il l’a éclairé, Nul plus que lui n'éprouvait pour leurs œuvres cette appréciation sincère et enthousiaste qui est contagion.
(1) Elle lui arrache des protestations caractéristiques. Z allow no hot beds in the gardens of Parnassus. {Letter to Coleridge. Nov. 8, 1996). — I hate made dishes at the Muses’ banquet. {Letter to Coleridge. Feb. 13, 1797).
(2) Coleridge.
Il avait tout pour réussir dans son entreprise. N'offrait-il pas en lui comme un extrait délicat de toutes ces essences qu'il recommandait? Il adopte le moyen le plus simple, le plus direct et le plus eflicace. Au lieu de disserter sur les auteurs qu'il veut faire connaitre, il met sous les yeux du public des traits de leur beauté. Le mérite qui l'a arrèté devant le passage, il le dit, il le crie avec émotion. Comme c'est l'homme lui-même qui parle à son âme, il découvre d'emblée la caractéristique individuelle d’un génie, ce qui fait qu’il est lui, ce qui le différencie de ses congénères. C’est là le trait marquant de sa critique. Le signaler c’est faire d'elle le plus grand éloge, si le génie est précisément la manifestation d'une individualité exceptionnelle.
Aucun appareil. Il ne fait pas profession de critique. Il est un curieux de lettres qui dit sa jouissance. Il ne prétend pas faire une analyse méthodique et systématique d’un tempérament d'artiste. Dans la chaleur de son admiration du point spécial qui l'a séduit, il a la parole précise, imagée, éloquente. Sa démonstration est une avance continuelle, comme l’a très bien remarqué Coleridge. Une édification se fait devant nous à laquelle contribue chaque phrase nouvelle. Et l'on ne peut mieux s'en convaincre qu'en prenant après lui Hazlitt, dont les critiques, qui ne sont que des imitations des siennes, piétinent sur place, la pensée tournant constamment sur elle-même sans autre gain qu'une répétition brillante. Lamb, que ne tourmente pas le souei d'être complet, ne prononce que les jugements qui s'imposent à lui. Il ne vient pas s y mêler cette part de critique que l'on s'impose comme une tâche et qui n'a plus la même valeur de spontanéité, le même accent frappant de conviction. Le métier a cette exigence nuisible à la bonté de l'œuvre, sans compter la nécessité de produire pour vivre. La critique de Lamb toute jaillissante du profond de l'homme de goût, critique par occasion, aux jours d'inspiration, n’a pas eu à souffrir de ces influences détériorantes.
Avee son tempérament, il n'était pas question de la critique pseudo-classique, basée sur les règles d'Aristote et qui, d'ailleurs, avait fait son temps. Il ne continuait pas davantage la critique fondée sur l'érudition et sur la logique qui, chez Johnson, malgré toute sa puissance de raisonnement, a été plus fatale aux œuvres d'imagination qu'on ne l'aurait pu supposer, Il jouit d'une œuvre
ès
d'art et dit sa jouissance. Lamb, dit Hazlitt « critique sur son palais, comme un gourmet goûte les olives. »
Les jugements si pénétrants que nous avons rencontrés dans ses lettres, il les jetait çà et là en prodigue. Les marges de ses auteurs en recueillaient : c’est là l’origine de son essai sur Wither. Sa conversation, nous dit-on, était pleine d'aperçus lumineux sur les âmes disparues dont il avait lu le reflet dans leurs livres. Nul doute que Hazlitt n'ait ramassé et thésaurisé beaucoup de ces perles que son ami laissait tomber avec une rare insouciance. Il était trop modeste pour s’ériger en critique. On se rappelle le tourment que ce lui était de se mettre à écrire un article sur une œuvre de Wordsworth. S'il a écrit ses rares grands morceaux de critique, ce fut sous le coup d’une provocation. Aussi les conçoit-il comme des plaidoyers. Là encore le plus souvent il s’efface modestement, timidement, derrière son client. Il le laisse le plus possible parler pour lui-même : ainsi pour Sir P. Sydney, dont Hazlitt avait médit. Quand il nous présente Sir W. Temple, l'écrivain honnête homme, il se borne à donner de lui une suite de citations. Il se contente de signaler l'aimable ton de causerie des passages et que, dessous, perce l’homme d'Etat retiré. Il ne triomphe pas au sujet de son auteur. Il le goûte, si l’on peut dire, sur la langue de ses lecteurs.
Mais il est incomplet. Il ne s'attache qu’à découvrir des beautés et passe sous silence les défauts. C'est vrai, était de ces hommes qui, lorsque leur ami est borgne, ne le regardent que de profil. Et, après tout, n’est-ce pas le plus beau du rôle de la critique que de faire admirer le beau ? Averti, on saura faire les restrictions nécessaires,
Hazlitt lui reproche, avec quelque raison, de se complaire dans la lecture de l’illisible. Rien pour lui n’est trop rebutant. Il y a là comme une gageure. Il est poussé par un certain esprit de contradiction (il ne faudrait pas en exagérer la dose) à aimer ce qui répugne aux autres. Non qu’il y ait là une attitude, une affectation, comme Hazlitt semble parfois l'insinuer dans ses moments d'irritation nerveuse. Il y a chez lui une pointe de sybaritisme. Les vrais romantiques ont tous eu de ces perversités de goût.
Mais, s’il fait ses délices de Drummond of Hawthornden, de la duchesse de Newcastle et consorts, il ne faut pas oublier son
culte pour le naïf Bunyan, le candide Walton, et qu’il sut allier une admiration sincère de Pope à une appréciation, très méritoire alors, du génie méconnu de Wordsworth. Cela suflit à établir combien large était son goût.
