CHAPITRE VII
Création des Gobelins. — Importance et variété de l’œuvre personnelle de Le Brun aux Gobelins. — Les collaborateurs de Le Brun aux Gobelins. — Le style de Le Brun dans ses travaux des Gobelins.
^NE des tapisseries de l’Histoire du Roi représente une Visite de Louis XIV à la manufacture des Gobelins. Accompagné du duc d’Orléans, du prince de Condé, du duc d’Enghien, de Colbert, le monarque est reçu par Le Brun dans une salle que décore la Bataille du Granique . Du haut d’une estrade il admire les chefs-d’œuvre que lui présentent les collaborateurs de son peintre : les brocarts que déroule un homme au premier plan à gauche, la lourde amphore que trois aides soutiennent à peine, le vase d’orfèvrerie que des ouvriers portent au fond, et les tables, les marqueteries, les trépieds, les bassins, les tapis, les sculptures. Jamais, semble-t-il, l’artiste n’a rendu plus
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magnifique hommage à Louis XIV ; toutes ces merveilles sont nées de la libéralité du roi; cet art est son art. Mais regardons mieux. C’est sa propre exaltation surtout que Le Brun a entreprise. Tout son orgueil apparaît ici, mais tempéré par ce tact, par cette prudence qui ne l’abandonnent jamais, par cette habileté admirable à ménager les susceptibilités puissantes. Toutes ces richesses et tous ces chefs-d’œuvre, le roi les a rendus possibles, mais c’est Le Brun seul qui les a créés. Les Gobelins sont beaucoup plus son œuvre encore que celle de Louis XIV. Voyez-le lui-même dans cette tapisserie : tourné vers le public, et non vers le roi, n’estce pas à ses contemporains et surtout à la postérité qu’il présente les merveilles qu’il a imaginées et dont il a conduit l’exécution?
En juin 1662, les ouvriers tapissiers de Maincy, qui travaillaient pour le roi depuis l’arrestation de Fouquet, furent transférés à Paris dans une manufacture nouvelle bâtie sur un terrain acheté au dernier héritier des frères Gobelins, les célèbres teinturiers du seizième siècle. Les métiers, l’outillage du surintendant, les tentures commencées furent également déménagées. On garda les mêmes surveillants, les mêmes règlements, et Le Brun, nommé directeur de la fabrique nouvelle, reçut des appointements égaux à ceux que lui donnait Fouquet (12000 livres). Inspiré par Colbert que conseillait Le Brun, Louis XIV avait voulu son
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Maincy, mais le Maincy d’un roi. Dans les lettres patentes précédant le règlement de 1667 l, on lisait à l’article premier :
Le surintendant de nos bâtiments et le directeur sous lui tiendront la manufacture remplie de bons peintres, maîtres tapissiers de haute lisse, orfèvres, fondeurs, graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène et en bois, teinturiers et autres bons ouvriers en toutes sortes d’arts et métiers qui y sont établis et que le surintendant de nos bâtiments tiendra nécessaire d’y établir.
La manufacture était outillée pour produire tous les objets de luxe et d’art destinés au service du roi. On y tissa des tapisseries, on y cisela des coupes et des patères, on y sculpta des corniches, on y fondit des ornements de bronze, on y grava des serrures, on y marqueta des tables et des cabinets, on y peignit des décorations, on y construisit un carrosse pour le Grand Mogol, et une galère pour le roi sur le Grand Canal.
Préoccupé de la prospérité économique de la France autant que de sa prééminence artistique, Colbert escompta certainement l’importance industrielle de la manufacture nouvelle. Après avoir réduit les droits à la sortie sur les denrées et manufactures du royaume, diminué les droits aux entrées sur toutes les matières premières, arrêté par des tarifs protecteurs les produits étrangers, il songea
1. C’est le premier règlement relatif aux Gobelins qui nous reste; d’autres, antérieurs, ont disparu.
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à perfectionner la fabrication française. Il aida d’argent, couvrit de faveurs les industriels actifs ou audacieux et frappa les autres d’amendes. Sur son ordre, des fabriques nouvelles s’ouvrirent et d’anciennes revécurent : manufactures de glaces au faubourg Saint-Antoine, d’étoffes d’or et d’argent à Saint-Maur, de draps à Louviers, Elbeuf, Abbeville, de soieries à Tours, à Lyon, de dentelles à Alençon. Dans cet ensemble la manufacture des Gobelins était la manufacture-type destinée à la fois à fournir au roi les objets les plus parfaits de la fabrication française, à donner des modèles aux industriels et à proclamer à l’étranger, par les cadeaux du roi, la réputation des fabriques de France.
