‹ Charles Lamb: Sa vie et ses œuvresChapitre 7 sur 28 · C. Lamb · texte numérisé non relu

C. Lamb

Cette lettre, effrayante dans sa brièveté, est plus éloquente sur le coup soudain qui frappe Lamb et sur son état d'âme que les commentaires les plus émus, que le récit le plus habilement dramatisé. Elle éclate comme un coup de foudre au cours de la lecture de la correspondance de Lamb à Coleridge. On demeure effaré. On le soupçonne de cacher ses vrais sentiments. Sans doute, il a été terriblement bouleversé ; mais le désir de ne pas trop alarmer son ami lui fait adopter cette attitude de calme et de possession de soi-même. C’est ainsi qu'il a agi après son accès de folie. Pourtant, dans sa sincérité incoercible, il n’exagère pas beaucoup son sang-froid. Ce jeune homme mélancolique et faible s'élève soudain à la hauteur des circonstances les plus durement éprouvantes. Qu'on en juge par cette.nouvelle lettre qu'il écrit à Coleridge :

3 octobre 1796.

Mon bien cher ami, votre lettre a été pour moi un trésor inestimable. Ce sera un soulagement pour vous, je le sais, de savoir que notre horizon s’est un peu éclairci. Ma pauvre chère, bien chère sœur, malheureux et inconscient instrument du jugement du Tout-Puissant sur notre maison, est revenue à la raison, — à un sentiment et à un souvenir terribles de ce qui s’est passé, pleins d’horreur pour son esprit et impressionnants (comme ils doivent l'être jusqu’à la fin de sa vie), mais tempérés par une résignation religieuse et les raisonnements d’un jugement sain, qui, à cette première étape de la guérison, sait distinguer entre un acte commis dans un accès passager de folie furieuse et le crime affreux du meurtre d’une mère,

Je l’ai vue. Je l’ai trouvée ce matin calme et sereine ; éloignée, très éloignée d’une inconvenante sérénité oublieuse : elle éprouve un regret des plus affectueux et des plus tendres de ce qui est arrivé. A vrai dire, dès le déhut — tout effrayant et désespéré que semblait son mal — j'avais eu assez de confiance en sa force d'âm»: et ses principes religieux pour envisager l'heure où elle-même elle pourrait retrouver le

CRISE Gr

calme. Dieu soit loué, Coleridge ! tout étonnant que cela est à dire, je n'ai jamais été un instant autre que maître de moi-même et calme ; même en ce jour affreux et au milieu de la terrible scène, je gardai une tranquillité que les assistants ont pu prendre pour de l'indifférence, — unc tranquillité qui n'était pas celle du désespoir. Est-ce folie ou péché de ma part de dire que ce n'était pas un principe religieux qui me soutenait Le plus *?

J’attribue beaucoup à d’autres circonstances favorables. — Je sentis que j'avais autre chose à faire que de regretter. Ce premier soir, ma tante gisait insensible — selon toute apparence comme une moribonde ; mon père, son pauvre front couvert de taffetas appliqué sur une blessure qu'il avait reçue d'une fille, chèrement aimée par lui, ct qui l’aimait non moins chèrement ; ma mère, cadavre inerte ct meurtri dans la pièce voisine ; cependant j'étais soutenu par une force miraculeuse. Je ne fermai pas les yeux celte nuit-là, mais je restai sur mon lit sans terreurs et sans désespoir, Je n’ai pas perdu mon sommeil depuis. J'étais depuis longtemps accoutumé à ne pas m'arrêter aux choses des sens. — Je m’efforçais vers une compréhension d'esprit à laquelle ne suflisait pas le « présent ignorant »; et c’est cela qui me soutint. Je voyais tout le poids de la famille retomber sur moi ; car mon frère, peu disposé en tout temps (je parle non sans tendresse pour lui) à prendre soin de la vieillesse et des infirmités, était mainterant, avec sa jambe malade, exempté de ces devoirs, et je restais désormais seul. Un petit incident peut servir à vous faire comprendre ma manière de raisonner mon esprit : Un jour ou deux après le jour fatal, nous avions pour dîner une languc que l’on avail mise à saler depuis quelques semaines. Quand je me mis à table, un sentiment semblable à un remords me vint: cette langue, cette pauvre Mary l’avait achetée pour moi, et pouvais-je maintenant en avoir ma part, quand elle était bien loin de moi ? Une pensée s'offrit qui me tranquillisa : — Si je donne dans ce genre de sentiments, il n’y a pas une chaise, une pièce de la maison, un objet dans nos pièces, qui n’éveillera les plus cuisants chagrins. Il fallait m’élever au-dessus de pareilles faiblesses. J'espère bien que ce n’était pas là manque de vraie sensibilité. Je ne permis pas pourtant que cela m'entrainât trop loin. Dès le deuxième jour (je date à partir du jour d'horreur), comme d’habitude en pareil cas, il y avait quelque chose comme vingt personnes, je le crois bien, qui soupaicnt dans notre salle : ils me décidèrent à manger avec eux (car pour ce qui est de manger, je ne m'y suis jamais refusé). Ils menaient tous uv joyeux train dans la salle ! Les uns étaient venus par amitié, d'autres par une curiosité officieuse, et d’autres par intérêt. J'allais prendre part au repas avec eux, quand le souvenir me vint que ma pauvre mère gisait morte dans la pièce voisine — là, tout près — une mère qui, toute sa vie, n'avait désiré que le bien de ses enfants. L'indignation, la rage et la douleur, quelque chose de semblable au remords, assaillirent mon esprit. Au

