A CHARLES LLOYD, VISITEUR INATTENDU
Seul, obscur, sans un ami,
Créature sans/joie, solitaire,
Pourquoi mon Lloyd vient-il trouver l'étranger ? Quelle offrande l'étranger peut-il apporter
De réunions intimes, de plaisirs domestiques, Qui pour lui puissent en rien compenser
Les aimables soirées d’hiver de Stowey,
Les affections et amitiés laissées là-bas ?
En un court oubli abandonner
Des amis tels que les tiens, si justement chers, Et être content de rester un moment
Avec moi, t’attardant ici par bonté.
A ce trait une lueur de joie égarée
A rougi ma joue inaccoutumée ;
Et, le cœur plein à éclater,
Je sens la reconnaissance que je ne puis exprimer.
Oh ! doux sont les chants des muses,
Et doux le charme de l’oiseau chantant matines.
Il y avait longtemps que mes oreilles désolées
N’avaient entendu la voix plus douce encore d’un ami. (2)
(@) To Charles Lloyd, an unexpected Visitor.
(2) Ces quatre vers, malgré quelque affectation, non exempte de gaucherie, dans l’expression, sont émus et sincères, cela se sent, et donnent une impression exacte de l’état d’esprit de Lamb à ce moment.
Il y a déjà dans ces vers, jaillis d’une émotion vraie, une curieuse recherche caractéristique. Ce vers
And sweet the charm of matin bird
combine deux heureux traits de Milton « The charmes of earliest birds », joli emploi du mot avec son double sens de charme magique et de chant, et « the shrill matin song of birds » ou « the first cock his matin rings », où le mot matin fait allusion aux matines de l'Eglise.
La voix a parlé : ces sons agréables
Vivront désormais dans l'oreille
De la mémoire, pour parfois éveiller une larme Et parfois inspirer un vers honnête.
à Car lorsque le charme passager se sera envolé, Et que la courte semaine se sera achevée, Quand à la solitude sans joie, sans ami,
Je retournerai, comme par le passé,
Longtemps, longtemps, dans mon cœur souffrant, Ce sentiment sera caressé ;
J'aurai une moins méchante opinion de moi-même Parce que Lloyd parfois pensera à moi. (1)
La démarche de Lloyd venait à point. Rien n'aurait pu être plus eflicace en ce moment où la tragédie récente projetait encore son ombre sur le présent. Il n’est pas étonnant qu'il lui en eût tant de reconnaissance, qu'il en ressentit une si profonde émotion. De son côté, Charles Lloyd, qui n'avait pas les mêmes raisons pour être vivement impressionné, écrit : « J'ai quitté Charles Lamb... et, depuis, j'ai entretenu une correspondance régulière avec lui. C’est un jeune homme très intéressant. (2) » C’est peu ! (3)
Malheureusement, à part la lettre de Lamb à Charles Lloyd datée de 1893, il n’est rien resté de cette correspondance. Elle a été détruite après la mort de Lloyd par son fils.
Au cours de cette visite de Charles Lloyd, Lamb dut aussi faire la connaissance de son frère Robert, esprit inquiet qu'il entreprendra de rasséréner. Ces mots d’une lettre de Ch. Lloyd à Robert le donnent à croire. « Ch. Lamb m'a prié de le rappeler à votre bon souvenir... Il vous a pris en grande affection. » Il lui
(1) Est-il besoin de faire remarquer ce trait d’humilité ? Pauvre commis, Lamb se sent honoré de l’amitié, non, sans doute, du fils d’un banquier, mais d’un homme intelligent qui donne tous ses loisirs à la littérature, d'un ami, d’un familier de Coleridge. C’est, on l’aura remarqué, l’argument qu’il a déjà employé dans ses lettres pour implorer la continuation de l'amitié de Coleridge, Elle le rehausse à ses yeux. Il se sent entraîné vers les fonds par ses relations quotidiennes. Tout intervalle de communion avec une nature plus intellectuelle semble le remettre à flot.
(2) E. V. Lucas. Charles Lamb and the Lloyds.
(3) Faut-il s’en prendre à l'attitude timide, défiante de soi de Lamb, si Lloyd ne le pénétra pas mieux ? Sans doute il fut plus frappé de sa situation pitoyable, de la crise morale qu'il traversait, que de l'originalité de
son esprit.
écrira, en effet, d'assez nombreuses lettres. Elles n'ont été retrouvées qu'en 1809.
Cependant Mary se guérissait. Le 7 avril 1797, Lamb écrit à Coleridge : « Lloyd vous a peut-être dit la nouvelle au sujet de ma sœur. Je la lui ai annoncée. Sinon, voici : je l’ai tirée de la maison où elle était confinée, et j'ai pris une chambre pour elle à Hackney et je passe mes dimanches, jours de congés, etc., avec elle. Elle fait elle-même son ménage. Dans une maladie de près de six mois, et une telle maladie, d'une telle nature, et de conséquences telles, la revoir dans le monde, avec la perspective qu'elle ne sera plus jamais aussi mal, — voilà qui doit être classé non parmi les bienfaits ordinaires de la Providence. Puisse ce Dieu miséricordieux attendrir mon cœur etme rendre aussi reconnaissant que dans ma détresse je fus ardent dans mes prières. Félicitez-moi d'avoir une amie toujours présente et jamais aliénable ». Il insiste pour que Coleridge n'omette pas d'insérer dans le petit volume de vers qui va paraître sa Dédicace à sa sœur. « Gette dédicace aura déjà perdu la moitié de sa valeur en venant si tard. »
Ce n'est pas d’ailleurs sans peine que Charles tira Mary de la situation diflicile où elle était au regard de la loi. Les autorités de la paroisse se demandaient si l'on ne devait pas obtenir un jugement qui la mit pour la vie à la disposition de la «Couronne », étant donné surtout que les médecins ne pouvaient assurer que sa folie furieuse ne reviendrait pas. Mais Charles vint la délivrer : il s'engagea solennellement à prendre soin d'elle pour la vie. A la suite d'un échange de communications entre le Ministre de l’'Intérieur (Home-Secretary) et lui, Mary fut autorisée à quitter l'asile et c'est à ce moment que Charles l'installa à Hackney, non loin de son père et de lui. C'est vers cette époque, en effet, qu’il dut quitter Queen Street, Holborn, pour Chapel Street, Pentonville.