Dès le début la manufacture est un organisme complet, une manière de petit Etat. Une école de soixante élèves forme ses apprentis, puis ses maîtres. Ses ouvriers sont exemptés d’impôts, logés gratuitement, soumis à une juridiction spéciale; les étrangers admis dans ses ateliers reçoivent de droit la naturalisation. Et toute cette colonie dépend de Le Brun. C’est lui seul qui recrute le personnel, lui seul qui distribue les commandes, lui seul qui dispense les faveurs. Aussi les Gobelins deviennent vite un instrument d’autorité entre ses mains. Les peintres, les sculpteurs, les décorateurs qui veulent y travailler sont bien obligés d’obéir à ses volontés, et tous veulent y travailler
parce qu’ils ne peuvent pas se passer de la clientèle du roi. D’ailleurs ils ne souffrent pas de la tyrannie du maître : ce sont de bons, mais de moyens artistes dont le talent n’est pas ombrageux. L’organisation sociale à laquelle ils sont soumis ne leur a pas appris l’indépendance : à la maîtrise comme à l’Académie, ils obéissent à une sévère discipline.
Sans Le Brun, la création des Gobelins eût été, peut-être, presque stérile. Le roi entretenait au Louvre des ébénistes, des ciseleurs, des orfèvres, des serruriers qui travaillaient sans ordre, sans direction; les ouvriers des Gobelins auraient accru le nombre de ces artisans privilégiés et la manufacture aurait laissé le souvenir d’une institution libérale : mais c’est tout. Au contraire, l’œuvre accomplie par la colonie du faubourg Saint-Marcel de 1663 jusqu’en 1685 forme l’ensemble artistique le plus original, le plus complet, le mieux équilibré de tout le règne. Pour se glorifier, pour glorifier son œuvre, Le Brun a bien raison de se représenter aux Gobelins. C’est là qu’il imagine et qu’il réalise son style, un des plus nobles, un des plus majestueux du cycle français. Cent toiles comme les Batailles dJ Alexandre, comme les cartouches du Louvre et de Versailles n’auraient pas assuré sa gloire; n’aurait-il exécuté que ses travaux des Gobelins, au contraire, n’aurait-il réalisé que cette incomparable adaptation de l’art décoratif à la gloire d’un
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règne, que sa renommée n’eût guère été diminuée.
Son œuvre personnelle aux Gobelins est gigantesque. Rien avant 1685 ne s’exécute dans les ateliers sans son commandement; il donne lui-même les esquisses ou les cartons de presque toutes les tapisseries, des modèles de meubles, de décorations sculpturales et architectoniques, de gondoles, de carrosses, de pièces d’orfèvrerie et de serrurerie. En créant des modèles d’art décoratif il ne dérogeait pas; les meilleurs artistes de la Renaissance avaient travaillé pour les orfèvres et pour les menuisiers : le mépris des sculpteurs et des peintres pour les arts mineurs ne date que du dix-neuvième siècle. 11 pétait peut-être moins glorieux dans la deuxième moitié du dix-septième siècle de se consacrer exclusivement au paysage ou à la peinture de fleurs, genres secondaires, que de travailler pour les décorateurs et pour les ouvriers d’art.