paroxysme de l'émotion je me dirigeai machinalement vers la chambre attenante, et je tombai à genoux à côté de son cercueil, demandant pardon au Ciel, et parfois à elle, de l’avoir.oubliée si tôt. Le calme revint, et ce fut la seule émotion violente qui m’ait terrassé, Je crois

qu ‘elle me fit du bien.

Je mentionne ces choses parce que je déteste rien cacher, et que j'aime à donner un journal fidèle de ce qui se passe en moi. Nos amis ont été très bons. Sam Le Grice, qui était alors à Londres, a été auprès de moi les trois ou quatre premiers jours et a été un frère pour moi : il a consacré toutes les heures de son temps, au point même d’en souffrir dans sa santé et dans son moral, à nous tenir constamment compagnie et à se prêter aux caprices de mon pauvre père. Il tenait conversation avec.lui, lui faisait la lecture, sa partie de cartes (car si bornée est la mémoire du vieillard qu'il jouait aux cartes, comme si rien n’était arrivé, tandis qne l’enquêre du coroner se faisait en face de chez nous !) Samuel pleura tendrement en nous quittant, car sa mère lui avait écrit une lettre très sévère sur ce qu'il s’attardait si longtemps à Londres, et il fut forcé de partir (x).

Mr Norris de Christ’s Hospital, a été pour moi un père — Mrs Norris

(1) En mars 1799, dans une lettre à Southey, Lamb reviendra avec émotion sur les bons oflices de Sam Le Grice. Il faut lire ce passage pour connaître le cœur de Lamb.

«Pauvre Sam Le Grice ! J’ai peur que le monde, le camp et l’Université n'aient tous contribué à le corrompre. Il est certain qu'il eut à un certain moment une forte capacité de faire quelque chose d’un peu mieux. Je lai connu, et cela il n’y a pas si longtemps, ayant un cœur des plus chauds, J'ai honte de l'indifférence que j'ai quelquefois ressentie à son égard. Je crois qu'on a le diable dans le cœur. J’ai à cet homme des obligations pour la plus chaude amitié et la plus cordiale sympathie exprimées et par paroles et par actions et par des larmes versées pour moi, alors que j'étais dans ma plus grande détresse. Mais j’ai oublié cela! de même que, je le crains, il est bien près, lui aussi, d'avoir oublié les scènes affreuses quil eut devant les yeux quand il remplit auprès de moi l'oflice de consolateur, Nul service n'était trop bas, trop ennuyeux pour qu'il l'accomplit. Je ne puis m’imaginer quoi, si ce n’est le diable « cette antique araignée » (allusion plaisante à l’Araignée, poème de Southey) a bien pu, en suçant mon cœur, le mettre à sec de son sentiment de toute gratitude. S'il se trouve sur votre chemin, Southey, ne manquez pas de lui dire que je garde une bien affectionnée mémoire de son ancienne amitié, et un sincère désir de reprendre nos relations. En ceci je suis sérieux. Je ne puis le recommander à votre fréquentation, parce que je crains qu'il n’en soit pas tout à fait digne ; mais je n'ai pas le droit de le chasser de mon estime à moi. Il fut à un cet moment, et au pire des moments, mon ami familier et une grande consolation pour moi alors Je l'ai vu jouer aux cartes avec mon père, à part les heures de repas, littéralement toute la journée, dans les longs jours encore, pour m'empêcher d'être tourmenté par le vieillard, alors que je n'étais pas en état de le supporter. »