Une autre perspective lui sourit. En juin, il exprime l'espoir d'aller bientôt voir Coleridge à Stowey, profitant des quelques jours de congé que son administration lui octroie pareimonieusement.
Cette visite «dépendait de cinquante choses, outre la dépense, qui était bien à considérer » (1). Lloyd, qui avait quitté le ménage
(1) Letter to Coleridge. June 13, 1793.
de Stowey, voulait lui aussi que Lamb vint le voir. Ce changement est ardemment souhaité par Charles Lamb qui «ne voit personne. et qui ne sait plus causer faute d'habitude ; et qui, hors de la sphère de sa petite famille... ne voit aucun visage qui s'illumine à son approche (x) ». Il sent ajoute-til, malgré ses espérances ruinées, un calme qui ressemble au contentement ». Ila peur de s’engourdir dans une somnolence où toutes les facultés s’atrophient, s’insensibilisent. Il ÿ a en lui comme un ressort fatigué par une tension prolongée. Sa crainte est de ne pas payer l'hospitalité de son ami par la part d'agrément qu'il se sent incapable d'apporter. Heureusement Coleridge aime à parler et, si Lamb estun pauvre interlocuteur, il sait du moins être un excellent auditeur.
Cette visite, déjà projetée l’année précédente, avant les « événements », a enfin lieu dans la première semaine de juillet. A Stowey Lamb rencontre Wordsworth, qui, avec sa sœur Dorothy, était arrivé le 3 chez Coleridge et qui, le 13, s’installait à Alfoxden, à une lieue de distance, pour être proche du nouvel ami qui l'avait enthousiasmé par sa philosophie mystique et son éloquence et pour qui il était «le meilleur poète de la génération ». Était-ce la première fois que Lamb voyait Wordsworth ? Il avait eu l’occasion de faire sa connaissance à Londres l’année d'avant à en juger par cette phrase d’une lettre à Coleridge (2) : «Je serai trop souffrant pour passer moi-même chez Wordsworth, mais j'aurai soin de lui faire tenir son poème (3) ». Il est possible que sa timidité lui fitun monstre de cette démarche suggérée par Coleridge.
Dès le lendemain même du jour où arriva Lamb, Coleridge eut un accident qui l’empêcha de suivre ses amis dans leurs promenades parmi les monts Quantock. Resté au logis, il composa les vers célèbres où il suit en imagination les pas des touristes dans les sites qu’il connaît bien et fait cette mention émue de Charles Lamb, lui appliquant une épithète que tous ont ratifiée, mais contre laquelle l'intéressé lui-même protesta par la suite avec une moue mi-rieuse,
(1) Letter to Coleridge, June 24, 179.
(2) Letter to Coleridge (no month} 1396. Certainement de mai ou des premiers jours de juin, car Lamb annonce l'accident survenu à Johnet la lettre du 10 juin mentionne la blessure du frère comme une chose connue.
(3) Le manuscrit de Crime et Chagrin que Coleridge lui avait envoyé en
mal.
mi-fâchée, sous le prétexte que douceur était couramment syno-
nyme de simplicité d'esprit :
Oui, ils errent Tous en joie; mais toi, à mon avis, le plus heureux, Mon Charles au doux cœur. Car tu as langui après la nature, Tu as eu faim d’elle, durant mainie année, Enfermé dans la grande cité, te frayant un chemin, D'une âme triste mais patiente, à travers le mal et la douleur Et d’étranges calamités (1).
C’est la pitié surtout qui perce dans ces vers. C’est ce sentiment assez gênant pour Lamb qui dut prévaloir dans l’attitude des hôtes de Stowey à l’égard du malheureux malmené par la destinée, du jeune commis aux aspirations intellectuelles contrariées par les nécessités de l'existence. Lui-même, à ce moment, n'avait que trop conseience de ses désavantages. Ce nouveau venu. Wordsworth, l'intimidait aussi. Wordsworth volontiers pontifiait. Il y était encouragé par l'attitude agenouillée de Coleridge. Il faudra que Lamb et lui se revoient avant que s’établisse l'amitié qui entraîna entre eux un commerce de lettres et, aussi l'amitié de Dorothy et de Mary, ces deux sœurs qui ont entre elles ce point commun : leur grande affection pour leur frère, leur collaboration avec lui, et qui, toutes deux, étaient faites pour partager les idées de l'écrivain dont elles partagèrent la vie, l'une Dorothy, amante de la nature, l’autre, Mary, possédée de la même passion pour les livres et la vie de Londres que Charles.
Charles Lamb demeura silencieux à Stowey. Il s’excusa plus tard d’avoir joué un sot personnage. Timidité, gaucherie, modestie exagérée, absence de cet humour qui plus tard lui assurera une contenance en société. Après sa rentrée à Londres il écrira à Coleridge (2): « Je n’ai pas pu causer beaucoup quand j'étais avec vous ; mais mon silence n'était pas maussaderie, ni, je l'espère, causé par un motif mauvais ; mais, à vrai dire, le manque d’habitude m'a rendu gauche. Je sais que je me suis conduit, particulièment chez Tom Poole et chez Cruikshank, absolument comme un
QG) This lime-tree bower my prison.
(2) Letter to Coleridge : 1 am scarcely yet so reconciled.…
enfant boudeur ; mais la compagnie et la conversation me sont choses étrangères. Vous avez tous été bien bons de me supporter comme vous l'avez fait. » 11 semble être sorti de cette expérience mécontent de soi. Il ne retrouva pas là l'enthousiasme des soirées de la Taverne. Coleridge n'avait sans doute d'oreilles que pour Wordsworth, ne parlait que pour lui. Wordsworth, dans son orgueil naïf, prenait son rôle de grand homme très au sérieux, Lamb dut être frappé du ridicule de cette situation. Conçut-il quelque jalousie ? C’est peu probable. Mais le culte qu’il avait luimême voué à Coleridge fut quelque peu ébranlé.
