‹ Charles Lamb: Sa vie et ses œuvresChapitre 4 sur 28 · SONNETS ET VERS BLANCS · texte numérisé non relu

SONNETS ET VERS BLANCS

Le 23 Novembre 1789 était dressé l'acte par lequel les admimistrateurs de Christ’s Hospital rendaient Charles à sa famille. Le fait que ce document (1) est signé de Mrs Lamb, tendrait à établir que déjà les facultés du père avaient baissé. IL avait quitté le service de Mr. Salt, avec une pension. Les modiques ressources de la famille se trouvaient ainsi encore diminuées. Hazlitt parle de la « misère sordide» des Lamb. Mary travaillait dans les modes depuis quatre années (2).

On trouva, pour Charles, un emploi de commis à South Sea House, où John était déja employé. Il fut mis à la comptabilité. Il est probable que l'influence des Plumer du Hertfordshire, pour le compte de qui Mrs Field gardait le manoir de Blakesware, ne fut pas étrangère à l'admission des deux frères dans cette maison. Un Plumer, bâtard de cette famille, était en effet dans ces bureaux.

Les appointements du débutant furent forcément bien modestes : environ vingt-sept livres ou un peu moins de sept cents francs par an (3).

Charles trouva la transition triste (4), à quatorze ans, des

(1) Document publié pour la premiére fois en 1897.

(2) « Dans mon jeune âge j’ai passé onze années à travailler à l'aiguille pour gagner ma vie », dit-elle dans un article qu’elle donna au British Lady”’s Magazine.

(3) D’après un document récemment découvert à l’Albert Museum d'Exe- . ter, un reçu de Lamb au secrétaire de la Compagnie.

(4) The Superannuated Man.

abondantes récréations, des fréquents intervalles de congé des années d'école aux huit, neuf et parfois dix heures de présence au bureau. » Il avait aspiré à une autre existence. Tout la lui interdisait, il le savait bien. Il avait dû envisager ce dénouement et s’y résigner d'avance. Cependant la venue en contact avec la réalité dès longtemps entrevue ne laisse pas de froisser et de meurtrir. Avoir goûté aux jouissances intellectuelles, n’en pas connaître d’autres et, un beau jour, s’atteler à la besogne servile et machinale dû commis, c’est là un amer désenchantement. Il fallait désormais pâlir sur « les chiffres qui ne disent rien au cœur », frayer avec des compagnons avec qui «il n'avait pas une idée commune, pas un goût commun | »

A en juger par l'impression qu’il nous a laissée sur Soulb Sea House, il ne fut pas trop complètement dépaysé. Il y avait encore une sorte de recueillement dans cette maison, fantôme magnifique d’une splendeur éphémère. Les dix premières années d’exploitation de la Compagnie de la Mer du Sud, qui jouissait du monopole du commerce des colonies sud-américaines, avaient été un rêve doré terminé brutalement en 1720 par un lamentable réveil. Des milliers de ruines étaient consommées. Les biens des directeurs saisis et les créanciers désintéressés au taux de 33 pour cent, la maison, tant bien que mal, était restée debout. On y entretenait un semblant d'activité, les affaires y étant insignifiantes. Les opérations se bornaient presque uniquement à toucher les intérêts d’un capital déposé dans les caisses de l'Etat et 8.000 livres sterling servies par le Trésor pour couvrir les frais d'administration.

Dans cette maison ruinée, Lamb retrouve la vision du grand passé. Les énormes livres de commerce du début de l'exploitation, que le moderne commis atteignait parfois, à ses heures de loisir, sur les rayons où ils moisissaient en piles imposantes, avec le regret que ce ne fussent pas d’autres volumes, évoquaient à son imagination de vagues figures de comptables d'autrefois plus grands que ceux du présent. Au lieu du tourbillon des affaires, qui lui eût donné le vertige, il trouvait là une quiétude claustrale. Les hôtes du lieu eux-mêmes n'étaient pas inintéressants. L'un des directeurs, Joseph Paice, qui l’initia aux mystères de la tenue des livres et lui a inculqué ce qu’il peut bien savoir de son métier, a laissé dans son cœur un sentiment de reconnaissance. Les autres

