LE RÉTABLISSEMENT DE LA NAVIGATION
F'ragrnent de la décoration de la grande galerie de Versailles (1679-16S4). Dessin de J. -B. Massé d’après la composition de Le Brun. — Musée du Louvre.
ont peut-être été complètement perdus. L’œuvre écrite de Le Brun est donc relativement considérable; mais elle est d’assez médiocre qualité. Les deux premières leçons sont de minutieuses analyses du Saint-Michel et des Israélites recueillant la manne , où, parmi trop d’observations naïves, on découvre quelques critiques assez fines. Les plus subtiles intentions des peintres sont disséquées. Dans le Saint- Michel par exemple, si le démon semble accablé sous un poids immense, quoique saint Michel ne le touche pas même du pied, « la cause d’un si terrible accablement vient de la puissance divine, laquelle, agissant d’une manière invisible et toute spirituelle, paraît et montre ses effets sur les corps qui peuvent être vus. »
C’est dans la conférence sur l} Expression générale et particulière qu’on a cru trouver la preuve d’une influence cartésienne sur l’art académique. Cette conférence d’abord s’appelle Traité des Passions, comme l’ouvrage de Descartes; de plus son texte emprunte des phrases entières au texte du philosophe. Descartes n’a donc pas seulement déterminé le fond, mais la forme même des théories académiques... En réalité l’ouvrage de Le Brun est composé de deux parties. Dans la première, les caractères des passions sont définis; dans la seconde leurs effets physiques sont décrits. Cette seconde partie seule aurait pu instruire les peintres, si l’expression des passions en
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peinture pouvait être déterminée autrement que par une attentive étude de la nature. Or, elle n’emprunte rien à Descartes. Elle indique seulement les moyens de traduire l’orgueil, la colère, la tristesse, la joie. Les citations du Traité des Passions de VAme, sont toutes groupées dans la première partie, où Le Brun n’expose pas ses propres théories. « Il y a tant de personnes sçavantes, écrit-il, qui ont traité des passions que l’on n’en peut rien dire que ce qu’elles ont déjà écrit. » A qui, dans la seconde moitié du dixseptième siècle, emprunter des analyses de passions sinon à Descartes? Mais ces emprunts n’impliquent ni une application du cartésianisme à la peinture, ni même l’intelligence de la doctrine : ce sont des définitions copiées dans un dictionnaire l.
Ces écrits de Le Brun expriment exactement sa conception de l’art. La peinture est à ses yeux une opération essentiellement intellectuelle. Le tempérament, la sensibilité y ont peu de part. L’observation d’une sévère discipline est plus utile que le génie naturel pour former un bon artiste. . . Il y avait là de quoi tuer une école. Ces théories, heureusement, ne triomphèrent pas longtemps. La pratique des conférences se perpétua après Le Brun, mais comme une tradition sans vie. Le plus souvent on se contenta de relire les vieilles leçons, par habi-
i. Les emprunts de Van Opstal et de N. Mignard à Descartes ont exactement le même caractère.
tude. Tout le système pédagogique de l’Académie subsista de même, en apparence. Les cadres restèrent intacts jusqu’à la Révolution; plusieurs servent encore aujourd’hui. Au contraire presque aucune des idées de Le Brun ne lui survécut.
Dans cette puissante organisation de l’art officiel, une seule erreur, un seul échec : la création des écoles académiques provinciales sur le modèle de l’école parisienne. Ces écoles devaient soumettre tous les jeunes peintres et sculpteurs du royaume à une éducation uniforme, et maintenir les artistes des provinces dans l’obéissance du roi et sous l’autorité du Premier Peintre. Mais les lettres patentes du 22 décembre 1676 et le règlement qui autorisaient et disciplinaient les écoles provinciales ne provoquèrent que de rares tentatives isolées et vite avortées, à Lyon, Dijon, Bordeaux... Les académies provinciales ne pouvaient vivre sans une complète indépendance : elles étaient trop éloignées de la métropole pour participer aux faveurs dont jouissait la compagnie parisienne, et celle-ci était trop jalouse de ses privilèges pour ne pas imposer lourdement son autorité à des filiales. Des conflits naquirent très vite et les académies provinciales, accablées, succombèrent.
Peut-être Le Brun ne s’aperçut-il même pas de cet échec. Au surplus, son autorité personnelle était, malgré tout, sauvegardée dans les provinces. Il tenait une place trop importante dans le royaume
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pour que de médiocres peintres sans crédit osassent s’insurger contre lui . Mais si l’orgueil ne l’avait pas aveuglé, cette petite défaite lui aurait appris que son long effort pour doter l’art de règles éternelles et les artistes d’une constitution définitive avait été vain. Son œuvre pouvait donner, un temps, l’illusion d’une harmonie triomphante; mais, dès sa mort, peut-être même un peu plus tôt, les tempéraments, dont il avait fait si bon marché, allaient se révolter et détruire sans effort l’édifice qu’il avait laborieusement construit. Ses collaborateurs les plus directs, ses élèves les plus fidèles, abandonnèrent alors sa discipline, et on vit de fervents sectateurs des Bolonais et de l’antique, comme Jouvenet, comme La Fosse, adorer enfin la couleur et remplacer parmi leurs divinités Poussin par Rubens.
FRAGMENT DE LA DÉCORATION DE LA GRANDE GALERIE DE VERSAILLES (1679-1684).