‹ Charles Lamb: Sa vie et ses œuvresChapitre 8 sur 28 · C. Lamb · texte numérisé non relu

C. Lamb

Mystère de la folie ! un homme peut être devenu fou pour s'être abandonné trop complaisamment à une mélancolie dont les causes étaient mal définies — car enfin Lamb n'a pas dit que c’est son amour déçu qui emporta sa raison — «il est porté à penser » (qu'on remarque comme ces mots sont peu aflirmatifs) qu'Alice fut «la cause la plus immédiate de sa folie » — mais Coleridge lui trottait par la tète presque autant qu'elle. — et aujourd'hui, devant une catastrophe terrifiante, qui doit le remuer jusqu'au plus profond, la mort d'une mère, doublement cruelle par la circonstance atroce du crime d’une sœur, la perte, qu'il a des raisons de croire définitive, de cette sœur tendrement aimée, perte plus affreuse que sa mort mème, devant ces malheurs affolants pour une tête solide, cet homme garde sa raison. Que dis-je, il montre une énergie peu

commune. Il envisage tout. Il dresse avec calme le bilan de la situation. Il se dit aussitôt qu’ «il a autre chose à faire que de regretter », que, s'il « donne dans le sentiment », il est perdu. Il n'a pas à hésiter entre deux partis. Il faut sauver Mary du péril qu'elle court, l’arracher à la justice et à l’hospice ; il se consacrera à elle. Il faut trouver le moyen de payer les soins qu'elle recevra dans une maison de santé particulière où l’on aura toute sorte d'égards pour la pauvre chère fille et, en même temps, assurer la vie matérielle et les aises d’un père tombé en enfance et exigeant. John se désintéresse de son père ; il veut abandonner Mary à son lamentable sort. Que Charles réfléchisse à la vie de sacrifices qu'il va s'imposer. Plus d’aises ; ses habitudes contrariées, etc. Un tel égoïsme, une telle dureté de cœur (Charles n’oserait penser, encore moins oserait-il exprimer ces soupçons), de tels sentiments, ne peuvent partir que d’un esprit malade. Il « craint pour son esprit». Il le pouvait avec quelque vraisemblance, vu les cas de dérangement cérébral qui faisaient le malheur de la famille! Aussi, ne peut-on lui en vouloir. Comme tout le monde, il a ses beaux côtés et ses faiblesses. De celles-ci il n’est pas responsable, selon la doctrine de la nécessité. Qu'il aïlle son chemin ! Charles suivra celui que lui indique le devoir.

Ainsi les grands courages surgissent dans les grandes épreuves. Ce que Charles vient de dire de Mary que « dans les plus rudes épreuves on la verrait supérieure », ce qu'il répètera d'elle à vingtcinq ans de là (1), que « sa présence d'esprit est à la hauteur des plus accablantes épreuves de la vie » est vrai aussi de lui, quoique, comme elle encore, il en manquera dans les occasions banales, et supportera mal les petits ennuis, les petites contrariétés.

Charles Lamb, devant les exigences inattendues de ce moment critique, se révèle donc homme et homme admirable. Sans faiblesse, il accepte tous les sacrifices. II est même déterminé à en faire qui ne sont pas appelés : celui de la poésie, vanité dont il ne veut plus entendre parler. Dans un moment d’immense douleur, dans un état d'esprit agité, peut-être même un peu dérangé, comme il s’en accusera plus tard (2), il brûla tous ses vers, tout un cahier

(:) Dans Mackery End.

(2) Letter to Coleridge, December 10, 1796.

d'extraits de Beaumont et Fletcher et de mille autres sources, ainsi qu'un journal de sa «sotte » passion. Cela répond victorieusement au reproche d’insensibilité que. son attitude calme, qui n’est que le résultat d’une volonté ferme, pourrait risquer de lui attirer.

On peut se figurer l'existence qu’il mène alors entre sa besogne de commis, ses courses à la maison de santé, les heures passées au logis à se prêter aux caprices déraisonnables du vieux père, les démarches en vue d'obtenir un jugement favorable à Mary, au milieu de la stupide hostilité des voisins. Car les langues vont leur train. «Certains ont donné à entendre, un. entre autres, m'a dit catégoriquement, qu’elle devrait être enfermée pour toujours ». La bêtise et la méchanceté humaines s’acharnant sur ces malheureux les forcera à fuir. Nouvelle complication. Charles se voit obligé de se réfugier loin du théâtre du sombre drame.— Il quitte Holborn pour Pentonville (1).

