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CHAPITRE VI

Les grandes décorations : le Louvre, Saint-Germain, Versailles, Marly, Sceaux. — Les tableaux de chevalet postérieurs à 1661 .

grand artiste, à cette époque, en France, devait être avant tout un grand décorais teur. Une fièvre de paraître torturait la Cour et la ville. Dans les palais, la meilleure place était réservée aux salons immenses, aux galeries somptueuses empruntées aux demeures romaines. Pour enrichir encore et pour meubler ces pièces d’apparat, il fallait en habiller les voûtes et les plafonds, en revêtir les murs de mythologies triomphantes, comme faisaient en Italie les derniers grands décorateurs du dix-septième siècle.

De 1661 à 1687 Le Brun ne passe pas une année sans travailler à une voûte, à une coupole, à une voussure, à une muraille; mais ce cycle incomparable de grandes décorations, qui remplirait la vie de bien des peintres, n’absorbe qu’une part de sa prodigieuse activité. Aucune œuvre, d’ailleurs,

LES MAITRES DE L’ART

parmi toutes celles qu’il entreprend, ne le passionne davantage, aucune n’est l’expression plus exacte de son tempérament.

Quand il commence à travailler au Louvre, il réalise un de ses rêves les plus chers. Poussin n’était-il pas revenu d’Italie, jadis, exprès pour peindre la Grande Galerie? Quelle occasion plus propice de se mesurer enfin publiquement avec ce maître et de prouver qu’il avait trouvé un successeur? Le Brun dut même, un moment, terminer sur ses propres esquisses la Grande Galerie; mais ce projet ne fut pas exécuté. De 1653 à 1659, il donne des dessins, bientôt abandonnés d’ailleurs, pour l’appartement du Conseil 1 ; au plafond de la chambre du roi, il Louis XIV prenant le gouverne-

ment de r Etat et Minerve accompagnée des génies des sciences et des arts ; nous avons vu enfin qu’il dispute à Errard la décoration d’une des pièces attenantes à la Petite Galerie. Mais son œuvre la plus importante au Louvre est la décoration de la Petite Galerie.

En 1661 un incendie dont tout le palais peutêtre eût été la proie, si le roi, dit Loret, n’avait pas

1. Le Brun travailla-t-il aux Tuileries? Cela semble évident. Ses biographes nous parlent à plusieurs reprises de ses travaux des Tuileries. Il en parle lui-même dans une de ses lettres. Mais nous ignorons complètement en quoi consistaient ces travaux. Étaient-ce des décorations ou simplement des tableaux de chevalet, comme ce Christ en croix peint pour la chapelle du château?

envoyé chercher à Saint-Germain -l’Auxerrois le Saint- Sacrement, qui visiblement fit tourner le vent, détruisit entièrement la Petite Galerie, décorée jadis par Toussaint Dubreuil et Jacob Bunel de cette Gigantomachie pompeuse, aux attitudes contournées et aux gestes grandiloquents où Jupiter représentait Henri IV et où les géants foudroyés figuraient la Ligue vaincue. Reconstruite aussitôt, Le Brun fut chargé de la décorer. Cette commande était la bienvenue, l’arrestation de Fouquet ayant interrompu les travaux de Vaux. Parmi plusieurs esquisses le roi choisit un dessin qui divisait le berceau de la voûte en onze cartouches principaux :

Dans celui (le cartouche) qui est au centre il se proposait de représenter Apollon sur son char avec tous les attributs du soleil. Les Saisons devaient occuper les quatre cartouches les plus voisins de celui-ci; les deux ovales qui les séparent dans la voûte devaient être remplies par le Soir et le Matin et les deux octogones plus reculés par la Nuit et VA urore; les culs de four qui sont aux extrémités du berceau auraient offert, l’un le Réveil des eaux, l’autre le Réveil de la terre aux premiers rayons du soleil; enfin dans le grand salon circulaire qui termine la galerie au nord, Le Brun voulait peindre l’histoire d 'Apollon considéré comme co?iducteur des Muses et dieu des Beaux-Arts l.

1. Cette description citée par Chennevières dans sa Notice sur la galerie d’ Apollon, 1851, est tirée de la Notice des dessins... du mu'sée central des arts, édition de l’an V. — Il faut ajouter douze médaillons, six de chaque côté de la voûte, qui représentaient les Mois.

Ce triomphe d’Apollon imposant sa loi aux Éléments, aux Saisons, aux Mois, aux Heures, d’Apollon protecteur des Arts et des Lettres, c’était le triomphe de Louis XIV tout-puissant, du roi qui s’identifiait avec le Soleil et dont les orgueilleuses devises : Sufjicit orbi et Nec pluribus impar s’étalaient déjà sur les médailles et sur les étendards. Si l’artiste recourt à l’allégorie pour le célébrer, c’est que son projet est à peu près contemporain de X Histoire di Alexandre ; sa pensée n’a pas encore franchi la dernière étape; il n’ose pas encore représenter aux voûtes et aux murailles le souverain luimême entouré des attributs de toutes les vertus et des symboles de toutes les victoires.

Avant de commencer les peintures, avant même d’en avoir déterminé toutes les esquisses, Le Brun compose, pour les encadrer, un entourage sculptural et architectural de stuc peint et doré, un peu trop chargé peut-être, mais d’une incomparable richesse, d’une variété et d’un équilibre parfaits : profusion d’arabesques et de grotesques peints ou sculptés sur les fausses portes et autour des fenêtres; figures en relief, Victoires, enfants, signes du Zodiaque séparés par des camaïeux rehaussés d’or et encadrés de guirlandes de fleurs, à la voûte; à la corniche, frise où des L. royales alternent avec les fleurs de lys; autour des cartouches, autour des voussures, cadres somptueux de stuc doré aux armes de France et de Navarre,

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