Une autre circonstance, sans doute, contribua à le refroidir à l'égard de son vicil ami. Charles Lloyd, quoique séparé de Coleridge, continuait à l'aller voir. Ilemmena avec lui Lamb à Bristol. Les deux jeunes gens, également déprimés, peut-être également mécontents, s’entendirent fort bien et se plaignirent mutuellement. Peut-être, car tout cela reste conjectural, Charles Lloyd avait-il des griefs plus ou moins fondés contre Coleridge. Charles Lamb, s’il avait recueilli le pauvre épileptique, se serait dévoué jusqu'au bout, ce que Coleridge n'avait pas fait, en dépit de sa charité théorique. En tout cas, Lloyd, dès ce moment, gagne dans le cœur de Lamb le terrain que Coleridge y perd. A quel point il s'était imposé à l'affection de Lamb paraît dans ces vers, que celui-ci écrit après l’avoir laissé, à son retour vers Londres, à Burton, chez Southey.
Etranger, et seul, je passe devant ces paysages (1)
Où nous avons passé si récemment ensemble ; et mon cœur Ressentit comme de l'abandon, quand je regardai
Autour de moi, et que la voix agréable d'un ami
Était absente, et que le regard cordial n'était plus là
Pour me sourire. Je pensai à Lloyd —
A tout ce qu’il avait été pour moi ! Et maintenant je vais De nouveau me mêler à un monde impur ;
A des hommes qui raillent les choses saintes,
Dans ieur erreur, et méprisent les meilleures espérances de l’homme. Le monde fait beaucoup pour gauchir le cœur de l’homme ; Et je puis parfois me joindre à son rire idiot :
De cela je ne me plains pas aujourd’hui. Uses-en avec moi, Père Omniscient, comme Tu le jugeras bon,
() After a Visil lo Lloyd.
Et, quandil Te conviendra, adoucis mon cœur. : Je ne prie pas pour moi : je prie pour celui
Dont l’âme souffre d’une douloureuse perplexité. Brille sur lui, Père des lumières ! et dans les chemins difficiles
Aplanis la route devant lui : puisse-t-il ne pas penser
Ses propres pensées — ne pas poursuivre ses fins...
Ce morceau est curieux à deux égards. Il montre d'abord la tristesse de Lamb au moment de reprendre son existence esseulée. Puis il témoigne de l'amitié profonde, amitié où la pitié entre pour une large part, qu'avait su lui inspirer Lloyd. Le pauvre garçon, outre sa maladie si affreuse, souffrait d'une mélancolie profonde sous le poids de laquelle sa raison fléchissait parfois et devait finalement céder. Mais, surtout, ces vers présentent vivement à notre esprit la tournure pieuse qu'avait prise depuis un moment les pensées de Lamb. à
Lorsqu'il sortit de l’asile d'Hoxton, à peine revenu de la stupeur du coup, il écrit à Coleridge : « Parfois j'essaie de prendre une tournure d’esprit religieuse ; mais les habitudes sont choses puissantes et mes ferveurs religieuses sont limitées, hélas ! à des moments passagers de dévotions solitaires occasionnelles (1). »
Sous le coup de la catastrophe qui survient ensuite, ses lettres sont pleines de résignation chrétienne. Il appelle sur sa famille les bénédictions d’en haut et rend grâces à Dieu de ne pas l'avoir éprouvé plus rudement et de lui avoir donné la force de supporter ces épreuves avec quelque courage et surtout avec calme. Il demande à Coleridge une lettre religieuse, repoussant bien loin toute consolation mondaiïine. «Je lis vos lettres avec ma sœur. Elles nous plaisent surtout quand leur ton est religieux. » La religion d'un homme se modèle sur son naturel. Celle de Lamb est humble. Il sent que l’homme est peu de chose au regard de la divinité. Il n’est plus, sur ce terrain, en communion d'idées avec son catéchiste, Coleridge, et il lui reproche doucement mais fermement de traiter familièrement la puissance divine. « Dans votre dernière lettre, lui écrit-il (2), vous dites : «C’est par la presse que Dieu a donné aux esprits finis, mauvais et bons (je suppose que vous voulez
(:) Letter to Coleridge, June 1 0, 1706.
(2) Letter to Coleridge. Oct, 24, 1796.
dire simplement (1) les hommes méchants et les bons), une portion pour ainsi dire de son omniprésence ! Or, à quelque grande élévation que monte relativement l'intelligence humaine, et sur quelque vaste champ que puisse s'étendre son influence, maligne ou salutaire, n’y at-il pas, Coleridge, une distance entre l'Esprit Divin et elle, qui fait d'un tel langage un blasphème ? » La différence entre Coleridge et lui, c'est que Coleridge se laisse aller à des spéculations métaphysiques où sa belle intelligence se grise, s'exalte et triomphe, orgueilleuse d'elle-même, tandis que le doux Lamb, dans sa modestie native, sentant de toutes parts les dures murailles qui emprisonnent l'esprit humain, ployé sous l'effort de la douleur et élevant vers le ciel un regard implorant, ne demande à Dieu que pitié et consolation et le conçoit comme un être infiniment miséricordieux, mais infiniment lointain et supérieur. « D'autre part, continue-t-il, dans votre première épitre consolatoire si belle, vous dites : « Vous avez votre part temporaire de la misère humaine afin que vous puissiez être éternel participant de la nature divine. » Que disent de plus que cela ces hommes qui sont pour exalter l'homme Jésus-Christ aû rang de la deuxième personne d'une Trinité inconnue (2) ? Ces hommes que ni vous ni moi n'avons scrupule à appeler idolätres ? L'homme, plein d'imperfections à tout le mieux, est sujet à des besoins qui momentanément lui rappellent sa dépendance ; l’homme, être faible et ignorant, « asservi » dès sa naissance « à toutes les influences du ciel, » les yeux parfois ouverts pour distinguer le droit chemin, mais la tête généralement trop confuse pour le poursuivre: l’homme, dans l’orgueil de la spéculation, oubliant sa nature, et saluant en lui-même le futur Dieu, doit faire rire les anges... » Dieu, pour lui, c’est le père céleste, notre meilleur ami. € Apprenons à avoir de nous une opinion humble et réjouissons-nous de l’appellation de « chers enfants », «frères» et « cohéritiers avec le Christ des promesses », ne cherchant pas à en savoir davantage. »
Epris de pureté morale, il était attiré vers la secte qui lui
(1) Ce mot souligné est une critique de la phraséologie de Coleridge.