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offrirent un champ assez riche à son acuité d'observation. € C’étaient (r) des hommes d'une tournure d'esprit curieuse et spéculative : antiques comme les lieux; des originaux. Placés, pour la plupart, dans cette maison, dans l’âge mûr ou même plus tard encore, ils y apportaient nécessairement leurs habitudes et leurs bizarreries distinctes, non mitigées… C’étaient en somme d’agréables compagnons, très causeurs. » Il dut plus d’une fois écouter cet Evans, «très éloquent sur le sujet du vieux et du nouveau Londres.. » et qui avait « mainte plaisante anecdote. sur ces figures grotesques que Hogarth a immortalisées dans son tableau de « Midi », lesdignes descendants de ces héroïques confesseurs de la foi qui, fuyant en ce pays le courroux de Louis le quatorzième et de ses dragons, entretinrent vivante la flamme d’une religion pure dans les obscurités protectrices de Hog Lane et le voisinage de Seven Dials ». Il dut goûter les reparties et les bons mots de Henry Mann, « l’auteur », qui criblait les hommes politiques du temps de ses lardons et laissa deux volumes épigrammatiques. Charles n’était donc pas exilé parmi les Scythes.

Si seulement il avait trouvé des satisfactions en rentrant au logis ! Maïs là il voyait son père etsa mère décliner, et Mary, dont la santé réclamait des ménagements (sa pauvre tête n'étant pas bien solide) peiner et s’acheminer vers un épuisement menaçant. Entre ce père en enfance, cette mère paralysée, cette sœur déprimée, il devait faire triste en vérité !

De loin en loin Charles va revoir ses anciens condisciples. Leigh Hunt, qui passa sept années à Christ’s Hospital, le vit souvent sous les cloîtres et se rappelle « son visage pensif (2), brun. beau, et bon » et «sa démarche caractéristique. Il se balançait d’un mouvement moitié involontaire et inconscient, moitié effort pour paraître à l’aise. » Déjà il s’habillait avec la simplicité d’un Quaker.

Coleridge, les jours de sortie, venait parfois s'asseoir à l’humble foyer du Temple que son ardente éloquence réchauffait. Mary, elle aussi, était sous le charme. Ou bien les deux amis se rencontraient dans la salle enfumée de quelque taverne située dans le

(G) South Sea House.

(2) Leigh Hunt. Autobiography.

voisinage de la vieille école. Mais Coleridge va partir pour Funiversité. Adieu ces soirées et ces soupers des dieux (1) !

Une anecdote rapportée par Le Grice est trop curieuse pour être négligée. On y voit Lamb ami d’une douce gaieté et se prêtant de bonne grâce à la plaisanterie. Elle met en relief ce caractère doux, facile, dépourvu de toute prétention. Elle fait comprendre, dès maintenant, comment cet aimable compagnon ne compta jamais d’ennemis. « Dans la première année de sa vie de commis, Lamb passa la soirée du 5 novembre (2), avec quelques-uns de ses anciens condisciples, qui, amusés par les bords particulièrement larges et flottants de son chapeau rond, les relevèrent en forme de tricorne. Lamb n’y changea rien, mais reprit le chemin du Temple de son pas de flâneur. Comme il descendait Ludgate Hill, des jeunes gens, qui semblaient n’avoir pas passé la London Tavern sans y faire une pause, s’écrièrent: « Le voilà bien le véritable Guy ! — Ce n’est pas un mannequin, celui-là ! » et, là-dessus, ils l'empoignèrent et, lui faisant un siège de leurs bras, ils l’'emportèrent, l’assirent sur une borne dans Saint Paul’s Churchyard, et l'y laissèrent. Cette histoire, Lamb la contait si sérieusement qu’on ne douta jamais de son authenticité. Il porta pendant maintes soirées son tricorne et en garda le nom de (Guy », si bien que certaines personnes ne l'ont assez longtemps connu que sous ce nom. » :

Il retourna au théâtre, dont l’avait sevré la règle inflexible de Christ's Hospital. Les premières soirées furent une désillusion. « Le dévot était retourné au temple devenu rationaliste (3). » Ce désenchantement fut de courte durée et, dès lors, le théâtre devint pour lui la plus délicieuse des récréations.

Un séjour à Margate, pour combattre par un changement d'air la dépression physique dont souffrait Mary, nous montre le frère et la sœur vivant pendant une semaine cette existence qu’ils mèneront tout à l'heure, qui sera si touchante et qu'interrompra la mort seule. « Beaucoup de circonstances, écrit Charles, se combi-

Q) Noctes cœnæque deum. Lettre à Coleridge du 16 janvier. (2) Ce jour-là, anniversaire du complot des poudres, Guy Fawkes est

brûlé en efligie et c’est l’occasion de réjouissances plus ou moins carnavalesques. |

(3) My first Play.

nèrent pour en faire les meilleures vacances de ma vie (1). Nous n'avions ni l’un ni l’autre vu la mer; et nous n’avions jamais été absents de la maison ensemble si longtemps. » Ensemble ils lurent pour la première fois Burns (2). Et Charles Lamb fut conquis par le génie si sincère du poète écossais.

