EFFUSIONS POÉTIQUES — ROSAMUND GRAY
27 septembre 1796.
Mon bien cher ami (1) — White, ou quelque autre de mes amis, ou les feuilles publiques, ont pu, à l'heure qu’ilest, vous informer des terribles calamités qui se sont abattues sur notre famille. Je vais seulement vous en donner les grandes lignes. — Ma pauvre chère, bien chère sœur, dans un accès d’aliénation, a causé la mort de sa propre mère. J’arrivai à temps seulement pour lui arracher des mains le couteau. Elle est à présent dans une maison de santé d’où j'ai bien peur qu’il ne faille la transférer dans un hôpital. Dieu m’a conservé mes facultés : je mange, et bois. et dors et, j’ai le jugement, je le crois, très sain. Mon pauvre père a été légèrement blessé et moi, je reste pour prendre soin de lui et de ma tante. Mr. Norris, de l’Ecole des Habits Bleus (2), a été très bon pour nous, et nous n’avons pas d’autre ami ; mais grâce à Dieu, je suis très calme et très maître de moi, et capable de faire ce qu’il reste à faire de mieux. Ecrivez-moi une lettre aussi religieuse que possible (3), mais ancune allusion à ce qui est passé et fini.
(1) Letter to Coleridge. September 27, 1796.
(2) Appellation familière de Christ’s Hospital.
G) Nous avons la lettre de Coleridge à Lamb. C’est mème la seule lettre de lui à Lamb qui nous soit parvenue. Lamb a déchiré les lettres de ses correspondants. Il a paru inutile de l’insérer dans le courant du récit qu’elle aurait retardé sans apporter aucun élément d'intérêt. On la donnera ici comme document propre à illustrer le ton de la prédication de Coleridge: « Votre lettre, mon ami, m'a frappé d’une puissante horreur. Elle a fondu sur moi et a stupéfié mes sentiments. Vous me dites de vous écrire une lettre religieuse; je ne suis pas homme à tenter d’insulter à la grandeur de votre angoisse par d’autres consolations. Dieu sait que, dans les destinées les plus tranquilles, il y a beaucoup de mécontentement et lassitude d’esprit ; beaucoup de choses qui exigent l'exercice de la patience et la résignation. Mais
Pour moi «ce qui est passé est passé » et j'ai mieux à faire que de m’apitoyer.
Dieu tout puissant nous ait tous en sa garde ! C. Lamb.
Ne parlez pas de poésie. J'ai détruit tout vestige des vanités passées de cette espèce, Faites ce que vous voudrez, mais si vous publiez (allu-
dans des orages comme ceux“ei, qui ébranlent l'habitation et font trembler le cœur, il n’y a pas de milieu entre le désespoir et l’abandon de l’âme tout entière au guide qu’est la foi. Et sûrement c’est un sujet dejoie que votre foi en Jésus vous ait été conservée; le Consolateur qui doit vous secourir n’est pas loin de vous. Mais comme vous êtes un chrétien, au nom de ce Sauveur
qui fut rassasié d’amertume et abreuvé d’absinthe, je vous conjure d’avoir recours à de fréquentes prières « à son Dieu et à votre Dieu», le Dieu des miséricordes, et le Père de toute consolation. Votre pauvre père n’a,je l'espère, presque pas conscience de cette calamité : l'instrument inconscient de la Providence Divine ne la connaît pas, et votre mère est au Ciel. Il est doux d’être éveillé d’un rêve affreux par le chant des oiseaux et les gais rayons du matin.
Ah, combien infiniment plus doux d’être éveillé de la noirceur et de l’épouvante d’une horreur soudaine par les gloires de Dieu manifestes et les alleluias des anges. :
En ce qui vous concerne, j'approuve entièrement votre renoncement à ce que vous appelez justement des vanités.Je vous considère comme un homme convié au calme par le chagrin et l’angoisse et une étrange désolation d’espérances, eLcomme une âme mise à part et réservée parliculièrement à Dieu ; nous ne pouvons arriver à la moindre part de la béatitude céleste sans, en quelque mesure, imiter le Christ. Et ceux-là récoltent la plus grande part d’héritage qui imitent les parties les plus difficiles de son rôle, et qui, courbés et foulés aux pieds, s’écrient, dans la plénitude de leur foi, « Père, Ta volonté soit faite. »
Je souhaite au delà de toute mesure vous avoir iciun moment; aucun visiteur ne soufllera sur la nudité de vos sentiments ; vous serez tranquille, afin que votre esprit se guérisse. Je ne vois aucune objection possible, à moins que l’état de votre père ne vous en empêche et à moins que vous ne lui soyez nécessaire. S'il n’en.est pas ainsi, je vous conjure de m'écrire que vous venez.
Je vous conjure, mon bien cher ami, de ne pas oser encourager les idées noires, ni le désespoir ; vous avez votre part momentanée des misères humaines afin que vous puissiez être éternel participant de la nature divine. Je vous en conjure, s’il est en aucun cas possible, venez auprès de moi.»
Cette lettre est donnée, sans date exacte et sans le nom du destinataire, dans la Vie de Coleridge, laissée inachevée par Gillman, comme ayant été écrite à un ami qui se trouvait dans une grande angoisse d'esprit à l’occasion de la mort subite de sa mère et n’a, croyons-nous, jamais été identifiée. Mais les témoignages internes qu’elle est adressée à Lamb sont décisifs. En effet, Lamb, dans sa lettre à Coleridge du 24 octobre 1796, reprend son ami pour une phrase de « sa première épitre consolatoire » et cette phrase, nous la retrouvons dans la lettre ci-dessus. Il n’y a donc pas de place pour le doute.
6o CHARLES LAMB
sion au volume de vers de Coleridge, Lloyd et lui), publiez ma part sans nom et sans initiale et ne m'envoyez pas d’exemplaire, je vous prie.
Votre propre jugement vous convaincra de ne pas encore dire un mot de tout ceci à votre chère femme. Occupez-vous de votre famille ; moi, il me reste ma raison ei ma force pour prendre soin dela mienne. Je vousen conjure, ne songez pas à venir me voir. Ecrivez. Je ne vous verrai pas si vous venez. Dieu tout puissant vous aime ainsi que nous
tous.