une mère : bien que nous ne pussions guère prétendre à compter à ce point sur eux. Un monsieur, père de ma marraine, de qui nous n’avions aucun droit, aucune raison d'attendre un semblable secours, a envoyé vingt livres à mon père, et pour couronner toutes ces bénédictions que Dieu envoie à notre famille en un tel moment, une vieille dame, cousine de mon père et de ma tante, gentlewoman de fortune, doit prendre ma tante et lui assurer ses aises pour le court restant de ses jours. Ma tante est remise et se porte aussi bien que jamais, et elle est enchantée à l’idée de partir — et elle abandonne généreusement l'intérêt de son petit avoir (qu’elle versait autrefois à mon père pour sa pension) pour être tout entier consacré uniquement à l'entretien de ma sœur. Cela compté, nous avons, papa et moi, pour nous deux et une garde âgée qui le soignera en mon absence, ce qui sera nécessaire, 170 livres (ou plutôt 180 livres), par an, sur lesquelles nous pouvons épargner 50 ou 60 livres au moins pour Mary tant qu'elle restera à Islington, où il lui faudra absolument rester du vivant de son père, pour leur bien à tous deux. Je sais que John fera là dessus des discours, mais elle n’ira certes pas à l’hôpital. La bonne dame de la maison de santé et sa fille, jeune fille élégante et aux manières charmantes, l’aiment et se sont prises pour elles d’une affection extraordinaire ; et je tiens de sa propre bouche qu'elle les aime et qu’elle désire aussi fort être avec elles. La pauvre fille, elles racontent que l’autre matin elle disait qu’elle savait bien qu’il lui faudrait aller à Bethléem (1), pour la vie ; que lun de ses frères le voudrait, que l’autre voudrait que cela ne fût pas, mais serait obligé de céder à la force des choses ; que souvent en passant devant Bethléem elle avait eu ce pressentiment, « c’est ici qu'il sera peut-être ma destinée de finir mes jours », ayant conscience d’un certain vertige dans sa pauvre tête, souventes fois, el se rappelant plus d’une sérieuse maladie de cette nature dans le passé. — Un legs de 100 livres, que mon père touchera à Noël, et ces 20 livres dont j'ai parlé plus haut, avec ce qui est déjà dans la maison, feront plus que nous tirer d’embarras. Si mon père, une vieille servante et moi, nous ne pouvons vivre et vivre à l’aise avec 130 ou 120 livres par an, nous sommes dignes d’être brûlés à petit feu; et je le souhaiterais presque, afin que Mary n’allât pas à l’hospice. Que je ne laisse pas une impression défavorable sur votre esprit concernant mon frère. Depuis que la chose est arrivée, il a été très bon et animé de sentiments fraternels ; mais je crains pour son esprit: il a pris ses aises dans le monde, et il n’est pas fait pour se mesurer avec les difficultés, et il n’est pas non plus {ort habitué à se porter au devant d’elles ; et je sais que son langage est déjà, « Charles, il faut que vous pensiez à vous-même : il ne faut pas que vous vous priviez d’un seul plaisir auquel vous étiez habitué, etc., etc.,» et autres paroles du même genre. Mais vous, qui êtes

(1) L'Asile d'aliénés, Bedlam.

4 CHARLES LAMB nécessarien, vous pouvez respecter une différence d'esprit et aimer ce qui est aimable dans un caractère non parfait. Il a été très bon ; mais je crains pour son esprit. Grâce à Dieu, je puis me séparer de lui et je gèrerai les finances de mon père à Favenir moi-même, si je prends la charge de papa, charge que ce pauvre John n’a pas même laissé entrevoir un désir, même dans un avenir quelconque, de partager avec moi. La dame dela maison de santé m’assure que je peux congédier sur le champ le docteur et l'apothicaire , retenant à l’occasion une potion calmante ou deux pour un moment ; etily a chez elle un régime moins coûteux et la seule différence sera qu'elle n’aura pas une chambre et une garde pour elle seule, moyennant 5o livres ou guinées par an— au plus Go livres. Vous savez, à force d'économie, combien plus que même cette somme je vais être en mesure d’épargner pour qu'elle ait ses aises. Elle va, je crois, si elle reste là, être un membre de la famille plutôt qu'une malade: et la vieille dame et les jeunes filles me plaisent extrèmement, et elle les aime chèrement ; et celles-ci se sont prises pour elle d'une amitié extraordinaire, s’il est extraordinaire que ceux qui voient ma sœur l’aiment. De toutes les personnes que j'ai jamais vues au monde, ma pauvre sœur est la plus absolument et complètement exemple du moindre soupçon d’'égoïsme. Je m'étendrai sur ses qualités, pauvre chère, bien chère âme, dans une letire future, pour mon propre soulagement, car je la comprends à fond; et, si je ne me trompe, dans la situation la plus pénible où puisse se trouver êlre humain, on la verra — (je ne parle pas avec une humilité suffisante, j'en ai peur) mais, pour parler humainement et sottement, on la verra, j'en réponds, uniformément grande et aimable. Dieu la garde en sa raison actuelle! — Dieu à qui soient grâces et louanges pour ses dispensations à l'humanité.

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