« Je meurs de faim à India House, écrit-il à Coleridge, le 2 décembre. — Il est près de sept heures et je n'ai pas dîné : et cela a été ainsi, et sera ainsi, presque toute la semaine. Je rentre le soir épuisé, positivement défaillant, et alors en avant les cartes ! car il faut jouer avec mon père, qui ne me laisse pas faire un repas en paix; mais je dois me conformer à ma situation; et j'espère que, somme toute, je ne suis pas sans reconnaitre la bonté de Dieu. » Ces exigences du père sont cruelles — mais il faut savoir pardonner aux irresponsables. Cependant ils ont parfois de ces duretés qui découragent. Lamb continuant à la maison la lettre qu'il a commencée au bureau, laisse échapper, sous la cuisson du coup, cet aveu qu'il aurait autrement supprimé. « Je suis rentré enfin, et, après des parties de cartes répétées, j'ai obtenu de mon père congé d'écrire un moment, congé obtenu avec peine, car lorsque je plaidais pour ne plus jouer, il répondit avec beaucoup de justesse : «Si vous ne voulez pas jouer avec moi, vous ferez aussi bien de ne pas rentrer du tout. » L'argument était sans réplique, et je repris les cartes. »

Il pourrait passer des moments relativement heureux auprès de Mary qui continue à être sereine et gaie et qu’il court voir presque chaque jour. Mais ces entrevues ont lieu presque toujours

(1) N° 45 Chapel Street, Pentonville, puis n° 36 de la même rue.

en présence des gens de la maison de santé. Elle écrit alors pour s’épancher dans son sein (1) : « Je n’ai pas de mauvais rêves terrifiants, lui dit-elle. À minuit, quand il m'arrive de m'éveiller, la garde dormant à mes côtés, avec le bruit des pauvres fous dont je suis entourée, je n'ai pas peur. L'esprit de ma mère semble descendre et me sourire, et me dire de vivre pour jouir de la vie et de la raison que le Tout-Puissant m'a données. Je la reverrai au ciel ; alors elle me comprendra mieux. Ma grand'mère, elle aussi, me comprendra mieux, et alors elle ne dira plus comme autrefois : «Polly, à quoi done pense toujours cette pauvre cervelle fêlée et brouillée qu'est la vôtre ? » Dans leurs entrevues ils lisent ensemble les lettres de Coleridge.

Charles médite une délicate surprise pour Mary. Il a renoncé à la poésie, mais ses productions d'autrefois, que Coleridge le décide à publier avec Charles Llyod et lui (2), illes dédiera à sa sœur. « Ce sera inattendu (3), et cela lui fera plaisir..... Il y a dans les affections une monotonie à laquelle les personnes qui vivent ensemble ou qui, comme nous le faisons aujourd’hui, se voient fréquemment, sont enclines à se laisser aller ; une sorte d’indifférence dans l’expression du bon vouloir qu’on a l’un pour l’autre, qui réclame que nous appelions parfois à notre aide l’artifice de la surprise. » S'il succombe à la tentation d’un retour de vanité, il ne pouvait trouver d'excuse dans un sentiment plus pieux.

Sa correspondance avec Coleridge le soutient en donnant une signification et un but à son activité littéraire, qu'on s'étonne de trouver si vive au milieu de tant d'ennuis. Il lit la Täche et se réjouit de ce que Coleridge aime Cowper. « Je pourrais pardonner à un homme de ne pas goûter Milton; mais je n’appellerais pas mon ami l’homme qui s'offenserait du « divin bavardage de Cowper », dit-il en employant une expression de Coleridge (4). En ce moment il avait en effet plus d’aflinité avec le poète humain et résigné qu'avec le barde sublime qui plane bien au-dessus des souffrances terrestres. Burns & a été le Dieu de son idolâtrie » (5)

(1) Letter to Coleridge. Oct. 17, 1796.

(2) Chez Cottle de Bristol au début de 1797.

(3) Letter to Coleridge, November 14, 1796.

(4) Letter to Coleridge. Dec. 5, 1796.

() Letter to Coleridge. Dec. 10, 1796.

et Lamb ne comprend pas que Coleridge lui préfère Bowles, témoignage du goût déjà sûr de Lamb. Il préfère le «gracieux vagabondage des Essais de Cowley, même à l'élégance et à l'aisance de cour d’'Addison, abstraction faite de l'humour exquis de ce dernier (1) ». Il lit et relit les œuvres de Priestley, l'apôtre de la Nécessité. Coleridge lui soumet ses productions et 1l les critique. 11 lui accorde l'avantage sur Southey quant au sublime de la poésie, mais reconnaît que Southey raconte mieux un simple récit. Que ne peuvent-ils échanger ces remarques de vive voix! « Correspondance par lettre et intimité personnelle sont bien difiérentes ! » S'il n'avait pas Coleridge, il serait complètement seul. «Je n'ai pas un caractère vraiment élevé parmi mes connaissances : pas un chrétien ; pas un qui ne fasse fi du christianisme. Pas une âme n'aime Bowles ici; à peine si l’un d'eux a entendu parler de Burns ; peu qui ne se moquent de moi parce que je lis mon Testament. Ils parlent une langue que je n’entends pas. Je cache des sentiments qui seraient une énigme pour eux. Je ne puis causer qu'avec vous par lettre et avec les morts dans leurs livres. Ma sœur, il est vrai, est tout ce que je puis désirer comme compagnie; mais nous sommes tous deux aussi déprimés, nos lectures et nos * connaissances sont puisées aux mêmes sources (2).» Coleridge reste tout ce temps son unique appui. S'il lui a rendu le service inappréciable d'entretenir chez lui l’activité littéraire, Coleridge lui-même n’y a rien perdu, recevant les critiques si fines, les conseils si précieux de Lamb, qui ne cesse de lui recommander la simplicité et le naturel (3).