- Le 5 avril 1792, Charles Lamb passe de South Sea House à East India House (3), très grosse maison qui importait l’indigo, le thé, les épices et les étoffes pour les vendre périodiquement aux enchères. 11 fut admis, grâce probablement à l'influence de Salt, selon Proctor (4), et cautionné, pour une somme de 500 livres sterling, par son frère John Lamb et Peter Pierson, un des vieux Benchers de l’Essai d’'Elia (5), comme surnuméraire, recevant une gratification annuelle de 30 livres, c’est-à-dire 950 francs (6). Dans cette maison il devait rester trente-trois ans.

() The Old Margate Hoy.

(2) Rosamund Gray.

(3) Dans Leadenhall Street.

(4) Miss Manning, dans ses Family Pictures, dit que ce fut son grandoncle, Mr Joseph Paice, qui obtint pour Lamb d'abord la place de commis à South Sea House, puis le poste de East India House par l'influence de Sir Francis Baring, président de cette dernière Compagnie. Mais, dans une lettre du 27 décembre 1798, Lamb presse Southey de faire agir un ami comun, John May, auprès de Sir Francis PBaring pour obtenir la nomination d’un jeune homme à India House. Si Lamb avait eu son poste par l’intervention de Paice auprès de Sir Francis.n’aurait-il pas été frapper à la même porte pour servir son candidat? Et n'est-il pas étrange que dans cette affaire il n’ait fait aucune allusion à l'obligation qu’il avait à Sir Francis ? Au contraire, il dit, au début de la lettre, n'avoir nul besoin pour lui-même de l'influence de Sir Francis Baring qu’on lui a autrefois offerte. Il semble que Miss Manning, s'en remettant à des traditions de famille. ait exagéré l’aide prêtée à Lamb par Joseph Paice.

(5) A la mort de Peter Pierson, James White le remplaça et, celui-ci, mourant en 1820, eut comme successeur Martin Burney. À John Lamb, mort en 1821, se substitua le D: Stoddart.

(6) Vidons tout de suite la question de ses appointements. Il dut faire trois ans de surnumérariat. La quatrième année son salaire fut de 40 livres. Il fut porté, l’année suivante, à 70 et au bout d’une autre année à 80. En 1799, il se montait à 90 livres et désormais, jusqu’en 1814, Lamb eut une augmentation de 10 livres tous les deux ans. A partir de 1800, il reçut aussi chaque année, une gratification importante qui commença par être de 30 livres et s’éleva à 80 livres en 1814. En 1815, à la suite d’une réorganisation de la maison, le salaire de Lamb se trouve être de 480 livres. Il est de 700 livres en 1821, pour rester tel jusqu’à la veille de sa retraite où il devient de 730 livres. Il convient encore de tenir compte d’une somme annuelle de 10

« Serré », de dix heures du matin à quatre heures du soir, «entre quatre murs» (1), dans un bureau souvent « sombre comme l’Erèbe », le plus souvent « écrivant à la chandelle », condamné à ne jamais voir le soleil pendant six heures par jour, et, en fait, à l’ignorer en hiver, saison mortelle, il commence, de sa belle main de commis, la rédaction de ses « Œuvres Complètes », ces livres de commerce qui s’empilent autour de lui, non sans dérober parfois à la Compagnie le temps de noircir d'essais poétiques les feuilles volantes et les verso d’imprimés qui trainent sur son pupitre ou d'écrire à un correspondant au milieu d'interruptions malencontreuses. Ce n’était plusici l'intéressante collection d'originaux de South Sea House.

Il était entouré de commis de carrière, terriblement ternes et prosaïques et dont le genre d'esprit n’était pas très relevé. De plus l'activité était réelle et, pour une tête plutôt amie du recueillement et de la rêverie, souvent harassante. Ajoutez à cela que Lamb. fonctionnaire consciencieux, était peut-être trop pénétré du sentiment de sa responsabilité et, ayant toujours peur qu'on trouvât à redire à sa besogne, se maintenait ainsi dans un état d'esprit inquiet et troublé.