(2) Il faut se rappeler que Lamb,'comme Coleridge, avait épousé la doctrine unitaire de Priestley.
semblait le mieux réaliser cet idéal, la secte des quakers. Il faillit entrer dans cette église. En ce moment il lit avec enthousiasme les récits des grands quakers, entre autres Pas de croix, pas de couronne de William Penn. Plus tard nous le retrouverons lisant Fox et Elwood et, à vingt-cinq ans de là, il pourra encore dire à un nouvel ami, Barton, encore un quaker, comme Charles Lloyd : « Dans mes sentiments et dans tes choses qui ne sont pas de dogme, je crois bien être à moitié quaker». Le soupçon d’insincérité le retint sur le seuil. Il a raconté dans sa lettre du 13 février 1797 comment, étant allé la veille à une assemblée des « Amis », il vit un homme agité et travaillé par le fanatisme et qui se croyait sous l'influence de quelque « présence invisible ». Il «détesta la vanité d'un homme qui s’imaginait parler par l'opération de l'Esprit, quand, ce qu’il disait, un homme ordinaire pouvait le dire sans toutes ces contorsions et tous ces tremblements ».
Mary est la confidente de toutes ces velléités religieuses. Malheureusement, se plaint-il, ils ont tous deux «un goût pour la religion plutôt qu’une forte habitude religieuse (1) ». Charles n’a autour de lui personne pour l’encourager. « Je sais que je ne vaux nullement mieux en pratique que mes voisins, mais j'ai un goût pour la religion, une occasionnelle aspiration ardente à la perfection, qu'ils n’ont pas (2). » Il lutte. il se cramponne à Coleridge. « À vous je dois beaucoup, après Dieu. Dans ma brève fréquentation de vous à Londres, vos conversations m'ont gagné à la bonne cause, et m'ont sauvé de l'esprit corrupteur du monde. J'aurais pu être un homme de rien sans vous ; en fait je possède une certaine part perfectible de sentiments pieux, quoique, lorsque je m’envisage moi-même sous le jour de la vérité divine et non selon les mesures communes du jugement humain, je sois absolument corrompu et coupable (3) ». Il a à ce moment des préoccupations de pureté, des luttes contre la faiblesse de la chair, des révoltes contre la lâcheté de la nature humaine. Dieu le punit de ses fautes en le frappant dans ses affections les plus chères et, en se purifiant, il veut éloigner la colère de Dieu. Ce combat qui se livre en son
() Letter to Coleridge, Dec. 10, 1796.
(2) Letter to Coleridge, Jan. 10, 1999.
(3) Letter to Coleridge. Jan. 98, 1798.
CRISE 8t
âme, il l’exprime dans les vers «écrits un an après les événements », en septembre 1797 (1).
Hélas ! combien je suis changé ! où sont les pleurs,
Les sanglots, et les suspensions forcées du souffle,
Et les mornes désertions du cœur,
Avec lesquels je me penchais sur le corps de ma mère ?
Où sont les accalmies bénies de l’orage,
Dans la douce résignation de l’espérance
Attirée vers le ciel, et la force de l’amour filial,
Dans lesquelles je m'’inclinais devant la volonté de mon Père ? Mon Dieu et mon Rédempteur ! ne laisse pas
Mon âme scellée en une ingratitude bestiale
Et sensuelle : toujours oublieuse de cette grâce chérie
Et de la santé rendue à mon amie longtemps aimée ;
Aimée depuis longtemps, et connue digne. Tu n’as pas laissé Son âme dans la mort ! Oh ! ne laisse pas aujourd’hui, Seigneur, Tes serviteurs dans une mort plus cruelle, la mort spirituelle ! Et dans des ténèbres plus noires que ces ombres redoutées
De la vallée que tous doivent traverser. Prête-nous tes baumes, O toi cher Médecin de l’âme malade du péché,
Et guéris notre sein purifié des blessures
Dont le monde nous a percés de part en part.
Donne nous une nouvelle chair, une nouvelle naissance. Puissions-nous Elus du ciel ; dans ton élection sûre [devenir Contenus, et attirés constamment vers un unique but,
Le salut de notre âme !
Puis employant, comme il le note en quelques mots écrits en marge de son manuscrit (2), les paroles mêmes de sa sœur, écrites par elle quelque temps après le retour de sa raison, il exprime le consolant espoir que Mary et lui reverront au ciel leur mère toujours aimante et qui ne repoussera pas leur main (la main de Marie surtout) tendue vers elle. Et les mots de renoncement, d'humi-
liation reprennent, ardents :
Sois témoin pour moi, Seigneur, que je ne demande pas
Que reviennent ces jours de vanité (Qu'il ne me sied pas à moi de demander ni à toi de donner),
Vaines amours et promenades avec une blonde jeune fille
(1) Written a Twelvemonth after the Events (September 1797). (2) Letter to Coleridge. Sept. 1797.
(Née de la poussière comme moi), qui si longtemps
Plongea mon cœur insensé dans l’idolâtrie
Et l'amour de la créature. Pardonne moi, 6, mon Créateur,
Si, cédant aux regrets. je pèche presque
En songeant parfois trop complaisamment aux jours dès longtemps Et en souhaitant les voir sortir du tombeau du temps, [écoulés, Ces jours de la tendresse d’une mère pour son enfant,
Son petit.