Mary cependant donne de nouvelles inquiétudes. Elle souffre de la gorge et a contracté une légère sorte de fièvre scarlatine. D'autre part la situation pécuniaire, déjà gênée, se complique du retour de la tante Hetty. « Cette vieille sorcière de parente riche » qui l’avait prise chez elle s’est aperçue qu'elle était « indolente et entêtée comme une mule (4) ». Jalouse sans doute du souvenir affectueux que la vieille tante garde de ses anciens hôtes, elle a

@) Letter to Coleridge. Jan, 10, 1997.

(2) Letter to Coleridge. Jan. 10, 1797.

(3) € Z hate made dishes at the muses’ banquet ». Feb. 13, 1997. — « I allow no hot-beds in the gardens of Parnassus. » Nov. B, 1796.

() Letler to Coleridge : In truth, Coleridge, 1 am perplexed.…..

LA

écrit à Charles d’avoir à venir la rechercher. « Or tout en me réjouissant de transplanter la pauvre vieille de l'air glacial d’un tel patronage, néanmoins je sais combien nous sommes déjà gênés, combien incapables déjà de satisfaire à toutes les exigences que peut imposer la maladie ou toute dépense extraordinaire ». La tante Hetty ne devait pas être longtemps une charge. Le 5 janvier 1797 elle est mourante. Charles attribue sa maladie au coup que lui a porté le «jour de malheur. Elle dit, la pauvre femme, qu'elle est contente d'être revenue au logis pour mourir auprès de moi. J’ai toujours été son favori (1) ». Le 13 février on l’enterre, «Cette après-midi je suis le convoi de ma pauvre vieille tante qui est morte jeudi (2). J'avoue que je suis reconnaissant à Dieu de ce que la bonne créature a fini ses jours de souffrance et d’infirmité. Elle avait choyé mon enfance ». — Cette mort remue les souvenirs au fond de l’âme de Charles. Les tristesses de l’heure présente évoquent par contraste les images d’un passé plus heureux et ce jour-là il écrit ces vers (3) :

Toi aussi tu es morte... tu as été

Très bonne pour moi aux jours de mon enfance,

O toi la meilleure des bonnes créatures. Je n’ai pas oublié Comme tu aimais ton Charles, quand il était encore

Un écolier babillard ; je n’ai pas oublié

La joie affairée, en ce grand jour

Où, en véritable enfant, le pauvre vagabond était content De quitter le sein de l'amour paternel,

Le lieu témoin des jeux de son enfance, et son foyer natal, Pour les rudes soins de mains étrangères,

Les dures tâches rébarbatives et le maigre ordinaire de l’écolier. Comme ion œil lexaminait sur toutes les faces

Et avait peine à le reconnaître dans son gilet jaune,

Sa ceinture de cuir rouge, et sa robe de bure bleue !

Adieu, bonne tante !

Va occuper la même couche funèbre

Où ma mère repose dans la mort,

O ma mère chérie, Ô toi sainte morte chérie !

Où est maintenant ce visage placide, où souvent se posait

(1) Letter to Coleridge. Jan. 5, 1797.

() Letter to Coleridge, Feb. 13, 1797.

(3) Written on the Day of my Aunvts Funeral (February, 1797).

Le sourire d’une mère, à la pensée que son fils prospèrerait En ce monde mauvais, alors qu’elle serait morte, disparue ; Et où se posait une larme (aie honte, à fils !)

Quand ce même enfant se montrait méchant.

Un de mes parents encore me reste — être misérable, Survivant tristement à la mort de sa femme,

Frappé de paralysie, tombé en enfance, vieux, bien vieux, Ombre très lamentable de ce qu'il fut jadis,

Un homme ricur et jovial, Jamais homme plus rieur, Jamais homme plus habile à créer des sujets derire, Plaisanteries folles, et bouffonneries de veillées de Noël ; Faisant de la vie une fête et forçant le temps languissant A une allure vive, ne mit en joie

Le petit cercle des familiers du logis.