Si l’on constate que le bureau ne contenait pas un homme qui pût être un ami pour Charles Lamb, qu'on n'aille pas croire surtout que celui-ci monträt à ses collègues le moindre dédain, le plus petit éloignement, qu'il fût même d'humeur désagréable avec eux; ce serait méconnaître le bon sens, le caractère timide et doux de ce charmant esprit, Aussi bien là qu’à l’école il sut se faire aimer (2). Il sut se prêter aux saillies plus ou moins spirituelles de ses camarades de chaîne, à leurs manies insipides mêmes. Dire que parfois il n'y prenait pas plaisir serait exagérer. Seulement

livres allouée au commis qui prenait son mois decongé afin, sans doute, de lui permettre un petit voyage. — Nous trouvons ces renseignements précis dans le Macmillan’s Magazine, January 1895.

(1) Lettre à Mrs Collier, datée : de mon antre de Leadenhall, — Il y avait une heure d'interruption, de 1 h. à 2 h., pour le déjeuner.

(2) I fit de nombreux amis parmi ses collègues. Les noms de Chambers, Dodwell, Plumley, Evans, reviennent dans ses lettres, comme aussi ceux de Bye («qui faisait de la poésie à peu près comme on pourrait supposer que Pétrarque en eût fait, si Pétrarque était né sot ») et John Brook Pulham, qui fit de Lamb un croquis très ressemblant.

certaines aspirations qui étaient en lui n'étaient pas satisfaites et c'était une consolation pour lui de retrouver, par exemple, James White, avec qui nous pouvons nous le figurer s’essayant à la diction élisabéthaine, à des concetti bizarres, se grisant de vocables archaïques et y trouvant une jouissance littéraire fine et délicate, ou aiguisant l’épigramme avec Allen, € au sourire amical, au rire plus cordial encore », à la plaisanterie volontiers assez grosse, toujours prêt à jouer quelque bon tour à son prochain. Enfin, dans l'hiver de 1794, on devine avec quelle joie il salue le retour de Coleridge.

Nous avons laissé Coleridge à Christ's Hospital. IL y demeura jusqu'à dix-neuf ans. Féru de métaphysique jusqu’à dix-sept ans, il avait été guéri de cette passion par deux autres passions : celle de la poésie,qui s'empare de lui à la lecture des sonnets de Bowles, et son amour pour la fille aînée d'une veuve dont le fils, élève de Christ s Hospital, était son protégé. Il part alors pour l’université de Cambridge, y fait des études assez décousues, tient surtout un petit cénacle dont il est l’âme, s'occupe dejà de questions politiques, produit pendant les vacances de l’année 1793, en Devonshire, un des plus caractéristiques de ses «poèmes de jeunesse » les Chants des Pixies (1) et, soudain, dans les derniers mois de cette même année, prend une résolution aussi subite que singulière : il quitte Cambridge et, soit désespoir d'amour, soit abattement causé par quelques dettes, vient à Londres, la bourse fort peu garnie, et, au bout de quelques jours, pressé par le besoin, il s'engage, sous le nom de Silas Titus Comberback (S. T. C.), (2) au 15e dragons! Vit-il Charles Lamb dans ces conjonctures ? Les deux amis eurent-ils des conciliabules avant que Coleridge fit ce coup de tête ? Non, selon toute apparence. Il ne se trouve aucune allusion à cette affaire dans les lettres, dans les souvenirs de Charles Lamb. Cela peut paraître surprenant, d’autant que cela fournissait à son humour matière à s'exercer plus tard. La seule allusion à cette étrange aventure est la mention du nom d'emprunt de Coleridge, ‘dans les deux Races d'hommes. Au bout de quatre mois de service, il parvient à se faire libérer.

(1) C'est-à-dire : des fées.

(2) Lamb dit Comberbaich.

Après des vacances passées à. Bristol, il retourne en septembre à l'université, qu'il quitte enfin pour venir à Londres, où il passe un hiver, l'hiver de 179%.