Il y a là une exaltation mystique bien caractérisée. Se détacher du monde est son idéal. Son âme doit être un sanctuaire où ne pénètrent que des pensées divines. Il s’accuse de «l'esprit d’insouciance et de dissipation! » qui s'est emparé de lui et a remplacé « l'esprit d'humilité et de prière » qu'avaient produit d’abord les grandes calamités qui l'avaient frappé. Il se demandera tout à l’heure si nous ne devrions pas prier Dieu «qu’une sévère diseipline se fasse sentir à nous pendant notre existence entière ». Il se courbe sous les coups qui l’'accablent. Mary ayant eu une rechute, il s'efforce, à la date du 25 décembre 1797, d'atteindre à la résignation (1) :
C’est la volonté de Dieu et nous sommes l’argile
Dans les mains du potier ; et, au pis aller, nous sommes faits Du plus absolu néant, vases de disgrâce,
Jusqu’à l’heure où, son très juste dessein accompli en nous, Nos esprits purifiés trouvent leur parfait repos.
De nouveau Dieu l'humilie. « Si le jugement de Dieu ne réussit pas maintenant à Ôter de lui le cœur de pierre, quelles épreuves plus douloureuses ne doit-il pas attendre ? » (2). Il faut qu’il médite dans la solitude. Les méditations solitaires l'avaient déjà autrefois «conduit au calme et à une patiente endurance du joug ». Il allait
justement ainsi au devant de la mélancolie. Charles Lloyd, qui vint à Londres à ce moment, dut voir le danger que courait son ami. Il fit tout pour l’arracher à ces rêveries périlleuses. Il voulut l’entrainer loin du logis, l’'égayer par la société. Lamb résista et, tant était grande sa nervosité, il faillit se brouiller avec Lloyd. Il recon-
(D Written on Christmas Day, 1393.
(2) Lelter to Coleridge. Jan. 28, 1798.
naissait que « le brave garçon agissait dans la meilleure intention du monde », mais son insistance « ne produisait en lui qu'irritation et mécontentement ». Lloyd, le quaker Lloyd, essayant d'entraîner son ami, qui ne recherchait que les consolations religieuses et s’abimait dans le recueillement, pour le mener dans des sociétés quelconques, réunies chez le plaisant Jem White, « homme à qui Charles n’a jamais eu l’habitude de communiquer ses «plus chers sentiments », cela paraît bien montrer que Lloyd voyait le péril.
| Que se passa-t-il au juste à ce moment dans l'esprit de Charles Lamb ? À vrai dire le biographe se trouve ici dérouté. Entre la visite à Stowey et La première lettre à Southey, qui est du 28 juillet 1798, 1l s'écoule une année obscure au cours de laquelle l’âme de Charles Lamb semble avoir été aux prises avec la plus noire désespérance, où son cerveau paraît même avoir été très gravement malade. Qu'y a-t-il eu entre Coleridge et lui ? Au retour de Stowey, Lamb lui écrit une lettre affectueuse (x), disant comme il a passé, malgré son silence, d’heureux moments et. profitables sous son toit, regrettant d'avoir oublié de le consulter sur certains points sur lesquels il s'était promis de l’interroger — puis, peut-être six semaines après, nouvelle lettre (2), contenant des reproches au'sujet de la façon dont iltraite Lloyd, et se plaignant lui-même, d’un ton enjoué, d'être négligé par celui dont «il est plus fier d’avoir été jadis l'ami, quoique aujourd’hui oublié, que d’en avoir eu un autre qui lui soit fidèle ». De nouveau le 10 décembre, il éerit une lettre assez déprimée où il s'excuse sur ses tourments (3) de n'avoir pas la liberté d'esprit nécessaire pour goûter le volume qu'il vient de recevoir (4), implorant Coleridge de continuer à être son correspondant, auquel cas «il s’efforcera de s’imaginer que ce bas monde n'est pas toute désolation (5) » et Le priant de transmettre ses remerciements à Lloyd, avec qui donc il n’est guère en relations bien suivies. Enfin à la suite de la rechute de Mary, qui vient accentuer encore son affaissement, après avoir reçu «maintes bonnes lettres de Coleridge, laissées sans réponse », il s’accuse d’une «indifférence dénaturée »,
(1) Letter to Coleridge : 1 am scarcely yet so reconciled... (2) Letter to Coleridge. Sept. 17997.
(3) My teasing lot.
{4) Le volume contenant les vers de Coleridge, Lloyd et Lamb. (5) Letter to Coleridge, Jan. 98, 1798.
de «petites jalousies, d’aigreurs » qui ont failli le brouiller sottement avec Lloyd, et rappelle que Coleridge a été son régénérateur. Comment concilier tout cela avec la plainte qui lui échappe au même moment et dans le poème des Vieux visages familiers, où il
s’écrie (1):
J’ai un ami, d’ami meilleur nul n'en a ; Comme un ingrat, j'ai quitté mon ami brusquement,
et dans Rosamund Gray, où un rapprochement avec cet ami est salué d'une joie qui va jusqu'au délire ? Un examen de ce dernier morceau jettera peut-être quelque lumière sur la mentalité de Lamb à ce tournant de sa vie.
Qu'importe que l'idée du roman lui ait été inspirée, comme il le dira plus tard à Southey (2), par les premiers mots d’une sotte
ballade :
Une vieille femme vêtue de gris ;
qu'importe qu'il ait suivi la manière sentimentale de Mackenzie ; — tout ici est bien lui, tel qu'il était alors; c'est bien une image fidèle de son imagination blessée — avec, de plus, beaucoup de traits qui resteront siens jusqu'au bout. Quels que soient les poms des personnages et leur rôle et leurs aventures : c'est lui, c'est Mary, c'est Coleridge et c’est Alice qui sont dans l'esprit de Lamb. Toute la partie intéressante et traitée avec quelque succès est en quelque sorte autobiographique. Tout ce qui est invention est faible et mal venu. Mais examinons le sujet.