Dans l’œuvre de Le Brun aux Gobelins la tapisserie tient une place importante. Dans leurs ateliers, prospères depuis le seizième siècle, les rois favorisaient cet art. Simon Vouet avait consacré à de beaux cartons une partie de son activité et c’est lui qui transmit à son disciple son goût pour les tentures. Chez Fouquet déjà, à Maincy, Le Brun avait créé de nombreux modèles et imposé une nouvelle technique aux ouvriers. Plus que tout le reste, peut-être, les tapisseries de Maincy avaient charmé Louis XIV et contribué à la faveur de Le
D’après une héliogravure tirée de l 'Etat général des tapisseries \de la manujacture des Gobelins, par M. Maurice Fenaille.
Pièce de la tenture de l’Histoire du Roi. — Garde-meuble national.
Brun : on se souvient que le roi conserve intact l’atelier du surintendant après sa disgrâce.
On peut dire sans paradoxe que les tapisseries de Le Brun sont ses meilleures œuvres de peinture. Un coloris vif, chaud, chatoyant, qui manque le plus souvent aux décorations et aux tableaux de chevalet, les anime. Cette qualité inattendue est moins sensible dans les esquisses et dans les cartons que dans les tentures mêmes. Quoique Le Brun n’ait pas directement participé à leur tissage, l’honneur lui en revient cependant, car il surveillait les ouvriers avec une attention scrupuleuse et leur donnait sans cesse des conseils.
Jusqu’en 1685, au moins, pas un carton n’est entrepris aux Gobelins sans son ordre, et il donne lui-même les modèles de X Histoire du Roi, des Conquêtes du Roi, des Eléments, des Saisons, des Mois ou Maisons Royales, de X Histoire di Alexandre, de X Histoire de Méléagre, des Muses, de X Histoire de Moïse, de X Histoire de Constantin, sans compter tous les morceaux décoratifs, les Portières de Mars, du Char de Triomphe , etc. Une partie de ces tentures, les portières, les Muses, X Histoire de Constantin, de Mélêagj'e, les Verdures, étaient déjà sur le métier à Maincy et furent seulement terminées aux Gobelins; mais les autres forment un ensemble trop important encore pour que Le Brun, accablé de besognes diverses, ait pu le mener à bien sans le concours de nombreux collaborateurs. Il em-
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ploya une cinquantaine de peintres aux Gobelins. Le plus souvent il exécutait seulement un dessin assez poussé, tels que /’ Audience du Légat et le Roi visitant les Gobelins, au Louvre; des collaborateurs travaillaient sous ses yeux à l’esquisse peinte; la mise au carreau grandeur d’exécution était enfin confiée à des artistes régulièrement attachés à la manufacture. Pour la reproduction de peintures, comme les Batailles d* Alexandre, cette dernière catégorie de collaborateurs suffisait : Louis Licherie, Baudrin Yvart, Verdier, Testelin, Houasse copièrent, à l’usage des tapissiers, les peintures originales. Pour les tentures de X Histoire du Roi, au contraire, on employait des hommes comme Van der Meulen. Par le « Mémoire de tout ce que François Van der Meulen a peint et dessigné pour le service de Sa Majesté depuis le Ier avril 1664 » nous connaissons l’importante collaboration de l’artiste flamand à cette série :
Plus j’ai peint en petit l’entrevue du Roy et du Roy d’Espagne, après un dessein de Monsieur Le Brun qui a servy pour modelle pour celuy qu’on a fait en grand pour la tapisserie.
Plus j’ai peint l’entrevue des Suisses d’après Monsieur Le Brun pour le même sujet...
Plus j’ai peint derière le Roy à cheval de Monsieur Le Brun la marche du Roy faisant son entrée dans la ville de Dunkerque...
Plus j’ay peint et fait l'esquisse de l’Isle en Flandre qui a servy pour peindre en grand pour la tapisserie.
Plus j’ai peint le Roy devant Marsal, là où le gouverneur présente les clefs au Roy pour le même sujet.
Plus le Roy dans la tranchée devant Douay pour le même sujet.
Plus l’entrée de la Reine devant la porte de Douay pour le même sujet.
Plus la défaitte du comte de Marsein après la prise de l’Isle en Flandre pour le même sujet...
Plus j’ay peint la ville de Courtray enrichie de figures que l’on a fait en tapisserie dans un coin de bordure.