Les soirées que Charles passe avec lui durant cet heureux hiver, dans la petite salle enfumée de la taverne de Newgate Street, à l'enseigne de « The Salutation and Cat, » resteront un souvenir volontiers évoqué. Bien tard dans sa vie il parlera encore à Talfourd, « l'œil humide et la lèvre frémissante, » de Coleridge en ces jeunes années, disant : (Que ne l’avez-vous vu au printemps de son génie, à un souper dans la petite salle sablée de la vieille hôtellerie » ! { O noctes cæœnæque Deum/]» s’écriera Lamb en 1797 (1). « Anglice — Welsh rabbit, punch and poesy.» Lui-même à ce moment, il fait quelques timides essais en vers (2). Ils sont tous deux sous le charme de ce Bowles qui, avec ses quatorze, puis vingt sonnets plaintifs, aujourd’hui oubliés, quoique non illisibles, eut l'étrange fortune d'enthousiasmer Wordsworth, Southey et Coleridge, par un phénomène identique à celui de Monk Lewis admiré par Walter Scott. Coleridge rencontra en lui «le premier poète qui combinàt des pensées naturelles avec une diction natuturelle ». Il ne connaissait pas alors La Tâche de Cowper, quoiqu'elle eût paru dès 1785. Ces tendres effusions, en une langue harmonieuse et pure, de sentiments mélancoliques suggérés par les spectacles de la nature, fussent-ils les plus gais, à une âme meurtrie par la perte récente d'une bien-aimée, continuaient la veine élégiaque de Shenstone, de Gray, de Collins, de Warton, mais avec une note plus personnelle. L’attitude de Bowles avait quelque chose de plus moderne que celle des élégiaques du XVIII: siècle. Elle était d'accord avec la future doctrine de Coleridge que :

Nous ne recevons que ce que nous donnons, Et c’est dans notre vie seule que vit la nature. Nôtre est sa robe de noces, nôtre son linceul (3).

Il n'allait pas chercher de sombres couleurs au dehors, dans les \

@) Letter to Coleridge. Jan. 16, 1993.

(2) Le Morning Chronicle publie son sonnet à Mrs Siddons au milieu de poèmes de Coleridge. C’est probablement la première fois que Lamb se vit imprimer.

G) Dejection. An ode. 1802.

grottes, les cavernes, l'horreur des ténèbres, les vallées crépusculaires ; son humeur mélancolique colorait les choses (r).

Les entretiens des deux amis (si l’on peut ainsi appeler ce qui, le plus souvent, était de longs monologues de l’éloquent Coleridge) ne roulaient pas uniquement sur la poésie. Plein de ses rèves (pantisocratiques », du plan de la république idéale qu’il méditait de fonder, Coleridge, plus d’une fois, dut se laisser entraîner à ses belles théories philosophiques, que Lamb, qui toujours eut un bon sens solide et un vif sentiment de la réalité, écoutait avec quelque scepticisme. Il goûtait davantage. sans doute, les exhortations religieuses qui entretenaient en lui le souci d'une tenue morale élevée et un courage à supporter les déboires de sa vie.

Coleridge, parfois, s’asseyait encore au foyer des Lamb. IL vit Charles, dans son rôle de frère aimant, entourer de soins prévenants Mary sérieusement malade d'un de ces accès de fièvre violente que le surmenage provoquait chez elle ; il le trouva profondément affecté et qui envisageait l'avenir avec effroi. Il chercha à le consoler par ces accents vraiment prophétiques :

Courage cher Charles, tu choieras ta meilleure amie maintes années .. Non sans intérêt j'ai observé

La chère fille — son âme affectueuse, mais sage,

Son esprit poli aussi doux que les gloires qui voltigent

Et se jouent autour de la tête d’un saint enfant.

(1) H. A.Beers. À History of English Romanticism in the Nineteenth Century. Ch. 11.

Beers choisit ce spécimen des sonnets de Bowles. Il est en effet des plus caractéristiques. Sonnet XX. Novembre 1702.

Il y a une musique étrange dans le vent qui souflle Quand noircit le ciel d'automne et que tout seul Tu es allé sous le froid couvert du bois sombre Dont les arbres antiques, penchés sur le rude coteau, Se bercent et par instants sèment leur chevelure desséchée. Si dans de tels ombrages, sous leur murmure, Tu passas naguère les heures plus heureuses du printemps, Avec tristesse tu observeras l’année qui se flétrit, Surtout si une avec qui tu partageas ces joies, le matin Ou le soir, s'éloigne vers des scènes distantes. O printemps, reviens ! reviens, mai, présage heureux! Mais triste sera ta venue et désolée, Si elle ne revient pas avec ton rayon égayant, Celle qui de ces ombrages est partie, partie bien loin.

Coleridge avait reconnu les facultés intellectuelles qui sommeillaient dans Mary Lamb,

Depuis longtemps déjà, Charles Lamb était amoureux. Il aimait cette « blonde jeune fille » que savent ses lecteurs, l'Annie des Sonnets, (Ann Simmons, disent les commentateurs), l'Alice W—n des Essais, (Winterton dit Lamb dans une clef). S'il a, comme ille dit, « langui sept de ses années les plus dorées, alors qu'il était asservi par les blonds cheveux et les beaux yeux d'Alice (1}», comme cette «aventure d'amour si passionnée » fut brutalement terminée en 1596, elle dut commencer en 1789, alors qu'il avait quatorze ans. C'est à cet âge précisément qu'Allan Clare rencontre Rosamund Gray qui, elle, a douze ans. Elle avait «le regard plein de douceur; ses cheveux jaunes tombaient en grappes brillantes et bouclées, semblables

aux boucles pendantes du jeune Apollon.

