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LES MAITRES DE L’ART

animés; sans la collaboration d’Yvart, de Baptiste, de Boels, d’Anguier, les balustrades, les fleurs, les fruits, les animaux auraient été moins magnifiquement colorés, mais la conception d’ensemble n’eût pas été modifiée : elle est l’œuvre de Le Brun seul.

Louis XIV avait très vite compris l’importance de ces tentures. Il fit exécuter aux Gobelins pendant son règne de nombreuses suites de Y Histoire du roi et des Maisons 7'oyales pour ses palais et pour les souverains étrangers auxquels elles enseignaient le faste du règne et la perfection de l’art français. Quelquefois même elles prirent une valeur politique, comme le jour où le pape, au plus fort d’une querelle de préséance avec la France, reçut en présent une des plus belles tapisseries des Gobelins : Y Audience donnée par Louis XIV à V ambassadeur d'Espagne pour déclarer , au nom du roi son maître, qu'à l'avenir les ambassadeurs d'Espagne n' entreraient plus en concurrence avec ceux du roi. Le pontife comprit et céda.

Malgré leur très grande valeur, les tapisseries ne sont peut-être pas les œuvres les plus caractéristiques du style de Le Brun aux Gobelins; ses orfèvreries et son mobilier sont des créations beaucoup plus nouvelles et beaucoup plus puissantes encore.

L’origine du goût de Le Brun pour les combinaisons décoratives et l’origine des éléments qu’il

mit en œuvre sont aisées à découvrir. Vouet lui avait enseigné l’art des volutes et des arabesques, des combinaisons de courbes, de palmettes, de fleurs et d’animaux. Vouet, d’ailleurs, n’avait travaillé que sur des surfaces plates, pour des décorations peintes. C’est en Italie, sans doute, où la production décorative s’était exaspérée au souffle de la décadence, que Le Brun apprit à appliquer la grammaire ornementale à tous les arts industriels. Mais ni Vouet, ni l’Italie ne lui donnaient l’exemple d’une adaptation aussi parfaite d’un art aux nécessités d’un temps que celle qu’il allait réaliser. Dans l’œuvre de Vouet il n’y a pas de style original; il n’y a plus qu’une ruine de style dans la production du dix-septième siècle italien. Le Brun au contraire impose à son temps un des styles les mieux équilibrés et les plus puissants du cycle français.

Presque toutes ses grandes œuvres des Gobelins ont disparu : les mobiliers fragiles n’ont pas résisté aux intempéries, à la maladresse ou à l’ignorance des hommes; l’orfèvrerie n’a pas même vécu jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, puisque le roi lui-même la fit fondre à la Monnaie. Heureusement, par des dessins conservés au Louvre, nous connaissons un assez grand nombre des objets perdus. Des éléments très simples les composaient : sphynx, mascarons, palmettes, colon nettes, dauphins, guirlandes, corps d’hommes et

d’animaux. Un vase pansu, monté sur pattes de lion, est estampillé au centre des armes royales entourées d’esclaves accroupis. Six Victoires ailées, le corps terminé en volutes, des guirlandes dans les mains, entourées d’amours jouant, portent un guéridon. Sur un socle formé de sphynx accroupis de chaque côté d’une tête, une combinaison de guirlandes, de palmettes et de colonnettes supporte un esclave assis tenant sur sa tête un flambeau orné d’un chapiteau corinthien. Des figures en gaines, aux bras étendus, surmontées des armes royales, forment un lustre. Toute l’originalité réside dans la combinaison des éléments : aussi échappe-t-elle complètement à l’analyse.

Le fondement, la raison [d’être de ce style, c’est l’exaltation du souverain. Les orfèvreries elles-mêmes, parfois, comme les tapisseries ou les grandes décorations, représentent des scènes de la vie du roi, tels ces vingt-quatre bassins et ces vingt-quatre pièces ovales en argent historié et ciselé, destinées à la Grande Galerie. Le plus souvent, les combinaisons décoratives tendent uniquement à préparer un somptueux encadrement pour la majesté des armes royales. Même dans les modèles où ces armes n’apparaissent pas, il semble que tout soit combiné pour les attendre, et on s’étonne souvent de ne pas les voir.

En général toutes ces œuvres décoratives sont plus imposantes que plaisantes. De matière riche,

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de forme noble, de décor somptueux, d’une ampleur et d’une majesté à dessein excessives, elles s’harmonisaient à Versailles avec les marbres, les bronzes, les ors répandus à profusion, avec toutes les décorations peintes, avec toutes les décorations tissées, et elles contribuaient à former, pour la cour la plus magnifique du monde, un cadre incomparable; mais partout ailleurs elles devaient paraître trop grandes, trop massives et trop riches. Pas un palais dans l’Europe entière qui pût les supporter sans en être écrasé. Elles laissaient aux ambassadeurs et aux souverains qui les recevaient en présents, l’impression d’avoir été créées pour un homme supérieur aux autres hommes, presque pour un demi-dieu, et elles répondaient admirablement ainsi aux desseins de Louis XIV et de Le Brun.

Toute cette production des Gobelins eût-elle été aussi parfaite si Le Brun lui-même l’avait réalisée ? C’est peu probable. Il était médiocre exécutant, et on doit faire la part très grande au talent de ses collaborateurs, de cette merveilleuse équipe d’artisans disciplinés qu’il employait aux Gobelins. C’est avant tout un grand administrateur; son sens critique est plus sûr que sa sensibilité n’est développée. Le plan est toujours ce qu’il réussit le mieux; son admirable aptitude à commander, la belle lucidité de son esprit suppléent à tout le reste. Il choisit ses collaborateurs, et il les façonne selon sa pensée.

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