Enfin il est paradoxal. En apparence seulement, et dans la forme surtout. Il allait volontiers à l'extrême, toujours dans cet esprit d'innocente contradiction. Au fond, si l’on y prend garde, il a toujours raison, guidé qu'il est par une lumineuse intelligence, une appréciation instinctive de la vérité de la vie et de l'art, un goût qui, pour être curieux, ne cesse pas d’être sûr. Il a prétendu pourtant que les pièces de Shakespeare, ce comédien-auteur, sont impropres à la scène ? À vrai dire, il n'aurait pas émis cette opinion sur les pièces d’un Scribe, par exemple, qui n’ont que ce seul mérite. Mais, dans son idée, c’est le plus enthousiaste éloge qu'il puisse faire de chefs-d'œuvre auxquels aucune interprétation humaine ne saurait rendre justice. Interrogeons-nous. Ne nous est-il pas arrivé, en lisant Lear, puisque c’est sur cette pièce surtout que se base son argumentation, de voir, des yeux de l'esprit, avec un frisson d’épouvante, la scène d'horreur où le vieux roi subit, chancelant sous les coups, les assauts formidables de la tempête qui balaie la lande désolée et de celle, autrement cruelle, qui déracine sa raison ? Quelle représentation physique égalera jamais la réalisation idéale que notre âme échauffée forge avec les matériaux de la pensée, si supérieurs à tout ce qui tombe sous nos sens imparfaits ? N'’arrive-t-il pas qu’un musicien, à la lecture d’une partition, entende en lui un orchestre idéal interpréter l'œuvre avec le maximum d’expression que jamais orchestre humain n'atteindra ? Cela suppose un musicien qui sorte du commun. De même, pour sentir la force dramatique de la scène de Lear, il faut une âme d'artiste qui n’est pas donnée à tous. Et c’est pourquoi il serait malheureux que Lamb fût pris au mot, — bien contre son gré, sans aucun doute. On peut faire remarquer qu'il est ici consistant avec sa condamnation des éditions illustrées. Et l'on peut aussi demander si beaucoup n'ont pas été désappointés en voyant porter à la scène un roman dont ils s'étaient autrement représentés les héros. Tous les imaginatifs se rencontreront ici avec lui. Son seul tort est une pointe d’exagération dans l’expres-
ne.
sion de sa pensée. Elle y gagne d’être plus frappante. Elle n’y perd rien de sa profonde vérité.
Quand il nous assure que la comédie de Congreve, à force d'immoralité, cesse d'être immorale, il ne dit pas non plus cette énormité qu'il affecte de débiter. Seuls les esprits tout d’une pièce s'y tromperont, On peut admettre, ce semble, que l’art se place dans une atmosphère spéciale telle que les conditions normales de la vie s'effacent, disparaissent, se laissent complètement oublier. Nous sommes dans le domaine de l'irréel, comme dans ce monde d'avant la perspective qu'est une tasse de Chine. Lamb, fin connaisseur en matière de théâtre, a bien vu que là où de telles œuvres péchaient et rendaient sa défense difficile c'était par la part de réalité, de concession aux conditions ordinaires de la vie, qu'elles laissaient inconsciemment s’infiltrer. Ce qui ressort de sa démonstration, c'est que l'art de ses auteurs était limité. Ici encore, comme dans le cas de Lear, il plaide la cause de l'élite. Avait-l, en matière d'art, à tenir compte du public ignorant ? Si, malgré tout, on persiste à trouver qu'il va un peu loin, qu'on pense qu'il réagissait contre l’'hypocrite comédie vertueuse et pseudo-réaliste de son temps, plus menteuse et plus malfaisante que la comédie artificielle qu'il lui opposait.
Se trompe-t-il, comme on le lui a reproché, dans la critique d'un passage de Milton ? Milton, dit-il, a manqué à son ordinaire bienséance en faisant tenter le Christ par Satan à l’aide de l’étalage d'un amoncellement de viandes recherchées, alors que les rêves du divin jeûneur, qui ne lui présentaient queles plus simples aliments, auraient dû mieux renseigner le poète. De Quincey dit que Lamb n'a pas remarqué la beauté poétique du contraste produit par l'apparition du festin somptueux dans la solitude du désert : pauvre argumentation de littérateur. Le style seul sauve cette peinture d'une vulgarité théâtrale et toute cette partie du Paradis Perdu est faible (1). La critique de Lamb est très juste.
Sa critique d'art, on le comprendra, n’est pas de notre compétence. Elle est éloquente sur Hogarth. Elle est poétique sur le Titien. Il est visible qu’elle ne touche que les qualités suggestives
(x) C’est l’avis de Stopford Brooke, Voir Millon (Classical Writers). Il ne cite d’ailleurs pas Lamb.
et imaginatives d’un tableau. Elle n’aborde pas les qualités picturales. A-t-il raison de reprocher un manque d'imagination aux artistes ses contemporains ? Pourquoi n'a-t-il pas reconnu un Turner ? Ce sont là questions qui regardent les spécialistes. Il nous frappe seulement que cette critique le passionnait autant que la critique littéraire.
L'œuvre critique de Lamb, avec ses limitations, est admirable. Un trait noté par lui est un trait intime, profond, essentiel. Un de ses jugements condensés est plus révélateur que beaucoup d’analyses logiquement construites et qui semblent ne rien laisser dans l'ombre de la personnalité d'un écrivain de génie. Enfin, alors que beaucoup de critiques nous apportent des appréciations d'œuvres qui nous donnent l'illusion que nous n’avons plus rien à y trouver, des jugements qui nous dispensent de penser, sa critique à lui est un coup de fouet à notre curiosité.