Elle était douce, modeste et timide, avec, dans le sourire, quelque chose de mélancolique. Sa voix tremblait et était musicale...; une gracieuse défiance de soi plaidaït pour elle quand elle parlait; et, si elle ne parlait guère, le peu qu'elle disait allait au cœur. Jeune, simple, innocente, sans malice, ignorante du mal, affectueuse comme un petit enfant souriant, — enjouée, mais douce comme un agneau qui hier encore tétait sa mère — chacun l’aimait ». C'est du moins ainsi qu'elle parut à un cœur épris. Avec elle il erra dans les sentiers des bois, sans doute dans le Hertfordshire, quand il allait à Blakesware chez sa grand'mère, ou quand, Mrs Field morte (1792), il se rendait aux environs de Wheathampstead, à Mackery End, auprès d'autres parents. A moins qu’il ne l'ait retrouvée à l'ombre de ce clocher

Qui lui rappelait maint plaisir passé, Des jours plus gais, l’amour et Islington (2).

(1) New Year’s Eve.

(2) Sonnet « The Lord of Life shakes off his drowsihed ». Talfourd dit qu’elle habitait les environs d’Islington.

Peut-être après tout, elle aussi, allait-elle faire quelques séjours de vacances dans le Hertfordshire, d’où elle aurait été originaire (1). Si elle avait vécu continuellement dans ce comté, on voit combien les entrevues auraient été espacées. Habitant Islington, les amoureux avaient plus d'occasions de se rencontrer. Tout est mystérieux dans cet amour. Fut-il jamais écouté seulement? Il était timide, gauche. Il bégayait. Il fait allusion (2) à la réserve, aux diflicultés, aux refus de l’aimée. Il n’est pas besoin de faire remarquer combien sa passion devait être sentimentale et romanesque. L’attitude délicate qu'il aura toute sa vie vis à vis des jeunes filles, la pureté d'imagination, le sentiment désintéressé qui font le charme de La Saint Valentin, l'admiration muette et reconnaissante qu'il aura plus tard pour Hester, la jeune Quakeresse, montrent assez quel amour d’imaginatif exquis fut le sien. Mary et Coleridge durent être ses confidents (3).

Cet amour fut déçu. On ne sait rien de la rupture, si rupture il y eut. Alice épousa un prêteur sur gages de Princes Street, Leicester Square. En passant devant sa maison, plus tard, Lamb dit à Allsop : « Alice habite, ou habitait, là ». Dans un essai, (4) il écrira : « Les enfants d'Alice appellent Bartrum père » ; nom supposé, très probablement. Toujours est-il que son amour survécut à sa déception. Celle-ci datait apparemment de l’année 1794, puisque la venue de Coleridge coïncide avec un moment où le cœur de son ami souffrait d’un amour déçu, (5) et puisque le sonnet auquel il a été déjà fait allusion et dont les accents mélancoliques parlent d'un amour comme d’une chose du passé, est de 1795.

Alice, l’aimée, est donc perdue pour lui dès 1794. Coleridge, l'ami si cher, quitte Londres au début de 1795. Il retournait à Stowey où l’appelait un projet de mariage. Et, pour achever de déprimer Charles Lamb, le cher Temple est quitté par la famille. Le père, incapable de rendre des services à son patron, est con-

(1) « Cette beauté... aux brillants cheveux jaunes du Hertfordshire, qui ressemblait tant à mon Alice. » Blakesmoor in H.....shire.

(2) Dans Dream Children.

(3) Dans Rosamund Gray, la sœur d’Allan, son aînée de dix ans, ne sait

d’abord rien de la passion de son frère, mais bientôt elle devient sa confidente et a des soins de mère pour les deux amoureux.

(4) Dream Children.

(5) Letter to Coleridge. June 10, 1796.

gédié avec une pension (ce qui diminuait encore de toutes les facons les ressources du ménage) et va s'établir dans Little Queen Street, Holborn (1). Southey qui visita les Lamb à ce moment, nous a laissé cette impression : « Quand je vis la famille (une seule soirée, et à cette époque), ils habitaient aux environs de Lincoln's Inn, à l’ouest (j'ai oublié la rue), et ils étaient évidemment dans une position gênée. Le père et la mère étaient tous deux en vie ; et j'ai quelque vague souvenir de l'apparence de malade que présentait cette dernière. La raison du père l'avait abandonné avant cette époque ». Tout cela était trop pour Charles. A la fin de 1795, sa raison sombra.