L'héroïne, Rosamund Gray, est une jeune fille d’une beauté et d'une douceur angéliques. Orpheline, elle est l'ange tutélaire de sa grand'mère aveugle. Dans le voisinage de ce couple si uni vit un autre couple aussi uni, aussi vertueux, deux orphelins, un frère etune sœur, Allan et Elinor Clare. Allan trouve une mère el une amie dans sa sœur, âgée de dix ans de plus que lui. A l'âge de quatorze ans, Allan, rencontrant à la fontaine Rosamund, qui a douze ans, lui porte sa cruche. Une innocente passion naît en lui et les deux enfants se voient, soit chez la grand'mère, soit en
() The Old Familiar Faces.
(2) Letter Lo Southey : I thank you heartily for the Eclogue.
des promenades par les clairières solitaires et les allées des bois. Un jour qu'ils lisaient à deux l’histoire de Julie de Roubigné (1), un passage révèle à Rosamund la nature de son affection. Les deux enfants sont devenus deux amoureux. Allan, retenu par une sorte de honte, n’a pas confié son amour à la confidente de toutes ses pensées, sa sœur Élinor. Mais elle a deviné; et l'excellente sœur ira voir la jeune fille qu'a choisie son frère. Elle accompagnera Allan. Un contretemps, le passage d'un ami de collège, qu'Allan n’a pas vu et ne reverra sans doute de longtemps, fait qu'Elinor va seule à la chaumière de la vieille Margaret. Les deux jeunes filles, natures d'élite toutes deux, sympathisent dès le premier moment et, pour plus d'intimité, Elinor emmène Rosamund avec elle errer dans les bois. Elles se séparent avec le doux espoir de renouveler ces heures charmantes. Rosamund, l'âme ravie, sa grand'mère couchée, tentée par la chaude nuit claire d'été, ne peut résister au plaisir de refaire seule la promenade qu'elles ont faite à deux. Vers dix heures du soir elle s'éloigne du village pour s'enfoncer dans les bois. « Rosamund ne rentra jamais à la chaumière ». Le lendemain on trouvait la vieille Margaret, qui s'était acheminée à tâtons jusqu'au lit de l’absente, morte sur l’oreiller de Rosamund. L’innocente enfant, rencontrée par un froid criminel, Matravis, violée par lui, se traîne muette jusqu'à la demeure d’'Elinor et y meurt bientôt. Elinor elle-même est emportée par une fièvre chaude. Allan, qui a perdu tout ce qui lui était cher, devient, pour ainsi dire, une sorte de sœur de charité, consacre sa vie aux hôpitaux et aux lazarets, où il finit un jour par voir expirer dans l’impénitence l’auteur de tous ses maux, le noir Matravis.
Voilà l’histoire bien sombre, bien conventionnelle, bien invraisemblable. On a déjà un aperçu des caractères trop bons, trop beaux, trop parfaits, pour ce qui est de Rosamund, d’Elinor et d’'Allan; un traître bien noir et de psychologie rudimentaire. La seule créature vraiment humaine ici, c’est la vieille Margaret, qui a ses défauts marqués par l’auteur, sans doute pour rehausser le mérite de Rosamund, dont la patience et le dévouement ne se démentent pas un seul instant. La vieille femme est bavarde, volontiers dogmatique, parfois impatiente et pas très perspicace à
(x) Roman de Mackenzie.
lire la nature parfaite de sa petite-fille, à qui elle reproche son étourderie.
Les événements se précipitent avec une-rapidité et une invraisemblance dignes d’un cerveau novice et surchauffé. Que Rosamund meure de honte et de désespoir, passe. Mais Margaret qui rend le dernier souffle avant le matin de la nuit du drame qu’elle ignore ! Les vieilles personnes n'ont plus cette sensibilité intense : un égoïsme bien humain leur fait attacher plus de prix à la vie et résister à des souffrances morales qui emporteraient des àmes jeunes. Le sort d’Elinor Clare est vite réglé : désespoir exagéré encore, inspiré par la mort d’une jeune fille, chère évidemment à un frère chéri, mais qu’elle-même, en somme, n’a vue qu'une fois avant le jour où elle la recueille chez elle. Discuter iei est d'ailleurs oïiseux. Rien ne tient et tout est d’une main inexpérimentée.
Il ya heureusement autre chose que cette histoire puérile. On a vu l'intrigue réduite à sa simple ossature. C’est le détail qui est intéressant. Le récit, dépouillé de ses agréments, ne donne aucune idée de l’effet de cette petite œuvre étrange, aussi pleine de beautés que de défauts. On se laisse d’abord aller au charme du morceau, fait d’un mélange de simplicité, de poésie idyllique aux refrains berceurs. Des apostrophes ossianiques à la lune, etc., donnent au récit une allure solennelle, Maïs on se demande où l’auteur vous mène, quand il donne en suivant plusieurs lettres ou extraits de lettres d'Elinor Clare, qui prend soudain une importance excessive et semble promettre d’être un personnage principal du roman, alors qu'aussitôt elle n’a plus de rôle à jouer que de mourir. Ces lettres éclairent-elles au moins le caractère du frère, Allan ? Mais non, elles nous renseignent seulement sur l’amour profond qui unit le frère à la sœur et sur un drame de vie qui n’a rien à faire avec le présent récit. Que penser des détails de la visite personnelle de l’auteur à son village natal, village, il est vrai, où s’est déroulé le drame, mais détails qui n’ont aucun rapport avec ce drame. Voici encore qui est bien étrange. C’est ce trait d’une lettre d'Elinor Clare : elle a revu en songe sa mère morte depuis peu; « dans les visions de la nuit dernière son esprit sembla se dresser à côté de mon lit ; une lumière, comme de plein midi, brillait dans la chambre. Elle ouvrit mes rideaux ; elle me sourit du même sourire placide qu'elle avait de son vivant. Je n’éprouvai aucune crainte,
« Elinor, dit-elle, pour l'amour de moi, prends soin du jeune Allan :» et je m'éveillai avec des sentiments, calmes. Maria, la réunion des esprits bienheureux, pensez-vous, ne sera-t-elle pas quelque chose comme cela ? Je crois que je pourrais dès maintenant voir ma mère sans effroi. Je lui demanderais pardon de toutes les aspérités de mon caractère qui si souvent ont afligé son doux esprit quand elle vivait. Maria, je pense qu’elle ne se détournerait pas de moi ». Pourquoi cette crainte ? Etrange aberration ! Ces paroles ont un sens dans la bouche de Mary Lamb, mais dans celle d'Elinor Clare ? Eh! ne voit-on pas qu'Elinor, c'est Mary Lamb et ne reconnaît-on pas les paroles textuelles rapportées dans une lettre de Charles à Coleridge. 11 faut que l'esprit de Lamb soit bouleversé pour qu'il introduise ce trait saisissant ici, où rien ne l’appelle, où rien ne l’explique. Car Elinor n'a pas les mêmes raisons que Mary pour redouter une rencontre avec sa mère !
