‹ Charles Lamb: Sa vie et ses œuvresChapitre 5 sur 28 · À MA SŒUR · texte numérisé non relu

À MA SŒUR

Si de mes lèvres tombèrent quelques accents irrités, Piainte chagrine, ou dur reproche méchant,

Ce ne fut que l'erreur d’un esprit malade

Et de pensées troublées, troublant la source plus pure Et les claires eaux de la raison : et pour ma faute

Que mes vers soient l’indigne réparation,

(1) Letter to Coleridge, June 10, 1796.

Mes vers, que tu fus toujours encline à louer

Trop hautement, et d’un œil partial à voir

Sans défauts. Tu m’as toujours montré

La plus douce affection : et souventes fois tu prêtas L’oreille à la plainte enamourée d'un chant découragé, Pleurant mes chagrins avec moi, qui acquitte

Bien mal la lourde dette d'amour que j’ai contractée, Marie, envers toi, ma sœur et mon amie.

Ce sont ensuite trois sonnets inspirés par son amour déçu. Un d'eux présente une note curieuse, unique : il y jette l’anathème sur Londres :

Je tourne le dos à tes murs détestés, Orgueilleuse cité, et je quitte tes fils, Engeance égoïste, sordide, de gagneurs d'argent.

Cette boutade indique assez son état d'esprit malheureux à ce moment. Plusieurs sonnets sont composés dans ce bois où il erra avec une « jeune fille aux blonds cheveux ». II mentionne les emprunts qu'il a faits, les imitations qu'il s’est permises, les rencontres fortuites avec d’autres poètes. Il les aime, ces sonnets. « Ils sont les reflets de ses sentiments à divers moments ». Il a de la tendresse pour ses propres sentiments : Q Ils sont chers à sa mémoire, bien que, de temps en temps, ils éveillent un soupir ou une larme. » Coleridge, dans un but louable d'amélioration, a touché à ses sonnets. Qu'il touche, s’il veut, aux vers blancs auxquels Lamb travaille maintenant ou à tout autre long poème d’imagination, c’est-à-dire sans base de réalité, mais l’accent personnel, il doit sentir que cela a un charme inimitable et que rien ne saurait remplacer. C’est là sentir le prix de la sincérité (1).

Il compose difficilement ses vers blancs « faute d'exercice dans la composition — (à part ceux que Coleridge a vus, il n’a pas écrit cinquante vers depuis sa sortie de l’école). » Il compose la pièce sur sa grand'mère et celle au poète Cowper (2). Cowper, à ce moment, semble, après Coleridge, tenir la première place dans sa pensée : admiration pour le poète au pathétique simple, pitié pour

() Plusieurs de ces sonnets parurent dans le Monthly Magazine, mais furent refondus par Coleridge et par lui-même. (2) Publiées dans le Monthly Magazine.

l’homme qui a souffert d’un mal dont lui-même il a senti les atteintes.

Cowper, je remercie mon Dieu de ce que tu es guéri ! Ton mal était le plus douloureux de tous !

Sa pitié l’entraîne même loin et quand il dit :

Prends donc les puissants accents épiques, Cowper, des bords de l'Angleterre le plus sage et le meilleur,

il a un remords, il sent que la note n'est pas juste et s'excuse : « Le pauvre homme vient de se remettre de ses accès de folie, et cela engendre de la pitié, et la pitié, l'affection, et l’affection, l’admiration : et alors c’est bien le diable si l’on ne ment pas.» Cela est un exemple frappant de cette sincérité qui ne l’abandonne Jamais et dont il ne peut s’écarter sans un reproche de sa conscience, de sa raison toujours en éveil.

Il lit. C'est d'abord Beaumont et Fletcher, chez lesquels il ne peut s'empêcher de trouver qu'il y a « une plus grande richesse d'imagination poétique que dans tout autre, Shakespeare excepté», il en extrait des passages et les note sur un petit cahier. Dans ce moment de tristesse il s'arrête de préférence aux parties pathétiques. C’est Massinger, qui «marche sur leurs talons » et dont il aime la versification un peu molle. Dans une lettre à Coleridge il cite un long passage et fait remarquer le bel effet des terminaisons féminines. « Il bondit d’indignation quand, dans les ouvrages de critique, où s’entassent les citations banales, il ne trouve aucune mention d'hommes comme Massinger, ou Beaumont et Fletcher, ces hommes avec qui les écrivains dramatiques ultérieurs (Otway seul excepté) ne peuvent soutenir aucune sorte de comparaison. Il vient de relire un livre Cenvers lequel il se peut qu'il soit trop partial, parce qu'il a fait les délices de son enfance... C'est Le Parfait Pècheur à la ligne d'Isaac Walton. Il le recommande à Coleriäge. « Toute la partie technique, dit-il, vous pouvez la passer. Le dialogue est très simple, plein de beautés pastorales, et vous charmera. Beaucoup de jolis vers anciens y sont enchâssés. » Il y revient. « Cet ouvrage respire l'haleine de l'innocence, de la pureté et de la simplicité de cœur... Cela adoucirait le caractère d’un homme, à un moment quelconque. de le lire ; cela christiani-