« Ma vie a été quelque peu diversifiée dernièrement, écrit-il le 27 mai 1796 (2) (et cette si triste déclaration éclate inattendue au milieu d'une lettre de bavardage familier et tranquille, comme par un délicat scrupule de l’envelopper d’indifférence, afin de ménager les sentiments trop prompts à s'alarmer, trop péniblement affectés, de son correspondant). Les six semaines qui ont terminé l’année écoulée et commencé celle-ci, votre très humble serviteur les a passées très agréablement dans une maison de fous à Hoxton. Je suis assez raisonnable aujourd’hui et je ne mords personne. Mais fou j'ai été, et mon imagination m'a joué maint tour, assez pour en faire un volume, si tout était dit». Puis il bavarde, parlant de ses sonnets, de ses vers blancs. Mais, malgré tout, on sent que le terrible souvenir le hante. Il y revient. « Coleridge, il pourra vous convaincre de l'estime où je vous tiens, quand je vous dirai que, dans ma folie, vous me trottiez par la tête, presque autant qu'une autre personne, qui, je penche à le croire, fut la cause la plus immédiate de ma frénésie momentanée. » Les lettres qui suivent sont pleines de causerie amicale : Lamb envoie à son ami ses sonnets avec des remarques sur leur occasion, les imitations qu’ils contiennent ou ses rencontres avec d’autres poètes ; il admire ou critique les productions de Coleridge. Mais, caet là, un aveu éclate qu'il voulait étoulfer. «Quand vous quittâtes Londres (3), je sentis dans mon cœur un vide affreux. Je me

(1) Sur l'emplacement où se trouve aujourd’hui une des entrées du Holborn Restaurant.

(2) Letter to Coleridge, May 27, 1596. () Letter to Coleridge. June 10, 1796.

trouvai séparé, du même coup, de deux personnes qui m'étaient des plus chères... Dans votre conversation vous aviez mêlé tant d’aimables imaginations qu'elles trompaient mon chagrin. Mais en votre absence le flot de la mélancolie fit de nouveau irruption dans mon âme et fit ses pires ravages en submergeant ma raison. Je suis guéri, mais je ressens une stupeur qui me rend indifférent aux espérances et aux craintes de cette vie ». Et le souvenir affolant revêt cette expression inquiétante : « À quelque moment futur je vous amuserai par un récit, aussi complet que ma mémoire me le permettra, de l'étrange tournure que prit ma frénésie. J'y reporte parfois comme un sombre regard de regret ; car tant qu’elle dura j'eus mainte et mainte heure de bonheur. Nerêvezpas Coleridge, que vous avez goûté toute la magnificence et toute l'étrangeté de l'imagination que vous ne soyez devenu fou ! Tout aujourd'hui me semble fade, relativement. » On sent, sous l’apparente légèreté avec laquelle il essaie de traiter ce cauchemar, à quel terrible degré il en est obsédé. \

Le germe de la folie était héréditaire dans la famille des Lamb. Qui sait si ce ne fut pas la misère résultant de l’incapacité de travail causée par cette maladie chez le grand-père, qui chassa le père de Lamb du foyer paternel, et le força de venir à Londres chercher un emploi? On verra tout à l’heure Mary succomber à son tour, et ses rechutes se succèderont périodiquement durant tout le cours de sa vie. Il ne faut donc pas s'étonner de voir Charles frappé par ce mal. Le sujet d'étonnement est qu'il ne l’attaquera plus désormais. Fut-ce grâce à sa sagesse, qui, lui ayant révélé les causes du premier accès, lui dicta de les éviter attentivement et lui fit adopter une attitude d'esprit propre à conjurer le retour d’un accès nouveau ? Fut-ce son dévouement à sa sœur, qui, lui tenant l'esprit fixé constamment sur le cas de la pauvre fille, suflit à distraire son imagination, comme il arrive qu'on échappe au mal de mer par la diversion des soins à donner à une compagne chère ? Les aliénistes riraient très probablement de ces conjectures gratuites. Enregistrons donc simplement dès maintenant que, si la raison de Charles Lamb sera peut-être encore une fois en péril, jamais elle ne sombrera plus comme en cette fin de l’année 1794.