Que de choses mystérieuses pour le lecteur ignorant de la vie de Lamb dans ce petit roman. Il ne s’expliquera certes pas pourquoi l’auteur, le narrateur de cette histoire, qui jusque-là n’est pas intervenu, que, de plus, le drame n'affecte que par la sympathie qu'éveille en lui le malheur d’un ami, passant quelque temps après les événements devant la chaumière jadis habitée par la vieille Margaret et Rosamund, « se mit à rire tout haut comme un aliéné, comme un homme dont la raison l’aurait subitement abandonné ». Mais pour nous qui suivons Lamb dans sa crise, l’histoire de Rosamund Gray s’évanouit, et c'est lui que nous voyons, la raison vacillante sous des coups successifs : mort tragique de sa mère, folie de sa sœur, suivie d’une rechute, projets d'amour renversés, perte de son ami Coleridge. Aïnsi, pour nous, comme pour l’auteur lui-même, la fiction s'efface, et c'est lui, ce sont ses malheurs, ses chagrins qui passent au premier plan. Le voici maintenant à la tombe de ses parents : « Je tombaiï la face contre terre devant la tombe. Je baïisai la terre qui les recouvrait. J'envisageai avec une sombre jouissance l'heure où je mêlerais - ma poussière à la leur, et je m'agenouiilai, les bras étendus sur la pierre du tombeau, dans une sorte de prière mentale, car je ne pouvais parler. » Estil encore nécessaire de noter au passage que cela n’a rien à faire avec l’histoire de Rosamund et d’Allan ? Le voici, encore, ayant changé de personnage. [l est maintenant
Allan, l'amant si durement frappé, le désespéré. fl retrouve son ami, et cet ami, rien ne le faisait entrevoir, se révèle soudain comme tenant dans son cœur une place infiniment vaste. Jugezen. « Cela me fait tout oublier », s'écrie Allan dans son enthousiasme. Eh quoi! cet homme dont la vie semblait irrémédiablement gâtée par les plus désespérants malheurs, par la perte coup sur coup de ce qu'il aime le plus au monde, son amie, morte dans les circonstances les plus atrocement tragiques, et sa sœur, son ‘unique consolatrice et qui lui tenait lieu de mère, ce désespéré se trouve dédommagé de tout par la rencontre d'un ami, bien cher, nous devons le croire, mais auquel il n'a pas seulement pensé dans ses épreuves ! C’est Lamb saluant d’un eri de joie exagéré le retour lumineux des jours tant regrettés de l'intimité avec Coleridge sous les solives enfumées de la vieille taverne. C’est l'amitié de Coleridge qui arrache à Lamb cette exclamation déjà entendue : « Ce fut un jour de fierté pour moi ». Cette soirée passée à boire, à raconter de vieilles histoires, à réciter de vieilles poésies, comme si rien n'était arrivé, c'est une évocation de ces noctes cœnæque deum d'antan. Et nous reconnaissons Coleridge au bel enthousiasme dont quelques rares traces ont survécu sur son visage aux efforts du temps et du chagrin, à ces yeux qui ont perdu leur feu primitif mais qui gardent une rare douceur dont le sourire perce l'ami jusqu'au cœur.
Alors, averti de cette veine autobiographique, le lecteur passe sur les incohérences. Ces détails inexplicables revêtent un intérêt intense. Pour le biographe Rosamund Gray devient un précieux document et pose un troublant problème.
Précieux document en eflet que ce petit ouvrage qui nous offre, disséminés un peu partout, des témoignages de la crise morale et religieuse qu’alors l’auteur traverse : « Mes chagrins s’apaisent en une profonde et douce résignation », dit-il quelque part. « Aujourd’hui après dîner, écrit Elinor Clare de son frère Allan, quand il prit en main son verre de vin, il fondit en larmes, et ne voulut ou ne put alors m'en dire la raison ; plus tard, il me dit qu'il avait eu l'habitude de boire à la santé de maman après diner, et que c'était cela qui lui avait repassé par la tête et l'avait fait pleurer, » Puis nous le voyons reprendre goût à la vie. « La besogne de la vie, avec les délicieuses petites interruptions qu'offre notre correspon-
dance, combien elle est agréable ! » Vous reconnaissez l'effet consolant de la correspondance de Lamb avec Coleridge. « La vie n'est pas toute vanité et tout désappointement. Elle a en elle beaucoup de mal, sans doute ; mais à ceux qui ne la mettent pas à un mauvais usage, elle donne ses consolations, consolations momentanées — beaucoup de choses qui nous la rendent chère et la font digne d’être vécue — beaucoup de sentiments sincères et bons, je crois, dont nous n’avons pas à rougir — heures de tranquillité et d’espérance ». Dans ces moments, lorsque le temps n'est pas Q gris et couvert, et que ses esprits ne sont pas sous un nuage », il esquisse des projets d'avenir : « Quelque chose ne cesse de me souffler à l'oreille que je serai un jour hôte de la même demeure que ma cousine, que je partagerai avec elle tous les plaisirs qui découlent de bons offices mutuels, de paroles affectueuses, d’atitentions dans la maladie et dans la santé — de conversations, tantôt innocemment banales, tantôt profitablement sérieuses ; — de livres lus et commentés en commun — et de consultations pour savoir comment nous pourrions nous y prendre pour faire du bien à cette pauvre personne-ci ou à cette autre, et pour sevrer notre esprit des soucis du monde, sans nous dépouiller de ses charités. Quel tableau j'ai tracé, Maria ! et il se peut qu'aucune de toutes ces choses ne se réalise jamais.» Aïe confiance, pauvre Charles Lamb, ton idéal de vie en commun avec ta sœur bien-aîimée se réalisera et ce que tu écris aujourd’hui comme un projet peut-être sans espoir, tu le raconteras dans maint essai, dans « Le Vieux Chine » en particulier, comme une expérience de vingt ans !