Plus le Roy avec ses gardes entrant dans la ville de Douay pour le même sujet...
Plus j’ay fait l’esquisse du Passage du Rhin...
L 'Histoire du Roi était composée de quatorze pièces dans la première tenture : le Sacre du Roy, le Mariage du Roy, V Entrevue des Roy s de France et d} Espagne, la Satisfaction du Cardinal légat, V Audience de V Ambassadeur F Espagne, V Alliance avec les Suisses, la Réduction de Dunkerque , la Réduction de Dole, la Réduction de Marsal, la Réduction de Douai, la Réduction de Lille, la Réduction de Tournay, le Combat contre le comte de Marsin, le Roi étant représenté dans les Gobelins. Le Brun donna quelques autres dessins qui ne furent pas exécutés en tentures : V Entrée de la reine à Douai, l} Académie des Sciences, la Sortie du Gouverneur de Cambrai, le Passage du Rhin . Plus tard, enfin, en 1710, Vernansal, Christophe, Dieu, Hallé, Dulin, Dumesnil furent chargés de peindre pour une suite de la même tenture : le Roi à Notre-Dame remercie
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Dieu de la guérison d'une grave maladie , le Baptême du Dauphin, la Naissance du duc de Bourgogne, le Mariage du duc de Bourgogne, le Doge de Gênes vient faire sa soumission au roi, la Visite du roi aux Invalides, la Réception des A mbassadeurs de Perse. Ces cartons, dont trois seulement furent exécutés une seule fois, et en basse lisse, étaient très inférieurs à ceux de Le Brun, qui, par le nombre et la variété des sujets, la fougue et l’harmonie de la composition, la richesse du coloris et la perfection de l’exécution, surpassent toute la production du dix- septième siècle. Les premières esquisses avaient été dessinées dès 1662, dès la fondation des Gobelins. L’idée de glorifier le roi par la représentation d’épisodes de son règne est donc très antérieure aux travaux de Versailles. Elle est déjà si puissante chez Le Brun qu’on la retrouve dans presque toutes ses tentures. Dans les bordures des Saisons et des Eléments, par exemple, il introduit des cartouches d’histoire contemporaine; mais au lieu de symboliser, comme plus tard, la gloire du règne par des allégories compliquées, par des groupes de divinités au milieu desquelles évolue un roi vêtu à l’antique, il représente encore les événements tels qu’ils se sont passés, avec leur décor véritable, leurs costumes exacts, et le minimum de fantaisie exigé par l’équilibre décoratif. Il ne songe peut-être pas encore à la synthèse qu’il entreprendra à Versailles; l’épopée du règne le
préoccupe moins que la gloire personnelle du souverain : aussi célèbre-t-il surtout les petits succès remportés aux armées par Louis XIV lui-même.
L’allégorie apparaît dans les tentures des Gobelins très peu de temps après l’invention de Y Histoire du Roi, dans la tenture des Mois ou Maisons Royales, qu’il faudrait peut-être rapprocher des Maisons royales peintes à Saint-Germain dans la chambre à coucher. Dès 1666-67, Le Brun avait terminé les modèles de ces tapisseries : les Comptes signalent à ces dates des paiements à Francart pour mettre au net les dessins du maître et à Pierre Patel, acompte des tableaux qu’il fait, représentant les Maisons Royales. Le roi étant déjà le Roi-Soleil, chaque pièce est consacrée à un signe du Zodiaque, dont le symbole, dans un médaillon, décore le haut des tentures. Quant aux douze châteaux, avec leurs promenades et leurs chasses, dans leur somptueux encadrement de termes, de colonnes et de pilastres, derrière les balustrades lourdes de fleurs et de fruits, où des animaux et des oiseaux singuliers mettent la note éclatante de leur bigarrure, ils exaltent la richesse du roi, qui, chaque mois s’il le veut, peut changer de résidence. Quel souverain alors aurait pu en faire autant? Sans le concours de Van der Meulen, de Genoels, d’autres encore, les châteaux parmi les paysages auraient peut-être été moins lumineux, les cortèges de chasses et de promenades moins