Sa sagesse, avons-nous dit, dut le renseigner sur les causes du mal. Il dut se rendre compte que l'excès du sentiment lui était

fatal. C’est cela qu'il évitera plus tard pour sa sœur Mary : on en verra maintexemple. Vit-il que Coleridge avait peut-être été pour lui un compagnon dangereux ? Il jugea, en tous cas, qu'il était tel pour Mary, puisqu'il répondra à son ami (1), offrant l'hospitalité au frère et à la sœur, pour distraire celle-ci au lendemain d’une de ses rechutes : « Vous avez un pouvoir d'exciter l'intérêt, de mener tous les cœurs captifs, trop violent pour que Mary puisse être auprès de vous... Je crois que vous la feriez danser à un pouce du précipice. »

Que veut-il dire, quand il confie à Coleridge que «dans sa folie il lui trottait par la tête presque autant qu'une autre personne qui. fut la cause immédiate de sa frénésie » ? La fascination de Coleridge était puissante. Ce remueur d'idées remuait violemment les cœurs et les entraînait irrésistiblement à sa suite. On verra Charles Lloyd quitter sa famille pour le suivre à Stowey, les fils Wedgwood lui faire une rente pour le décider à ne pas abandonner ses études. Coleridge, le métaphysicien, le prédicateur éloquent, le poète imaginatif et fantastique du Vieux Marin ne pouvait qu’ébranler fortement le tempérament impressionnable, nerveux, du jeune homme qui, enfant, avait connu les cauchemars diurnes — enthousiaste aussi, et aimant trop s’appesantir sur les rèveries mélancoliques. Ces «folles divagations » d'imagination, que Sara, la femme de Coleridge, réprime et où les Lamb (2) aimaient tant l'entendre s’abandonner quand il était au milieu d'eux, n'étaient-elles pas les coupables ? C'était l'avis de John Lamb. « Lui qui écoutait attentivement votre conversation, écrira Charles, le 1o‘décembre 1796, tandis que vous étiez parmi nous, et se plaisait à être avec vous, ç'a été sa manie depuis de vous dénigrer et de vous décrier: vous avez été la cause de ma folie — vous et vos damnées sottes mélancolie et sensibilité, et il a déploré, dans un véritable sentiment fraternel, que nous nous soyons jamais rencontrés. » Et il fait la chasse aux lettres de Coleridge, que Charles a failli brûler toutes et a confiées à un ami pour les dérober à ses recherches. John n'avait-il pas vu juste ? Au fait, sous l'inspiration mystique de Coleridge, et aussi peut-être par la fréquen-

QG) Letter to Coleridge. Jan. 98, 1798. (2) Letter lo Coleridge. (no month) 1796.

tation d'un esprit mélancolique, Charles Lloyd. on verra la raison de Charles Lamb violemment secouée. Puis, l'influence de Coleridge éloignée et combattue par des influences plus salutaires, Charles Lamb se renouvellera et trouvera son assiette définitive.

On pourra désormais suivre la vie matérielle et intellectuelle de Charles Lamb avec un peu plus de précision. C’est de ce moment en effet (mai 1796) que datent ses premières lettres, adressées à Coleridge. Il se raccroche à lui. « Vous êtes, lui écrit-il (r), le seul correspondant et, pourraïs-je ajouter, le seul ami que j'aie au monde. Je ne vais nulle part, et je n'ai pas de connaissances. De parole lente et de manières réservées, nul ne recherche ma société, nul ne s'en soucie : et on me laisse seul. Allen seul vient me voir à l'occasion, comme si c'était un devoir plutôt, et reste rarement dix minutes. » Humblement il implore des lettres. Il est « heureux et fier » de converser ainsi avec lui. Il lui conte ses peines. John vient d’être victime d'un accident. Il a été grièvement blessé à la jambe par une grosse pierre qu'une tempête a détachée d’un édifice. Charles le soigne, lui tient compagnie; toute l'après-midi et toute la soirée, jusqu'à une heure avancée de la nuit, il les passe au chevet du blessé. Surtout ces lettres sont un débouché à son activité littéraire.

Il envoie à son correspondant ses sonnets. L'histoire du premier qu'il communiqua ainsi est touchante autant que la pièce elle-même. Qu'on en juge : « Le sonnet que je vous envoie, dit-il dans la leitre où il annonce son accès de folie, a peu de mérite comme poésie; mais vous serez curieux de le lire quand je vous aurai dit qu'il a été écrit dans ma prison durant un de mes intervalles de lucidité.

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