Il jouit même de sa douleur : à son ami qui, le trouvant pensif à l'excès, veut le distraire (rappelons-nous Charles Lloyd et ses bons offices mal accueillis), il répond :
« Ne me regardez pas comme malheureux quand vous me surprenez dans cette disposition d'esprit. Je ne suis jamais plus heureux que dans les moments où, à l'expression de mon visage, les hommes me jugent au plus haut degré de la souffrance. Mon ami, les événements qui ont laissé derrière eux cette tristesse ne sont pas de date récente. La mélancolie qui me gagne à leur souvenir n’est pas malfaisante, mais tend seulement à apaiser et à tranquilliser mon esprit, pour me détacher de . l'inquiétude des poursuites humaines.
« Plus je sens qué ce détachement est fort, plus je me sens attiré vers le ciel à la contemplation des objets spirituels. F
« J'aime à entretenir en moi vivaces et chaudes les vieilles amitiés, parce que j'espère leur reprise dans le monde des Esprits.
« Je suis sur terre une créature errante et sans attaches. Je n’ai pas formé d'amitiés nouvelles qui puissent compenser pour moi la perte des anciennes et plus je connais l’humanité plusil devient nécessaire que je remplace leur perte par de petites images, des souvenirs des plaisirs passés...
« J'ai souffert avec calme. Dès le commencement de mes calamités il m’a été donné... de voir un bras puissant. étendu au dessus de moi. J'ai donné mon cœur au Purificateur, et ma volonté à la Souveraine Volonté de l'Univers. Les irrésistibles roues de la destinée ont passé dans leur éternelle rotation et je me suis laissé entraîner sans me plaindre »....
Ces paroles peignent éloquemment l'attitude d'esprit que Lamb s'efforce de prendre : chrétienne, n'est-il pas vrai ? [doit lire et relire le Nouveau Testament, dont il parle avec admiration. Ces causeries familières du Christ gagnent son cœur en passant par son imagination charmée. Cependant le problème de la mort l’obsède. « Il me semble que ce sera quelque chose comme le réveil d'un mauvais rêve que la Résurrection des Morts. Non matériellement différent de nos scènes et de nos facons de vivre accoutumées sera peut-être le monde à venir ; pourtant on nous le représente comme un /?epos,un Sabbat. un état de béatitude. »
Partout, des traces de la crise religieuse qu'il traverse. Un passage même est caractéristique, comme dénotant une acuité de cette crise qu'on n'aurait pas soupçonnée. C’est lors de la visite du narrateur au lieu de sa naissance. IL erre dans le jardin que nous connaissons bien, où plutôt dans le bois qui prolonge le jardin de Blakesware. L'esprit de son enfance le ressaisit. « Je parcourus le bois, dit-il ; je priai Dieu qu'il me ramenât à cet état d’innocence, dans lequel j'avais erré sous ces ombrages. Il me sembla que ma requête était entendue, car il me parut que les souillures de l’âge mûr s’en allaient de moi, et que je revenais à la pureté et à la simplicité de l'enfance. J'étais content d’avoir été changé en un véritable enfant. Je restai immobile comme en extase. Je rêvai que javais un entretien personnel avec mon Père céleste — et, délirant, je tirai de mes pieds mes souliers — car le lieu où je me tenais était, je le crus, un sol sacré. » C’est là de l'extase mystique.
Tout cela est l’élucubration d'un cerveau terriblement surchauffé, sinon dérangé. Et c'est là le troublant problème que l’on signalaït tout à l'heure. N’est-on pas autorisé à croire qu’en ce commencement de l’année 1798 la raison de Lamb fut sur le point de sombrer de nouveau ? N'était-ce pas ce que Lloyd, ce demimaniaque lui-même pourtant, avait eu assez de clairvoyance pour appréhender, et ne peut-on croire qu’il chercha, dans l'intérêt de son ami, à le distraire de sa mélancolie dangereuse ?
Peut-être, après tont, nous exagérons-nous ces symptômes. Peut-être ces invraisemblances, ces incohérences ne sont-elles qu'une preuve de l'incapacité de l’égotiste Elia à mener une fiction de quelque étendue, à sortir de sa propre personnalité pour épouser celle d'un héros imaginaire. Peut-être les mêmes détails sont-ils défauts ici et qualités là-bas, c’est-à-dire dans ses Essais : tel cet incident du cimetière. On vient de voir la scène de la tombe, d’un pathétique intense. Immédiatement après vient une saute de ton véritablement étrange. Le même homme que ses sentiments violents accablaient, passe sans transition à un accès de légèreté : « Je ne lisais que tendres parents, maris aimants, enfants respectueux. Je dis en plaisantant : où sont donc enterrés les méchants ? Les mauvais parents, les mauvais maris, les mauvais enfants, — quels cimetières leur sont donc réservés? » Ce ton badin alternant avec une sensibilité moins maladive fera plus tard un des principaux attraits des Essais d’Elia : dans le cas présent, il constitue une disparate. Il arrête le récit sans aucune raison logique, puisque, à la rigueur, le trait ne jetterait de lumière que sur la psychologie d'un personnage qui ne tient à l’action que par son rôle de narrateur. Il rentre dans le domaine de ces digressions, agréables dans la contexture lâche, dans le vagabondage décousu d’une aimable causerie écrite, mais que proscrivent les exigences du récit suivi. Ainsi Rosamund Gray annoncerait l'essayiste de vingt ans plus tard,.. mais vaguement, bien vaguement.