Lamb se retrouve donc seul vis-à-vis de ce malheureux père.

Entre le retour de la tante Hetty et.sa mort, il avait eu, au mois de janvier de l’année 1797, une joie vivement ressentie. C'avait été la visite inopinée de Charles Lloyd.

Charles Lloyd venait d’auprès de Coleridge dont il avait partagé la maison d’abord à Bristol et ensuite à Stowey. Il était fils d'un banquier de Birmingham qui était en même temps un philosophe et un poète quaker. [l avait un aimable talent d'analyse qu'il exerçait sur les mœurs et les nuances délicates de la vie sociale. Admirateur de Coleridge, il avait conçu, pour se rapprocher de lui, un plan plus généreux que pratique. Ils vivraient d’une vie commune, dont ses ressources lui permettaient d'assurer les exigences matérielles. Malheureusement pour la durée de ce plan, Coleridge était condamné à payer largement cette prétendue exemption des soucis pécuniaires de la vie. Charles Lloyd était de santé délicate et sujet à de fréquentes crises d’épilepsie. Certaines semaines comptaient jusqu'à trois attaques du terrible mal. Le résultat était que Coleridge passait des nuits à veiller son ami.

Lamb et Charles Lloyd avaient été rapprochés par l'ami commun, soit qu'ils eussent échangé des politesses par la correspondance qu'entretenaient Coleridge et Lamb, soit que, sans s’être jamais vus, Lamb et Lloyd en fussent venus à s’écrire. Une lettre de Lamb du 2 janvier 1797 fait en effet allusion à deux lettres amicales de Charles Lloyd écrites sous l'inspiration de Coleridge.

Ils semblaient faits pour s'entendre. Charles Lloyd était doux,

aussi doux que Charles Lamb (r). Leur malheur lui-même était un lien. Leur âge était le même à deux jours de différence : tous deux allaient avoir vingt-deux ans le mois suivant (2). Lloyd venait de quitter Coleridge et semblait apporter avec lui un peu de l’air que respirait le grand homme de Lamb. Il était réfléchi, et, malgré sa jeunesse, il avait vécu de la vie de l’âme. Il manquait peut-être de vivacité, mais ses dons intellectuels étaient rares. De plus, il était quaker et Lamb s’est toujours trouvé attiré par un aimant étrange vers les adeptes de cette secte religieuse. C’est dire que la courte semaine que Lloyd passa avec lui fut comme une riante oasis dans le désert attristé de sa vie. Charles Lloyd fit certes une action charitable en allant ainsi surprendre Lamb au milieu de sa désolation.

On s’imagine facilement les sujets de conversation qu'ils trouvèrent. Lamb dut le mettre sur le sujet de Coleridge que tous deux admiraient, mais que Lloyd ne pouvait sûrement aimer plus que Lamb. Les questions littéraires durent être souvent agitées dans leurs entretiens — mais surtout, étant donné le caractère de Lloyd et la crise que traversait alors Lamb, les discussions spirituelles, tout ce qui touche à la conduite de la vie, les consolations de la foi, durent faire l’objet de leurs causeries. Ce fut un profond soulagement pour Lamb d’avoir à qui parler de toutes ces choses qu'il a tant à cœur, lui qui fait sa plainte continuelle de l’absence autour de lui d’esprits congéniaux. Il la répétait encore, cette plainte, la veille même de la venue de Lloyd (3) : « Je sais que je suis trop mécontent des êtres qui m’'entourent ; mais je ne puis m'empêcher parfois de m'écrier : « Malheur à moi, de me voir contraint de résider avec Meshech, et d’avoir mon habitation parmi les tentes de Kedar ! Je sais que je ne suis en aucune facon plus vertueux en action que mes voisins, mais j'ai un goût pour la religion, et parfois une ardente aspiration vers la perfection que mes voisins n’ont pas. Je ne gagne rien à être avec des gens semblables à moi ; nous nous encourageons mutuellement à rester dans la médiocrité. »

Lloyd fit la conquête de Lamb. Dans une lettre à Coleridge, datée

(1) P. Fitzgerald. Charles Lamb, his Friends, Haunts and Books. (2) E. V. Lucas. Charles Lamb and the Lloyds. (3) Letter to Coleridge. Jan. 10, 1797.

du 13 juin 1795, il dit : « J'aime chèrement Charles Lloyd; il est toute bonté — etil ajoute, avec l'humilité qui le caractérise en cette période de sa vie, — et dans mon composé il entre trop de l’alliage du monde pour que je me sente absolument digne de son amitié. » Ses émotions, sa gratitude, il lès fixe aussitôt dans ces vers plaintifs et humbles.

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