serait toute discordante passion irritée. » De son côté Coleridge lui signale Wither et Quarles. Il a commencé par lui envoyer des vers de Wither que Lamb déclare «tout à fait exquis. » Il lit aussi un poème de Wordsworth (1), « non sans plaisir. » La Lénore de Burger lui arrache un cri d'admiration.

Ses facultés critiques trouvent un emploi dans cette correspondance. Il combat l’enflure de Coleridge, La Jeanne d'Arc de Southey l’a ravi, étonné. Il reconnaît les mérites de Burns, Bowles, Cowper et Coleridge. De Southey il admire «la versification qui rappelle parfois Milton et le pathétique simple qui rivalise avec celui de Cowper... Somme toute, ajoute-t-il, non sans malice. je m'attends à voir un jour Southey rival de Milton. Je le juge déjà égal à Cowper et supérieur à tous les autres poètes vivants. Qu’en dit Coleridge ? »

Nous le voyons rendant de bons offices, entre autres, ceux pénibles entre tous, dont nous le verrons occupé à toutes les périodes de sa vie, et qui consistent à lire les manuscrits d'autrui, et à suggérer les améliorations possibles, les corrections nécessaires. Un de ses jeunes collègues du bureau a entrepris de traduire un roman français. Lamb a eu toutes les peines du monde à «lécher cet ours ». Serviable, il le sera toujours. Tout à l'heure il payait le tailleur de Coleridge et ne voulait entendre parler de remboursement, sous prétexte qu'il avait de l'argent de trop, pieuse fiction ! Il s'occupe à présent de Mrs. Reynolds, son ancienne maîtresse d'école, qui est dans une situation gênée après avoir fait un mariage malheureux et s'être séparée de son mari.

Et son existence, cependant, s’écoule monotone à son gré. Il espère la diversifier par un séjour auprès de Coleridge. Cette idée lui sourit. Il fait des plans déjoués par l'impossibilité d'obtenir un congé. Mary ne doit pas l'accompagner : indispensable au logis, elle ne peut s’absenter. « Ma mère est devenue si totalement incapable de s’aider (n'ayant plus l’usage de ses membres) que Mary est nécessairement empêchée de jamais passer la nuit hors de chez nous, car elle est sa compagne de lit (2)». Un peu de changement

(@) Wordsworth est en ce moment à Londres. Letter to Coleridge {no month), 1996. Le poème que Lamb lit est peut-être Guilt and Sorrow,ou The Female Vagrant.

(2) Letter to Coleridge, July 1, 1706.

pourtant lui serait salutaire ; elle est à bout de forces. « Un changement de scène et un changement de visages ferait du bien aussi à son frère, quand bien même cette scène ne serait pas Bristol, et ces visages ceux de Coleridge et de ses amis (r) ». IL éprouve un profond dégoût pour sa vie quotidienne. Et déjà, sans doute, il cherche des consolations dans l'usage quelque peu indiscret des boissons fermentées, à en juger par ce simple aveu : «Mardi soir... (14 juin 1796) (x). je viens de boire et de fumer... mes yeux sont lourds et endormis... j'écris au hasard et à moitié gris». Pour un moment il caresse un doux espoir, Coleridge viendrait à Londres ! Il s’associerait avec le rédacteur en chef du Morning Chronicle. « Mais venez-vous réellement à Londres ? » s’écrie Lamb. rendu défiant par des désappointements successifs. Et il ajoute avec son exquise délicatesse : « Je me réjouis tant pour mon compte que j'ai bien peur de ne pas ressentir une satisfaction assez pure pour le vôtre ». Coleridge, au grand regret, de Lamb, ne vint pas. Le biographe en ressent une satisfaction égoïste : le rapprochement des deux amis l’aurait privé de leurs lettres, documents précieux et ses uniques sources d’information,

(1) Letter to Coleridge. June 14, 1796.

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